Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée
Première partie - Deux systèmes de pensée
Première partie
Deux systèmes de pensée
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1
Les personnages de l'histoire
Pour observer votre esprit en mode automatique, jetez un coup
d'œil à l'image ci-dessous.
Figure 1
Votre expérience, quand vous considérez le visage de cette
femme, associe l'air de rien ce que l'on appelle d'habitude la vision
et la pensée intuitive. Aussi sûrement et rapidement que vous avez vu que ses cheveux étaient noirs, vous avez su qu'elle était en colère.
De plus, ce que vous avez vu a des ramifications dans le futur. Vous
avez senti que cette femme est sur le point de prononcer quelques
mots peu amènes, probablement d'une voix forte et stridente. Une
prémonition de ce qu'elle va faire ensuite vous est venue à l'esprit,
automatiquement et sans effort. Vous n'aviez pas l'intention
d'évaluer son humeur ni d'anticiper ce qu'elle risque de faire, et votre
réaction à la photographie ne vous a pas laissé l'impression que vous
aviez fait quelque chose de particulier. C'est plutôt comme si ça
vous était arrivé malgré vous. C'est un exemple de pensée rapide.
Intéressez-vous maintenant au problème suivant :
17 × 24
Vous avez vu immédiatement qu'il s'agissait d'une multiplication,
et vous avez probablement su que vous pouviez la résoudre, avec du
papier et un crayon, voire sans. Vous avez aussi eu vaguement
conscience de l'éventail des résultats possibles. Vous ne mettriez pas
longtemps à admettre que 12 609 et 123 sont l'un et l'autre peu
plausibles. En revanche, à moins de consacrer du temps au
problème, vous ne seriez pas certain que la réponse n'est pas 568.
Une solution précise ne vous est pas venue à l'esprit, et vous avez eu
le sentiment que vous pouviez choisir ou non de vous lancer dans le
calcul ; si vous ne l'avez pas encore fait, vous devriez vous y essayer
maintenant, au moins commencer.
En passant par une succession d'étapes, vous venez de faire
l'expérience de la pensée lente. Vous êtes d'abord allé chercher dans
votre mémoire le programme cognitif de la multiplication que vous
avez appris à l'école, puis vous l'avez mis en œuvre. Le fait
d'effectuer le calcul lui-même a représenté une tension. Vous avez
ressenti combien il est laborieux de préserver une grande quantité
d'informations en mémoire, sans oublier ni où vous en étiez ni où
vous alliez, et en vous accrochant au résultat intermédiaire. Ce
processus est un travail mental : délibéré, ordonné, qui nécessite un effort – un prototype de la pensée lente. Le calcul ne s'est pas
déroulé seulement dans votre esprit ; votre organisme a participé lui
aussi. Vos muscles se sont tendus, votre tension artérielle a
augmenté, de même que votre rythme cardiaque. En regardant vos
yeux de près au moment où vous vous attaquiez à ce problème, on
aurait pu voir vos pupilles se dilater. Vos pupilles ont repris leur
dimension normale dès que vous avez terminé le travail, dès que
vous avez trouvé la réponse (408, soit dit en passant) ou que vous
avez jeté l'éponge.
Les protagonistes : Système 1 / Système 2
Depuis des décennies, les psychologues se passionnent pour les
deux modes de pensée évoqués par le cliché de la femme en colère
et le problème de multiplication, et ont proposé diverses façons de
les nommer 14 . J'adopte des termes suggérés à l'origine par les
psychologues Keith Stanovich et Richard West, et me référerai à
deux systèmes de l'esprit, le Système 1 et le Système 2.
◆ Le Système 1 fonctionne automatiquement et rapidement, avec peu ou pas d'effort et aucune sensation de contrôle
délibéré.
◆ Le Système 2 accorde de l'attention aux activités mentales contraignantes qui le nécessitent, y compris des calculs
complexes. Le fonctionnement du Système 2 est souvent associé à l'expérience subjective de l'action, du choix, et de la
concentration15 .
Les noms de Système 1 et Système 2 sont très souvent utilisés en
psychologie, mais je vais plus loin que d'autres dans ce livre, que
vous pouvez lire comme un psychodrame à deux personnages.
Quand nous pensons à nous-mêmes, nous nous identifions au
Système 2, le soi conscient, qui raisonne, qui a des convictions, fait
des choix et décide que penser et que faire. Bien que le Système 2
croie être au cœur de l'action, c'est le Système 1 automatique qui est
le héros du livre. Pour moi, le Système 1 produit sans effort les
impressions et les sentiments qui sont les sources principales des
convictions explicites et des choix délibérés du Système 2. Les
opérations automatiques du Système 1 engendrent des
enchaînements d'idées étonnamment complexes, mais seul le Système 2, plus lent, peut élaborer des pensées en une série
ordonnée d'étapes. Je décris également les circonstances dans
lesquelles le Système 2 prend les commandes, surmontant les
impulsions et les associations en roue libre du Système 1. Je vous
invite à considérer ces deux systèmes comme des agents disposant
de leurs propres capacités, limites et fonctions.
Voici, dans un ordre de complexité sommaire, quelques exemples
des activités automatiques attribuées au Système 1 :
◆ détecter qu'un objet est plus éloigné qu'un autre ;
◆ s'orienter vers la source d'un bruit soudain ;
◆ compléter la phrase « du pain et… » ;
◆ faire une grimace de dégoût face à une image horrible ;
◆ détecter de l'hostilité dans une voix ;
◆ résoudre 2 + 2 = ? ;
◆ lire des mots sur un grand panneau d'affichage ;
◆ conduire une voiture sur une route déserte ;
◆ trouver un coup fort aux échecs (si vous êtes un maître) ;
◆ comprendre des phrases simples ;
◆ reconnaître qu'une « personnalité docile et méticuleuse qui se passionne pour les détails » ressemble à tel stéréotype
professionnel.
Tous ces événements mentaux ont un rapport avec la femme en
colère – ils se produisent automatiquement et ne nécessitent que peu
ou pas d'effort. Les capacités du Système 1 comprennent des
compétences innées que nous avons en commun avec d'autres
animaux. Nous sommes nés prêts à percevoir le monde qui nous
entoure, à reconnaître des objets, orienter notre attention, éviter les
pertes et avoir peur des araignées. D'autres activités deviennent
rapides et automatiques à l'issue d'une longue pratique. Le
Système 1 a appris à associer certaines idées (quelle est la capitale
de la France ?) ; il a par ailleurs acquis des compétences comme la
lecture et la compréhension des nuances dans des situations sociales.
Certains talents, comme celui de trouver des coups forts aux échecs,
ne sont acquis que par des experts spécialisés ; d'autres sont très
courants. Pour percevoir la similitude entre la description d'une
personnalité et un stéréotype professionnel, il faut disposer d'une
connaissance étendue de la langue et de la culture, ce que possèdent la plupart d'entre nous. La connaissance est stockée dans la
mémoire, et l'on y accède sans intention ni effort.
Plusieurs actions mentales de la liste ci-dessus sont complètement
involontaires. Vous ne pouvez pas vous empêcher de comprendre
des phrases simples dans votre propre langue, ou de vous orienter
vers un bruit fort et inattendu, pas plus que vous ne pouvez vous
empêcher de savoir que 2 + 2 = 4 ou de penser à Paris quand on
parle de la capitale de la France. D'autres activités, comme la
mastication, peuvent être soumises à un contrôle délibéré, mais
fonctionnent normalement en pilote automatique. Le contrôle de
l'attention est commun aux deux systèmes. L'orientation vers un son
fort est d'ordinaire une opération involontaire du Système 1, qui
mobilise immédiatement l'attention volontaire du Système 2. Vous
pouvez peut-être résister à l'envie de vous tourner vers la source d'un
commentaire bruyant et insultant dans une fête bondée, mais même
si votre tête ne pivote pas, votre attention, au départ, est axée dessus,
pendant un moment du moins. Toutefois, il est possible de détourner
son attention d'une cible indésirable, avant tout en la concentrant
intensément sur une autre.
Les fonctions très diverses du Système 2 ont un trait commun :
toutes nécessitent de l'attention et sont interrompues si cette
attention est attirée ailleurs. En voici quelques exemples :
◆ se préparer au top-départ d'une course ;
◆ concentrer son attention sur les clowns d'un cirque ;
◆ se concentrer sur la voix d'une personne particulière dans une salle comble et bruyante ;
◆ rechercher une femme aux cheveux blancs ;
◆ fouiller dans sa mémoire pour identifier un son surprenant ;
◆ marcher plus vite qu'il ne vous est naturel ;
◆ veiller à ce que votre comportement soit adapté à la situation sociale dans laquelle vous vous trouvez ;
◆ compter le nombre de fois où la lettre A apparaît dans un texte ;
◆ donner votre numéro de téléphone à quelqu'un ;
◆ se garer sur une place exiguë (pour presque tout le monde sauf les garagistes) ;
◆ remplir sa déclaration d'impôts ;
◆ vérifier la validité d'un argument logique complexe.
Ce sont autant de situations qui nécessitent votre attention, et dont
vous vous tirerez moins bien, ou pas du tout, si vous n'êtes pas prêt ou si votre attention n'est pas orientée comme il convient. Le
Système 2 est en partie capable de modifier la façon de fonctionner
du Système 1, en programmant les fonctions normalement
automatiques de l'attention et de la mémoire. En attendant un proche
dans une gare bondée, par exemple, vous pouvez à volonté décider
de chercher une femme aux cheveux blancs ou un homme portant la
barbe, et ainsi augmenter la probabilité de repérer de loin l'arrivée de
votre parent. Vous pouvez demander à votre mémoire de trouver des
capitales dont le nom commence par N ou des romans
existentialistes français. Et quand vous louez une voiture à l'aéroport
de Heathrow, la personne au comptoir ne manquera probablement
pas de vous rappeler que « nous conduisons à gauche, ici ». Dans
tous ces cas, on vous demande de faire quelque chose qui ne vous
vient pas naturellement, et vous allez vous apercevoir que cette
activité nécessite de votre part un effort relatif mais continu.
La phrase « Faites attention », souvent utilisée, est alors
parfaitement adaptée : vous disposez d'un capital d'attention limité
que vous pouvez répartir entre diverses activités, et si vous essayez
de dépasser votre budget, vous échouerez. Les activités qui
impliquent des efforts interfèrent les unes avec les autres, c'est une
de leurs caractéristiques. C'est pourquoi il est difficile, voire
impossible, d'en mener plusieurs de front. Vous ne pourriez pas
calculer le produit 17 × 24 tout en tournant à gauche dans un trafic
dense, et du reste, je vous déconseille d'essayer. Vous pouvez faire
plusieurs choses à la fois, mais seulement si elles sont faciles et
n'exigent pas trop de vous. Vous ne risquez probablement rien à
discuter avec un passager en conduisant sur une autoroute déserte, et
bien des parents se sont aperçus, peut-être avec un certain sentiment
de culpabilité, qu'ils pouvaient lire une histoire à un enfant tout en
pensant à autre chose.
Tout le monde est à peu près conscient des limites de notre
capacité d'attention, et notre comportement social s'adapte à ces
limites. Quand le conducteur d'une voiture dépasse un camion sur
une route étroite, par exemple, les passagers adultes, fort
raisonnablement, cessent de parler. Ils savent que ce ne serait pas une bonne idée de distraire le chauffeur, et ils se doutent aussi qu'il
est temporairement sourd et qu'il n'entendra pas ce qu'ils disent.
Le fait de se concentrer intensément sur une tâche peut rendre les
gens littéralement insensibles, même à des stimuli qui, d'ordinaire,
attirent l'attention. Christopher Chabris et Daniel Simons, dans leur
livre, The Invisible Gorilla (Le Gorille invisible), en ont sans doute
offert la démonstration la plus frappante. Ils ont réalisé un petit film
où l'on voit deux équipes se passer une balle, l'une portant des tee-
shirts blancs, l'autre des noirs. Il est demandé aux spectateurs de
compter le nombre de passes effectuées par l'équipe blanche, sans
s'intéresser aux joueurs en noir. Une tâche difficile et très
absorbante. Vers le milieu de la vidéo, une femme en costume de
gorille apparaît, traverse le terrain et se frappe la poitrine avant de
poursuivre son chemin. Le gorille est visible pendant neuf secondes.
Des milliers de gens ont vu la vidéo, et près de la moitié, en règle
générale, ne remarque rien d'inhabituel. C'est le calcul – et surtout
l'ordre d'ignorer l'une des deux équipes – qui provoque cette cécité.
Voir et orienter son regard sont des fonctions automatiques du
Système 1, mais elles dépendent de l'attribution d'une certaine
attention au stimulus approprié. Les auteurs soulignent que
l'observation la plus remarquable de leur étude est que les gens sont
très surpris par ses résultats. En effet, les spectateurs qui ne voient
pas le gorille sont sûrs, au départ, qu'il n'a jamais existé – ils
n'imaginent pas être passés à côté d'un événement aussi frappant.
Cette étude illustre deux faits importants quant au fonctionnement
de notre esprit : nous pouvons être aveugles aux évidences, et
inconscients de notre propre cécité.
L'intrigue
L'interaction entre les deux systèmes est un thème récurrent de ce
livre, aussi un bref résumé me semble-t-il s'imposer. Dans l'histoire
que je vais vous raconter, les systèmes 1 et 2 sont tous les deux
actifs dès que nous sommes éveillés. Le Système 1 fonctionne
automatiquement et le Système 2 est normalement installé dans un
confortable mode mineur, qui n'implique qu'une fraction de ses capacités. Le Système 1 émet constamment des suggestions pour le
Système 2 : des impressions, des intuitions, des intentions et des
sentiments. Si elles sont approuvées par le Système 2, les
impressions et les intuitions se transforment en convictions, et les
impulsions en actions délibérées. Quand tout se passe bien, le
Système 2 adopte les suggestions du Système 1 avec peu de
modifications ou presque. Vous avez généralement foi dans vos
impressions et agissez en fonction de vos désirs, et c'est pour le
mieux – la plupart du temps.
Quand le Système 1 se heurte à des difficultés, il fait appel au
Système 2 pour se livrer à une gestion plus détaillée et adaptée qui
peut résoudre le problème du moment. Le Système 2 est mobilisé
quand une question se pose à laquelle le Système 1 n'a pas de
réponse, ce qui a dû vous arriver quand vous avez vu la
multiplication 17 x 24. Vous pouvez également ressentir une montée
d'attention consciente quand vous êtes surpris. Le Système 2 entre
en action quand un événement est détecté qui rompt avec le modèle
du monde que gère le Système 1. Dans ce monde, les lampes de
bureau ne sautent pas, les chats n'aboient pas, et les gorilles ne
traversent pas les terrains de basket. L'expérience du gorille
démontre qu'il faut une certaine attention pour que ce stimulus
surprenant soit détecté. La surprise actionne alors votre attention et
l'oriente : vous allez vous mettre à scruter la scène et à fouiller dans
votre mémoire pour trouver une histoire capable de donner du sens à
l'événement qui vous surprend. C'est encore le Système 2 qui se
charge de la surveillance constante de votre propre comportement –
ce contrôle qui fait que vous restez poli quand vous êtes en colère,
et que vous êtes sur vos gardes quand vous conduisez la nuit. Le
Système 2 se mobilise encore plus quand il détecte une erreur sur le
point d'être commise. Souvenez-vous de la fois où vous avez failli
bredouiller une réflexion insultante, et voyez comme vous avez lutté
pour reprendre le contrôle. Pour résumer, l'essentiel de ce que vous
(votre Système 2) pensez et faites provient de votre Système 1, mais
le Système 2 prend les choses en main quand elles se compliquent,
et c'est normalement lui qui a le dernier mot.
La répartition des tâches entre le Système 1 et le Système 2 est
extrêmement efficace : elle minimise les efforts et optimise la
performance. Cet arrangement fonctionne très bien la plupart du
temps parce que le Système 1 est généralement doué pour ce qu'il
fait : il établit des modèles de situations familières qui sont justes, il
se trompe aussi rarement dans ses prédictions à court terme, et ses
premières réactions aux défis sont rapides et d'ordinaire appropriées.
Le Système 1 a des défauts, cependant, ces erreurs systématiques
qu'il a tendance à commettre dans certaines circonstances. Comme
nous le verrons, il répond parfois à des questions plus faciles que
celle qui était posée, et il comprend mal la logique et les statistiques.
Autre point faible du Système 1, il ne peut pas être débranché. Que
l'on vous montre un mot dans une langue que vous connaissez, et
vous le lirez, à moins que votre attention ne soit complètement
occupée ailleurs 16 .
Le conflit
La figure 2 est une variante d'une expérience classique qui
engendre un conflit entre les deux systèmes17 . Je vous invite à faire
l'exercice avant de poursuivre.
Figure 2
Vous avez sans aucun doute réussi à accomplir ces deux tâches, et
vous vous êtes sûrement aperçu que certaines parties étaient plus
faciles que d'autres. Quand vous avez identifié les majuscules et les
minuscules, vous n'avez eu aucun mal à lire la colonne de gauche,
mais la colonne de droite vous a obligé à ralentir et vous a peut-être
fait hésiter ou buter. Quand il s'est agi d'indiquer l'emplacement des
mots, vous avez peiné avec la colonne de gauche et la colonne de
droite s'est avérée beaucoup plus facile.
Ce sont des tâches qui impliquent l'intervention du Système 2,
parce que dire « majuscule/minuscule » ou « droite/gauche » n'est
pas ce que vous faites d'habitude quand vous lisez des colonnes de
mots. Une des choses que vous avez faites, pour vous préparer à
l'exercice, a été de programmer votre mémoire de façon à ce que les
mots appropriés (majuscule et minuscule pour la première partie) se
trouvent « sur le bout de votre langue ». La priorité accordée à ces
mots a été efficace, et il vous a été assez facile de résister à la faible
tentation de lire d'autres mots quand vous vous êtes occupé de la
première colonne. Ce qui n'a pas été le cas de la seconde, parce
qu'elle contenait des mots semblables à ceux pour lesquels vous
vous étiez préparé, et que vous ne pouviez pas les ignorer. Dans
l'ensemble, vous avez pu réagir comme il le fallait, mais vous avez
dû accomplir un effort pour surmonter l'envie de répondre
autrement, ce qui vous a ralenti. Vous avez fait l'expérience d'un
conflit entre une tâche dont vous comptiez vous acquitter et une
réaction automatique qui interférait avec elle.
Dans nos vies, ce conflit entre une réaction automatique et
l'intention de la maîtriser est courant. Nous avons tous vécu des
expériences de ce genre, quand nous essayons par exemple de ne pas
regarder fixement le couple bizarrement fagoté à la table voisine
dans un restaurant. Nous savons aussi ce que c'est que de
contraindre son attention à se focaliser sur un livre ennuyeux, quand
nous revenons constamment au point à partir duquel nous avons
perdu le fil de la lecture. Quand l'hiver est rude, nombre de
conducteurs perdent le contrôle de leur véhicule sur le verglas, et
luttent pour appliquer des instructions souvent répétées mais contre-
intuitives : « Braquez dans le sens du dérapage et surtout, ne freinez pas ! » Et tout le monde a dû au moins une fois s'efforcer de ne pas
dire à quelqu'un d'aller au diable. Une des missions du Système 2 est
de surmonter les impulsions du Système 1. En d'autres termes, c'est
le Système 2 qui est responsable du contrôle de soi.
Les illusions
Pour prendre la mesure de l'autonomie du Système 1, ainsi que de
la distinction entre les impressions et les convictions, regardez bien
la figure 3.
Figure 3
Une image apparemment banale : deux lignes horizontales de
longueur différente, avec des appendices pointant dans des
directions opposées. Celle du bas est manifestement plus longue que
celle du haut. C'est ce que nous voyons tous, et nous croyons
naturellement ce que nous voyons. Cependant, si vous avez déjà
croisé cette image, vous avez reconnu la célèbre illusion de Müller-
Lyer. Comme vous pourrez le confirmer sans difficulté à l'aide d'une
règle, en réalité, les lignes horizontales sont de même longueur.
Maintenant que vous les avez mesurées, vous – votre Système 2,
l'être conscient que vous appelez « je » – avez une nouvelle conviction : vous savez que les lignes sont de même longueur. Si on
vous interroge à ce sujet, vous direz ce que vous savez. Or, vous
continuez à voir que la ligne du bas est plus longue. Vous avez
choisi de croire la mesure prise avec la règle, mais vous ne pouvez
pas empêcher le Système 1 de faire ce qu'il fait ; vous ne pouvez pas
vous décider à voir que les lignes sont égales, tout en sachant
qu'elles le sont. Pour résister à l'illusion, il n'y a qu'une seule chose
que vous puissiez faire : il vous faut apprendre à vous méfier de vos
impressions quant à la longueur des lignes quand on y attache des
appendices. Pour mettre en œuvre cette règle, vous devez être
capable de reconnaître le caractère illusoire du dessin et vous
souvenir de ce que vous savez à son propos. Si vous y parvenez,
vous ne serez plus jamais berné par l'illusion de Müller-Lyer. Mais
vous continuerez quand même à voir qu'une ligne est plus longue
que l'autre.
Toutes les illusions ne sont pas visuelles. Il existe des illusions de
la pensée, les illusions cognitives. Quand j'étais étudiant, j'ai suivi
des cours sur l'art et la science de la psychothérapie. Durant un de
ces cours, notre professeur nous a confié un peu de sagesse clinique.
Voici ce qu'il nous a dit : « De temps à autre, vous rencontrerez un
patient qui vous fera le récit troublant des nombreuses erreurs
commises lors de son traitement précédent. Il a déjà vu plusieurs
cliniciens, et tous ont échoué. Il peut, en toute lucidité, décrire dans
quelle mesure ses thérapeutes ne l'ont pas compris, mais il a
rapidement senti que vous étiez différent. Sentiment que vous
partagez. Vous êtes convaincu que vous le comprenez, et que vous
allez pouvoir l'aider. » Et là, notre professeur a soudain haussé le
ton : « N'imaginez même pas accepter ce patient ! Flanquez-le à la
porte de votre cabinet ! C'est presque à coup sûr un psychopathe et
vous ne pourrez pas l'aider. »
Des années plus tard, j'ai appris que notre professeur nous avait là
mis en garde contre le charme psychopathologique 18 , et le plus
grand spécialiste de l'étude de la psychopathologie m'a confirmé la
justesse de ses conseils. Ce cas présente une analogie étroite avec
l'illusion de Müller-Lyer. Notre professeur n'avait pas cherché à nous
apprendre ce que nous devions ressentir vis-à-vis de ce patient. Il partait du principe que la sympathie que nous éprouverions ne
dépendrait pas de nous ; elle viendrait du Système 1. Pas plus qu'il
ne nous enseignait à nous méfier de manière générale de nos
sentiments face à nos patients. Il nous a fait comprendre qu'une forte
attirance pour un patient dont les traitements passés ont
régulièrement échoué est un signe de danger – comme les
appendices sur des droites parallèles. C'est une illusion – une
illusion cognitive –, j'ai (le Système 2 a) appris à l'identifier et il m'a
été conseillé de ne pas y croire et de ne pas agir en conséquence.
La question que l'on pose le plus souvent au sujet des illusions
cognitives est de savoir si l'on peut les surmonter. Les exemples
précédents n'ont rien d'encourageant. Comme le Système 1
fonctionne automatiquement et ne peut pas être mis hors circuit, il
est souvent difficile d'éviter les erreurs de la pensée intuitive. On ne
peut pas toujours échapper aux biais, parce que le Système 2 n'a
peut-être pas repéré l'erreur. Même quand nous disposons d'indices,
ce n'est qu'en renforçant son contrôle que le Système 2, non sans
effort, peut éviter les erreurs. Toutefois, il n'est pas forcément bon de
vivre constamment sur le qui-vive, et c'est assurément peu pratique.
La constante remise en question de vos propres réflexions serait
incroyablement pénible, et le Système 2 est beaucoup trop lent et
inefficace pour pouvoir remplacer le Système 1 dans la prise de
décisions de routine. Le mieux que nous puissions faire, c'est de
trouver un compromis : il faut apprendre à reconnaître les situations
propices aux erreurs, et mieux veiller à éviter les grosses erreurs
quand les enjeux sont importants. Ce livre part du principe qu'il est
plus facile de repérer les erreurs des autres que les siennes.
Utilité de la fiction
Je vous ai invité à penser aux deux systèmes comme à des agents
de l'esprit, avec leurs propres personnalités, capacités et limites.
J'aurai souvent recours à des phrases dont les systèmes seront le
sujet, comme : « Le Système 2 calcule les produits. »
Dans les cercles professionnels que je fréquente, l'utilisation d'un
tel langage est considérée comme une faute, car il donne l'impression d'expliquer les pensées et les actes d'une personne
comme s'ils étaient les pensées et les actes de petits personnages
dans sa tête 19 . Sur le plan grammatical, la phrase sur le Système 2
est comparable à celle-ci : « Le majordome vole la monnaie. » Mes
collègues vous feront remarquer que l'action du majordome explique
effectivement la disparition de la monnaie, et ils se demandent, non
sans raison, si la phrase à propos du Système 2 explique comment
les produits sont calculés. Je répondrai que cette courte phrase à la
forme active qui attribue l'action du calcul au Système 2 est conçue
comme une description, non comme une explication. Elle n'a de
sens que parce que vous êtes déjà au courant de l'existence du
Système 2. C'est un raccourci pour dire ceci : « L'arithmétique
mentale est une activité délibérée qui nécessite un effort, qui ne
devrait pas être tenté quand on effectue en même temps un virage à
gauche, et est associée à la dilatation des pupilles et à une
accélération du rythme cardiaque. »
De même, quand je dis que « la conduite sur autoroute dans des
conditions normales est confiée au Système 1 », je veux dire que
c'est une activité automatique et ne nécessitant presque aucun effort.
Cela implique également qu'un conducteur expérimenté est capable
de conduire sur une autoroute dégagée tout en entretenant une
conversation. Enfin, « le Système 2 a empêché James de réagir de
façon idiote à l'insulte » signifie que James aurait eu une réaction
plus agressive si sa capacité de contrôle délibéré avait été perturbée
(s'il avait été saoul, par exemple).
Le Système 1 et le Système 2 jouent un rôle tellement essentiel
dans l'histoire que je raconte dans ce livre que je me dois de
souligner clairement qu'il s'agit de personnages fictifs. Les
systèmes 1 et 2 ne sont pas des systèmes au sens habituel, des entités
dont des aspects ou des composants entrent en interaction. Et il n'y a
aucune région du cerveau que l'un ou l'autre pourrait considérer
comme son chez-soi. Vous êtes donc en droit de vous dire : à quoi
bon inventer des personnages de fiction avec des noms aussi moches
dans un livre sérieux ? La réponse est que ces personnages sont
utiles à cause de certaines bizarreries de nos esprits, le vôtre et le
mien. Une phrase sera mieux comprise si elle décrit ce que fait un agent (le Système 2) plutôt que ce qu'est une chose et quelles sont
ses propriétés. En d'autres termes, « le Système 2 » est un meilleur
sujet pour une phrase que « l'arithmétique mentale ». L'esprit – en
particulier le Système 1 – est, semble-t-il, tout à fait apte à la
construction et à l'interprétation d'histoires réalisées par des agents
actifs, dotés de personnalités, d'habitudes et de compétences. Vous
vous êtes rapidement fait une opinion négative sur le majordome
voleur, vous vous attendez à ce qu'il commette d'autres délits et vous
ne l'oublierez pas de sitôt. C'est aussi, je l'espère, ce qui se passera
avec le langage des systèmes.
Pourquoi les appeler Système 1 et Système 2, au lieu
d'expressions plus descriptives comme « système automatique » et
« système de contrainte » ? Pour une raison toute simple : il faut
plus de temps pour dire « système automatique » que « Système 1 »,
ce qui prend donc plus d'espaces dans votre mémoire fonctionnelle20
. C'est important, car tout ce qui occupe votre mémoire fonctionnelle
réduit votre capacité à penser. Considérez « Système 1 » et
« Système 2 » comme des surnoms (comme Bob et Joe), dont sont
affublés des personnages que vous allez apprendre à connaître au fil
de ces pages. Grâce à ces systèmes fictifs, il m'est plus facile de
penser au fonctionnement des jugements et des choix, et vous
comprendrez aussi plus facilement ce que je dis.
*
Le Système 1 et le Système 2 en bref
« Il avait une impression, mais parfois, ses impressions sont des
illusions. »
« C'est une réaction typique du Système 1. Elle a réagi à la
menace avant même de l'avoir identifiée. »
« Là, c'est ton Système 1 qui parle. Calme-toi et laisse ton
Système 2 prendre les commandes. »
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