Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée
34 - Les cadres et la réalité
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Les cadres et la réalité
L'Italie et la France se sont affrontées en finale de la Coupe du
monde de football en 2006. Les deux phrases qui suivent décrivent
le résultat de cette confrontation : « L'Italie a gagné », « La France a
perdu ». Ces deux affirmations ont-elles le même sens ? La réponse
dépend entièrement de ce que vous entendez par sens.
Envisagées du point de vue du raisonnement logique, ces deux
descriptions du résultat du match sont interchangeables puisqu'elles
désignent le même état du monde. Comme le dirait un philosophe,
leurs conditions de vérité sont identiques : si l'une des affirmations
est vraie, alors l'autre l'est également. C'est ainsi qu'homo
economicus comprend les choses. Ses convictions et ses préférences
sont en prise sur la réalité. En particulier, les objets de ses choix sont
des états du monde, qui ne sont pas affectés par les mots choisis
pour les décrire.
Il existe une autre acception du terme sens, selon laquelle « l'Italie
a gagné » et « la France a perdu » n'ont pas du tout le même sens.
Dans cette acception, le sens d'une phrase est ce qui se produit au
niveau de vos mécanismes d'associations d'idées lors de la phase de
compréhension. Les deux phrases suscitent des associations d'idées
résolument distinctes. « L'Italie a gagné » fait penser à l'équipe
d'Italie et à ce qu'elle a fait pour gagner. « La France a perdu » fait
penser à l'équipe de France et à ce qu'elle a fait pour perdre, notamment le mémorable coup de tête asséné par Zidane à un joueur
italien. Sur le plan des associations d'idées qu'elles déclenchent –
soit la façon dont le Système 1 y réagit –, les deux phrases
« signifient » vraiment des choses différentes. Le fait que des
affirmations équivalentes d'un point de vue logique puissent susciter
des réactions différentes implique qu'il est impossible pour un être
humain d'être aussi rationnel qu'homo economicus.
Le cadrage émotionnel
Amos et moi avons regroupé sous l'étiquette d'effets de cadrage
les cas d'influence injustifiée de la formulation sur les convictions et
les préférences 343 . Voici l'un des exemples que nous avons utilisés :
Seriez-vous prêt à accepter un pari qui vous donne 10 % de
chances de gagner 95 euros et 90 % de chances d'en perdre 5 ?
Seriez-vous prêt à payer 5 euros pour participer à une loterie
qui vous donne 10 % de chances d'en gagner 100 et 90 % de
chances de ne rien gagner ?
Commencez par prendre quelques instants pour vous persuader
que les deux problèmes sont identiques. Dans les deux cas, vous
devez décider si vous êtes prêt à accepter une perspective incertaine
qui vous fera soit gagner 95 euros, soit en perdre 5. Quelqu'un dont
les préférences sont en prise sur la réalité donnerait la même réponse
aux deux questions, mais ces personnes sont rares. Dans la pratique,
l'une des versions suscite beaucoup plus de réponses positives : la
seconde. Un résultat négatif est beaucoup plus facilement acceptable
s'il est présenté sous la forme d'un billet de loterie non gagnant que
sous la forme d'un pari perdu. Rien de surprenant à cela : les pertes
appellent des sentiments plus négatifs que les coûts. Les choix ne
sont pas en prise sur la réalité parce que le Système 1 ne l'est pas.
Le problème que nous avons élaboré a été influencé par ce que
nous a expliqué Richard Thaler ; lorsqu'il était étudiant, il avait punaisé devant son bureau une carte qui disait : « Les coûts ne sont
pas des pertes. » Dans une de ses premières études sur le
comportement des consommateurs, Thaler a rendu compte du débat
suivant : les stations-service doivent-elles avoir le droit de pratiquer
des prix différents selon que l'achat est réglé en espèces ou par carte
de crédit344 ? Le lobby des cartes de crédit a exercé de fortes
pressions pour interdire les prix différenciés, mais il avait une
position de repli : la différence, si elle était autorisée, serait
présentée comme une remise sur paiement comptant et non comme
une majoration sur paiement à crédit. D'un point de vue
psychologique, c'était judicieux : les gens acceptent plus facilement
de renoncer à une remise que de payer une majoration. Les deux
sont équivalents d'un point de vue économique, mais pas d'un point
de vue émotionnel.
Lors d'une expérience ingénieuse, une équipe de neurologues de
l'University College de Londres a combiné une étude des effets de
cadrage à des enregistrements de l'activité dans différentes parties
du cerveau. Afin d'obtenir des mesures fiables de l'activité cérébrale,
cette expérience comportait de nombreux essais. La figure 14
illustre les deux étapes de l'un de ces essais.
Figure 14
Dans un premier temps, on demande au sujet d'imaginer qu'il a
reçu une somme d'argent, dans cet exemple 50 livres sterling.
On demande ensuite au sujet de choisir entre un résultat certain et
un pari sur une roue de la chance. Si la roue s'arrête sur une case
blanche, il « reçoit » la somme dans son intégralité ; si elle s'arrête
sur une case noire, il ne reçoit rien de plus. Le résultat certain
correspondait ici exactement à la valeur attendue du pari, dans ce
cas un gain de 20 livres.
Comme on le voit ici, le même résultat certain peut être présenté
(cadré) de deux manières différentes : GARDER 20 livres ou
PERDRE 30 livres. Le résultat objectif est strictement identique
dans les deux cadres, et un homo economicus en prise sur la réalité
réagirait aux deux de la même manière – en choisissant soit le
résultat certain, soit le pari, indépendamment du cadre – mais nous
savons déjà que la pensée humaine n'est pas en prise sur la réalité.
Les mots utilisés évoquent une tendance à approuver ou rejeter, et
nous nous attendons à ce que le Système 1 favorise l'option certaine
lorsqu'elle est présentée dans le cadre GARDER et qu'il rejette cette
même option lorsqu'elle est présentée dans le cadre PERDRE.
De nombreux essais ont été effectués pour cette expérience, et on
a soumis à chaque participant plusieurs problèmes de choix dans les
deux cadres, GARDER et PERDRE. Comme prévu, les vingt
participants se sont tous révélés sujets à l'effet de cadrage : ils
étaient plus susceptibles de choisir le résultat certain dans le cadre
GARDER et plus susceptibles d'accepter l'option aléatoire dans le
cadre PERDRE. Leurs réactions n'ont pas pour autant été identiques.
Certains étaient très influencés par le cadrage du problème. D'autres
ont essentiellement fait le même choix indépendamment du cadre –
comme devrait le faire un individu en prise sur la réalité. Les
auteurs de l'étude ont classé les vingt participants en conséquence et
ont trouvé une formule percutante pour ce classement : l'indice de
rationalité.
L'activité cérébrale a été enregistrée lors de chaque prise de
décision des participants. Ensuite, les essais ont été classés en deux
catégories :
1. les essais pour lesquels le choix du participant était conforme au cadre :
• préférence pour le résultat certain dans la version GARDER • préférence pour l'option aléatoire dans la version PERDRE
2. les essais pour lesquels le choix du participant n'était pas conforme au cadre
Ces résultats remarquables illustrent le potentiel de la
neuroéconomie – une nouvelle discipline consacrée à l'étude de
l'activité cérébrale d'une personne lors de la prise de décision. Des
milliers d'expériences de ce type ont été menées par des
neurologues, qui observent les régions précises du cerveau qui
« s'illuminent » – signe d'un accroissement du débit d'oxygène, ce
qui suggère une activité neuronale accrue – selon les tâches que le
sujet accomplit. Les régions actives ne sont pas les mêmes selon que
l'on examine un objet, que l'on s'imagine donner un coup de pied
dans un ballon, que l'on reconnaît un visage ou que l'on pense à une
maison. D'autres régions sont activées lors d'une stimulation
émotionnelle, lors d'un conflit, ou lorsque l'on se concentre pour
résoudre un problème. Même si les neurologues évitent
soigneusement de dire « cette partie du cerveau fait ceci et cela … »,
ils ont beaucoup appris au sujet des « personnalités » de
ces différentes régions, et l'analyse de l'activité cérébrale contribue
désormais de manière nettement plus importante qu'avant à
l'interprétation psychologique. Cette étude sur le cadrage a permis
de dégager trois résultats principaux :
◆ Une région qui est souvent associée à la stimulation émotionnelle (le complexe amygdalien) était très susceptible
d'être activée lorsque le choix des participants se conformait au cadre. Ce résultat n'est pas surprenant si l'on considère que la charge émotionnelle des mots GARDER et PERDRE entraîne une tendance immédiate à choisir le résultat certain (lorsqu'il est présenté comme un gain) ou à l'éviter (lorsqu'il est présenté comme une perte). Les stimuli émotionnels atteignent très rapidement le complexe amygdalien – il y a de fortes chances pour que celui-ci soit impliqué dans le Système 1.
◆ Une région associée au conflit et à la maîtrise de soi (le cortex cingulaire antérieur) était plus active lorsque les
participants ne faisaient pas la chose qui vient naturellement – lorsqu'ils choisissaient le résultat certain alors même qu'il était présenté dans le cadre PERDRE. Résister à la tendance naturelle du Système 1 implique apparemment une forme de conflit.
◆ Les participants les plus « rationnels » – ceux qui étaient le moins sensibles aux effets de cadrage – présentaient
une activité accrue dans une zone frontale du cerveau qui associe l'émotion et le raisonnement pour guider la prise de décision. Fait remarquable, ces individus « rationnels » n'étaient pas ceux chez lesquels l'activité neuronale révélait les conflits les plus marqués. Il semblerait que ces participants d'exception soient (souvent mais pas toujours) en prise sur la réalité sans que cela entraîne nécessairement de conflit.
En joignant une cartographie de l'activité neuronale à l'étude des
choix réalisés, cette étude donne une bonne illustration de la
manière dont l'émotion associée à un mot peut intervenir sur le choix final. Une expérience menée par Amos et des collègues à la
Harvard Medical School nous donne l'exemple classique du cadrage
émotionnel. On a donné aux médecins participant à l'expérience des
statistiques concernant le résultat de deux types de traitement pour le
cancer du poumon : intervention chirurgicale et radiothérapie. Les
taux de survie à cinq ans font clairement pencher la balance en
faveur de l'intervention chirurgicale, mais à court terme, cette
dernière est plus risquée que la radiothérapie. On a fourni des
statistiques concernant les taux de survie à la moitié des
participants ; les autres ont reçu la même information mais exprimée
en termes de mortalité. Les deux descriptions données pour le
résultat à court terme d'une intervention chirurgicale étaient :
Le taux de survie à un mois est de 90 %.
Il y a un taux de mortalité de 10 % le premier mois.
Vous connaissez déjà le résultat : l'intervention chirurgicale a
remporté nettement plus de suffrages dans le premier cadre (84 %
des médecins l'ont retenue) que dans le second (où 50 % ont
privilégié la radiothérapie). Ces deux descriptions sont parfaitement
équivalentes d'un point de vue logique, et un individu en prise sur la
réalité appelé à prendre une décision ferait le même choix quelle que
soit la version qu'il a vue. Mais le Système 1, comme nous
commençons à le savoir, est rarement indifférent aux mots lestés
d'une charge émotionnelle : mourir n'est pas une bonne chose,
survivre est une bonne chose, et un taux de survie de 90 % semble
encourageant alors qu'un taux de mortalité de 10 % est effrayant 345 .
Une découverte importante réalisée dans le cadre de cette étude est
que les médecins sont tout aussi sujets à l'effet de cadrage que des
personnes n'ayant pas de connaissances particulières en médecine
(des patients à l'hôpital et des étudiants en second cycle dans une
école de commerce). Une formation médicale n'offre de toute
évidence aucune protection contre les effets de cadrage.
L'étude GARDER-PERDRE et l'expérience survie-mortalité
diffèrent sur un point important. Les personnes qui ont participé à
l'étude d'imagerie cérébrale ont été soumises à de nombreux essais
où elles ont été confrontées aux différents cadres. Elles avaient la
possibilité de déceler l'effet perturbateur des cadres et de se
simplifier la tâche en adoptant un cadre unique, par exemple en
convertissant un montant exprimé dans la catégorie PERDRE par
son équivalent dans la catégorie GARDER. Il faut être intelligent (et
disposer d'un Système 2 bien entraîné) pour apprendre à faire cela,
et les rares participants qui y sont parvenus faisaient probablement
partie des agents « rationnels » identifiés par les chercheurs. À
l'inverse, les médecins qui ont lu les statistiques concernant les deux
thérapies présentées en termes de taux de survie n'avaient aucune
raison de soupçonner qu'ils auraient fait un choix différent si on leur
avait présenté les mêmes statistiques exprimées en termes de
mortalité. Le recadrage demande un effort et le Système 2 est
généralement paresseux. À moins qu'il n'y ait une raison évidente de
ne pas le faire, nous acceptons pour la plupart passivement les
problèmes de décision tels qu'ils sont cadrés et, de ce fait, nous
avons rarement l'occasion de nous rendre compte jusqu'à quel point
nos préférences sont dépendantes du cadrage plutôt qu'en prise sur
la réalité.
Intuitions sans fondement
En introduction de notre étude sur le cadrage, Amos et moi avons
donné un exemple qui est resté célèbre sous le nom de « problème
de la maladie asiatique 346 ».
Imaginez que les États-Unis se préparent à affronter une épidémie
d'une maladie asiatique rare, qui risque de faire six cents morts.
Deux programmes ont été proposés pour lutter contre l'épidémie.
Les estimations scientifiques les plus précises des conséquences de
ces programmes sont les suivantes :
Si le programme A est adopté, 200 personnes seront sauvées.
Si le programme B est adopté, il y a une chance sur trois que
600 personnes soient sauvées et deux chances sur trois que
personne ne soit sauvé.
Une nette majorité de participants ont choisi le programme A : ils
préfèrent l'option certaine à l'option aléatoire.
Les résultats des deux programmes ont été présentés dans un
cadre différent dans une seconde version :
Si le programme A' est adopté, 400 personnes mourront.
Si le programme B' est adopté, il y a une chance sur trois que
personne ne mourra et deux chances sur trois que 600 personnes
mourront.
Regardez attentivement et comparez les deux versions : les
conséquences des programmes A et A' sont identiques ; il en est de
même pour les conséquences des programmes B et B'. Pourtant,
dans le second cadre, une grande majorité de personnes ont choisi
l'option aléatoire.
Le fait que le choix ne soit pas le même pour les deux cadres est
conforme à la théorie des perspectives, selon laquelle le choix entre
une option aléatoire et une option certaine ne se fait pas de la même
manière selon que les résultats sont bons ou mauvais. Lors de la
prise de décision, on tend à préférer l'option certaine à l'option
aléatoire (aversion au risque) lorsque les résultats sont positifs. On
tend à rejeter l'option certaine et à accepter l'option aléatoire
(attirance pour le risque) lorsque les deux résultats sont négatifs. Ces
conclusions étaient bien établies pour les choix entre option
aléatoire et option certaine dans le domaine monétaire. Le cas de la
maladie montre que la même règle s'applique lorsque les résultats se
mesurent en nombre de vies sauvées ou en nombre de morts. Dans
ce contexte, l'expérience de cadrage révèle également que les
préférences en matière d'aversion au risque ou d'attirance pour le risque ne sont pas en prise sur la réalité. Une formulation différente
entraîne un renversement de préférence pour un même résultat
objectif.
Une anecdote dont m'a parlé Amos donne un tour sinistre à cette
histoire. Amos avait été invité à prononcer un discours devant un
groupe de professionnels de santé publique – les décisionnaires en
matière de vaccins et pour d'autres programmes. Il en profita pour
leur exposer le problème de la maladie asiatique : il présenta la
version « vies sauvées » à la moitié d'entre eux et la version
« nombre de morts » à l'autre moitié. Tout comme les autres
participants à l'expérience, ces professionnels de santé publique se
sont révélés sujets aux effets de cadrage. Il est un peu inquiétant de
se dire que les responsables chargés de prendre des décisions qui
affectent la santé de toute la population peuvent changer d'avis suite
à une manipulation aussi superficielle – mais il faut s'habituer à
l'idée que même les décisions importantes sont influencées, sinon
dictées, par le Système 1.
Il est encore plus troublant de voir ce qui se passe lorsque l'on met
les gens face à leurs incohérences : « Vous avez choisi de sauver
200 vies avec certitude lorsque le problème était formulé d'une
certaine manière, puis vous avez choisi de parier plutôt que
d'accepter 400 morts avec l'autre formulation. Maintenant que vous
savez que vos choix étaient incohérents, que décidez-vous ? » La
réponse est en général un silence gêné. Les intuitions qui ont conduit
au premier choix provenaient du Système 1 et n'avaient pas plus de
fondement moral que la préférence pour garder 20 livres ou
l'aversion à l'idée d'en perdre 30. Sauver des vies de manière
certaine est positif, les décès sont négatifs. La plupart des gens
s'aperçoivent que leur Système 2 n'a pas d'intuitions morales propres
pour répondre à la question.
Je dois au grand économiste Thomas Schelling mon exemple
préféré d'effet de cadrage, décrit dans son livre Choice and
Consequence 347 . Ce dernier a été écrit avant que nos travaux sur le
cadrage soient publiés, et cette notion n'était pas son principal sujet
d'étude. Son exemple concerne les réductions d'impôt pour enfant à
charge telles que définies dans le code des impôts, sujet qu'il a abordé avec ses étudiants à la Kennedy School de Harvard.
Schelling a expliqué à ses étudiants qu'il existait une réduction
d'impôt standard par enfant, et que le montant de cette réduction
était indépendant des revenus du contribuable. Il leur a demandé
leur avis concernant la proposition suivante :
Le montant de la réduction d'impôt pour enfant à charge
devrait-il être plus élevé pour les riches que pour les pauvres ?
Votre réaction est très vraisemblablement la même que celle des
étudiants de Schelling : ils ont trouvé l'idée de favoriser les riches en
leur accordant une réduction d'impôt plus importante totalement
inacceptable.
Schelling leur a ensuite fait remarquer que le code des impôts
était arbitraire. Il part du principe que le cas par défaut est celui
d'une famille sans enfant et réduit le montant des impôts du montant
de la réduction à laquelle chaque enfant donne droit. Le code des
impôts pourrait évidemment être réécrit avec un autre cas par
défaut : une famille de deux enfants.
Dans ce cas, les familles qui auraient moins de deux enfants (le
nombre par défaut) devraient payer une majoration. Schelling a
ensuite demandé à ses étudiants de commenter une nouvelle
proposition :
Les pauvres sans enfant devraient-ils payer la même
majoration que les riches sans enfant ?
Là encore, vous réagissez sans doute à cette idée de la même
manière que ses étudiants, qui l'ont rejetée de manière aussi
catégorique que la première. Schelling a démontré à ses étudiants
qu'ils ne pouvaient pourtant pas logiquement rejeter les deux
propositions. Mettez ces deux propositions en regard l'une de l'autre. La différence entre l'impôt dû par un foyer sans enfants et par une
famille de deux enfants est présentée comme une réduction d'impôt
dans la première version et comme une augmentation dans la
seconde. Si, dans la première version, vous voulez que les pauvres
bénéficient du même avantage (ou d'un avantage supérieur) que les
riches s'ils ont des enfants, alors vous devriez vouloir que les
pauvres paient au moins la même pénalité que les riches s'ils n'ont
pas d'enfants.
On reconnaît ici le Système 1 à l'œuvre. Il nous fournit une
réponse immédiate à n'importe quelle question concernant les riches
et les pauvres : dans le doute, il faut favoriser les pauvres. L'aspect
surprenant du problème soulevé par Schelling est que cette règle
morale en apparence simple ne fonctionne pas de manière fiable.
Elle génère des réponses contradictoires au même problème selon la
manière dont le problème est présenté. Bien sûr, vous avez déjà une
idée de la question suivante. Maintenant que vous avez conscience
que vos réponses sont influencées par le cadre dans lequel le
problème est posé, que répondez-vous à la question : Comment le
code des impôts devrait-il traiter les enfants des riches et des
pauvres ?
Là encore, vous allez sans doute vous trouver déconcerté. Vous
avez des intuitions morales au sujet des différences entre les riches
et les pauvres, mais ces intuitions dépendent d'un point de référence
arbitraire, et elles ne concernent pas le problème réel. Le problème –
la question portant sur des états réels du monde – est de savoir quel
impôt chaque famille doit payer, comment remplir les cases dans la
trame du code des impôts. Vous n'avez pas d'intuitions morales
impératives pour vous aider à résoudre ce problème. Vos sentiments
moraux sont rattachés à des cadres, à des descriptions de la réalité
plutôt qu'à la réalité elle-même. Le message concernant la nature du
cadrage est sans équivoque : il ne faut pas voir le cadrage comme
une intervention qui masque ou déforme une préférence sous-
jacente. Dans ce cas précis au moins – mais c'est également valable
pour les problèmes de la maladie asiatique et du choix de
l'intervention chirurgicale ou de la radiothérapie pour le cancer du
poumon –, il n'y a pas de préférence sous-jacente qui serait masquée ou déformée par le cadre. Nos préférences sont rattachées à des
problèmes cadrés, et nos intuitions morales sont liées à des
descriptions, pas à des faits concrets.
Bons et mauvais cadres
Tous les cadres ne se valent pas, et certains cadres sont
indiscutablement préférables à d'autres manières de décrire (ou de
penser à) la même chose. Prenez la paire de problèmes suivants :
Une femme a acheté deux billets de théâtre coûtant 80 euros
chacun. Une fois arrivée au théâtre, elle sort son portefeuille et
constate que les billets n'y sont plus. Va-t-elle acheter deux
billets supplémentaires pour voir la pièce ?
Une femme se rend au théâtre avec l'intention d'acheter deux
billets coûtant 80 euros chacun. Une fois arrivée au théâtre, elle
sort son portefeuille et constate avec consternation que les 160
euros avec lesquels elle comptait régler son achat n'y sont plus.
Elle pourrait utiliser sa carte de crédit. Va-t-elle acheter les
billets ?
Les participants qui ne voient qu'une version de ce problème
arrivent à des conclusions différentes, en fonction du cadre dans
lequel le problème est présenté. La plupart pensent que la femme
dans le premier récit rentrera chez elle sans voir la pièce si elle a
perdu les billets, et la plupart pensent qu'elle achètera des billets
avec sa carte de crédit si elle a perdu l'argent.
L'explication ne devrait pas nous surprendre – ce problème fait
intervenir la comptabilité mentale et le sophisme des coûts
irrécupérables. Les différents cadres évoquent des comptes mentaux
différents, et l'importance de la perte dépend du compte auquel elle a
été affectée. Lorsque des billets pour une pièce donnée sont perdus,
il est normal de les affecter au compte associé à cette pièce. Le coût
semble avoir doublé et peut à présent paraître excessif par rapport à son objet. À l'inverse, une perte d'argent est affectée à un compte
« recettes générales » – la femme se rendant au théâtre est
légèrement plus pauvre qu'elle ne le pensait, et la question qu'elle
risque de se poser est de savoir si cette légère baisse de ses
ressources disponibles l'amènera à modifier sa décision concernant
l'achat de billets. La plupart des participants ont estimé que non.
La version dans laquelle c'est de l'argent qui a été perdu débouche
sur des décisions plus raisonnables. Elle constitue un cadre plus
adapté car cette perte, même si les billets ont également été perdus,
est « irrécupérable », et il ne faut pas tenir compte des coûts
irrécupérables. Le passé n'entre pas en considération et seules
comptent les options qui s'offrent maintenant à cette femme, ainsi
que leurs conséquences probables. Qu'elle ait perdu de l'argent ou
des billets, le fait pertinent est qu'elle se retrouve moins riche qu'elle
ne l'était avant de sortir son portefeuille. Si la personne qui a perdu
les billets me demandait mon avis, voici ce que je lui répondrais :
« Auriez-vous acheté ces billets si vous aviez perdu une somme
d'argent équivalente ? Si oui, achetez de nouveaux billets. » Des
cadres plus larges et des comptes plus englobants favorisent en
général des décisions plus rationnelles.
Dans l'exemple suivant, deux cadres possibles suscitent des
intuitions mathématiques différentes, dont l'une est nettement
supérieure à l'autre. Dans un article intitulé « The MPG Illusion »
(L'illusion des milles par gallon), publié dans la revue Science
en 2008, les psychologues Richard Larrick et Jack Soll ont identifié
un cas où l'acceptation passive d'un cadre trompeur entraîne des
coûts non négligeables et des conséquences graves 348 . La plupart
des personnes qui achètent une voiture citent la consommation
comme l'un des facteurs qui influencent leur choix ; ils savent que
les voitures qui consomment moins ont des coûts d'exploitation
moins élevés. Mais le cadre traditionnellement utilisé aux États-Unis
– MPG, soit milles par gallon – se révèle bien peu apte à guider les
décisions à la fois du consommateur et du législateur. Prenez deux
propriétaires de voiture qui cherchent à faire des économies :
Adam passe d'un véhicule particulièrement gourmand en
essence, qui est en mesure de parcourir 12 milles par gallon, à
un autre légèrement moins gourmand qui peut en faire 14.
Beth, soucieuse du respect de l'environnement, passe d'une
voiture qui parcourt 30 milles par gallon à une autre qui peut en
parcourir 40.
Supposez que les deux conducteurs parcourent la même distance
en une année. Qui économisera le plus de carburant en changeant de
véhicule ? Vous partagez presque certainement l'idée répandue selon
laquelle l'action de Beth est plus significative que celle d'Adam : elle
a réduit son MPG de 10 milles plutôt que 2, et d'un tiers (de 30 à 40)
plutôt que d'un sixième (de 12 à 14). Maintenant, faites travailler
votre Système 2 pour y voir clair. Si les deux personnes parcourent
toutes les deux 10 000 milles, la consommation d'Adam passera de
scandaleuse (833 gallons) à choquante (714 gallons), soit une
économie de 119 gallons. La consommation de Beth passera de
333 gallons à 250, soit une économie de seulement 83 gallons. Le
cadre MPG est erroné, et il faudrait le remplacer par un cadre en
gallons par mille (ou en litres aux 100 kilomètres, comme dans la
plupart des autres pays). Comme le font remarquer Larrick et Soll,
les intuitions trompeuses induites par le cadre MPG sont
susceptibles d'induire en erreur les décideurs politiques aussi bien
que les acheteurs de voiture.
Au sein de l'administration du président Obama, Cass Sunstein fut
administrateur de l'Office of Information and Regulatory Affairs
(Bureau de l'information et des affaires réglementaires). Avec
Richard Thaler, Sunstein fut le co-auteur de Nudge, qui constitue la
référence pour qui souhaite appliquer des principes d'économie
comportementale à une politique concrète. Ce n'est pas par hasard
que l'autocollant « fuel economy and environment » (économies de
carburant et environnement), qui sera affiché sur toutes les voitures
neuves à partir de 2013, indiquera pour la première fois aux États-
Unis des informations concernant la consommation en gallons par mille. Malheureusement, cette formulation, qui est la plus
appropriée, apparaîtra en petits caractères, à côté de l'information
habituelle exprimée en MPG qui sera, elle, en gros caractères. Il
s'agit néanmoins d'un pas dans la bonne direction. Le délai de cinq
ans entre la publication de « L'illusion des milles par gallon » et la
correction partielle de l'unité habituelle constitue probablement un
record de vitesse pour la mise en œuvre, dans une mesure concrète,
d'une notion issue de la recherche en psychologie.
Dans de nombreux pays, des instructions concernant le don
d'organes en cas de mort accidentelle figurent sur le permis de
conduire. La manière dont ce choix est exprimé nous donne un autre
exemple dans lequel un cadre est clairement supérieur à l'autre. Il y
a peu de gens pour soutenir que la décision de donner ou non ses
organes est sans importance ; pourtant, tout porte à croire que la
plupart des gens prennent la décision sans y réfléchir. Une
comparaison des taux de don d'organes dans les pays européens, qui
met au jour des différences étonnantes entre des pays voisins et
culturellement proches, en apporte la preuve 349 . Un article publié
en 2003 indiquait que le taux de don d'organes était proche de
100 % en Autriche mais de seulement 12 % en Allemagne, de 86 %
en Suède mais de seulement 4 % au Danemark.
Ces différences énormes résultent d'un effet de cadrage, qui est
induit par la forme que prend la question critique. Dans les pays à
fort taux de don d'organes, les personnes qui ne souhaitent pas
donner leurs organes doivent cocher une case. S'ils ne le font pas, on
les considère comme donneurs volontaires. À l'inverse, dans les
pays à faible taux de don d'organes, il faut cocher une case pour
devenir donneur. C'est aussi simple que ça. Pour savoir si oui ou non
les gens seront majoritairement prêts à donner leurs organes, il suffit
de connaître l'intitulé du choix par défaut qui sera adopté sans avoir
à cocher une case.
Contrairement aux autres effets de cadrage qui ont pu être
rapportés à des caractéristiques du Système 1, l'effet « don
d'organes » s'explique par la paresse du Système 2. Les gens
cocheront la case s'ils ont déjà décidé ce qu'ils souhaitent faire. Si la
question les prend par surprise, ils doivent faire l'effort de se demander s'ils veulent cocher la case. J'imagine un formulaire de
don d'organes dans lequel on demanderait aux gens de résoudre un
problème mathématique dans la case correspondant à leur décision.
L'une des cases contiendrait le problème 2 + 2 = ? Le problème dans
l'autre case serait 13 × 37 = ? Cela aurait certainement un effet
décisif sur le taux final.
Si le rôle de la formulation est avéré, cela entraîne une question
pour toute mesure à mettre en œuvre : quelle formulation adopter ?
Dans ce cas précis, la réponse est simple. Si vous pensez que
l'existence d'une importante banque d'organes est une bonne chose
pour la société, vous ne resterez pas neutre entre une formulation qui
donne quasiment 100 % de dons et une autre formulation qui
n'obtient que 4 % de dons chez les conducteurs. Comme nous
l'avons vu à de nombreuses reprises, un choix important se trouve
déterminé par un aspect parfaitement anodin de la situation. Voilà
qui est fâcheux – cela n'est pas ainsi que nous voudrions prendre des
décisions importantes. De plus, cela n'est pas ainsi que nous
appréhendons la manière dont fonctionne notre pensée, et pourtant
les preuves attestant l'existence de ces illusions cognitives sont
incontestables.
On peut considérer qu'il s'agit là d'un point marqué contre la
théorie des agents rationnels. Toute théorie digne de ce nom affirme
que certains événements sont impossibles – ils ne se produiront pas
si la théorie est exacte. Lorsqu'un événement « impossible » est
constaté, la théorie est réfutée. Les théories peuvent survivre
pendant une longue période après avoir été réfutées par des preuves
concluantes, et le modèle de l'agent rationnel a indubitablement
survécu aux preuves que nous avons examinées, et à bien d'autres
encore.
Le cas du don d'organes montre que le débat autour de la
rationalité de l'être humain peut avoir un effet important dans le
monde réel. Une différence de taille entre ceux qui croient au
modèle de l'agent rationnel et ceux qui le remettent en question est
que les premiers présupposent que, face à des problèmes importants,
nos préférences ne peuvent pas être déterminées par la formulation
d'un choix. Ça ne les intéressera même pas de se pencher sur la question – c'est pourquoi on se retrouve souvent avec des résultats
de qualité médiocre.
Les gens qui font preuve de scepticisme au sujet de la rationalité
ne sont pas surpris. Ils ont été formés à être sensibles au rôle que des
facteurs apparemment anodins peuvent jouer dans la détermination
des préférences – j'espère pour ma part que mes lecteurs auront
acquis cette sensibilité.
*
Les cadres et la réalité en bref
« Ils accepteront mieux ce qui s'est passé s'ils parviennent à
envisager le résultat sous un angle différent : ce qu'il leur reste plutôt
que ce qu'ils ont perdu. »
« Maintenant reformulons le problème en modifiant le point de
référence. Imaginez que cela ne nous appartenait pas ; à combien
l'estimerions-nous désormais ? »
« Assignez cette perte à votre compte mental des “recettes
générales” – vous vous sentirez mieux ! »
« Ils vous demandent de cocher une case pour vous désabonner de
leur liste de diffusion. Cette liste serait bien plus courte s'ils vous
demandaient de cocher une case pour s'abonner ! »
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