Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée
4 - La machine associative
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La machine associative 37
Pour entamer votre exploration des mécanismes étonnants du
Système 1, considérez les mots suivants :
Bananes vomi
En une ou deux secondes, il vous est arrivé beaucoup de choses.
Vous avez vu des images et revécu des moments désagréables. Vos
traits se sont légèrement déformés en une expression de dégoût, et
vous avez peut-être même eu un geste de recul imperceptible vis-à-
vis de ce livre. Votre rythme cardiaque a augmenté, les poils de vos
bras se sont légèrement hérissés, et vos glandes sudoripares se sont
activées. En bref, vous avez réagi au mot écœurant par une version
atténuée de ce qui serait votre réaction face à l'événement lui-même.
Tout cela a été totalement automatique, indépendant de votre
contrôle38 .
Sans raison particulière, votre esprit a automatiquement établi une
séquence temporelle et un lien de cause à effet entre les mots
bananes et vomi, créant un scénario flou où les bananes étaient
responsables du malaise. Par conséquent, vous avez fait l'expérience
d'une aversion temporaire pour les bananes (ne vous inquiétez pas,
ça va passer). L'état de votre mémoire a changé sous d'autres aspects : vous êtes maintenant inhabituellement prêts à réagir à des
objets et des concepts associés à « vomi », comme malaise,
puanteur ou nausée (mais aussi gueule de bois ou indigestion), et à
des mots associés à « bananes », comme jaune et fruit, et peut-être
pomme et baie.
De plus, votre Système 1 a remarqué le fait que la juxtaposition
des deux mots était peu commune ; vous ne l'avez probablement
jamais rencontrée auparavant. Vous avez fait l'expérience d'une
légère surprise.
Cette nuée complexe de réactions s'est produite rapidement,
automatiquement et sans effort. Vous ne l'avez pas voulu et vous
n'avez pas pu l'empêcher. Les événements qui se sont déroulés
quand vous avez vu ces mots sont dus à un processus appelé
l'activation associative : des idées qui ont été évoquées en
déclenchent beaucoup d'autres, dans une cascade exponentielle
d'activité cérébrale. La caractéristique essentielle de cette succession
complexe d'événements mentaux est sa cohérence. Chaque élément
est lié à un autre, soutient et renforce les autres. Le mot évoque des
souvenirs, qui évoquent des émotions, qui à leur tour évoquent des
expressions faciales et d'autres réactions, comme une tension
générale et une tendance à l'évitement. L'expression faciale et le
geste de recul intensifient les sentiments auxquels ils sont liés, et les
sentiments eux aussi renforcent les idées afférentes. Tout cela se
déroule rapidement et simultanément, débouchant sur une
succession de réactions cognitives, émotionnelles et physiques à la
fois diverses et intégrées, dans une logique d'autorenforcement, dite
de cohérence associative.
En guère plus d'une seconde, vous avez accompli un exploit
remarquable, automatiquement et inconsciemment. À partir d'un
événement complètement inattendu, votre Système 1 a donné autant
de sens que possible à la situation – deux mots simples, bizarrement
juxtaposés – en reliant les termes dans une logique causale ; il a
évalué la menace possible (légère à modérée) et créé un contexte
pour de futurs développements en vous préparant à des événements
qui devenaient soudain plus probables ; il a également créé un
contexte pour l'événement en cours en évaluant à quel point il était surprenant. Vous vous êtes retrouvé aussi informé sur le passé et
préparé à l'avenir que possible.
Ce qu'il y a d'étrange, dans ce qui vous est arrivé, c'est que le
Système 1 a traité la simple conjonction de deux mots comme des
représentations de la réalité. Votre organisme a réagi par une
réplique atténuée d'une réaction à l'événement réel, et la réaction
émotionnelle et le recul physique se sont inscrits dans votre
interprétation de l'événement. Comme l'ont souligné les spécialistes
des sciences cognitives ces dernières années, la cognition est
incarnée ; vous pensez avec votre corps 39 , pas seulement avec votre
cerveau.
Le mécanisme qui cause ces événements mentaux est connu
depuis longtemps : c'est l'association d'idées. D'expérience, nous
comprenons tous que les idées se suivent dans notre esprit conscient
d'une façon assez ordonnée. Les philosophes britanniques des XVIIe
et XVIIIe siècles se sont mis en quête de règles capables d'expliquer
de telles séquences. Dans son Enquête sur l'entendement humain40,
publiée en 1748, le philosophe écossais David Hume a réduit à trois
le nombre de principes de l'association : la ressemblance, la
contiguïté (la relation de temps et de lieu), et la causalité. Depuis
l'époque de Hume, notre conception de l'association a radicalement
changé, mais ses trois principes restent quand même une bonne
base.
Je vais adopter une vision élargie de ce qu'est une idée. Elle peut
être concrète ou abstraite, et peut s'exprimer de bien des façons : en
tant que verbe, nom, adjectif, ou sous la forme d'un poing fermé.
Les psychologues pensent aux idées comme aux nœuds d'un réseau,
dit mémoire associative, où chaque idée est rattachée à beaucoup
d'autres. On trouve différents types de liens : les causes sont liées à
leurs effets (virus froid) ; des choses à leurs propriétés (citron
jaune) ; aux catégories auxquelles elles appartiennent (banane fruit).
Une de nos avancées, par rapport à Hume, tient à ce qu'aujourd'hui,
nous ne considérons plus que l'esprit s'engage dans une succession
d'idées conscientes, les unes après les autres. Dans la vision actuelle
du fonctionnement de la mémoire associative, il se passe beaucoup
de choses en même temps. Une idée activée n'en évoque plus seulement une autre, mais plusieurs qui, à leur tour, en activent
d'autres. De plus, seules quelques-unes des idées activées seront
enregistrées par la conscience ; l'essentiel du travail de la pensée
associative est muet, dissimulé à notre conscience. L'idée que nous
n'avons qu'un accès limité au fonctionnement de notre esprit est
difficile à accepter parce que, naturellement, elle est étrangère à
notre expérience, mais elle n'en est pas moins vraie : vous en savez
beaucoup moins sur vous-mêmes que ce que vous avez le sentiment
de savoir.
Les merveilles de l'amorçage
Comme c'est souvent le cas en science, la première grande percée
dans notre compréhension du mécanisme de l'association fut le
résultat de l'amélioration d'une méthode de mesure. Il y a encore
quelques décennies, le seul moyen, pour étudier les associations
d'idées, était de poser à beaucoup de gens des questions comme :
« Quel est le premier mot qui vous vient à l'esprit quand vous
entendez le mot JOUR ? » Les chercheurs comptabilisaient la
fréquence des réponses, comme « nuit », « soleil » ou « long ». Dans
les années 1980, les psychologues ont découvert que l'exposition à
un mot entraînait des changements immédiats et mesurables quant à
la facilité avec laquelle plusieurs mots liés pouvaient être évoqués.
Si vous avez récemment vu ou entendu le mot MANGER, vous êtes
temporairement plus à même de considérer le mot incomplet PA-N
comme PAIN que comme PAON. L'inverse serait vrai si c'était
OISEAU que vous aviez vu juste avant. C'est ce que l'on appelle
l'effet d'amorçage : l'idée de MANGER amorce l'idée de PAIN, et
OISEAU amorce PAON 41 .
Les effets d'amorçage prennent des formes diverses. Si vous avez
l'idée de MANGER à l'esprit en ce moment (que vous en soyez
conscient ou non), vous serez capable de reconnaître plus
rapidement que d'habitude le mot PAIN quand il est chuchoté ou
écrit en caractères flous. Et, bien sûr, vous êtes amorcé non
seulement pour l'idée de pain, mais aussi pour une multitude d'idées
liées à la nourriture, comme fourchette, affamé, graisse, régime et biscuit. Si, lors de votre tout dernier repas en date, vous étiez assis à
une table bancale, vous serez également amorcé pour l'idée de
bancal. De plus, les idées amorcées ont une certaine capacité à
amorcer d'autres idées encore, quoique avec moins de force. Comme
des ondes à la surface d'un étang, l'activation s'étend à une petite
partie du vaste réseau de l'association d'idées. La cartographie de ces
ondes est aujourd'hui l'un des domaines les plus passionnants de la
recherche en psychologie.
Autre grand progrès dans notre compréhension de la mémoire,
nous avons découvert que l'amorçage ne se limite pas à des concepts
et à des mots. Bien sûr, votre expérience consciente ne vous permet
pas de le savoir, mais vous devez accepter l'idée étrange que vos
actions et vos émotions peuvent être déclenchées par des
événements dont vous n'êtes même pas conscient. Lors d'une
expérience qui est aussitôt devenue un classique, le psychologue
John Bargh et ses collaborateurs ont demandé à des étudiants de
deux ans – de composer des phrases de quatre mots à partir d'une 42 série de cinq (par exemple, « trouve il ça jaune instantanément l'université de New York – pour la plupart âgés de dix-huit à vingt-
»).
Pour un groupe d'étudiants, la moitié des phrases en désordre
contenaient des mots associés à la vieillesse, comme Floride, oubli,
chauve, gris, ridé. Quand ils avaient terminé leur exercice, les
jeunes sujets étaient envoyés participer à un nouveau test dans un
bureau à l'autre bout du couloir. Or, c'était ce bref déplacement qui
était au centre de l'expérience. Discrètement, les chercheurs
mesuraient le temps qu'il fallait aux gens pour passer d'un bout du
couloir à l'autre. Comme l'avait prévu Bargh, les jeunes qui avaient
composé une phrase à partir de mots liés à la vieillesse se
déplaçaient nettement moins vite que les autres.
« L'effet Floride » implique deux étapes de l'amorçage. Tout
d'abord, la série de mots amorce des pensées sur la vieillesse, même
si le mot vieux n'est jamais cité ; ensuite, ces pensées amorcent un
comportement, une démarche lente, qui est associé à la vieillesse.
Tout cela est inconscient. Quand on les a interrogés par la suite,
aucun des étudiants n'a signalé avoir remarqué que les mots avaient
un thème commun, et tous ont soutenu que rien de ce qu'ils avaient fait après la première expérience n'avait pu être influencé par les
mots qu'ils avaient vus. L'idée de la vieillesse n'avait pas atteint leur
niveau de conscience, mais leurs actions n'en avaient pas moins été
modifiées. Ce remarquable phénomène d'amorçage – l'influence de
l'idée sur une action – est connu sous le nom d'effet idéomoteur.
Vous n'en étiez peut-être pas conscient, mais la lecture de ce
paragraphe vous a amorcé vous aussi. Si vous aviez dû vous lever
pour aller chercher un verre d'eau, vous auriez quitté votre siège un
peu moins vite que d'habitude – à moins que vous ne détestiez les
personnes âgées, auquel cas, selon ces recherches, vous auriez peut-
être été un peu plus rapide que d'habitude !
Le lien idéomoteur fonctionne également dans l'autre sens. Une
étude réalisée dans une université allemande a été comme le reflet
inversé de la première expérience menée par Bargh et ses collègues
à New York. Il a été demandé à des étudiants de marcher dans une
pièce pendant cinq minutes au rythme de trente pas par minute, soit
à peu près un tiers de leur vitesse normale. Après cette courte
expérience, les participants reconnaissaient plus vite des mots
associés à la vieillesse, comme 43 oubli, vieux et solitaire. Les effets
d'amorçage réciproque ont tendance à produire une réaction
cohérente : si vous êtes amorcé pour penser à la vieillesse, vous
aurez tendance à vous comporter comme une personne âgée, et le
fait de vous comporter comme une personne âgée renforcera vos
pensées sur la vieillesse.
Les liens réciproques sont courants dans la pensée associative. Par
exemple, le fait d'être amusé a tendance à vous faire sourire, et le
fait de sourire a tendance à vous amuser. Prenez donc un crayon et
tenez-le entre vos dents pendant quelques secondes, la gomme vers
votre droite et la pointe vers votre gauche. Maintenant, tenez le
crayon de façon à ce que la pointe soit dirigée droit devant vous en
serrant vos lèvres autour de la gomme. Vous ne vous êtes
probablement pas aperçu qu'une des actions a obligé votre visage à
faire la moue tandis que l'autre vous faisait sourire. Il a été demandé
à des étudiants d'évaluer l'humour de dessins tirés de L'Univers
impitoyable de Gary Larson tout en tenant un crayon dans leur
bouche 44 . Ceux qui « souriaient » (sans en être conscients) ont trouvé les dessins plus amusants que ceux à la bouche en « cul de
poule ». Dans une autre expérience, ceux dont le visage était
contraint de faire la tête (en fronçant les sourcils) se sont dits
davantage touchés par des images éprouvantes ou contrariantes –
des enfants mourant de faim, des gens en train de se disputer, des
victimes d'accident de voiture 45 .
Des gestes simples et banals peuvent inconsciemment influencer
nos pensées et nos sentiments. Lors d'une démonstration, on a
demandé à des gens d'écouter des messages dans de nouveaux
casques 46 . On leur a expliqué que le but de l'expérience était de
tester la qualité de ces écouteurs, et qu'il fallait donc qu'ils bougent
régulièrement la tête en quête de la moindre distorsion du son. La
moitié a été invitée à hocher la tête de haut en bas, l'autre moitié à la
secouer de côté. Les messages qu'ils écoutaient étaient des
chroniques radiophoniques. Ceux qui hochaient la tête (geste
d'assentiment) avaient tendance à accepter le message qu'ils
entendaient, mais ceux qui secouaient la tête avaient tendance à le
rejeter. Là encore, tout cela était inconscient, il ne s'agissait que d'un
lien habituel entre une attitude de rejet ou d'acceptation et leurs
expressions physiques courantes. Vous voyez en quoi la
recommandation d'agir « calmement et gentiment quels que soient
vos sentiments » est un excellent conseil : vous serez sans doute
récompensé en agissant avec calme et gentillesse.
Cet étranger qui est en nous
Les études sur les effets d'amorçage ont abouti à des découvertes
qui menacent l'image que nous avons de nous en tant qu'auteurs
conscients et autonomes de nos jugements et de nos choix. Ainsi, la
plupart d'entre nous considèrent le vote comme un acte délibéré,
reflet de nos valeurs et de notre évaluation d'une politique, qui ne
subit pas l'influence de paramètres annexes. Par exemple, notre vote
ne devrait pas être affecté par l'emplacement d'un bureau de vote, et
pourtant, c'est le cas. Une étude des comportements électoraux dans
certaines circonscriptions d'Arizona en 2000 a montré que le soutien
à des projets d'augmentation du financement des écoles était nettement supérieur quand le bureau de vote était installé dans une
école 47 . Une autre expérience a révélé qu'en exposant les gens à des
images de salles de classe et de casiers, on accroissait également la
tendance des participants à soutenir une initiative favorable aux
établissements scolaires. L'effet de ces images était plus important
que la différence entre les électeurs parents et les autres ! L'analyse
de l'amorçage a évolué depuis les premières expériences où évoquer
la vieillesse devant des sujets les faisait marcher plus lentement.
Nous savons désormais que les effets de l'amorçage peuvent affecter
tous les secteurs de notre vie.
Tout ce qui a trait à l'argent provoque des effets singuliers. Lors
d'une expérience, on a montré aux participants une liste de cinq
mots à partir desquels ils devaient créer une phrase de quatre mots
parlant d'argent (« bien un emploi bureau payé » devenait « un
emploi bien payé »). D'autres amorçages étaient plus subtils, comme
la présence d'un objet sans rapport avec l'expérience, mais lié à
l'argent, comme une pile de billets de Monopoly sur une table, ou un
ordinateur dont l'économiseur d'écran représentait des billets de un
dollar flottant sur l'eau.
Les gens amorcés par l'argent deviennent plus indépendants qu'ils
ne le seraient sans ce déclencheur associatif 48 . Ils tenaient deux fois
plus longtemps pour tenter de résoudre un problème très complexe
avant d'appeler l'expérimentateur à l'aide – parfaite démonstration
d'une plus grande autonomie. Ils sont également plus égoïstes : ils
étaient beaucoup moins disposés à consacrer du temps à aider un
autre étudiant qui prétendait ne pas comprendre une tâche
expérimentale. Quand un expérimentateur a fait tomber des crayons
par terre, les participants ayant (inconsciemment) l'argent à l'esprit
en ont ramassé moins. Dans une autre expérience de cette série, il a
été annoncé aux sujets qu'ils devraient bientôt discuter avec une
personne qu'ils ne connaissaient pas. Il leur a alors été demandé
d'installer deux chaises, le temps que l'expérimentateur aille
chercher cette personne. Les participants amorcés par l'argent
préféraient se tenir beaucoup plus loin de l'inconnu que ceux qui
n'avaient pas l'argent en tête (118 centimètres, plutôt que 80). Les étudiants amorcés par l'argent avaient en outre tendance à préférer
être seuls.
Le thème général de ces découvertes est que l'idée de l'argent
déclenche l'individualisme : une répugnance à s'impliquer avec des
tiers, à dépendre d'autrui ou à accepter les exigences des autres.
Kathleen Vohs, la psychologue à l'origine de ces recherches
remarquables, a fait preuve d'une retenue louable quand il s'est agi
de discuter des implications de ses découvertes. Elle a laissé ce soin
à ses lecteurs. Les répercussions de ses expériences sont pourtant
d'une grande profondeur – le fait de vivre dans une culture qui nous
environne de symboles liés à l'argent pourrait bien façonner notre
comportement et nos attitudes d'une manière que nous ignorons et
dont il n'y a pas lieu d'être fier. Certaines cultures fournissent des
symboles récurrents du respect, d'autres rappellent constamment à
leurs membres la présence de Dieu, et certaines sociétés déclenchent
l'obéissance grâce à de gigantesques affiches du Cher Dirigeant.
Peut-on douter que les portraits omniprésents du chef de l'État dans
les sociétés dictatoriales non seulement donnent l'impression que
« Big Brother vous surveille », mais entraînent en outre une
véritable diminution de la réflexion spontanée et de l'action
indépendante ?
À en juger par les études sur l'amorçage, le fait de rappeler leur
mortalité aux gens accroît l'attrait des idées autoritaristes, qui
peuvent alors se révéler rassurantes 49 . D'autres expériences ont
confirmé les idées freudiennes sur le rôle des symboles et des
métaphores dans les associations inconscientes. Prenons par
exemple ces mots incomplets ambigus, L---R et S---N. Les gens à
qui l'on a demandé peu avant de se remémorer une action dont ils
avaient honte seront plus susceptibles de compléter les termes
tronqués par LAVER et SAVON que par LOUER et SALON. De
plus, le simple fait de penser à poignarder un collègue dans le dos
fait que les gens seront plus enclins à acheter du savon, du
désinfectant ou du détergent que des piles, du jus de fruits ou des
bonbons. Le sentiment que son âme est souillée déclenche
apparemment le désir de se purifier, une impulsion surnommée
« l'effet Lady Macbeth 50 ».
La purification concerne directement les parties du corps
impliquées dans un péché particulier. Les sujets d'une expérience
ont ainsi été invités à « mentir » à une personne imaginaire, soit au
téléphone, soit par courriel. Lors du test consécutif, visant à mesurer
l'attrait sur eux de divers produits, les gens qui avaient menti au
téléphone préféraient le bain de bouche au savon, ceux qui avaient
menti par courrier électronique préférant le savon au bain de
bouche 51 .
Quand je décris les études sur l'amorçage, le public a souvent une
réaction incrédule. Cela n'a rien d'étonnant : le Système 2 croit que
c'est lui qui est aux commandes et qu'il connaît les raisons de ses
choix. Des questions doivent probablement vous venir à l'esprit à
vous aussi : comment est-il possible que des manipulations aussi
primaires du contexte aient un impact aussi énorme ? Ces
expériences démontrent-elles que nous sommes totalement à la
merci des amorces, quelles qu'elles soient, que nous fournit notre
environnement à n'importe quel moment ? Bien sûr que non. Les
effets des amorces sont puissants, mais pas forcément étendus. Sur
cent électeurs, seuls quelques indécis voteront différemment sur une
question liée à l'école si leur bureau de vote se trouve dans un
établissement scolaire plutôt que dans un édifice religieux – mais
quelques points suffisent parfois à faire basculer une élection.
Cela dit, sachez qu'en la matière, l'incrédulité n'est pas
envisageable. Ces résultats ne sont pas des inventions, non plus que
des anomalies statistiques. Vous n'avez d'autres choix que d'admettre
la justesse des principales conclusions de ces études. Surtout, vous
devez accepter qu'elles sont valables pour vous. Si vous aviez été
exposé à un économiseur d'écran plein de dollars flottants, vous
aussi seriez susceptible d'avoir rechigné à aider un inconnu
maladroit à ramasser ses crayons. Vous croyez que ces résultats ne
s'appliquent pas à vous parce qu'ils ne correspondent à rien dans
votre expérience subjective. Or cette dernière se compose
essentiellement des histoires que vous raconte votre Système 2. Les
phénomènes d'amorçage se déroulent dans le Système 1, et vous n'y
avez aucun accès conscient.
Pour conclure, voici un parfait exemple d'effet d'amorçage.
L'expérience a été menée dans la cuisine d'un département
universitaire, en Grande-Bretagne52 . Pendant des années, les
membres de ce département payaient pour le thé ou le café qu'ils
consommaient pendant la journée en déposant l'argent dû dans une
boîte. Le système s'appuyait sur l'honnêteté des gens et le respect
des prix suggérés. Un jour, sans avertissement ni explication, une
image a été affichée à côté de la liste de prix. Dix semaines durant,
une nouvelle image a été placée là chaque semaine, soit des fleurs,
soit deux yeux qui donnaient l'impression de fixer directement
l'observateur. Il n'y a pas eu de commentaires sur ces nouvelles
décorations, mais les contributions déposées dans la boîte ont, quant
à elles, considérablement changé, comme le montre la figure 4.
Figure 4
La première semaine de l'expérience (représentée tout en bas de la
figure), deux yeux écarquillés fixent les buveurs de thé ou de café,
dont la contribution moyenne est de 70 pence par litre de lait. La deuxième semaine, l'image montre des fleurs, et la contribution
moyenne baisse de 15 pence. La tendance se poursuit. En moyenne,
les utilisateurs de la cuisine déposaient des sommes presque trois
fois plus importantes les « semaines des yeux » que les « semaines
des fleurs ». Il est évident que le rappel purement symbolique du fait
d'être regardé poussait les gens à mieux se comporter. Comme l'on
pouvait s'y attendre, l'effet en est parfaitement inconscient. Pensez-
vous pouvoir être influencé de la sorte ?
Il y a quelques années, le psychologue Timothy Wilson a écrit un
livre au titre évocateur : Strangers to Ourselves (Étrangers à nous-
mêmes53 ). Vous venez d'être présenté à cet étranger qui est en vous,
qui contrôle peut-être une grande partie de ce que vous faites, bien
que vous vous en rendiez rarement compte. Le Système 1 fournit les
impressions qui se transforment souvent en convictions, et est la
source des impulsions qui, souvent, deviennent vos choix et vos
actes. Il offre une interprétation tacite de ce qui vous arrive et de ce
qui se passe autour de vous, rattachant le présent au passé récent et à
ce que vous attendez de l'avenir proche. Il recèle le modèle du
monde qui détermine votre évaluation instantanée des événements,
les jugeant normaux ou surprenants. Il est la source de vos
jugements intuitifs, rapides et souvent précis. Et il fait presque tout
cela sans que vous soyez activement conscient de ces agissements.
Le Système 1 est par conséquent, comme nous allons le voir dans
les chapitres suivants, à l'origine de bon nombre des erreurs
systématiques dans vos intuitions.
*
L'amorçage en bref
« La vue de tous ces gens en uniforme n'amorce pas la
créativité. »
« Le monde n'est pas aussi logique que vous le pensez. Sa
cohérence vient essentiellement de la façon qu'a votre esprit de
fonctionner. »
« Ils étaient amorcés pour trouver des défauts, et c'est exactement
ce qu'ils ont trouvé. »
« Son Système 1 a construit une histoire, et son Système 2 l'a cru.
Ça nous arrive à tous. »
« Je me suis obligée à sourire, et en fait, je me sens mieux ! »
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