Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée
18 - Apprivoiser les prédictions intuitives
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Apprivoiser les prédictions intuitives
La vie nous offre bien des occasions de prédire. Les économistes
prédisent l'inflation et le chômage, les analystes financiers prédisent
les bénéfices, les spécialistes militaires prédisent les pertes, les
capital-risqueurs évaluent la profitabilité, les éditeurs et les
producteurs misent sur un public, les chefs cuisiniers anticipent la
popularité des plats de leur menu, les ingénieurs estiment la quantité
de béton nécessaire à un chantier, les commandants de pompiers
évaluent le nombre de camions qu'il faudra pour éteindre un
incendie. Et dans notre vie privée, nous prédisons la réaction de
notre conjoint à nos projets, ou notre propre adaptation à un nouvel
emploi.
Certains jugements prédictifs, comme ceux des ingénieurs,
reposent essentiellement sur des tables de correspondance, des
calculs pointus et l'analyse précise de résultats antérieurs obtenus
dans des conditions similaires. D'autres impliquent l'intuition et le
Système 1, de deux façons principales. Certaines intuitions font
principalement appel aux compétences et à l'expertise par la
répétition de l'expérience. Les jugements rapides et automatiques et
les choix des maîtres d'échecs, des commandants de pompiers et des
médecins que Gary Klein a décrits dans Sources of Power et ailleurs
illustrent ces intuitions de compétence, qui permettent à une solution au problème en cours de venir rapidement à l'esprit parce que des
indices familiers ont été reconnus.
D'autres intuitions, qui sont parfois subjectivement impossibles à
distinguer des premières, viennent du fonctionnement d'heuristiques,
qui substituent souvent une question facile à celle, plus dure, qui
avait été posée. Des jugements intuitifs peuvent ainsi être rendus
avec une grande confiance même quand ils sont fondés sur des
évaluations non régressives d'informations faibles. Bien sûr, bon
nombre de jugements, surtout dans le domaine professionnel, sont
influencés par une combinaison d'analyse et d'intuition.
Intuitions non régressives
Revenons à une personne que nous avons déjà rencontrée :
Julie est actuellement en dernière année à l'université. Elle
lisait couramment à l'âge de quatre ans. Quelle est la moyenne
de ses notes ?
Les gens qui connaissent le système éducatif américain
imagineront rapidement un chiffre, souvent situé aux alentours de
3,7 ou 3,8. Comment cela se fait-il ? Plusieurs opérations du
Système 1 sont impliquées.
◆ On recherche un lien causal entre la preuve (la capacité de lecture de Julie) et la cible de la prédiction (sa
moyenne). Ce lien peut être indirect. En l'occurrence, une capacité de lecture précoce et une moyenne élevée sont l'une et l'autre le signe d'un don pour les études. Il faut établir une connexion. Vous (votre Système 2) rejetteriez sans doute une information sur la victoire de Julie dans un concours de pêche à la mouche ou sur ses performances en haltérophilie à l'école, les considérant comme inappropriés. C'est effectivement un processus dichotomique. Nous sommes capables de rejeter des informations considérées comme inadaptées ou fausses, mais le Système 1 n'est pas à même de prendre en compte des failles plus infimes dans les indices. Par conséquent, les prédictions intuitives sont presque complètement imperméables à la véritable qualité prédictive de la preuve. Quand on trouve un lien, comme dans le cas des capacités de lecture de Julie, COVERA s'applique : votre mémoire associative bâtit rapidement et automatiquement la meilleure histoire possible à partir des informations disponibles.
◆ Ensuite, les indices sont évalués en relation avec la norme appropriée. À quel point un enfant qui lit couramment à
quatre ans est-il précoce ? Quel classement ou score en pourcentage relatif correspond à cet exploit ? Le groupe auquel l'enfant est comparé (ou groupe de référence) n'est pas totalement spécifié, mais c'est ainsi dans la plupart des cas : si quelqu'un qui prépare un diplôme universitaire est qualifié de « très intelligent », il est rare que vous ayez besoin de demander, « quand vous dites “très intelligent”, c'est par rapport à quel groupe de référence ? »
◆ L'étape suivante implique la substitution et l'équivalence d'intensité. L'évaluation de la preuve, fragile, de la
capacité cognitive dans l'enfance est substituée à une réponse à la question sur la moyenne des notes de Julie. Elle se verra assigner le même pourcentage pour ses notes que pour ses succès en tant que lectrice précoce.
◆ La question spécifiait que la réponse soit chiffrée comme une note universitaire, ce qui nécessite une nouvelle
opération d'équivalence d'intensité, pour passer de l'impression générale de la réussite universitaire de Julie à la moyenne équivalant à la preuve de son talent. L'étape finale est la traduction de l'impression de la réussite scolaire relative de Julie à la note moyenne qui y correspond.
L'équivalence d'intensité donne des prédictions qui sont aussi
extrêmes que les preuves sur lesquelles elles reposent, ce qui amène
les gens à fournir la même réponse à deux questions différentes :
Quelle est, en pourcentage, l'évaluation de Julie en termes de
lecture précoce ?
Quelle est, en pourcentage, l'évaluation de Julie en termes de
note moyenne universitaire ?
Vous devriez désormais reconnaître facilement que toutes ces
opérations sont des caractéristiques du Système 1. Je les ai
présentées ici sous la forme d'une série ordonnée d'étapes, mais,
bien sûr, ce n'est pas comme cela que fonctionne l'activation de la
mémoire associative. Vous devriez plutôt imaginer un processus
d'activation par extension progressive, déclenché au départ par la
preuve et la question, se renvoyant à lui-même des informations
pour choisir, in fine, la solution la plus cohérente possible.
Un jour, Amos et moi avons demandé aux participants d'une
expérience d'évaluer la description de huit étudiants de première
année, censées avoir été rédigées par un conseiller d'orientation sur
la base des entretiens de début d'année. Chaque description se
composait de cinq adjectifs, comme dans l'exemple qui suit :
Intelligent, sûr de lui, cultivé, travailleur, curieux
Nous avons demandé à certains participants de répondre à deux
questions :
À quel point cette description vous impressionne-t-elle en
termes de capacités scolaires ?
Selon vous, quel pourcentage des descriptions des étudiants
de première année vous impressionnerait encore plus ?
Les questions vous obligent à évaluer les preuves en comparant
les descriptions à ce qui serait votre norme en matière de description
d'étudiants par des conseillers d'orientation. L'existence même d'une
telle norme est tout à fait remarquable. Bien que vous ne sachiez
sans doute pas comment vous l'avez acquise, vous avez une idée
assez juste du degré d'enthousiasme que traduit la description : le
conseiller d'orientation pense que cet étudiant est bon, mais pas
spectaculairement bon. Il y a de la place pour des adjectifs plus forts
qu'intelligent (brillant, créatif), cultivé (érudit, très savant) ou
travailleur (passionné, perfectionniste). D'où votre diagnostic : cet
étudiant a sans doute sa place parmi les 15 % les meilleurs, mais
sûrement pas parmi les 3 %. Un tel jugement rencontre un consensus
impressionnant, du moins au sein d'une même culture.
Les autres participants à notre expérience devaient répondre à des
questions différentes :
A combien estimez-vous la note moyenne qu'obtiendra cet
étudiant ?
Quel est le pourcentage d'étudiants de première année qui
obtiennent une meilleure moyenne ?
Vous devez vous y reprendre à deux fois pour déceler la subtile
différence entre les deux séries de questions. Elle devrait pourtant
sauter aux yeux, mais dans les faits, ce n'est pas le cas : contrairement aux premières questions, qui ont seulement nécessité
que vous évaluiez les preuves, la deuxième série implique une
grande incertitude. La question se rapporte aux accomplissements
effectifs de l'étudiant en fin de la première année – ce qui n'est pas
sans poser problème : que s'est-il passé pendant l'année qui s'est
écoulée depuis l'entretien ? Avec quelle précision pouvez-vous
prédire la réussite réelle de l'étudiant durant sa première année à
l'université à partir de cinq adjectifs ? Le conseiller d'orientation lui-
même pourrait-il prédire une moyenne avec exactitude à partir d'un
entretien ?
L'objectif de cette étude était de comparer les jugements en
pourcentage effectués par les participants quand ils évaluaient les
preuves dans un cas, et quand ils prédisaient le résultat final dans
l'autre. Il est facile d'en résumer les conclusions : les jugements
furent identiques. Bien que les deux séries de questions aient été
différentes (l'une porte sur la description, l'autre sur la réussite
universitaire future de l'étudiant), les participants les ont traitées
comme si elles étaient semblables. Comme dans le cas de Julie, la
prédiction du futur ne se distingue pas d'une évaluation des preuves
disponibles – la prédiction équivaut à l'évaluation. C'est peut-être là
la meilleure preuve que nous ayons du rôle de la substitution. On
demande aux gens une prédiction, mais ils y substituent une
évaluation fondée sur des preuves, sans s'apercevoir que la question
à laquelle ils répondent n'est pas celle qu'on leur a posée. Ce
processus ne peut que produire des prédictions systématiquement
biaisées, ignorant totalement la régression vers la moyenne.
Pendant mon service militaire dans l'armée israélienne, j'ai passé
un certain temps affecté à une unité chargée de sélectionner les
candidats à une formation d'officier sur la base d'une série
d'entretiens et de tests sur le terrain. Le critère de réussite de notre
sélection était la note finale obtenue par l'élève à l'école d'officiers.
La notation était connue pour être d'une validité douteuse (j'y
reviendrai dans un chapitre ultérieur). Des années plus tard, alors
que j'étais devenu professeur et que je collaborais avec Amos à
l'étude du jugement intuitif, cette unité existait toujours. J'avais de
bons contacts avec ses membres, et leur ai demandé une faveur. Outre le système de notation habituel qu'ils utilisaient pour évaluer
les candidats, je leur ai demandé d'estimer au plus près la note que
chacun des futurs élèves officiers obtiendrait à l'école militaire. Ils
rassemblèrent quelques centaines de prédictions de ce genre. Les
officiers qui étaient les auteurs de ces prédictions étaient tous
familiers du système de notation par lettres que l'école appliquait à
ses élèves, et de la proportion approximative de A, de B, etc. parmi
ces notes. Les résultats furent stupéfiants : la fréquence relative des
A et des B dans les prédictions était presque identique à celle des
notes finales de l'école.
C'est là un exemple convaincant à la fois de substitution et
d'équivalence d'intensité. Les officiers auteurs des prédictions
avaient complètement échoué à faire la distinction entre deux
tâches :
* leur mission habituelle, qui était d'évaluer la performance de
candidats durant leur séjour dans l'unité ;
* la tâche que je leur avais demandé d'accomplir, soit la véritable
prédiction d'une note future.
Ils s'étaient contentés de traduire leurs propres notes sur l'échelle
utilisée dans l'école d'officiers, en appliquant l'équivalence
d'intensité. Une fois encore, l'incapacité à gérer l'incertitude
(considérable) de leurs prédictions les avait amenés à des
prédictions totalement non régressives.
Corriger les prédictions intuitives
Revenons à Julie, notre lectrice précoce. Nous avons vu dans le
chapitre précédent comment prédire au mieux sa note moyenne.
Comme je l'ai fait pour les résultats de golf sur deux jours de
compétition et pour le poids et le piano, je rédige une formule
schématique incluant les facteurs qui déterminent l'âge de la lecture
et les notes universitaires :
âge de lecture = facteurs partagés + facteurs spécifiques à
l'âge de lecture = 100 %
note moyenne = facteurs partagés + facteurs spécifiques à la
note moyenne = 100 %
Les facteurs partagés recouvrent des aptitudes génétiquement
déterminées, l'importance que la famille accorde aux études, et tout
ce qui peut contribuer à faire d'une même personne un lecteur
précoce dans l'enfance et un étudiant brillant. Bien sûr, de nombreux
facteurs sont susceptibles d'affecter l'un ou l'autre de ces résultats :
Julie pourrait avoir été poussée trop tôt à la lecture par des parents
exagérément ambitieux, elle a pu vivre une histoire d'amour
malheureuse qui a fait baisser ses notes à l'université, elle a pu avoir
un accident de ski à l'adolescence qui l'a laissée légèrement
handicapée, et ainsi de suite.
Rappelez-vous que la corrélation entre deux mesures – dans le cas
présent l'âge des premières lectures et la note universitaire
moyenne – est égale à la proportion de facteurs partagés par leurs
déterminants. À combien estimez-vous cette proportion ?
Personnellement, je l'évalue au mieux à 30 %. Partant de cette
estimation, nous avons tout ce qu'il nous faut pour produire une
prédiction qui ne sera pas biaisée. Voici comment y parvenir en
quatre étapes simples :
1. commencez par estimer la note moyenne ;
2. déterminez la note moyenne qui correspond à l'impression que vous a laissée la preuve ; 3. estimez la corrélation entre la preuve dont vous disposez et la note moyenne ; 4. si la corrélation est de 0,3, écartez-vous de 30 % par rapport à la moyenne équivalente.
L'étape 1 vous donne la base, la note moyenne que vous auriez
prédite si on ne vous avait rien dit de Julie en dehors du fait qu'elle
était en année de diplôme. En l'absence d'informations, vous auriez
prédit la moyenne. (C'est la même chose que d'assigner une
probabilité de taux de base des étudiants en gestion quand on ne
vous dit rien de Tom W.) L'étape 2 est votre intuition prédictive, qui
correspond à votre évaluation de la preuve. L'étape 3 vous fait
passer de votre base à votre intuition, mais la distance que vous êtes autorisé à parcourir dépend de votre estimation de la corrélation.
Avec l'étape 4, vous vous retrouvez avec une prédiction influencée
par votre intuition, mais beaucoup plus modérée 166 .
Cette approche de la prédiction est générale. Vous pouvez
l'appliquer chaque fois que vous en avez besoin pour prédire une
variable quantitative, comme une note moyenne, un retour sur
investissement ou la croissance d'une société. Cette approche se
fonde sur votre intuition, mais en la modérant, en la faisant régresser
vers la moyenne. Quand vous avez de bonnes raisons d'avoir
confiance dans l'exactitude de votre prédiction intuitive – une
corrélation forte entre la preuve et la prédiction –, l'ajustement sera
minime.
Il est nécessaire de corriger les prédictions intuitives parce
qu'elles ne sont pas régressives et sont par conséquent biaisées.
Supposez que je prédise pour chaque golfeur d'un tournoi que son
score le deuxième jour sera le même que celui du premier jour. Cette
prédiction ne laisse pas de place à la régression vers la moyenne :
les golfeurs qui ont bien joué le premier jour joueront en moyenne
moins bien le lendemain, et ceux qui ont mal joué s'amélioreront.
Quand on les compare aux véritables résultats, on voit que les
prédictions non régressives sont biaisées. En moyenne, elles sont
exagérément optimistes pour ceux qui ont mieux joué le premier
jour, et exagérément pessimistes pour ceux qui ont mal commencé.
Les prédictions sont aussi extrêmes que les preuves. De même, si
vous vous appuyez sur des exploits remontant à l'enfance pour
prédire des notes universitaires sans faire régresser vos prédictions
vers la moyenne, vous serez bien souvent déçu par les résultats
universitaires d'anciens lecteurs précoces et agréablement surpris par
les notes de ceux qui ont appris à lire relativement tard. La
correction des prédictions intuitives élimine ces biais, si bien que les
prédictions (les plus hautes comme les plus basses) ont à peu près
autant de chances de surestimer que de sous-estimer la vraie valeur.
Vous continuez à faire des erreurs, mais ces erreurs sont moins
importantes et ne penchent pas en faveur de résultats extrêmes – très
hauts ou très bas.
Avantages et inconvénients des prédictions extrêmes
Je vous ai présenté Tom W pour illustrer les prédictions de
résultats discrets, comme le domaine de spécialisation ou la réussite
à un examen, qui s'expriment en assignant une probabilité à un
événement précis (ou, dans le cas de Tom, en classant des résultats
du plus probable au moins probable). Je viens par ailleurs de décrire
une procédure qui permet de contrer les biais courants de la
prédiction discrète, à savoir la négligence des taux de base et la non-
prise en compte de la qualité de l'information.
Les biais que nous trouvons dans les prédictions exprimées sur
une échelle, comme la note moyenne ou les revenus d'une
entreprise, sont semblables aux biais observés quand on juge les
probabilités d'un résultat précis.
Par conséquent, les procédures de correction sont elles aussi
semblables :
◆ dans les deux cas, nous avons une prédiction de base, que vous feriez si vous ne saviez rien du cas à l'étude. S'il est
question de catégorie, c'est le taux de base. Si c'est une question numérique, c'est le résultat moyen de la catégorie concernée ;
◆ dans les deux cas, nous avons une prédiction intuitive – le nombre qui vous vient à l'esprit, qu'il s'agisse d'une
probabilité ou d'une note moyenne ;
◆ dans les deux cas, vous cherchez à obtenir une prédiction intermédiaire entre la base et votre réponse intuitive ;
◆ en l'absence de preuves utiles, par défaut, vous vous en tenez à la base ;
◆ dans le cas contraire, vous vous en tenez également à votre prédiction de départ. Cela ne se produira bien sûr que si
vous restez totalement sûr de votre prédiction de départ après avoir procédé à une analyse critique des preuves qui l'appuient ;
◆ dans la plupart des cas, vous aurez une raison ou une autre de douter que la corrélation entre votre jugement intuitif
et la vérité soit parfaite, et vous vous retrouverez quelque part entre ces deux pôles.
Cette procédure doit vous permettre d'approcher les résultats
d'une bonne analyse statistique ; de tendre à des prédictions non
biaisées, des évaluations raisonnables des probabilités et des
prédictions modérées de résultats numériques. Les deux procédures
sont censées répondre au même biais : les prédictions intuitives ont
tendance à être trop sûres d'elles et à basculer dans l'extrême.
La correction de vos prédictions intuitives est une tâche réservée à
votre Système 2. Un effort substantiel est nécessaire pour trouver la catégorie de référence appropriée, estimer la prédiction de base et
évaluer la qualité des preuves. Cet effort ne se justifie que quand les
enjeux sont importants et quand vous tenez particulièrement à ne pas
commettre d'erreur. De plus, sachez que le fait de corriger vos
intuitions risque de vous compliquer la vie. Une caractéristique des
prédictions non biaisées est qu'elles permettent la prédiction
d'événements rares seulement quand l'information dont on dispose
est d'excellente qualité. Si vous vous attendez à ce que vos
prédictions ne soient que modestement valides, vous n'avancerez
jamais un résultat rare ou très éloigné de la moyenne. Si vos
prédictions ne sont pas biaisées, vous ne connaîtrez jamais
l'expérience satisfaisante de répondre avec exactitude à un cas
extrême. Vous ne pourrez jamais vous dire : « J'en étais sûr ! »
quand vous verrez votre meilleur élève de la faculté de droit devenir
juge à la Cour suprême, ou quand une start-up que vous trouviez très
prometteuse remporte un fabuleux succès commercial. Compte tenu
des limites des preuves dont vous disposez, jamais vous ne pourrez
prédire qu'un très bon élève du lycée va obtenir une superbe
moyenne à Princeton. Pour la même raison, un capital-risqueur
n'entendra jamais dire que la probabilité de réussite d'une start-up
est « très élevée » alors que l'entreprise n'en est qu'à ses débuts.
Il faut prendre au sérieux les objections au principe qui veut que
l'on modère les prédictions intuitives, car l'absence de biais n'est pas
forcément toujours ce qui importe le plus. Une préférence pour les
prédictions sans biais se justifie si toutes les erreurs de prédiction
sont traitées de la même façon, dans quelque sens qu'elles aillent.
Mais il y a des situations où un type d'erreur est pire qu'un autre.
Quand un capital-risqueur se lance à la recherche du « prochain
grand succès », le risque de passer à côté d'un futur Google ou
Facebook est bien plus important que celui de faire un
investissement modeste dans une start-up qui finit par échouer. Le
but des capital-risqueurs est de miser sur des extrêmes, au risque de
surestimer les perspectives de beaucoup d'entreprises. Pour un
banquier conservateur qui consent des prêts conséquents, le risque
qu'un seul emprunteur fasse faillite peut l'emporter sur le risque de
refuser plusieurs clients potentiels qui rempliraient leurs obligations. Dans de tels cas, le recours à un langage extrême (« très bonnes
perspectives », « grave risque de défaut de paiement ») peut se
justifier par son côté rassurant, même si l'information sur laquelle
reposent ces jugements n'est que d'une validité modeste.
Pour quelqu'un de rationnel, les prédictions qui ne sont pas
biaisées et sont modérées ne devraient pas poser de problème. Après
tout, le capital-risqueur rationnel sait que même les start-up les plus
prometteuses n'ont qu'une chance de succès modérée. Son travail
consiste à faire les paris les plus prometteurs parmi les paris
disponibles, et n'éprouve pas le besoin de se leurrer quant aux
perspectives d'une start-up dans laquelle il prévoit d'investir. De
même, les individus rationnels qui prédisent les revenus d'une
société ne se sentiront pas liés par un seul chiffre – ils considéreront
le spectre d'incertitude qui entoure le résultat le plus vraisemblable.
Une personne rationnelle investira une forte somme dans une
entreprise qui a toutes les chances d'échouer si les bénéfices associés
à un succès éventuel sont assez importants, sans se leurrer sur les
chances du succès en question. Toutefois, nous ne sommes pas tous
rationnels, et certains d'entre nous peuvent avoir besoin de
l'impression de sécurité que confèrent les estimations biaisées pour
éviter la paralysie. Mais si vous choisissez de vous bercer d'illusions
en acceptant des prédictions extrêmes, soyez bien conscient du fait
que vous êtes en train de céder à vos envies.
Selon moi, le plus grand intérêt des procédures de correction que
je propose, c'est qu'elles vont vous obliger à prendre en
considération ce que vous savez. Je vais prendre un exemple courant
dans le monde universitaire, mais dont les analogies avec d'autres
sphères de l'existence sautent aux yeux. Un département est sur le
point d'embaucher un jeune professeur et veut choisir celui dont les
perspectives de productivité scientifique sont les meilleures. La
commission de sélection a fini par garder deux candidats :
Kim vient d'obtenir son diplôme. Ses références sont exceptionnelles, sa présentation était brillante et elle a
impressionné tout le monde lors des entretiens. Mais son profil n'offre pas spécialement de promesse de
productivité scientifique.
Jane est post-doctorante depuis trois ans. Elle a été très productive et ses réalisations dans le domaine de la
recherche sont remarquables. Mais sa présentation et ses entretiens étaient moins brillants que ceux de Kim.
Le choix intuitif penche en faveur de Kim, parce qu'elle a fait plus
forte impression, et COVERA. Reste que l'on dispose de beaucoup
moins d'informations sur Kim que sur Jane. Nous revoici face à la
loi des petits nombres. Matériellement, vous avez un plus petit
échantillon d'informations sur Kim que sur Jane, et les résultats
extrêmes sont plus probables dans les petits échantillons. La chance
joue un plus grand rôle dans les résultats des petits échantillons, et
vous devriez donc faire régresser plus nettement votre prédiction
vers la moyenne en envisageant les prestations futures de Kim. Si
vous tenez compte du fait que Kim va sans doute régresser
davantage que Jane, vous finirez peut-être par embaucher Jane, bien
qu'elle vous ait moins impressionné. Dans le contexte des décisions
universitaires, je voterais pour Jane, mais j'aurais du mal à
surmonter mon impression intuitive que Kim est plus prometteuse. Il
est plus naturel, et d'une certaine façon plus agréable, de suivre nos
intuitions que d'aller à leur encontre.
Il est facile d'imaginer des problèmes similaires dans des
contextes différents, comme un capital-risqueur devant choisir
d'investir dans deux start-up intervenant sur des marchés différents.
Une start-up propose un produit dont on peut assez précisément
évaluer la demande. L'autre candidat est plus séduisant et
prometteur sur le plan intuitif, mais ses perspectives paraissent
moins sûres. L'évaluation plus favorable des perspectives de la
deuxième start-up reste-t-elle supérieure quand on intègre le facteur
d'incertitude ? C'est une question qui mérite d'être considérée avec
soin.
La régression du point de vue des deux systèmes
Les prédictions extrêmes et la tendance à prédire des événements
rares à partir de preuves ténues sont toutes des manifestations du
Système 1. Pour la machine associative, il est naturel de faire
correspondre le côté extrême des prédictions au caractère perçu
comme extrême des preuves sur lesquelles elles reposent – c'est
comme cela que fonctionne la substitution. Et il est naturel pour le
Système 1 de produire des jugements trop assurés, parce que l'assurance, nous l'avons vu, est déterminée par la cohérence de
l'histoire que vous vous êtes racontée à partir des indices dont vous
disposiez. Mais attention, vos intuitions vous donneront des
prédictions trop extrêmes et vous aurez tendance à avoir une
confiance en elles beaucoup trop grande.
La régression est également un problème pour le Système 2.
L'idée même de régression vers la moyenne est étrangère et difficile
à communiquer et à appréhender. Galton a souffert avant de la
comprendre. Bien des professeurs de statistiques redoutent le cours
où ils vont devoir l'aborder, et leurs étudiants finissent souvent par
n'avoir que vaguement compris ce concept crucial. C'est un domaine
dans lequel le Système 2 a besoin d'une formation spéciale. Établir
une correspondance entre les prédictions et les preuves n'est pas
seulement une chose que nous faisons intuitivement ; c'est aussi
quelque chose qui paraît raisonnable. L'expérience ne nous aidera
pas à comprendre la régression. Même quand un cas de régression
est bien identifié, comme on l'a vu dans l'histoire des instructeurs de
vol, on lui attribuera une interprétation causale presque toujours
fausse.
*
Les prédictions intuitives en bref
« Cette start-up a remarquablement imposé son concept, mais
nous devrions nous attendre à ce qu'elle ne fasse pas aussi bien à
l'avenir. Elle est très loin d'avoir conquis le marché et il y a encore
beaucoup de place pour une régression. »
« Notre prédiction intuitive est très favorable, mais elle est
probablement trop élevée. Tenons compte de la robustesse de nos
preuves et faisons régresser la prédiction vers la moyenne. »
« Cet investissement est peut-être une bonne idée, même si, selon
nos meilleures estimations, il va échouer. N'allons pas prétendre que
nous savons vraiment qui est le prochain Google. »
« J'ai lu un article sur cette marque et il était excellent. Pourtant, il
pourrait s'agir d'un coup de chance. Ne prenons en considération que
les marques qui font l'objet de nombreux articles, et choisissons
celle qui a l'air le plus fiable. »
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