Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée
15 - Linda : moins, c'est plus
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Linda : moins, c'est plus
Notre expérience la plus célèbre, et la plus débattue, impliquait un
personnage féminin fictif, Linda. Amos et moi avons inventé le
problème de Linda pour fournir des preuves concluantes du rôle de
l'heuristique dans le jugement et de son incompatibilité avec la
logique 151 . Voici comment nous décrivions Linda :
Linda a trente-trois ans, elle est célibataire, ne mâche pas ses
mots et est très intelligente. Elle est diplômée en philosophie.
Quand elle était étudiante, elle se sentait très concernée par les
questions de discrimination et de justice sociale, et avait
également pris part à des manifestations contre le nucléaire.
Dans les années 1980, les gens qui entendaient cette description
ne manquaient jamais de rire, parce qu'ils comprenaient aussitôt que
Linda avait été à l'université de Californie de Berkeley, célèbre à
l'époque pour ses étudiants radicaux et politiquement engagés. Dans
une de nos expériences, nous avons soumis aux participants une liste
de huit scénarios possibles pour Linda. Comme dans le cas du
problème de Tom W, certains devaient classer les scénarios par
représentativité, d'autres par probabilité. Le problème de Linda est
similaire, quoique légèrement remanié.
Linda est enseignante dans une école élémentaire.
Linda travaille dans une librairie et prend des cours de yoga.
Linda est active au sein du mouvement féministe.
Linda est psychiatre à l'assistance sociale.
Linda est membre de la Ligue des électrices.
Linda est employée de banque.
Linda travaille dans les assurances.
Linda est employée de banque et est active au sein du
mouvement féministe.
Le problème a vieilli de bien des façons. La Ligue des électrices
n'a plus la même importance aujourd'hui, et l'idée d'un
« mouvement » féministe a quelque chose de pittoresque, preuve du
changement du statut de la femme au cours des trente dernières
années. Même à l'ère de Facebook, pourtant, la description de Linda
suscite un consensus presque parfait : elle colle parfaitement au
personnage d'une activiste féministe, elle correspond plutôt bien à
quelqu'un qui travaillerait dans une librairie et prendrait des cours de
yoga – et nettement moins à une employée de banque ou des
assurances.
Intéressons-nous maintenant aux éléments clés de la liste : Linda
ressemble-t-elle plus à une employée de banque, ou à une employée
de banque active au sein du mouvement féministe ? Tout le monde
reconnaît qu'elle correspond mieux à l'idée d'une « employée de
banque féministe » qu'au stéréotype des employées de banque. Le
stéréotype de la caissière dans une banque n'est pas une activiste
féministe, et le fait d'ajouter ce détail à la description apporte
davantage de cohérence à l'histoire.
La différence tient aux évaluations de vraisemblance, parce qu'il y
a une relation logique entre les deux scénarios. Pensez en termes de
diagrammes de Venn. L'ensemble des employées de banque
féministes est totalement inclus dans l'ensemble des employées de
banque, puisque toutes les employées de banque féministes sont des
employées de banque. Par conséquent, la probabilité que Linda soit une employée de banque féministe doit être inférieure à la
probabilité qu'elle travaille dans une banque. Quand vous spécifiez
un événement possible plus en détail, vous ne pouvez que réduire sa
probabilité. Le problème suscite donc un conflit entre l'intuition de
la représentativité et la logique de la probabilité.
Notre expérience, à l'origine, était inter-sujets. Chaque participant
voyait une série de sept résultats qui incluait un seul des éléments
cruciaux (« employée de banque » ou « employée de banque
féministe »). Certains classaient les résultats par ressemblance,
d'autres par vraisemblance. Comme dans le cas de Tom W, les
classements moyens par ressemblance et par vraisemblance étaient
identiques : « employée de banque féministe » arrivait avant
« employée de banque ».
Puis nous sommes allés plus loin en expérimentant en intra-sujets.
Nous avons conçu le questionnaire tel que vous l'avez vu,
« employée de banque » en sixième position et « employée de
banque féministe » en dernière position. Nous étions persuadés que
les sujets remarqueraient la relation entre les deux résultats et que
leurs classements correspondraient à la logique. À vrai dire, nous en
étions si sûrs que nous n'avons pas jugé bon de procéder à une
expérience dédiée. Mon assistante menait une autre expérience dans
le laboratoire, et elle a demandé aux sujets de remplir le
questionnaire de Linda avant de signer le bon de sortie pour toucher
leur vacation.
Une dizaine de questionnaires s'étaient accumulés dans une
bannette sur le bureau de mon assistante avant que j'y jette un coup
d'œil en passant, et que je m'aperçoive que tous les sujets avaient
classé « employée de banque féministe » comme étant plus probable
« qu'employée de banque ». Je fus tellement pris au dépourvu que je
revois encore, comme dans un flash, la couleur grise du bureau
métallique et l'endroit exact où chacun se trouvait au moment de
cette découverte. Surexcité, j'appelai promptement Amos pour lui
dire ce que nous avions trouvé : nous avions opposé la logique à la
représentativité, et c'était cette dernière qui l'avait emporté !
Dans le langage de ce livre, nous avions observé une défaillance
du Système 2 : nos participants avaient eu largement la possibilité de détecter l'adéquation de la règle logique, puisque les deux
résultats étaient inclus dans le même classement. Mais ils n'avaient
pas exploité cette possibilité. Quand nous avons élargi l'expérience,
nous nous sommes aperçus que 89 % des étudiants de notre
échantillon ne respectaient pas la logique de la probabilité.
Convaincus que des participants formés aux statistiques feraient
mieux, nous avons soumis le même questionnaire aux doctorants du
programme de sciences de la décision de l'École de commerce de
Stanford, qui avaient tous suivi des cours de haut niveau dans le
domaine des probabilités, des statistiques et de la théorie de la
décision. Nous fûmes une nouvelle fois surpris : 85 % d'entre eux
classèrent également « employée de banque féministe » avant
« employée de banque ».
Dans ce que nous avons plus tard décrit comme des tentatives
« de plus en plus désespérées » pour éliminer cette erreur, nous
avons présenté Linda à des groupes numériquement importants en
leur posant cette question simple :
Quelle solution est la plus probable ?
Linda est une employée de banque.
Linda est une employée de banque et elle est active au sein
du mouvement féministe.
Cette version dépouillée du problème a rendu Linda célèbre dans
certains cercles, et nous a valu des années de controverses. Entre
85 % et 90 % des étudiants de plusieurs grandes universités
choisirent la seconde possibilité, contre toute logique. Et ce qui était
remarquable, c'était l'absence de remords des coupables. Quand, un
rien indigné, j'ai lancé à ma classe : « Vous rendez-vous compte que
vous avez violé une règle de logique élémentaire ? », au dernier
rang, quelqu'un a crié : « Et alors ? » Une étudiante qui avait
commis la même erreur s'est même expliquée en disant : « Je
croyais que vous vouliez juste connaître mon opinion. »
En général, quand les gens ne parviennent pas à appliquer une
règle logique évidente, on parle d'erreur logique. Amos et moi
avons avancé l'idée d'une erreur de conjonction, que les gens
commettent quand ils jugent qu'une conjonction entre deux
événements (ici, employée de banque et féministe) est plus probable
qu'un seul des événements (employée de banque) dans une
comparaison directe.
Comme dans l'illusion de Müller-Lyer, l'erreur logique reste
séduisante même quand vous savez qu'elle existe. Le naturaliste
Stephen Jay Gould a décrit comment lui-même dut se démener avec
le problème de Linda. Il connaissait la bonne réponse, bien sûr, et
pourtant, raconta-t-il, « un petit bonhomme dans ma tête continue de
sauter sur place en me hurlant : “Mais elle ne peut pas être une
simple employée de banque, lis donc la description 152 ” ». Ce petit
bonhomme était bien sûr le Système 1 de Gould qui lui parlait sur
un ton insistant. (Quand il écrivait ces mots, la terminologie des
deux systèmes n'avait pas encore été adoptée.)
La bonne réponse à la version courte du problème de Linda n'a
été celle de la majorité que dans une seule de nos études : 64 % d'un
groupe d'étudiants en sciences sociales de Stanford et Berkeley ont
jugé, comme il le fallait, qu'« employée de banque féministe » était
moins probable qu'« employée de banque ». Dans la version
originale à huit résultats (voir ci-dessus), 15 % seulement d'un
groupe comparable avait fait ce choix. La différence est révélatrice.
Dans la version longue du test, les deux résultats cruciaux étaient
séparés par un élément (Linda travaille dans les assurances), et les
lecteurs évaluaient chaque résultat indépendamment, sans les
comparer. Alors que dans la version courte, une comparaison
explicite était requise, mobilisant le Système 2, ce qui avait permis
aux étudiants mieux formés en statistiques d'échapper à l'erreur
logique. Malheureusement, nous n'avons pas exploré le
raisonnement de l'importante minorité (36 %) de ce groupe averti
qui avait fait le mauvais choix.
Les jugements de probabilité de nos participants, dans les
problèmes de Tom W et de Linda, correspondaient avec précision
aux jugements de représentativité (ressemblance avec les stéréotypes). La représentativité appartient à un groupe d'évaluations
fondamentales étroitement liées qui sont susceptibles d'être
produites ensemble. Les résultats les plus représentatifs s'associent à
la description de la personnalité pour donner les histoires les plus
cohérentes. Celles-ci ne sont pas forcément les plus probables, mais
elles sont plausibles, et les notions de cohérence, de plausibilité et
de probabilité sont souvent confondues chez les gens qui ne se
méfient pas.
La substitution inconditionnelle de la plausibilité à la probabilité a
des effets pernicieux sur les jugements quand les scénarios sont
utilisés comme des outils de prédiction. Considérez ces deux
scénarios, qui ont été présentés à deux groupes différents à qui l'on a
demandé d'évaluer leur probabilité :
Une énorme inondation quelque part en Amérique du Nord
l'an prochain, qui causera la mort par noyade de plus de 1 000
personnes.
Un séisme l'an prochain en Californie, qui provoquera des
inondations entraînant la mort par noyade de plus de 1 000
personnes.
Le scénario du séisme en Californie est plus plausible que le
scénario en Amérique du Nord, bien que sa probabilité soit
certainement moindre. Comme il fallait s'y attendre, les jugements
de probabilité ont été supérieurs dans le cas du scénario plus
informatif et détaillé, contre toute logique. C'est un piège pour les
prévisionnistes et leurs clients : le fait d'ajouter des détails à des
scénarios les rend plus plausibles, mais moins susceptibles de se
produire.
Pour apprécier le rôle de la plausibilité, considérez les questions
suivantes :
Quelle est la solution la plus probable ?
Mark a des cheveux.
Mark a des cheveux blonds.
et
Quelle est la solution la plus probable ?
Jane est enseignante.
Jane est enseignante et se rend à pied à son travail.
Les deux questions ont la même structure logique que le problème
de Linda, mais elles n'entraînent pas d'erreur logique, parce que le
résultat plus détaillé n'est que cela, plus détaillé, pas plus plausible,
ou plus cohérent, ou débouchant sur une meilleure histoire.
L'évaluation de la plausibilité et de la cohérence ne suggère pas une
réponse à la question de probabilité. En l'absence d'une intuition
concurrente, la logique prévaut.
Christopher Hsee, de l'université de Chicago, a demandé aux
participants d'une expérience d'évaluer le prix d'ensembles de
vaisselle vendus à l'occasion de la liquidation d'une boutique locale,
où ces articles se vendent généralement entre 30 et 60 euros l'unité.
Trois groupes prenaient part à l'expérience. Le tableau ci-dessous a
été montré à un groupe ; c'est ce que Hsee appelle l'évaluation
conjointe, parce qu'elle permet une comparaison des deux
ensembles. Les deux autres groupes n'ont vu qu'un seul ensemble ;
c'est l'évaluation simple. J'appelle l'évaluation conjointe une
expérience intra-sujet, alors que l'évaluation simple est inter-sujets.
En partant du principe que les pièces des deux services sont de
même qualité, lequel vaut le plus ? C'est une question facile. Vous
pouvez voir que l'ensemble A contient toutes les pièces de
l'ensemble B, ainsi que sept pièces intactes supplémentaires, donc il
doit coûter plus cher. De fait, les participants à l'expérience
d'évaluation conjointe de Hsee étaient prêts à payer un peu plus pour
l'ensemble A que pour l'ensemble B : 32 euros au lieu de 30.
En évaluation simple, les résultats étaient inversés. L'ensemble B
était considéré comme valant beaucoup plus que l'ensemble A :
33 euros contre 23. Nous savons pourquoi. Les ensembles (y
compris les ensembles de vaisselle !) sont représentés par des
normes et des prototypes. Vous pouvez percevoir immédiatement
que la valeur moyenne des pièces est nettement plus basse pour
l'ensemble A que pour l'ensemble B, parce que personne n'est
disposé à payer pour de la vaisselle cassée. Si la moyenne domine
l'évaluation, il n'est pas surprenant que l'ensemble B soit considéré
comme de plus grande valeur. Hsee a baptisé la logique qui en
résulte « moins, c'est plus ». Quand on retire 16 articles de
l'ensemble A (dont 7 intacts), sa valeur s'accroît.
La découverte de Hsee a été reproduite par l'économiste
expérimental John List sur un vrai marché avec des cartes
représentant des joueurs de baseball. Il a mis aux enchères des
ensembles de dix cartes de grande valeur, et des ensembles
identiques auxquels il avait ajouté trois cartes de valeur plus
modeste. Comme pour l'expérience avec la vaisselle, les ensembles
plus importants se voyaient accorder une plus grande valeur lors de
l'évaluation conjointe, et moins lors de l'évaluation simple. Du point
de vue de la théorie économique, c'est un résultat troublant : la
valeur économique d'un service de vaisselle ou d'une collection de
cartes de baseball est une variable de type somme. Le fait d'y ajouter
un article ayant une valeur positive ne peut qu'en augmenter la
valeur.
Le problème de Linda et celui de la vaisselle présentent
exactement la même structure. La probabilité, comme la valeur
économique, est une variable de type somme, comme l'illustre cet
exemple :
probabilité (Linda est employée de banque) = probabilité
(Linda est une employée de banque féministe) + probabilité
(Linda est une employée de banque non féministe)
C'est aussi pour cette raison, comme dans le cas de l'étude Hsee,
que les évaluations simples du problème de Linda débouchent sur
une logique du « moins, c'est plus ». Le Système 1 pratique des
moyennes plutôt que des additions, donc, quand on retire de
l'ensemble les employées de banque non féministes, la probabilité
subjective augmente. Cependant, la nature de type somme de la
variable est moins évidente pour la probabilité que pour l'argent. Par
conséquent, l'évaluation conjointe n'élimine l'erreur que dans
l'expérience de Hsee, pas dans celle de Linda.
Linda n'est pas la seule erreur de conjonction à subsister dans
l'évaluation conjointe. Nous avons croisé des violations comparables
de la logique dans bien d'autres jugements. Dans une expérience, il a
été demandé aux participants de classer quatre résultats possibles au
prochain tournoi de Wimbledon en commençant par le plus
probable. À l'époque, Björn Borg dominait les courts. Voici les
résultats :
A. Borg va gagner le match.
B. Borg va perdre le premier set.
C. Borg va perdre le premier set mais gagner le match.
D. Borg va gagner le premier set mais perdre le match.
Les éléments cruciaux sont B et C. B est l'événement le plus
inclusif et sa probabilité doit être supérieure à celle d'un événement
qui l'inclut. Contrairement à la logique, mais pas à la représentativité
ou à la plausibilité, 72 % des gens ont accordé à B une probabilité
plus faible qu'à C – un autre exemple de « moins, c'est plus » dans
une comparaison directe. Là encore, le scénario qui a été jugé le plus
probable était incontestablement plus plausible, il correspondait de façon plus cohérente à ce que l'on savait du meilleur joueur de
tennis du monde.
Pour couper court à toute objection et prouver que l'erreur de
conjonction n'était pas due à une mauvaise interprétation de la
probabilité, nous avons imaginé un problème qui nécessitait des
jugements de probabilité, mais où les événements n'étaient pas
décrits en mots, et où le terme probabilité n'apparaissait pas du tout.
Nous avons parlé aux participants d'un dé normal à six faces, dont
quatre vertes et deux rouges, qui serait lancé vingt fois. On leur a
montré trois séquences de verts (V) et de rouges (R), et on leur a
demandé d'en choisir une. Ils étaient censés (hypothétiquement)
gagner 25 euros si c'était la séquence qu'ils avaient choisie qui
sortait. Les séquences étaient :
1. RVRRR
2. VRVRRR
3. VRRRRR
Le dé ayant deux fois plus de faces vertes que rouges, la première
séquence n'est pas vraiment représentative – comme le fait que
Linda soit employée de banque. La deuxième séquence, qui contient
six lancers, correspond davantage à ce que l'on peut attendre de ce
dé, car elle comprend deux V. Toutefois, cette séquence a été
obtenue en ajoutant un V au début de la première, donc, elle ne peut
être qu'un peu moins probable que la première. C'est l'équivalent
non verbal de Linda employée de banque féministe. Comme dans
l'étude de Linda, la représentativité l'a emporté. Près des deux tiers
des participants ont préféré parier sur la séquence 2 plutôt que sur la
1. Cependant, confrontée à des arguments expliquant les deux choix,
une grande majorité a trouvé l'argument correct (en faveur de la
séquence 1) plus convaincant.
Grâce au problème suivant, nous avons réalisé une percée, parce
que nous avons enfin trouvé une situation où l'incidence de l'erreur de conjonction était nettement réduite. Deux groupes de sujets
devaient considérer de légères variantes d'un même problème :
L'incidence des erreurs était de 65 % dans le groupe confronté au
problème de gauche, et de seulement 25 % dans celui confronté au
problème de droite.
Pourquoi la question « Combien des 100 participants… » est-elle
tellement plus facile que « Quel pourcentage… » ? Une explication
probable est que la référence à 100 individus évoque une
représentation spatiale. Imaginez qu'un grand nombre de personnes
aient pour instruction de se répartir en plusieurs groupes dans une
pièce : ceux dont les noms commencent par les lettres A à L doivent
se rassembler dans le coin avant gauche. Puis on leur enjoint de faire
un tri plus serré : la relation d'inclusion est maintenant évidente, les
individus dont le nom commence par C formant un sous-ensemble
de la foule regroupée dans le coin avant gauche. Dans la question
sur l'enquête médicale, on peut imaginer que les victimes d'infarctus
se retrouvent dans un coin de la pièce, et certaines d'entre elles ont
moins de 55 ans. Tout le monde ne partagera pas cette imagerie
particulièrement vivante, mais beaucoup d'expériences ultérieures
ont montré que la représentation de fréquence, comme on l'appelle,
permet plus facilement d'apprécier qu'un groupe est totalement
inclus dans l'autre. La solution de l'énigme semble être que la
question « combien ? » vous fait penser à des individus, ce qui n'est
pas le cas quand elle est reformulée en « quel pourcentage ? ».
Que nous ont appris ces études sur le fonctionnement du
Système 2 ? Une conclusion, qui n'est pas nouvelle, est que le
Système 2 n'est pas particulièrement alerte. Les étudiants, qu'ils
soient en première année ou en année de diplôme, qui ont participé à
nos études sur l'erreur de conjonction « connaissaient » certainement
la logique des diagrammes de Venn, mais ils ne l'ont pas appliquée
de façon fiable même quand toutes les informations appropriées
étaient étalées sous leurs yeux. L'absurdité de la logique du « moins,
c'est plus » a été mise en évidence par l'étude de Hsee sur la
vaisselle et a été aisément identifiée avec la double question
« combien ? »/« quel pourcentage ? », mais elle n'a pas été criante
pour les milliers de personnes qui ont commis l'erreur de
conjonction dans le problème original sur Linda, et dans d'autres du
même genre. Dans tous ces cas, la conjonction a semblé plausible,
ce qui a suffi pour que le Système 2 l'approuve.
La paresse du Système 2 explique en partie cela. Si leurs
prochaines vacances en avaient dépendu, et si on leur avait donné un
temps indéfini, si on leur avait dit de suivre la logique et de ne
répondre que quand ils seraient sûrs de leur réponse, je pense que la
plupart de nos sujets auraient évité l'erreur de conjonction. Mais
leurs vacances ne dépendaient pas d'une bonne réponse ; ils y ont
consacré très peu de temps, et se sont satisfaits de répondre comme
si on s'était contenté de « leur demander leur opinion ». La paresse
du Système 2 est une donnée importante de la vie. De plus, on a
observé que la représentativité pouvait bloquer l'application d'une
règle logique évidente, ce qui présente également un intérêt.
Ce qu'il y a de remarquable, dans l'histoire de Linda, c'est le
contraste qu'elle offre avec l'étude sur la vaisselle cassée. Les deux
problèmes ont la même structure, mais donnent des résultats
différents. Les gens qui voient l'ensemble de vaisselle comportant
des pièces cassées lui attribuent un prix très bas ; leur comportement
est le reflet d'une règle d'intuition. D'autres, qui voient les deux
ensembles, appliquent aussitôt la règle logique qui veut que plus de
pièces ajoutent forcément de la valeur. L'intuition gouverne les
jugements dans une situation de test inter-sujets ; la logique prend le
dessus dans l'évaluation conjointe. Dans le problème de Linda, en revanche, l'intuition a souvent surclassé la logique, même dans
l'évaluation conjointe, bien que nous ayons identifié certaines
situations où la logique prévaut.
Amos et moi étions convaincus que les violations frappantes de la
logique de probabilité que nous avions observées dans des
problèmes transparents étaient intéressantes et méritaient d'être
signalées à nos collègues. Nous pensions également que les résultats
appuyaient notre théorie sur le pouvoir de l'heuristique du jugement,
et qu'ils convaincraient les sceptiques. Nous nous trompions
lourdement. Au lieu de cela, le problème de Linda devint un cas
d'école pour l'étude des normes de la controverse.
Il attira certes une attention considérable, mais il cristallisa aussi
les critiques de notre approche du jugement. Comme nous l'avions
déjà fait, des chercheurs trouvèrent des combinaisons d'instructions
et d'indices qui réduisaient l'incidence de l'erreur logique ; certains
affirmaient que, dans le contexte du problème de Linda, il était
raisonnable que les sujets comprennent le mot « probabilité »
comme s'il voulait dire « plausibilité ». D'aucuns en vinrent parfois à
laisser entendre que toute notre entreprise était erronée : s'il était
possible d'atténuer ou d'expliquer une illusion cognitive pertinente,
il en irait de même pour d'autres 153 . Or ce raisonnement néglige la
caractéristique majeure de l'erreur de conjonction en tant que conflit
entre l'intuition et la logique. Les preuves que nous avions
accumulées en faveur de l'heuristique à partir d'expériences inter-
sujets (y compris celles sur Linda) n'étaient pas remises en question
– elles étaient simplement ignorées, et leur pertinence était atténuée
par l'accent mis exclusivement sur l'erreur de conjonction. Le
problème de Linda eut pour effet d'accroître la visibilité de nos
travaux auprès du grand public, et d'entamer légèrement la
crédibilité de notre approche auprès des spécialistes du secteur.
Nous ne nous y étions pas du tout attendus.
Si vous assistez à un procès, vous vous apercevrez que les avocats
recourent en général à deux types de critiques : pour démolir un
dossier, ils remettent en cause les arguments les plus solides qui le
soutiennent ; pour discréditer un témoin, ils se concentrent sur les
éléments les plus faibles de son témoignage. Il est également habituel de se concentrer sur les faiblesses dans les débats
politiques. Je ne pense pas que ce soit approprié dans les
controverses scientifiques, mais j'ai fini par admettre, comme si cela
faisait partie de nos existences, que les normes du débat dans les
sciences sociales n'interdisent pas d'avoir recours à des arguments de
type politique, surtout quand ce sont des sujets essentiels qui sont en
jeu. Or, la prédominance du biais dans le jugement est un sujet
essentiel.
Il y a quelques années, j'ai eu une conversation amicale avec
Ralph Hertwig, qui n'a jamais faibli dans ses critiques à l'encontre
du problème de Linda, et avec qui j'avais collaboré dans le vain
espoir de surmonter nos différences 154 . Je lui ai demandé pourquoi,
comme d'autres, il avait choisi de se concentrer uniquement sur
l'erreur de conjonction, plutôt que sur d'autres découvertes qui
étayaient plus solidement nos conclusions. Avec un sourire, il m'a
répondu : « C'était plus intéressant. » Et il a ajouté que le problème
de Linda avait attiré tant d'attention que nous n'avions aucune raison
de nous plaindre.
*
« Moins, c'est plus » en bref
« Ils ont bâti un scénario très compliqué et soutiennent qu'il est
tout à fait probable. Il ne l'est pas – ce n'est qu'une histoire
plausible. »
« Ils ont ajouté un cadeau bon marché à leur produit hors de prix,
et leur offre a du coup perdu de son attrait. Dans ce cas, moins, c'est
plus. »
« Dans la plupart des situations, une comparaison directe oblige
les gens à faire preuve de davantage de prudence et de logique. Mais
pas toujours. Parfois, l'intuition bat la logique même quand on a la
bonne réponse sous le nez. »
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