Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée
38 - Penser à la vie
38
Penser à la vie
La figure 16 est tirée d'une analyse réalisée par Andrew Clark, Ed
Diener et Yannis Georgellis, du Panel socio-économique allemand
(SOEP), dans le cadre duquel les mêmes participants, chaque année,
ont été interrogés sur leur satisfaction à l'égard de leur existence. Ils
devaient également signaler les grands changements qu'ils avaient
éventuellement connus durant l'année précédente. Le graphique
montre le niveau de satisfaction des gens avant et après leur
mariage.
Figure 16
Ce graphique ne manque jamais de susciter des rires nerveux dans
l'assistance, et cette nervosité se comprend aisément : après tout, les
gens qui décident de se marier le font soit parce qu'ils espèrent être
plus heureux, soit parce qu'ils se disent qu'en inscrivant leur relation
dans la durée, ils préserveront l'état de félicité qu'ils connaissent.
Pour Daniel Gilbert et Timothy Wilson, la décision de se marier est
le reflet, chez beaucoup de gens, d'une erreur massive de prévision
affective. Le jour du mariage, le jeune couple sait que le taux de
divorces est élevé et que l'incidence de déception conjugale est
encore plus élevée, mais il ne croit pas que ces statistiques
s'appliquent à lui.
Le plus frappant, dans la figure 16, est le déclin abrupt de la
satisfaction. Il est courant d'interpréter ce graphique comme le suivi
d'un processus d'adaptation, qui voit les premières joies du mariage
s'estomper rapidement alors que les expériences se transforment en
routine. Toutefois, une autre approche est envisageable, en se
focalisant sur l'heuristique du jugement. Il faut alors se demander ce
qui se passe dans l'esprit des gens quand on leur demande d'évaluer
leur vie. Les questions « À quel point être-vous satisfait de votre vie
dans l'ensemble ? » et « À quel point êtes-vous heureux ces temps-
ci ? » ne sont pas aussi simples que « Quel est votre numéro de
téléphone ? » Comment les participants aux enquêtes parviennent-ils
à répondre à de telles questions en quelques secondes, comme ils le
font tous ? Il peut être utile de considérer cela comme un élément de
plus. Comme c'est aussi le cas pour d'autres questions, certaines
personnes disposent peut-être d'une réponse toute faite, qu'ils ont
utilisée à une autre occasion où on les a interrogées sur leur vie.
D'autres, probablement la majorité, ne trouvent pas rapidement de
réponse à la question exacte qu'on leur a posée, et se facilitent
automatiquement la tâche en y substituant la réponse à une autre
question. Le Système 1 est alors à l'œuvre. Quand nous considérons
la figure 16 sous cet angle, elle prend un autre sens.
On peut substituer à une évaluation globale de la vie les réponses
à beaucoup de questions simples. Vous vous souvenez de l'étude où
des étudiants avaient été interrogés sur le nombre de rendez-vous
galants qu'ils avaient eus le mois précédent, et comment ils avaient estimé leur « bonheur ces temps-ci » comme si ces rendez-vous
amoureux étaient le seul fait important de leur vie. Dans une autre
célèbre expérience du même type, Norbert Schwarz et ses collègues
ont invité des sujets dans leur laboratoire afin de remplir un
questionnaire sur leur satisfaction à l'égard de leur existence. Mais
avant de commencer, il leur a demandé de photocopier une feuille
de papier pour lui. La moitié des participants ont trouvé une pièce de
monnaie sur la photocopieuse, laissée là par l'expérimentateur. Cet
incident heureux, mais mineur, a entraîné une nette amélioration
dans l'évaluation par les sujets de leur satisfaction à l'égard de toute
leur vie ! Une heuristique de l'humeur est une des façons de
répondre à des questions sur le bonheur dans l'existence.
L'enquête sur les rendez-vous galants et l'expérience de la pièce
sur la machine ont démontré comme prévu que les réponses à des
questions sur le bien-être global doivent être considérées avec un
certain recul. Mais, bien sûr, votre humeur actuelle n'est pas la seule
chose qui vous vient à l'esprit quand on vous demande d'évaluer
votre vie. Vous êtes susceptible de vous souvenir d'événements
importants de votre passé récent ou de votre avenir proche ; de
soucis récurrents, comme la santé de votre conjoint ou les mauvaises
fréquentations de votre enfant adolescent ; de grandes réussites et
d'échecs douloureux. Certaines idées en rapport avec la question
vous viendront à l'esprit, beaucoup d'autres ne le feront pas. Même
quand il n'est pas influencé par des incidents absolument sans
rapport comme la pièce sur la machine, le score que vous attribuez à
votre vie est déterminé par un petit échantillon d'idées très
accessibles, non à l'issue d'une évaluation méticuleuse des différents
domaines de votre existence.
Les gens qui se sont mariés récemment ou qui prévoient de se
marier bientôt sont susceptibles de se souvenir de songer à cela
quand on leur pose une question générale sur leur vie. Comme le
mariage est presque toujours consenti dans les sociétés occidentales,
presque tous ceux qui pensent à leur mariage, récent ou prochain,
seront heureux à cette idée. L'attention est la clé de l'énigme. La
figure 16 peut être lue comme un graphique sur la probabilité que
les gens pensent à leur mariage récent ou prochain quand on les interroge sur leur existence. Le caractère saillant de cette pensée est
voué à s'atténuer avec le temps, comme toute nouveauté.
La figure indique un niveau de satisfaction extraordinairement
élevé qui dure deux ou trois ans autour de l'événement du mariage.
Toutefois, si cette hausse apparente reflète la durée d'une heuristique
pour répondre à la question, elle n'a pas grand-chose à nous
apprendre ni sur le bonheur, ni sur le processus d'adaptation au
mariage. Nous ne pouvons en déduire qu'une chose : une vague de
bonheur commence plusieurs années avant le mariage avant de
diminuer peu à peu. Même les gens heureux de se souvenir de leur
mariage quand on leur pose une question sur leur vie ne sont pas
forcément plus heureux le reste du temps. À moins d'avoir des
pensées heureuses sur leur mariage tout au long de la journée, ce
dernier n'influencera pas directement leur bonheur. Même les jeunes
mariés qui ont la chance de jouir d'un état de joyeuse préoccupation
à propos de leur amour finiront par redescendre sur terre, et leur
bien-être expérimenté dépendra de nouveau, comme c'est le cas pour
nous tous, de l'environnement et des activités du moment présent.
Dans les études de DRM, il n'y a pas eu de différence globale
dans le bien-être expérimenté entre les femmes vivant en couple et
les femmes célibataires. L'explication réside dans la façon qu'ont les
deux groupes de passer leur temps. Les femmes en couple passent
moins de temps seules, mais aussi moins de temps avec des amis.
Elles passent plus de temps à faire l'amour, ce qui est merveilleux,
mais aussi plus de temps à faire le ménage, à préparer les repas, à
s'occuper des enfants, autant d'activités relativement peu populaires.
Et bien sûr, la grande quantité de temps passée par les femmes
mariées avec leurs époux est beaucoup plus plaisante pour certaines
que pour d'autres. En moyenne, le bien-être expérimenté n'est pas
affecté par le mariage, non parce que le mariage ne fait aucune
différence pour le bonheur, mais parce qu'il bouleverse certains
aspects de la vie pour le meilleur, et d'autres pour le pire.
Une des raisons de la faible corrélation entre la situation d'un
individu et sa satisfaction dans la vie tient au fait que tant le bonheur expérimenté que l'évaluation de la satisfaction dépendent
essentiellement de la génétique du tempérament. Une disposition au
bien-être est tout aussi héréditaire que la taille ou l'intelligence,
comme le démontrent des études réalisées sur des jumeaux séparés à
la naissance. Les gens qui semblent avoir de la chance ne sont pas
nécessairement tous heureux de la même façon. Dans certains cas,
comme le mariage, la corrélation avec le bien-être est faible à cause
des effets d'équilibrage que nous venons de voir. La même situation
peut être bonne pour certains et mauvaise pour d'autres, et des
changements sont à la fois synonymes de bénéfices et de coûts.
Dans d'autres cas, comme celui des hauts revenus, l'effet sur la
satisfaction est généralement positif, mais le tableau est compliqué
par le fait que certaines personnes se soucient plus de l'argent que
d'autres.
Une étude à grande échelle de l'impact d'une éducation
supérieure, menée dans un autre but, a révélé des indices frappants
des effets à long terme des objectifs que se fixent les jeunes. Les
données proviennent de questionnaires rassemblés en 1995-1997
auprès d'environ 12 000 personnes qui avaient entamé leurs études
supérieures dans des grandes écoles en 1976. Quand ils avaient 17
ou 18 ans, les participants avaient rempli un questionnaire où ils
devaient noter le but d'être « très à l'aise financièrement » sur une
échelle de quatre points allant de « sans important » à « essentiel ».
Le questionnaire qu'ils ont rempli vingt ans plus tard leur demandait
de mesurer leurs revenus en 1995, ainsi que leur satisfaction à
l'égard de l'existence.
Les objectifs jouent un rôle crucial. Dix-neuf ans après avoir
déclaré leurs aspirations financières, beaucoup de ceux qui
souhaitaient de hauts revenus les avaient obtenus. Parmi les
597 médecins et autres professionnels de la santé de l'échantillon,
par exemple, chaque point supplémentaire sur l'échelle d'importance
de l'argent se traduisait par un supplément de 14 000 dollars de
revenus annuels en dollars de 1995 ! Les femmes mariées sans
travail avaient elles aussi en général réalisé leurs ambitions
financières. Chaque point sur l'échelle se traduisait par plus de 12 000 dollars de revenus supplémentaires du ménage pour ces
femmes, évidemment grâce au salaire de leurs conjoints.
L'importance que les gens accordaient aux revenus à 18 ans
anticipait donc leur satisfaction vis-à-vis de leurs revenus une fois
adultes. Nous avons comparé la satisfaction dans un groupe à hauts
revenus (plus de 200 000 dollars par ménage) à un groupe à revenus
faibles ou moyens (moins de 50 000 dollars). L'effet des revenus sur
la satisfaction à l'égard de la vie était plus marqué chez ceux qui
avaient classé le fait d'être très à l'aise financièrement comme un
objectif essentiel : 0,57 sur une échelle à cinq points. La différence
correspondante pour ceux qui avaient indiqué que l'argent n'était pas
important n'était que de 0,12. Les gens qui avaient voulu de l'argent
et qui l'avaient obtenu étaient nettement plus satisfaits que la
moyenne ; ceux qui en voulaient et ne l'avaient pas obtenu étaient
nettement plus insatisfaits. Le même principe s'applique à d'autres
objectifs – ainsi la recette garantie pour une vie adulte insatisfaite
consiste à se fixer des objectifs particulièrement difficiles à
atteindre. Mesuré en fonction de la satisfaction à l'égard de la vie
vingt ans plus tard, l'objectif le moins prometteur que pouvait avoir
un jeune était de « réussir dans les arts du spectacle ». Les objectifs
que se fixent les adolescents influencent ce qui leur arrive, ce à quoi
ils aboutissent et la satisfaction qu'ils en retirent.
C'est en partie à cause de ces découvertes que j'ai changé d'avis
quant à la définition du bien-être. Les objectifs que se fixent les gens
sont si importants pour ce qu'ils font et ce qu'ils ressentent à ce sujet
qu'il est impossible de ne se focaliser que sur le bien-être
expérimenté. Nous ne pouvons pas défendre un concept du bien-être
qui ignorerait ce que veulent les gens. D'un autre côté, il est
également vrai qu'un concept du bien-être qui ignorerait ce que
ressentent les gens quand ils vivent et ne se concentrerait que sur ce
qu'ils ressentent quand ils pensent à leur vie est tout aussi
indéfendable. Nous devons accepter la complexité d'une vision
hybride, où l'on considère le bien-être des deux facettes du moi.
L'illusion de concentration
Nous pouvons déduire, de la rapidité avec laquelle les gens
répondent aux questions sur leur vie, et des effets de l'humeur du
moment sur leur réponse, qu'ils ne s'engagent pas dans une analyse
minutieuse lorsqu'ils évaluent leur existence. Ils ont certainement
recours à l'heuristique, fournissant des exemples à la fois de
substitution et de COVERA. Si leur vision de la vie a été influencée
par une question sur les rendez-vous galants ou par une pièce sur
une photocopieuse, les sujets de ces études n'ont pas oublié pour
autant que la vie ne se résumait pas à des rendez-vous amoureux ou
à un coup de chance. Le concept du bonheur n'est pas subitement
modifié par le fait de trouver une pièce, mais le Système 1 substitue
volontiers un élément à l'ensemble. L'aspect de la vie sur lequel
l'attention sera concentrée occupera une place prépondérante dans
une évaluation globale. C'est l'essence de l'illusion de concentration,
que l'on peut décrire en une phrase :
Rien dans la vie n'est aussi important que vous le pensez au
moment où vous y pensez.
Cette idée remonte à une discussion familiale sur notre
déménagement de Californie, à Princeton, au cours duquel mon
épouse affirma que les gens étaient plus heureux en Californie que
sur la côte est. Je lui rétorquai que l'on pouvait démontrer que le
climat n'était pas un élément déterminant du bien-être – les pays
scandinaves sont probablement les plus heureux du monde.
J'observai que les circonstances permanentes de l'existence avaient
peu d'effet sur le bien-être, et tentai, en vain, de convaincre mon
épouse que ses intuitions quant au bonheur des Californiens étaient
une erreur de prévision affective.
Peu après, ayant encore ce débat à l'esprit, j'ai pris part à un atelier
sur les sciences sociales du réchauffement planétaire. Un collègue
est intervenu pour dépeindre ce qu'il pensait être le bien-être de la
population de la planète au siècle prochain. J'ai soutenu qu'il était
absurde de prédire à quoi ressemblerait la vie sous un climat plus chaud alors que nous ne savions même pas ce que voulait dire vivre
en Californie. Après cet échange, mon collègue David Schkade et
moi avons obtenu des fonds pour étudier deux questions : « Les gens
qui vivent en Californie sont-ils plus heureux que les autres ? » Et :
« Quelles sont les idées reçues sur le bonheur relatif des
Californiens ? »
Nous avons recruté d'importants échantillons d'étudiants des
grandes universités de Californie, de l'Ohio et du Michigan. Nous
avons demandé aux uns de décrire en détail leur satisfaction à
l'égard de divers aspects de leur vie, à d'autres de prédire comment
quelqu'un « ayant vos intérêts et vos valeurs » mais qui vivrait
ailleurs remplirait le même questionnaire.
Au fil de l'analyse de ces données, il est devenu évident que
j'avais remporté mon débat familial. Comme prévu, les étudiants des
deux régions n'avaient pas du tout la même attitude vis-à-vis du
climat : les Californiens adoraient le leur, les gens du Midwest le
détestaient. Mais le climat n'était pas un élément déterminant du
bien-être. En fait, il n'y avait absolument aucune différence entre la
satisfaction des étudiants de Californie et de ceux du Midwest. Nous
nous sommes aussi aperçus que ma femme n'était pas la seule à
croire que les Californiens sont plus heureux que les autres. Les
étudiants des deux régions partageaient ce même point de vue
erroné, et il nous a été possible d'identifier l'origine de cette erreur,
une foi exagérée dans l'importance du climat. Nous avons décrit
cette erreur comme étant une illusion de concentration.
L'essence de l'illusion de concentration est COVERA, le fait
d'accorder trop de poids au climat, trop peu aux autres déterminants
du bien-être. Pour apprécier la puissance de cette illusion, prenez
quelques secondes pour considérer la question suivante :
Quel plaisir vous apporte votre voiture ?
Une réponse vous est immédiatement venue à l'esprit ; vous savez
à quel point vous aimez et profitez de votre voiture. Maintenant, intéressons-nous à une autre question : « Quand tirez-vous du plaisir
de votre voiture ? » La réponse à cette question risque de vous
surprendre, mais elle est simple : vous tirez du plaisir (ou du
déplaisir) de votre voiture quand vous y pensez, ce qui est sans
doute plutôt rare. Dans des circonstances normales, vous ne passez
pas beaucoup de temps à penser à votre voiture quand vous êtes au
volant. Vous pensez à d'autres choses quand vous conduisez, et votre
humeur est déterminée par ce à quoi vous pensez. Là encore, quand
vous avez essayé d'évaluer à quel point votre voiture vous donnait
du plaisir, vous avez en réalité répondu à une question beaucoup
plus étroite : « Quel plaisir tirez-vous de votre voiture quand vous y
pensez ? » La substitution vous a poussé à ignorer le fait que vous
pensez rarement à votre voiture, une forme de négligence de la
durée. Le résultat est une illusion de concentration. Si vous aimez
votre voiture, vous serez susceptible d'exagérer le plaisir qu'elle
vous donne, ce qui vous induira en erreur quand vous penserez aux
vertus de votre véhicule actuel et quand vous envisagerez d'en
acheter un nouveau.
C'est un biais du même ordre qui déforme les jugements sur le
bonheur des Californiens. Quand on vous interroge à ce sujet, vous
invoquez probablement l'image de quelqu'un vivant l'un des aspects
distinctifs de l'expérience californienne, comme une randonnée
estivale ou la douceur de l'hiver. L'illusion de concentration survient
parce que les Californiens passent en fait fort peu de temps à se
préoccuper de ces aspects de leur vie. De plus, les Californiens de
longue date ne se souviendront sans doute pas du climat quand on
leur demandera d'évaluer leur existence. Si vous y avez vécu toute
votre vie, et que vous ne voyagez pas beaucoup, le fait de vivre en
Californie, c'est comme d'avoir dix orteils : c'est bien, mais on n'y
pense pas tout le temps. Les réflexions sur n'importe quel aspect de
la vie seront beaucoup plus marquantes si on peut leur opposer
facilement une alternative très contrastée.
Les gens qui viennent de s'installer en Californie réagiront
différemment. Prenons le cas d'un esprit entreprenant qui a quitté
l'Ohio pour trouver le bonheur sous un climat plus clément. Pendant
quelques années après son déménagement, toute question liée à sa satisfaction dans la vie lui rappellera probablement sa décision et
l'amènera à se souvenir du contraste entre les climats des deux États.
La comparaison sera sûrement favorable à la Californie, et
l'attention accordée à cet aspect de la vie peut déformer son poids
réel dans l'expérience. Cependant, l'illusion de concentration peut
aussi être source de réconfort. Que la personne soit ou non plus
heureuse après avoir déménagé, elle se dira plus heureuse, parce que
les pensées liées au climat le lui feront croire. L'illusion de
concentration peut amener les gens à se tromper sur leur état de
bien-être actuel ainsi que sur le bonheur des autres, et sur leur
propre bonheur futur.
Combien de temps par jour les paraplégiques sont-ils de
mauvaise humeur ?
Cette question vous a sûrement évoqué un paraplégique
réfléchissant à sa condition. Votre estimation de l'humeur d'un
paraplégique est donc susceptible d'être juste pour les jours qui
suivent un accident handicapant ; pendant quelque temps après
l'événement, les victimes ne pensent pas à grand-chose d'autre. Mais
avec le temps, à quelques exceptions près, l'attention se détourne
d'une situation quand elle perd sa nouveauté. Les principales
exceptions sont la douleur chronique, une exposition constante à un
bruit intense et la dépression aiguë. La douleur et le bruit sont
programmés biologiquement pour être des signaux destinés à attirer
l'attention, et la dépression implique un cycle de pensées négatives
qui s'auto-alimente. Il n'y a donc aucune adaptation à ces conditions.
La paraplégie ne fait pas partie de ces exceptions : des observations
détaillées montrent que les paraplégiques sont plutôt de bonne
humeur plus de la moitié du temps dès le début du deuxième mois
après leur accident – même si leur humeur est évidemment plus
sombre quand ils pensent à leur situation. Mais la plupart du temps,
les paraplégiques travaillent, lisent, plaisantent et retrouvent leurs
amis, et ils s'énervent quand ils entendent parler de politique dans les journaux. Quand ils sont impliqués dans l'une ou l'autre de ces
activités, ils ne sont pas tellement différents des autres, et nous
pouvons supposer que le bien-être expérimenté des paraplégiques
est quasi normal la plupart du temps. L'adaptation à une nouvelle
situation, qu'elle soit bonne ou mauvaise, consiste en grande partie à
y penser de moins en moins. En ce sens, la plupart des circonstances
à long terme de la vie, dont la paraplégie et le mariage, sont des états
partiels qui ne nous préoccupent que quand nous y pensons.
L'un des privilèges d'enseigner à Princeton est que l'on peut
accompagner des étudiants brillants dans leur thèse. Et dans cette
veine, une de mes expériences préférées a été un projet où Beruria
Cohn avait rassemblé et analysé des données d'un institut de
sondage qui avait justement posé cette question aux personnes
interrogées : combien de temps par jour les paraplégiques sont-ils de
mauvaise humeur ? Elle avait réparti les participants en deux
groupes : on a dit à certains que l'accident handicapant avait eu lieu
un mois plus tôt, et à d'autres un an plus tôt. De plus, ils devaient
indiquer s'ils connaissaient personnellement un paraplégique. Les
deux groupes étaient très proches dans leur jugement sur les
paraplégiques récents : ceux qui en connaissaient un évaluaient la
mauvaise humeur à 75 % ; les autres à 70 %. En revanche, ils
n'étaient pas du tout du même avis dans leur évaluation de l'humeur
du paraplégique un an après l'accident : ceux qui en connaissaient un
estimaient qu'il était de mauvaise humeur 41 % du temps, les autres
situaient ce chiffre en moyenne à 68 %. Il était manifeste que ceux
qui connaissaient un paraplégique avaient été témoins du
détournement progressif de l'attention accordée à la condition, mais
les autres, eux, ne prévoyaient pas cette adaptation. Des évaluations
de l'humeur de gagnants à la loterie un mois et un an après
l'événement ont donné exactement le même résultat.
Nous pouvons supposer que la satisfaction dans la vie des
paraplégiques et de ceux qui sont affligés d'autres contraintes
pesantes est relativement faible compte tenu de leur bien-être
expérimenté, parce que, en leur demandant d'évaluer leur existence,
on les confrontera immanquablement à la vie des autres et à la vie
qu'ils menaient autrefois. En relation avec cette idée, des études sur des patients ayant subi une colostomie ont abouti à des incohérences
frappantes entre leur bien-être expérimenté et l'évaluation de leur
vie. L'échantillonnage des expériences ne montre aucune différence
dans le bonheur expérimenté entre ces patients et une population en
bonne santé. Pourtant, ces patients seraient prêts à sacrifier des
années en échange d'une vie plus courte mais sans colostomie. De
plus, les patients ayant recouvré le plein usage de leur intestin se
souviennent de leur condition préalable comme d'une période
abominable, et ils seraient prêts à sacrifier encore plus d'années de
leur vie pour ne pas renouer avec cette expérience. Dans ce cas, il
semble que le moi mémoriel soit sujet à une illusion de
concentration massive sur la vie que le moi expérimentant supporte
sans grand mal.
Daniel Gilbert et Timothy Wilson ont inventé le mot miswanting,
ou « mal-voulus », pour décrire les mauvais choix qui découlent des
erreurs de prévision affective. Un mot qui mériterait de passer dans
le langage courant. L'illusion de concentration (ou « focalisme »
pour Gilbert et Wilson) est une puissante source de miswanting. En
particulier, elle nous rend prompts à exagérer l'effet d'acquisitions
significatives ou de changements de circonstances sur notre bien-
être futur.
Comparez deux décisions qui vont changer certains aspects de
votre vie : l'achat d'une nouvelle voiture confortable et le fait de
vous joindre à un groupe qui se réunit chaque semaine, peut-être un
club de lecture ou de poker. Ces deux expériences seront nouvelles
et enthousiasmantes au début. La différence cruciale, c'est que vous
finirez par accorder peu d'attention à la voiture quand vous la
conduirez, mais que vous vous intéresserez toujours à l'interaction
sociale dans laquelle vous vous êtes engagé. Par COVERA, vous
êtes susceptible d'exagérer les avantages à long terme de la voiture,
mais vous ne commettrez sans doute pas la même erreur pour une
activité sociale ou qui nécessite intrinsèquement de l'attention,
comme le fait de jouer au tennis ou d'apprendre le violoncelle.
L'illusion de concentration crée un biais en faveur de produits et
d'expériences qui sont enthousiasmants au départ, même s'ils
finiront par perdre de leur attrait. La durée est négligée, ce qui fait que les expériences qui continueront de focaliser l'attention sur le
long terme sont moins appréciées qu'elles ne le devraient.
Encore et encore
Le rôle du temps est un des refrains de ce livre. Il est logique de
décrire la vie du moi expérimentant comme une succession de
moments, ayant chacun une valeur. La valeur d'un épisode – ce que
j'ai appelé le total hédonimétrique – est simplement la somme des
valeurs des moments dont il est composé. Mais ce n'est pas comme
cela que l'esprit se représente les épisodes. Le moi mémoriel, nous
l'avons vu, raconte aussi des histoires et fait des choix, et ni ces
histoires ni ces choix ne représentent correctement le temps. En
mode narration, un épisode est représenté par quelques moments
critiques, surtout le début, le pic et la fin. La durée est négligée.
Nous avons été témoins de cette focalisation sur des moments
distincts à la fois dans l'affaire de la main froide et dans l'histoire de
Violetta.
Nous avons assisté à une autre forme de négligence de la durée
dans la théorie des perspectives, où un état est représenté par la
transition vers celui-ci. Le fait de gagner à la loterie aboutit à un
nouvel état de richesse qui durera un certain temps, mais l'utilité de
décision correspond à l'intensité anticipée de la réaction à la
nouvelle que l'on a gagné. Le détournement de l'attention et d'autres
adaptations au nouvel état sont négligés, puisque seule cette infime
tranche de temps est prise en considération. On retrouve la même
concentration sur la transition vers le nouvel état et la même
négligence de la durée et de l'adaptation dans les prédictions sur les
réactions aux maladies chroniques, et bien sûr dans l'illusion de
concentration. L'erreur que commettent les gens dans l'illusion de
concentration implique une attention accordée à des moments
particuliers et une négligence de ce qui se passe à d'autres moments.
L'esprit est doué pour les histoires, mais manifestement, il n'est pas
idéalement conçu pour traiter le passage du temps.
Ces dix dernières années, nous avons beaucoup appris sur le
bonheur. À commencer par le fait que le mot « bonheur » n'a pas qu'un seul sens, et qu'il ne devait pas être utilisé comme si tel était le
cas. Parfois, les progrès scientifiques nous laissent plus perplexes
que nous ne l'étions auparavant.
*
penser à la vie, en bref
« Elle pensait qu'acheter une belle voiture la rendrait plus
heureuse, mais en fait, c'était une erreur de prévision affective. »
« Sa voiture est tombée en panne ce matin sur le chemin du
travail, et il est de mauvaise humeur. Ce n'est pas le moment de lui
demander s'il est satisfait de son emploi ! »
« La plupart du temps, elle a l'air de très bonne humeur, mais
quand on lui demande, elle répond qu'elle est très malheureuse. La
question doit lui rappeler son récent divorce. »
« Ce n'est pas parce que nous achèterons une maison plus grande
que nous serons plus heureux à long terme. Nous pourrions souffrir
d'une illusion de concentration. »
« Il a choisi de répartir son temps entre deux villes. Probablement
un cas grave de miswanting. »
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