Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée
2 - L'attention et l'effort
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L'attention et l'effort 21
Dans le cas, bien improbable, où ce livre serait un jour adapté à
l'écran, le Système 2 serait un second rôle persuadé d'être le héros.
Sa caractéristique principale, dans cette histoire, c'est que son
fonctionnement nécessite un effort, alors qu'un de ses traits
dominants est la paresse, la réticence à investir plus d'efforts qu'il
n'est nécessaire. Par conséquent, les pensées et les actes que le
Système 2 croit avoir choisis sont souvent guidés par le personnage
au centre de l'histoire, le Système 1. Toutefois, certaines tâches
vitales ne peuvent être accomplies que par le Système 2, parce
qu'elles requièrent un effort et un contrôle de soi qui dépassent les
intuitions et les impulsions du Système 1.
Si vous voulez savoir à quoi ressemble votre Système 2 quand il
tourne à plein régime, l'exercice suivant devrait suffire ; il devrait
vous pousser jusqu'aux limites de vos capacités cognitives, le tout en
cinq secondes. Pour commencer, composez plusieurs séries de
quatre chiffres, toutes différentes, et notez chaque série sur une
fiche. Placez une carte vierge au sommet de la pile. Ce petit jeu
s'appelle l'Add-1. Voilà comment ça marche :
Commencez par suivre une pulsation constante (mieux
encore, réglez un métronome sur 1/s). Retirez la carte vierge et
lisez les quatre chiffres à voix haute. Laissez passer deux
pulsations, puis, sans plus regarder la carte, inscrivez une série
où chacun des chiffres de départ est augmenté de 1. Si les
chiffres sur la carte étaient 5294, la bonne réponse est 6305. Il
est essentiel de rester en rythme.
Peu de gens sont capables de gérer plus de quatre chiffres avec le
jeu de l'Add-1, mais si vous souhaitez corser la difficulté, essayez
donc l'Add-3.
Si vous voulez savoir ce que fait votre organisme pendant que
votre cerveau s'escrime, placez deux piles de livres sur une table,
posez une caméra vidéo sur une des deux piles et votre menton sur
l'autre, laissez la vidéo tourner et fixez l'objectif pendant que vous
effectuez vos exercices d'Add-1 ou Add-3. La dilatation de vos
pupilles sera la preuve indéniable de votre dur labeur.
Personnellement, je connais l'Add-1 depuis longtemps. Au début
de ma carrière, j'ai passé un an à l'université du Michigan, dans un
laboratoire qui étudiait l'hypnose. En quête d'un sujet de recherche
utile, j'avais trouvé un article du Scientific American où le
psychologue Eckhard Hess affirmait que la pupille était la fenêtre de
l'âme22 . Je l'ai relu il y a peu, et y ai de nouveau trouvé matière à
inspiration. Au début, Hess raconte que son épouse avait remarqué
que ses pupilles s'agrandissaient quand il contemplait de belles
images de nature. L'article se conclut par deux superbes portraits
d'une même jolie femme qui, curieusement, semble encore plus
séduisante sur un des deux clichés. Il n'y a pourtant qu'une
différence entre eux : ses pupilles sont dilatées sur la photo où elle
paraît plus attirante, et contractées sur l'autre. Hess parle également
de la belladone, substance qui dilatait la pupille et était utilisée
comme cosmétique, ou encore des clients sur les bazars qui portent
des lunettes pour dissimuler aux commerçants l'intérêt que suscitent
en eux leurs marchandises.
Une des découvertes de Hess m'avait plus particulièrement
intéressé. Il avait remarqué que les pupilles sont des indicateurs sensibles de l'effort mental. Elles se dilatent substantiellement quand
les gens effectuent des multiplications à deux chiffres, et
s'agrandissent encore plus si les problèmes sont difficiles. Ses
observations montraient que la réaction à l'effort mental est distincte
de l'excitation émotionnelle. Les travaux de Hess n'avaient pas
grand-chose à voir avec l'hypnose, mais j'en déduisis que l'idée
d'une indication visible de l'effort mental constituait un sujet de
recherche prometteur. Jackson Beatty, un étudiant du laboratoire,
partageant mon enthousiasme, nous nous mîmes au travail.
Beatty et moi avions mis au point un environnement comparable à
une salle d'examen chez un opticien. Le cobaye posait sa tête sur
une mentonnière et fixait un objectif en écoutant des informations
enregistrées au préalable et en répondant à des questions en rythme
avec la pulsation d'un métronome. Les pulsations déclenchaient un
flash infrarouge toutes les secondes, et l'appareil prenait des photos.
À la fin de chaque séance, nous nous précipitions pour faire
développer le film, puis nous projetions les images de la pupille sur
un écran et nous mettions à l'œuvre, une règle à la main. C'était une
méthode idéale pour de jeunes chercheurs impatients : nous
obtenions presque immédiatement des résultats qui étaient toujours
sans ambiguïté.
Beatty et moi nous concentrions sur des exercices rythmés,
comme l'Add-1, qui nous permettaient de savoir avec précision ce
que le sujet 23 avait à l'esprit à n'importe quel moment. Nous
enregistrions des séries de chiffres sur les pulsations du métronome
et demandions au sujet de répéter ou de modifier les chiffres un par
un en respectant le même rythme. Nous n'avons pas tardé à nous
apercevoir que la pupille changeait d'une seconde à l'autre, reflet des
exigences fluctuantes de l'exercice. Le résultat prit la forme d'un V
inversé. Comme vous avez dû en faire l'expérience si vous avez
tenté de jouer à l'Add-1 ou à l'Add-3, l'effort s'intensifie à chaque
chiffre nouveau que vous entendez, atteint un pic presque intolérable
alors que vous vous dépêchez de produire une nouvelle série de
chiffres pendant et immédiatement après la pause, et se relâche
quand vous « déchargez » votre mémoire à court terme. Les données
sur les pupilles correspondaient précisément à l'expérience subjective : des séries plus longues provoquaient des dilatations plus
importantes, l'effort était encore accru au moment de la
transformation des chiffres, et le pic de la taille de la pupille
correspondait au maximum de l'effort. L'Add-1 avec quatre chiffres
causait une dilatation plus importante que la simple répétition de
sept chiffres. L'Add-3, qui est beaucoup plus difficile, est l'exercice
le plus exigeant que j'aie jamais observé. Pendant les cinq premières
secondes, la pupille se dilate d'environ 50 % et le rythme cardiaque
augmente d'environ sept pulsations par minute 24 . C'est le maximum
que peuvent fournir les gens – si on leur en demande plus, ils
abandonnent. Quand nous avons exposé nos sujets à plus de chiffres
qu'ils ne pouvaient se rappeler, leurs pupilles ont cessé de se dilater,
quand elles ne se sont pas tout simplement contractées.
Pendant quelques mois, nous avons travaillé dans un laboratoire
spacieux en sous-sol où nous avions installé un système de caméra
en circuit fermé qui projetait l'image de la pupille du cobaye sur un
écran dans le couloir. Nous pouvions également entendre ce qui se
passait dans la salle. Le diamètre de la pupille projetée était d'une
trentaine de centimètres ; c'était un spectacle fascinant que de la voir
se dilater et se contracter alors que notre sujet travaillait. Nous nous
amusions, ce qui impressionnait nos invités de passage, à deviner
quand le participant allait jeter l'éponge. Lors d'une multiplication
mentale, la pupille se dilatait normalement pour atteindre une grande
taille en quelques secondes, et restait ainsi tant que la personne
s'efforçait de résoudre l'opération ; elle se contractait dès qu'elle
parvenait à la solution ou abandonnait. Depuis notre couloir, il nous
arrivait parfois de surprendre tant le propriétaire de la pupille que
nos hôtes en demandant : « Pourquoi venez-vous d'abandonner ? »
« Comment vous le savez ? » nous répondait souvent le sujet. À
quoi nous rétorquions : « Nous avons une fenêtre ouverte sur votre
âme. »
Les observations fortuites que nous effectuions depuis le couloir
étaient parfois aussi riches en informations que les expériences
elles-mêmes. Je fis une découverte importante alors que je regardais
la pupille d'une femme au cours d'une pause entre deux exercices.
Elle n'avait pas quitté l'appui-tête et discutait à bâtons rompus avec le responsable de l'expérience, ce qui me permettait de voir l'image
de son œil. Je fus surpris de constater que sa pupille restait
contractée, qu'elle ne se dilatait pas particulièrement alors qu'elle
parlait et écoutait. Contrairement aux exercices que nous étudiions,
cette conversation banale ne requérait que peu ou pas d'effort – pas
plus que le fait de retenir deux ou trois chiffres. Ce fut un tournant :
je compris que les exercices que nous avions sélectionnés étaient
exceptionnellement difficiles. Une image me vint à l'esprit : la vie
mentale – aujourd'hui, je dirais la vie du Système 2 – se déroule
normalement au rythme d'une promenade paisible, parfois
interrompue par des courses au petit trot, et plus rarement encore par
un sprint frénétique. Les exercices d'Add-1 et d'Add-3 sont des
sprints, alors que le bavardage, lui, est une promenade.
Nous nous sommes aperçus que les gens, quand ils sont lancés
dans un sprint mental, peuvent devenir littéralement aveugles. Les
auteurs du Gorille invisible ont rendu la femme déguisée impossible
à distinguer en veillant à ce que les spectateurs soient intensément
occupés à compter les passes. Nous avons vécu un exemple un peu
moins spectaculaire de cécité pendant un Add-1. Nos sujets étaient
soumis à une série de lettres qui s'affichaient rapidement tandis
qu'ils suivaient leurs chiffres, mais on leur avait également demandé
de dire, une fois l'exercice avec les chiffres terminé, s'ils avaient vu
la lettre 25 K pendant l'épreuve . Ce que nous avons découvert, c'est
que la capacité à détecter et signaler la lettre visée se modifiait
pendant les dix secondes que durait l'exercice. Les sujets ne rataient
presque jamais le K qui apparaissait au début ou à la fin de l'Add-1,
mais passaient à côté presque la moitié du temps quand leur effort
mental était à son comble, alors que, nos images le prouvaient, ils
l'avaient littéralement sous leurs pupilles dilatées. Cette incapacité à
la détection suivait le même tracé en V inversé que la dilatation.
Une similarité rassurante pour nous : la pupille était donc un témoin
fiable de l'excitation physique qui accompagne l'effort mental, et
nous pouvions nous en servir pour comprendre le fonctionnement de
l'esprit.
Tout comme le compteur d'électricité de votre maison ou de votre
appartement, les pupilles sont un indicateur du taux de
consommation d'énergie mentale 26 . C'est une analogie qui va loin.
Votre consommation d'électricité dépend de ce que vous choisissez
de faire, qu'il s'agisse d'éclairer une pièce ou de griller une tranche
de pain. Quand vous allumez une ampoule ou un grille-pain, il
consomme l'énergie dont il a besoin, mais pas plus. De même, nous
décidons que faire, mais nous n'exerçons qu'un contrôle limité sur
l'effort que cela implique. Imaginez que l'on vous montre quatre
chiffres, disons, 9462, et que l'on vous assure que votre vie dépend
de votre capacité à les garder en mémoire pendant dix secondes.
Vous avez beau avoir une furieuse envie de vivre, vous ne pouvez
investir dans cet exercice autant d'énergie que ce que vous seriez
contraint de faire pour boucler une transformation de ces mêmes
chiffres dans le cadre d'un Add-3.
Le Système 2 et les circuits électriques de votre domicile ont une
capacité limitée, mais ils réagissent différemment quand ils sont
menacés de surcharge. Le disjoncteur saute quand la demande en
courant est excessive, et tous les appareils branchés sur ce circuit
s'éteignent aussitôt. La réaction à une surcharge mentale est, elle,
sélective et précise : le Système 2 protège l'activité la plus
importante, qui bénéficie ainsi de toute l'attention nécessaire ;
seconde après seconde, il attribue une « capacité auxiliaire » aux
autres tâches. Dans notre version de l'expérience du gorille, nous
avons demandé à nos sujets d'accorder la priorité aux chiffres. Nous
savons qu'ils ont suivi ces instructions, puisque le passage de la
cible visuelle n'a eu aucun effet sur leur tâche principale. Si la lettre
critique apparaissait à un moment de grand effort, les sujets ne la
voyaient tout simplement pas. Quand l'exercice était moins difficile,
la capacité de détection était plus efficace.
Cette sophistication de la répartition de l'attention est le résultat
d'une longue évolution. Le sens des priorités et la capacité à réagir
rapidement aux menaces les plus graves ou aux opportunités les plus
prometteuses ont amélioré les chances de survie, pas seulement pour
les humains d'ailleurs. Même chez l'homme moderne, le Système 1
prend les commandes en cas d'urgence et accorde une priorité
absolue aux actions de conservation. Imaginez-vous au volant d'une
voiture qui dérape soudain sur une grande tache d'huile. Vous allez vous apercevoir que vous avez réagi à la menace avant même d'en
avoir été pleinement conscient.
Beatty et moi n'avons travaillé ensemble que pendant un an, mais
notre collaboration eut un formidable impact sur nos carrières
ultérieures. Il finit par devenir le plus grand spécialiste de la
« pupillométrie cognitive », tandis que je rédigeais un livre intitulé
L'Attention et l'Effort, reposant en grande partie sur ce que nous
avions appris et sur des recherches que j'effectuai l'année suivante à
Harvard. Grâce à nos mesures des pupilles pendant toutes sortes
d'exercices, nous en avions beaucoup appris sur l'esprit au travail –
celui que j'appelle aujourd'hui le Système 2.
Plus on se familiarise avec une tâche, moins elle est gourmande
en énergie. Des études ont montré que l'activité cérébrale associée à
une activité évolue quand la compétence se développe, impliquant
au fur et à mesure moins de régions du cerveau 27 . Le talent produit
les mêmes effets. Les gens très intelligents font un effort moindre
pour résoudre les mêmes problèmes, comme en témoigne la mesure
simultanée de la taille de la pupille et de l'activité cérébrale 28 . En
général, une « loi du moindre effort 29 » s'applique à l'effort, qu'il
soit cognitif ou physique. Cette loi stipule que s'il y a plusieurs
façons de parvenir à un même but, les gens finiront par suivre la
moins fatigante. Dans l'économie de l'action, l'effort est un coût, et
l'acquisition de compétences est motivée par la balance des profits et
des coûts 30 . La paresse est profondément inscrite dans notre nature.
Les exercices que nous analysions variaient considérablement, en
termes de dilatation et de contraction de la pupille. À la base, nos
sujets étaient éveillés, conscients et prêts à s'engager dans un
exercice – se trouvant sans doute dans un état d'excitation et de
préparation cognitive supérieure à la normale. À partir de là, le fait
de garder en mémoire un ou deux chiffres ou d'apprendre à associer
un mot et un chiffre (3 = porte) produisait des effets certains sur
l'excitation momentanée, mais des effets somme toute minimes, 5 %
seulement d'augmentation du diamètre de la pupille liée à l'Add-3.
Un exercice nécessitant de distinguer des tons de hauteurs
différentes débouchait sur des dilatations nettement plus
importantes. Des recherches récentes ont montré qu'inhiber la tendance à lire des mots contradictoires avec l'objectif visé (comme
dans la figure 2 du chapitre précédent) nécessite également un effort
modéré 31 . Les tests de mémoire à court terme pour six ou sept
chiffres requièrent davantage d'efforts. Comme vous pouvez en faire
l'expérience, le besoin de retrouver et de dire à haute voix votre
numéro de téléphone ou l'anniversaire de votre conjoint implique
aussi un effort bref mais important, parce qu'il faut garder en
mémoire toute la série de chiffres tandis que l'on prépare la réponse.
La multiplication mentale de nombres à deux chiffres et l'Add-3 sont
à la limite de ce que peuvent accomplir la plupart des gens.
Qu'est-ce qui fait que certaines opérations cognitives sont plus
exigeantes que d'autres ? Quels résultats pouvons-nous atteindre en
dépensant notre monnaie, l'attention ? Que peut le Système 2 dont le
Système 1 est incapable ? Nous disposons désormais d'un début de
réponse à ces questions.
Un effort est nécessaire pour garder simultanément en mémoire
plusieurs idées requérant des actions séparées, ou qu'il faut
combiner selon une règle – réviser votre liste des commissions
quand vous entrez dans le supermarché, choisir entre le veau et le
poisson au restaurant, ou associer le résultat surprenant d'un sondage
à l'information que l'échantillon de personnes interrogées était
limité, par exemple. Le Système 2 est le seul à pouvoir suivre des
règles, comparer des objets en fonction de plusieurs critères et
effectuer des choix délibérés entre diverses possibilités. Le
Système 1 automatique ne dispose pas de telles capacités. Le
Système 1 détecte des relations simples (« ils se ressemblent tous »,
« le fils est beaucoup plus grand que le père ») et excelle quand il
s'agit d'intégrer des informations sur un sujet, mais il ne traite pas
plusieurs questions distinctes à la fois, pas plus qu'il n'est apte à
utiliser des informations statistiques pures. Le Système 1 détectera
qu'une personne décrite comme « docile et méticuleuse, qui a besoin
d'ordre et de structure, et se passionne pour les détails » ressemble à
une caricature de bibliothécaire, mais la conjugaison de cette
intuition avec l'information sur le petit nombre de bibliothécaires est
une tâche dont seul le Système 2 peut se charger – et encore, s'il sait
le faire, ce qui n'est pas si répandu.
Une des compétences cruciales du Système 2 est l'adoption de
« séries de tâches » : il peut programmer la mémoire pour qu'elle
suive des instructions court-circuitant des réactions habituelles.
Considérez par exemple la consigne suivante : comptez toutes les
apparitions de la lettre f dans cette page. Ce n'est pas une tâche que
vous avez effectuée auparavant, et cela ne vous viendra donc pas
naturellement, mais votre Système 2 peut s'en charger. Il vous faudra
accomplir un effort pour vous préparer à cet exercice, qui
nécessitera lui aussi un effort, bien que vous puissiez sans doute
vous améliorer avec de l'entraînement. Les psychologues parlent de
« contrôle exécutif » pour décrire l'adoption et l'arrêt de séries de
tâches, et les neuroscientifiques ont identifié les principales régions
du cerveau qui servent à la fonction exécutive. Une de ces régions
est impliquée chaque fois qu'un conflit doit être résolu. Une autre est
le cortex préfrontal, une région nettement plus développée chez
l'homme que chez les autres primates, et qui est impliquée dans des
opérations que l'on associe à l'intelligence 32 .
Supposons maintenant qu'en bas de cette page, vous trouviez de
nouvelles instructions : comptez toutes les virgules de la page
suivante. Cela sera plus difficile, parce qu'il vous faudra ignorer la
tendance, nouvellement acquise, à concentrer votre attention sur la
lettre f. Une des découvertes les plus importantes réalisées dans le
domaine de la psychologie cognitive au cours des dernières
décennies est que le fait de passer d'une tâche à une autre nécessite
un effort, surtout dans un temps limité 33 . C'est parce qu'il faut
passer rapidement d'une tâche à l'autre que des exercices comme
l'Add-3 et la multiplication mentale sont si difficiles. Pour effectuer
l'Add-3, vous devez garder plusieurs chiffres en même temps dans
votre mémoire fonctionnelle 34 , les associant chacun à une opération
particulière : des chiffres attendent d'être transformés, un est en
cours de transformation, et d'autres, déjà transformés, doivent être
conservés avant de pouvoir être énoncés. Les tests de mémoire
fonctionnelle modernes exigent de l'individu qu'il passe à plusieurs
reprises d'une tâche difficile à une autre, qu'il retienne les résultats
d'une opération tout en en accomplissant une autre. Les gens qui se
tirent bien de ces tests réussissent également haut la main des tests
d'intelligence plus généraux 35 . Toutefois, la capacité à contrôler son
attention ne permet pas seulement de mesurer l'intelligence ; en
mesurant par exemple, chez les contrôleurs aériens et les pilotes de
chasse, l'efficacité dans le contrôle de l'attention, on peut prédire
leurs performances, au-delà de la seule considération de leur
intelligence36 .
La pression du temps est un autre moteur de l'effort. Quand vous
avez effectué l'Add-3, vous vous êtes senti bousculé en partie par le
métronome et en partie par la charge que cela a imposée à votre
mémoire. Comme le jongleur qui a lancé plusieurs balles en l'air,
vous ne pouvez pas vous offrir le luxe de ralentir ; le rythme auquel
les informations se décomposent dans la mémoire vous oblige à
rafraîchir et à répéter l'information avant qu'elle ne soit perdue.
Toute tâche qui nécessite que vous gardiez plusieurs idées à l'esprit
en même temps a ce même côté urgent. À moins d'avoir la chance
de disposer d'une mémoire fonctionnelle de grande capacité, vous
risquez d'être obligé de travailler particulièrement dur. Les formes
de pensée lente les plus coûteuses en efforts sont celles qui exigent
que vous pensiez vite.
En effectuant l'Add-3, vous vous êtes sûrement aperçu à quel
point votre esprit n'avait pas l'habitude de travailler si dur. Même si
vous vivez de votre pensée, rares sont les tâches mentales dont vous
vous acquittez dans le courant de votre journée de travail qui sont
aussi rudes que l'Add-3, ou même que de stocker six chiffres pour
s'en souvenir immédiatement. Normalement, nous évitons la
surcharge mentale en subdivisant nos tâches en de multiples étapes
faciles, engrangeant les résultats intermédiaires dans la mémoire à
long terme ou les consignant sur le papier plutôt dans une mémoire
fonctionnelle aisément en surcharge. Nous tenons la distance en
prenant notre temps et menons notre existence mentale selon la règle
du moindre effort.
*
L'attention et l'effort en bref
« Je ne vais pas tenter de résoudre ça en conduisant. C'est une
tâche à se dilater la pupille. Elle nécessite un effort mental ! »
« C'est la loi du moindre effort qui est à l'œuvre ici. Il va penser
aussi peu que possible. »
« Elle n'a pas oublié la réunion. Elle était complètement
concentrée sur autre chose quand l'heure du rendez-vous a été
établie et elle ne vous a tout simplement pas entendu. »
« Ce qui m'est venu rapidement à l'esprit était une intuition du
Système 1. Il va falloir que je recommence et que je cherche
activement dans ma mémoire. »
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