Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée
16 - Quand les causes écrasent les statistiques
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Quand les causes écrasent les statistiques
Considérez le scénario suivant et notez votre réponse intuitive à la
question :
Un taxi a été impliqué dans un accident de nuit avec délit de
fuite.
Deux sociétés de taxis travaillent dans la ville, les Verts et les
Bleus.
Vous disposez des informations suivantes :
◆ 85 % des taxis de la ville sont verts et 15 % bleus.
◆ Un témoin a identifié le taxi comme étant bleu. La cour a
vérifié la fiabilité du témoin dans des circonstances reproduisant
celles de la nuit de l'accident et a conclu que le témoin avait
identifié correctement chacune des deux couleurs à 80 %.
Quelle est la probabilité que le taxi impliqué dans l'accident
soit bleu plutôt que vert ?
C'est un problème classique de déduction de Bayes. Il y a deux
informations : un taux de base et la déclaration d'un témoin, d'une
fiabilité imparfaite. En l'absence de témoins, la probabilité que le
taxi coupable soit bleu est de 15 %, qui est le taux de base de ce
résultat. Si les deux sociétés de taxis avaient été de même taille, le taux de base n'aurait aucun intérêt et vous ne considéreriez que la
fiabilité du témoin, pour conclure que la probabilité serait de 80 %.
La règle de Bayes permet de combiner les deux sources
d'information. La bonne réponse est 41 %155 . Cependant, vous
pouvez probablement deviner ce que font les gens face à ce
problème : ils ignorent le taux de base et suivent le témoin. La
réponse la plus courante est 80 %.
Us et abus des stéréotypes causaux
Considérez maintenant une variation sur le même thème, où seul
le taux de base a été modifié.
On vous fournit les informations suivantes :
◆ Les deux sociétés utilisent le même nombre de taxis, mais
les taxis verts sont impliqués dans 85 % des accidents.
◆ L'information sur le témoin est la même que dans la
version précédente.
Les deux versions du problème sont impossibles à distinguer sur
le plan mathématique, mais elles sont très différentes sur le plan
psychologique. Les gens qui lisent la première version ne savent pas
comment se servir du taux de base et l'ignorent souvent. En
revanche, les gens qui voient la deuxième version accordent une
importance considérable au taux de base, et leur jugement est en
moyenne assez proche de la solution bayésienne 156 . Pourquoi ?
Dans la première version, le taux de base des taxis bleus est un
fait statistique sur les taxis de la ville. Un esprit toujours en quête
d'histoires causales ne trouve pas là de quoi se satisfaire : en quoi le
nombre de taxis bleus et verts dans la ville a causé ce délit de fuite ?
Dans la seconde version, en revanche, les chauffeurs des taxis
verts provoquent cinq fois plus d'accidents que les taxis bleus. La
conclusion est immédiate : les chauffeurs verts doivent être une
bande de fous furieux ! Vous venez de vous doter d'un stéréotype sur l'imprudence des verts, que vous appliquez à des inconnus, les
chauffeurs de la société. Ce stéréotype est facile à intégrer dans une
histoire causale, parce que l'imprudence est une donnée appropriée,
en termes de causalité, pour des chauffeurs de taxi individuels. Dans
cette version, il y a deux histoires causales qu'il faut combiner et
réconcilier. La première est celle du délit de fuite, qui laisse
évidemment penser que c'est un chauffeur vert imprudent le
coupable. La seconde est la déposition du témoin, qui suggère
fortement que le taxi était bleu. Les déductions quant à la couleur de
la voiture à partir des deux histoires sont contradictoires et
s'annulent à peu près mutuellement. Les chances sont
approximativement égales entre les deux couleurs (l'estimation
bayésienne est de 41 %, reflétant le fait que le taux de base des taxis
verts est un peu plus important que la fiabilité du témoin qui dit
avoir vu un taxi bleu).
L'exemple du taxi illustre deux types de taux de base. Les taux de
base statistiques sont des données sur une population à laquelle
appartient un cas, mais elles ne se rapportent pas au cas pris
individuellement. Les taux de base causaux modifient votre façon
de considérer comment le cas individuel s'est produit. Les deux
types de taux de base sont traités différemment :
◆ Les taux de base statistiques sont généralement sous-estimés, et
parfois complètement négligés, quand des informations spécifiques
sur le cas étudié sont disponibles.
◆ Les taux de base causaux sont traités comme des informations
sur le cas individuel et sont facilement combinés avec d'autres
informations se rapportant au cas.
La version causale du problème du taxi a pris la forme d'un
stéréotype : les chauffeurs verts sont dangereux. Les stéréotypes
sont des déclarations sur le groupe acceptées (avec certaines
précautions) comme des faits concernant tous ses membres. Voici
deux exemples :
La plupart des bacheliers de ce lycée du centre-ville entrent à
l'université.
On aime beaucoup le cyclisme en France.
Ces déclarations sont volontiers interprétées comme la description
d'une propension chez les membres individuels d'un groupe, et ils
s'intègrent dans une histoire causale. Beaucoup de bacheliers de ce
lycée du centre-ville ont envie et sont capables d'entrer à l'université.
Il existe des forces dans la culture et la vie sociale françaises qui
font que beaucoup de Français s'intéressent au cyclisme. Vous vous
souviendrez de ces faits quand vous penserez à la possibilité qu'un
bachelier particulier de ce lycée aille à l'université, ou quand vous
vous demanderez s'il faut évoquer le Tour de France dans une
conversation avec un Français que vous venez de rencontrer.
Dans notre culture, le mot stéréotype a une connotation négative,
mais j'en fais ici un usage neutre. Une des caractéristiques
fondamentales du Système 1 est qu'il représente les catégories
comme des normes et des prototypes. C'est comme cela que nous
pensons aux chevaux, aux réfrigérateurs et aux agents de police ;
nous avons en mémoire une représentation d'un ou plusieurs
membres « normaux » de chacune de ces catégories. Quand les
catégories sont sociales, on appelle ces représentations des
stéréotypes. Certains sont faux, de manière pernicieuse, et les
stéréotypes hostiles peuvent avoir des conséquences terribles, mais
on ne peut échapper aux faits psychologiques : c'est par des
stéréotypes, qu'ils soient corrects ou erronés, que nous envisageons
les catégories.
Vous apprécierez l'ironie de la chose. Dans le contexte du
problème des taxis, la négligence du taux de base est un défaut
cognitif, une défaillance du raisonnement bayésien, et il est
souhaitable de s'appuyer sur les taux de base causaux. Le stéréotype
des chauffeurs verts améliore la précision du jugement. Mais dans
d'autres contextes, comme une embauche ou l'élaboration d'un profil
psychologique, les stéréotypes se heurtent à une norme sociale nette,
prévue de plus par la loi. Comme il se doit. Dans des contextes sociaux sensibles, mieux vaut ne pas parvenir à des conclusions
potentiellement fausses sur un individu à partir des statistiques d'un
groupe. Nous considérons comme moralement souhaitable que les
taux de base soient traités comme des faits statistiques sur le groupe
plutôt que comme des faits présumés sur des individus. Autrement
dit, nous rejetons les taux de base causaux.
La norme sociale contre les stéréotypes, dont fait partie
l'opposition au profil psychologique, a joué un rôle considérable
dans le développement d'une société plus civilisée et plus égalitaire.
Il est cependant important de garder à l'esprit que le fait de négliger
des stéréotypes valides aboutit immanquablement à des jugements
loin d'être optimaux. Sur le plan moral, la résistance aux stéréotypes
est louable, mais l'idée simpliste qui veut que cette résistance n'ait
pas de prix est fausse. Elle a un prix, qui mérite d'être payé si l'on
veut aboutir à une meilleure société, mais s'il est spirituellement
satisfaisant et politiquement correct de nier l'existence de ce prix,
sur le plan scientifique, c'est indéfendable. Dans les débats à forte
connotation politique, il est courant d'avoir recours à l'heuristique de
l'affect. Les positions que nous défendons ne coûtent rien et celles
que nous dénonçons ne rapportent rien. Nous devrions pouvoir faire
mieux.
Influence des taux de base causaux
Amos et moi avons fabriqué les variantes du problème du taxi,
mais ce n'est pas nous qui avons inventé la formidable notion des
taux de base causaux. Nous l'avons empruntée au psychologue Icek
Ajzen. Dans son expérience, Ajzen a montré aux participants de
courtes vignettes décrivant des étudiants qui avaient passé un
examen à Yale, et il a demandé aux sujets d'évaluer la probabilité
que chaque étudiant ait réussi. La manipulation des taux de base
causaux était simple : Ajzen a dit à un groupe que les étudiants qu'ils
voyaient venaient d'une classe ayant eu 75 % de réussite, et à un
autre groupe qu'ils venaient d'une classe qui n'avait affiché que 25 %
de réussite. C'est une manipulation puissante, parce que le taux de
base des réussites amène immédiatement à déduire que l'examen réussi par seulement 25 % devait être extrêmement difficile. La
difficulté d'un examen est, bien sûr, un des facteurs causaux qui
déterminent chaque résultat individuel. Comme prévu, les sujets
d'Ajzen ont été très sensibles aux taux de base causaux, et ont estimé
que les étudiants de la classe à 75 % avaient plus de chances de
réussir que les autres.
Ajzen a fait appel à une méthode ingénieuse pour suggérer un
taux de base non causal. Il a dit à ses sujets que les étudiants qu'ils
voyaient avaient été prélevés dans un échantillon qui avait lui-même
été constitué en sélectionnant des étudiants qui avaient réussi ou
échoué. Par exemple, les informations sur le groupe à fort taux
d'échec sont présentées comme suit :
L'investigateur s'intéressait principalement aux causes de
l'échec et a mis en place un échantillon dont 75 % des membres
avaient échoué à l'examen.
Remarquez la différence. Ce taux de base est un fait purement
statistique sur l'ensemble d'où proviennent des exemples. Il n'a
aucune influence sur la question posée, qui est de savoir si l'étudiant
montré a réussi ou échoué. Comme prévu, les taux de base explicites
ont eu un impact sur le jugement, mais beaucoup moins que les taux
de base causaux, équivalents sur le plan statistique. Le Système 1
peut gérer des histoires dont les éléments sont liés causalement,
mais il n'est pas doué pour le raisonnement statistique. Pour un
penseur bayésien, bien sûr, ces deux versions se valent. Il est tentant
d'en conclure que nous sommes parvenus à un résultat satisfaisant :
les taux de base causaux sont utilisés ; les faits purement statistiques
sont (plus ou moins) négligés. L'étude que nous allons voir
maintenant est une de mes préférées, et elle montre que la situation
est en réalité beaucoup plus complexe.
Peut-on enseigner la psychologie ?
Les chauffeurs de taxi imprudents et l'examen terriblement
difficile illustrent deux déductions que les gens peuvent tirer des
taux de base causaux : une caractéristique stéréotypée qui est
attribuée à un individu, et un élément significatif de la situation qui
affecte la performance d'un individu. Les participants à ces
expériences ont fait les bonnes déductions et leurs jugements se sont
améliorés. Malheureusement, les choses ne se passent pas toujours
aussi bien. L'expérience classique que je vais vous décrire montre
que les gens ne puisent pas dans les taux de base des informations
susceptibles d'entrer en conflit avec d'autres convictions. Ce qui
nous mène à la conclusion déplaisante que l'enseignement de la
psychologie n'est, en gros, qu'une perte de temps.
Cette expérience a été réalisée il y a longtemps par le
psychologue social Richard Nisbett et son étudiant Eugene Borgida,
à l'université du Michigan157 . Ils ont parlé à des étudiants de la
célèbre « expérience du bon Samaritain », réalisée quelques années
plus tôt à l'université de New York. Dans cette expérience, les
participants avaient été placés dans des cabines individuelles et
avaient été invités à s'exprimer dans un interphone sur leur vie
personnelle et sur leurs problèmes. Ils devaient parler chacun à son
tour pendant deux minutes. Un seul micro était activé à la fois.
Chaque groupe se composait de six participants, dont un leurre. Le
leurre intervenait le premier, suivant un script préparé par les
expérimentateurs. Il décrivait les difficultés qu'il éprouvait pour
s'adapter à New York et reconnaissait, avec une gêne manifeste, être
sujet à des crises, surtout quand il était stressé. Puis les autres
prenaient la parole. Quand ce fut de nouveau au tour du leurre, il
devint nerveux, incohérent, affirma qu'il se sentait au bord d'une
crise, et demanda de l'aide. Ses derniers mots, entendus par les
participants, furent : « Est-est-ce que quelqu-qu-qu'un argh p-p-
pourrait m'aider euh-euh-euh (bruits d'étranglements). Je … Je vais
m-m-mourir-argh-euh-euh Je … vais mourir-euh-euh je crise je-euh
(bruits d'étouffement, puis silence). » À ce moment-là, le micro du
participant suivant s'activa, et l'on n'entendit plus rien de l'individu
qui était peut-être en train de mourir.
Selon vous, qu'ont fait les participants à l'expérience ? Pour ce
qu'ils en savaient, l'un d'entre eux venait d'avoir une attaque et avait
demandé de l'aide. Cependant, il y avait plusieurs autres personnes
susceptibles de réagir, donc, il était possible de rester tranquillement
à l'abri dans sa cabine. Voici les résultats : seuls quatre des quinze
participants réagirent immédiatement à l'appel à l'aide. Six ne
sortirent jamais de leur cabine, et cinq autres ne le firent que
longtemps après que la « victime » s'était apparemment étouffée.
L'expérience montre que les individus se sentent déchargés de la
responsabilité quand ils savent que d'autres ont entendu le même
appel à l'aide158 .
Ces résultats vous ont-ils surpris ? C'est fort probable. La majorité
d'entre nous considère comme des gens bien ceux qui se rueraient à
l'aide de la victime dans une telle situation, et nous nous attendons à
ce que toute personne convenable fasse de même. Cette expérience
avait évidemment pour but de montrer que c'est loin d'être le cas.
Même des gens bien, normaux, ne se précipitent pas pour aider
autrui quand ils se disent que d'autres peuvent se charger de faire
face aux manifestations déplaisantes d'une attaque. Oui, même vous.
Êtes-vous disposé à approuver la déclaration suivante ? « Quand
j'ai lu la description de l'expérience du bon Samaritain, je me suis dit
que je me serais immédiatement porté au secours de l'inconnu,
comme je le ferais probablement si je me trouvais seul avec la
victime d'une attaque. J'avais probablement tort. Si je me retrouve
dans une situation où d'autres que moi peuvent intervenir, peut-être
que je ne bougerai pas. La présence des autres réduirait mon
sentiment de responsabilité personnelle plus que je ne le pensais au
départ. » C'est ce qu'un professeur de psychologie espérerait vous
avoir appris. Auriez-vous tiré les mêmes conclusions par vous-
même ?
Le professeur de psychologie qui décrit l'expérience du bon
Samaritain veut que ses étudiants considèrent le faible taux de base
comme causal, tout comme dans le cas de l'examen fictif à Yale. Il
veut qu'ils déduisent, dans les deux cas, qu'un taux d'échec
étonnamment élevé implique que le test est d'une grande difficulté.
La leçon que les étudiants sont censés en tirer est qu'une caractéristique particulièrement influente dans la situation dépeinte,
comme la dilution de la responsabilité, pousse des gens normaux
comme eux à se comporter d'une façon incroyablement égoïste.
Il est très difficile de changer d'avis sur la nature humaine, et ça
l'est encore davantage de changer d'avis pour admettre le pire sur
son propre compte. Nisbett et Borgida se doutaient que leurs
étudiants fuiraient le travail et le désagrément. Bien sûr, les
étudiants seraient capables et disposés à réciter les détails de
l'expérience du bon Samaritain, et ils répéteraient même
l'interprétation « officielle » en termes de dilution de la
responsabilité. Mais leurs convictions quant à la nature humaine en
seraient-elles pour autant altérées ? Pour le savoir, Nisbett et
Borgida leur ont montré de courtes interviews de deux personnes
censées avoir pris part à l'expérience new-yorkaise. Les entretiens
étaient brefs et ennuyeux. Les personnes interviewées avaient l'air
de gens bien, normaux, gentils. Ils décrivaient leurs passe-temps,
leurs loisirs et leurs projets d'avenir, tous parfaitement
conventionnels. Après avoir vu la vidéo d'une interview, les
étudiants devaient deviner à quelle vitesse l'interviewé était venu en
aide à la victime.
Pour appliquer le raisonnement bayésien à la tâche confiée aux
étudiants, vous devriez commencer par vous demander ce que vous
auriez deviné des deux individus si vous n'aviez pas visionné leurs
interviews. On répond à cette question en consultant le taux de base.
On nous a appris que quatre seulement des quinze participants
s'étaient précipités pour aider après le premier appel au secours. La
probabilité qu'un participant non identifié soit intervenu
immédiatement est donc de 27 %. Par conséquent, votre première
pensée, face à un participant anonyme, devrait être qu'il n'a pas
bougé. Ensuite, la logique bayésienne veut que vous ajustiez votre
jugement en fonction de toute information appropriée sur l'individu.
Or, les vidéos avaient été soigneusement préparées afin de livrer le
moins d'information possible. Elles ne donnaient aucune raison de
soupçonner que ces individus seraient plus ou moins prêts à aider
qu'un étudiant choisi au hasard. En l'absence de nouvelles informations utiles, la solution bayésienne consiste à s'en tenir au
taux de base.
Nisbett et Borgida ont demandé à deux groupes d'étudiants de
regarder les vidéos et de prédire le comportement des deux
individus. Dans le premier groupe, on ne leur parla que du
déroulement de l'expérience, pas de son résultat. Leurs prédictions
reflètent leur vision de la nature humaine et leur compréhension de
la situation. Comme vous vous y attendiez peut-être, ils ont prédit
que les deux individus se seraient aussitôt précipités au secours de la
victime. Le second groupe d'étudiants était au courant à la fois du
déroulement de l'expérience et de son résultat. La comparaison des
prédictions des deux groupes fournit une réponse à une question
cruciale : les étudiants ont-ils appris des résultats de l'expérience du
bon Samaritain quelque chose qui a modifié leur façon de penser ?
La réponse est sans ambiguïté : ils n'ont rien appris du tout. Leurs
prédictions sur les deux individus étaient impossibles à distinguer de
celles des étudiants qui ne connaissaient pas les résultats statistiques
de l'expérience. Ils connaissaient le taux de base du groupe dont
venaient les deux personnes, mais n'en étaient pas moins convaincus
que celles qu'ils avaient vues dans les vidéos n'avaient pas hésité un
instant à venir au secours de l'inconnu en crise.
Pour les professeurs de psychologie, cette étude a des
implications décourageantes. Quand nous enseignons à nos étudiants
le comportement des participants de l'expérience du bon Samaritain,
nous espérons qu'ils vont apprendre quelque chose qu'ils ne savaient
pas. Nous souhaitons changer leur façon de penser sur le
comportement des gens dans une situation particulière. Cet objectif
n'a pas été atteint dans l'étude de Nisbett et Borgida, et il n'y a
aucune raison de croire que les résultats auraient été différents s'ils
avaient choisi une autre expérience psychologique surprenante.
D'ailleurs, ils ont signalé avoir obtenu des résultats comparables en
travaillant sur une autre étude, où une légère pression sociale
suffisait à pousser les gens à accepter des chocs électriques
beaucoup plus puissants qu'ils n'auraient cru pouvoir le supporter.
Les étudiants qui n'accordent pas plus d'attention à la force du
contexte social n'ont rien appris d'utile de cette expérience. Pour reprendre les termes de Nisbett et Borgida, les étudiants
« s'exemptent tranquillement eux-mêmes » (et leurs amis et
connaissances) des conclusions d'expériences qui les prennent au
dépourvu. Mais que les professeurs de psychologie ne désespèrent
pas, car Nisbett et Borgida signalent un moyen de permettre aux
étudiants d'apprécier l'intérêt de l'expérience du bon Samaritain. Ils
ont pris un nouveau groupe d'étudiants et leur ont expliqué le
déroulement de l'expérience, sans leur donner les résultats. Ils leur
ont montré les vidéos, et leur ont seulement dit que les interviewés
qu'ils venaient de voir n'avaient pas aidé l'inconnu, puis ils ont
demandé à leurs étudiants de deviner les résultats de l'ensemble de
l'expérience. Leur réponse a été frappante : dans l'ensemble, ils se
sont livrés à une évaluation très précise.
Pour enseigner aux étudiants des éléments de psychologie qu'ils
ne connaissaient pas auparavant, il faut les surprendre. Mais quelle
surprise sera efficace ? Nisbett et Borgida se sont aperçus que quand
ils soumettaient à leurs étudiants un fait statistique étonnant, les
étudiants se débrouillaient pour ne rien apprendre du tout. Mais
quand les étudiants étaient surpris par des cas individuels – deux
braves gens qui n'avaient pas bougé –, ils opéraient aussitôt une
généralisation et en déduisaient que le fait de se porter au secours de
la victime était plus difficile qu'ils ne l'avaient imaginé. Nisbett et
Borgida résument leurs résultats par une phrase mémorable :
La réticence des sujets à déduire le particulier du général
n'avait d'égale que leur disposition à déduire le général du
particulier.
Cette conclusion a des conséquences profondes. Les gens à qui
l'on enseigne des faits statistiques surprenants sur le comportement
humain peuvent être impressionnés au point d'en parler à leurs amis,
mais cela ne signifie pas que leur compréhension du monde a
vraiment changé. Le test, pour l'apprentissage de la psychologie, est
de savoir si votre compréhension des situations que vous rencontrez a changé, non de savoir si vous avez appris un fait nouveau. Il y a un
gouffre entre notre façon de penser les statistiques et notre façon de
penser les cas individuels. Des résultats statistiques ayant une
interprétation causale ont un effet plus marquant sur notre pensée
que l'information non causale. Mais même des statistiques causales
convaincantes ne changeront pas des convictions anciennes ou
ancrées dans l'expérience personnelle. En revanche, des cas
individuels surprenants ont un impact puissant et sont un outil plus
efficace pour enseigner la psychologie parce que l'incongruité doit
être résolue et intégrée à une histoire causale. C'est pourquoi, dans
ce livre, les questions sont adressées personnellement au lecteur.
Vous serez plus susceptible d'apprendre quelque chose en étant
surpris par votre propre comportement qu'en apprenant des faits
surprenants sur les gens en général.
*
Les causes et les statistiques en bref
« Nous ne pouvons pas partir du principe qu'ils vont vraiment
apprendre quelque chose de simples statistiques. Montrons-leur un
ou deux cas individuels représentatifs pour influencer leur
Système 1. »
« Pas la peine de se demander si cette information statistique va
être ignorée. Au contraire, elle va immédiatement servir à alimenter
un stéréotype. »
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