Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée
11 - Les ancres
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Les ancres
Un jour, Amos et moi avons truqué une roue de la fortune. Elle
était marquée de 0 à 100, mais nous l'avions fabriquée pour qu'elle
ne s'arrête que sur 10 ou 65. Nous avons recruté des étudiants de
l'université de l'Oregon pour participer à notre expérience. L'un de
nous, debout près de la roue, la faisait tourner et demandait aux
sujets de noter le nombre sur lequel elle s'arrêtait, qui ne pouvait
évidemment être que 10 ou 65. Puis nous leur posions deux
questions :
Le pourcentage de pays d'Afrique aux Nations unies est-il
supérieur ou inférieur au chiffre que vous venez de noter ?
Quel est selon vous le pourcentage de pays d'Afrique aux
Nations unies ?
Le fait de lancer une roue de la fortune, même une qui ne serait
pas truquée, ne peut clairement fournir aucune information utile sur
quoi que ce soit, et les participants à notre expérience auraient donc
dû en faire abstraction. Mais ils ne l'ont pas ignorée. Les estimations
de ceux qui voyaient le nombre 10 étaient de 25 %, et de 45 % pour
ceux qui voyaient 65.
Ce phénomène que nous étudiions est si courant et si important
dans la vie quotidienne que vous devriez connaître son nom : c'est
un effet d'ancrage. Il survient quand des gens considèrent une valeur
particulière avant d'estimer une quantité inconnue. Ce qui se passe
est un des résultats les plus fiables et les plus solides de la
psychologie expérimentale : les estimations restent proches du
chiffre que les gens ont considéré – d'où l'image d'une ancre. Si on
vous demande si Gandhi avait plus de 114 ans à sa mort, vous
finirez par lui donner un âge beaucoup plus élevé que si la question
d'ancrage avait évoqué son décès à 35 ans. Si vous réfléchissez à ce
que vous devrez payer pour une maison, vous serez influencé par le
prix de départ affiché. La même maison vous paraîtra d'une plus
grande valeur avec un prix élevé plutôt qu'avec un prix plus bas,
même si vous êtes décidé à résister à l'influence du chiffre ; et ainsi
de suite – la liste des effets d'ancrage est sans fin. Tout nombre que
l'on vous demande de prendre en compte en tant que solution
possible à un problème d'estimation entraînera un effet d'ancrage.
Nous n'avons pas été les premiers à observer les effets des ancres,
mais notre expérience a fourni la première démonstration de leur
absurdité : le jugement des gens était influencé par un nombre qui
n'avait manifestement aucune valeur informative. Il était absolument
impossible de décrire l'effet d'ancrage d'une roue de la fortune
comme une influence raisonnable. Amos et moi avons publié les
résultats de notre expérience dans notre article de Science, et elle
reste l'une des plus connues parmi les découvertes qui nous y avons
rapportées.
Il n'y avait qu'un problème : Amos et moi n'étions pas tout à fait
d'accord sur la psychologie de l'effet d'ancrage. Il défendait une
interprétation, j'en préférais une autre, et nous ne sommes jamais
parvenus à tomber d'accord. Le problème a finalement été résolu des
décennies plus tard grâce aux efforts de nombreux chercheurs. Il est
désormais établi que nous avions raison tous les deux. Deux
mécanismes différents engendrent des effets d'ancrage – un pour
chaque Système. On trouve une forme d'ancrage qui se produit lors
d'un processus délibéré d'ajustement, une opération du Système 2. Et il y a un ancrage qui survient en tant qu'effet d'amorce,
manifestation automatique du Système 1.
L'ancrage en tant qu'ajustement
Amos aimait l'idée d'une heuristique d'ajustement et d'ancrage qui
jouait le rôle de stratégie pour évaluer les quantités incertaines :
vous partez d'un chiffre d'ancrage, évaluez s'il est trop élevé ou trop
faible et ajustez progressivement votre estimation en vous
« écartant » mentalement de l'ancre. Cet ajustement se termine
généralement de façon prématurée, parce que les gens s'arrêtent
quand ils ne savent plus s'ils doivent aller plus loin. Des décennies
après notre désaccord, et des années après la mort d'Amos, deux
psychologues ont avancé indépendamment des preuves
convaincantes d'un tel processus. Ils avaient travaillé en étroite
collaboration avec Amos au début de leur carrière : il s'agit d'Eldar
Shafir et de Tom Gilovich, accompagnés de leurs propres étudiants,
les petits-enfants intellectuels d'Amos !
Pour vous faire une idée, prenez une feuille de papier et tracez
une ligne de 6,25 centimètres orientée vers le haut, en partant du bas
de la page, sans règle. Maintenant, prenez une autre feuille, et tracez
une ligne orientée vers le bas en partant du haut jusqu'à ce qu'elle
soit à 6,25 centimètres du bas. Comparez les lignes. Il y a de grandes
chances pour que votre première estimation de 6,25 centimètres soit
plus courte que la seconde. Cela s'explique par le fait que vous ne
savez pas exactement à quoi ressemble une telle ligne ; il y a une
marge d'incertitude. Vous vous arrêtez près du bas de cette marge
quand vous partez du bas de la page, et près du haut de cette marge
quand vous partez du haut de la page. Robyn LeBœuf et Shafir ont
trouvé de nombreux exemples de ce mécanisme dans la vie de tous
les jours. Un ajustement insuffisant explique aisément pourquoi
vous aurez tendance à rouler trop vite en sortant de l'autoroute et en
empruntant les rues d'une ville – surtout si vous parlez à quelqu'un
en conduisant. L'ajustement insuffisant est également une source de
tension entre des parents exaspérés et des adolescents qui écoutent
leur musique à fond dans leur chambre. LeBœuf et Shafir ont remarqué qu'un « enfant bien intentionné qui baisse le volume
exceptionnellement fort de sa musique pour répondre aux exigences
de ses parents, qui réclament qu'il l'écoute à un volume
“raisonnable”, peut accomplir un ajustement insuffisant à partir d'un
ancrage haut, et peut avoir le sentiment que ses efforts sincères pour
parvenir à un compromis sont méprisés 115 ». Le conducteur et
l'adolescent procèdent délibérément à des ajustements vers le bas,
mais leurs ajustements sont insuffisants.
Considérez maintenant ces deux questions :
Quand George Washington est-il devenu président ?
Quelle est la température d'ébullition de l'eau au sommet de
l'Everest ?
La première chose qui se passe quand vous considérez chacune de
ces questions, c'est qu'une ancre vous vient à l'esprit, et vous savez à
la fois ce qui ne va pas et comment vous orienter pour trouver la
bonne réponse. Vous savez immédiatement que George Washington
est devenu président après 1776, et vous savez aussi que la
température d'ébullition de l'eau au sommet de l'Everest est
inférieure à 100 °C. Il vous faut procéder à un ajustement dans la
bonne direction pour trouver des arguments vous incitant à vous
éloigner de l'ancre. Comme dans le cas des lignes, vous vous
arrêterez sûrement quand vous ne serez plus sûr de savoir s'il faut
continuer – près du bord le plus proche de la marge d'incertitude.
Nick Epley et Tom Gilovich ont démontré que l'ajustement est
une tentative délibérée de trouver des raisons de vous éloigner de
l'ancre : les gens à qui l'on demande de secouer la tête quand ils
entendent l'ancre, comme s'ils la rejetaient, s'en éloignent davantage,
alors que ceux à qui l'on a demandé de hocher la tête restent plus
près 116 . Epley et Gilovich ont également confirmé que l'ajustement
est une opération qui nécessite un effort. Les gens ajustent moins
(restent plus près de l'ancre) quand leurs ressources mentales sont épuisées, soit parce que leur mémoire est saturée de chiffres ou
parce qu'ils sont légèrement ivres 117 . L'ajustement insuffisant est un
échec d'un Système 2 faible ou fainéant.
Nous savons donc maintenant qu'Amos avait raison, du moins
pour certains cas d'ancrage qui impliquent un ajustement délibéré du
Système 2 dans une direction précise en s'éloignant de l'ancre.
L'ancrage en tant qu'effet d'amorce
Quand Amos et moi débattions de l'ancrage, j'avais reconnu que
parfois, il se produisait un ajustement, mais cela me dérangeait.
L'ajustement est une activité délibérée et consciente ; or, dans la
plupart des cas d'ancrage, il n'y a pas d'expérience subjective
correspondante. Considérez ces deux questions :
Gandhi avait-il plus ou moins de 144 ans quand il est mort ?
Quel âge avait Gandhi quand il est mort ?
Avez-vous produit votre estimation en ajustant à la baisse à partir
de 144 ? Probablement pas, mais ce nombre absurde n'en a pas
moins affecté votre estimation. Je me disais que l'ancrage était une
question de suggestion. C'est le terme que nous utilisons quand
quelqu'un nous fait voir, entendre ou ressentir quelque chose en
l'évoquant simplement. Par exemple, la question : « Sentez-vous
maintenant comme un léger engourdissement dans votre jambe
gauche ? » pousse toujours les gens à signaler qu'effectivement, ils
ressentent quelque chose d'un peu bizarre dans leur jambe gauche.
Amos se méfiait plus que moi des intuitions, et il me fit
remarquer, à juste titre, que l'idée de suggestion ne nous aidait pas à
comprendre l'ancrage, parce que nous ne savions pas comment
expliquer la suggestion. Je dus admettre qu'il avait raison, mais je ne
fus jamais enthousiasmé par l'idée de l'ajustement insuffisant en tant
que cause unique des effets d'ancrage. Nous avons mené plusieurs
expériences peu concluantes dans l'espoir de comprendre l'ancrage, mais nous avons échoué, et nous avons fini par renoncer à écrire
davantage à ce sujet.
Cette énigme qui nous avait vaincus est aujourd'hui résolue, parce
que le concept de la suggestion est aujourd'hui mieux compris : la
suggestion est un effet d'amorce, qui évoque des preuves
compatibles de façon sélective. Pas un seul instant vous n'avez cru
que Gandhi avait vécu pendant cent quarante-quatre ans, mais votre
machine associative a sans aucun doute engendré l'impression d'une
personne très âgée. Le Système 1 comprend les phrases en tentant de
les rendre vraies, et l'activation sélective de pensées compatibles
produit une famille d'erreurs systématiques qui nous rendent
crédules et prompts à avoir une trop grande foi dans ce que nous
croyons. Nous voyons maintenant pourquoi Amos et moi n'avions
pas compris qu'il y avait deux types d'ancrage : les techniques de
recherche et les idées théoriques dont nous avions besoin
n'existaient pas encore. Elles ont été développées par d'autres,
beaucoup plus tard. Un processus qui ressemble à la suggestion est
effectivement à l'œuvre dans bien des situations : le Système 1 fait
de son mieux pour construire un monde où l'ancrage est le bon
chiffre. C'est une des manifestations de la cohérence associative que
j'ai décrite dans la première partie de ce livre.
Les psychologues allemands Thomas Mussweiler et Fritz Strack
ont proposé des démonstrations tout à fait convaincantes du rôle de
la cohérence associative dans l'ancrage 118 . Dans une expérience, ils
ont posé une question d'ancrage sur la température : « La
température moyenne annuelle en Allemagne est-elle supérieure ou
inférieure à 20 °C ? » ou : « La température moyenne annuelle en
Allemagne est-elle supérieure ou inférieure à 5 °C ? »
On a ensuite montré brièvement à tous les participants des mots
qu'il leur était demandé d'identifier. Les chercheurs se sont aperçus
que 20 °C facilitait la reconnaissance de mots liés à l'été (comme
soleil et plage), et 5 °C favorisait les mots liés à l'hiver (comme gel
et ski). L'activation sélective de mémoires compatibles explique
l'ancrage : les nombres élevés ou bas activent dans la mémoire
différentes séries d'idées. Les estimations de la température annuelle
puisent dans ces échantillons biaisés d'idées et sont par conséquent biaisées à leur tour. Dans une autre étude tout aussi élégante, il a été
demandé aux participants d'évaluer le prix moyen de voitures
allemandes. Un ancrage haut amorçait de façon sélective le nom de
marques de luxe (Mercedes, Audi), tandis que l'ancrage bas
amorçait des marques associées à des véhicules populaires
(Volkswagen). Nous avons vu plus haut que toute amorce aura
tendance à évoquer des informations compatibles avec elle. La
suggestion et l'ancrage s'expliquent tous deux par la même opération
automatique du Système 1. Je ne savais pas comment le prouver à
l'époque, mais mon intuition sur le lien entre l'ancrage et la
suggestion s'est révélée correcte.
L'indice d'ancrage
Beaucoup de phénomènes psychologiques peuvent être démontrés
expérimentalement, mais rares sont ceux qui peuvent être
véritablement mesurés. Les effets des ancres sont une exception.
L'ancrage peut se mesurer, et c'est un effet d'un impact
impressionnant. Les deux questions suivantes ont été posées à des
visiteurs de l'Exploratorium de San Francisco 119 :
La taille du plus grand séquoia est-elle supérieure ou
inférieure à 400 mètres ?
Selon vous, quelle est la taille du plus grand séquoia ?
Dans cette expérience, l'ancrage haut était 400 mètres. Pour
d'autres participants, la première question faisait référence à un
« ancrage bas » de 60 mètres. La différence entre les deux ancres
était 340 mètres.
Comme prévu, les deux groupes fournirent des estimations
moyennes très différentes : 278 et 93 mètres. La différence entre
elles était de 185 mètres. L'indice d'ancrage est simplement le ratio
des deux différences (185/340) exprimé sous forme de pourcentage :
55 %. La mesure de l'ancrage serait 100 % pour les gens qui adoptent servilement l'ancre comme une estimation, et 0 pour ceux
qui semblent ignorer complètement l'ancre. La valeur de 55 % qui a
été observée dans cet exemple est typique. Des valeurs similaires
ont été observées dans de nombreux autres problèmes.
L'effet d'ancrage n'est pas qu'une curiosité de laboratoire ; elle
peut s'avérer tout aussi forte dans le monde réel. Dans le cadre d'une
expérience réalisée il y a quelques années, il a été demandé à des
agents immobiliers d'évaluer une maison qui se trouvait
effectivement sur le marché. Ils l'ont visitée et ont étudié un livret
d'information détaillé qui proposait un prix de vente. Pour la moitié
des agents, ce prix était nettement supérieur au prix de la maison ;
pour l'autre moitié, il était nettement inférieur120 . Chaque agent a
donné son avis sur ce qui serait un prix raisonnable pour la maison,
et le prix le plus bas auquel il accepterait de la vendre si elle était à
lui. Puis on les a interrogés sur les facteurs qui avaient affecté leur
jugement. Étonnamment, le prix de départ n'en faisait pas partie ; les
agents étaient fiers de leur capacité à l'ignorer. Ils soutenaient qu'il
n'avait aucune influence sur leurs réponses, mais ils avaient tort :
l'effet d'ancrage était de 41 %. En effet, ces professionnels étaient
presque aussi sensibles aux effets d'ancrage que des étudiants
d'écoles de commerce sans expérience dans l'immobilier, et dont
l'indice d'ancrage était de 48 %. La seule différence entre les deux
groupes tenait au fait que les étudiants reconnaissaient avoir été
influencés par le prix de départ, ce qui n'était pas le cas des
professionnels.
On retrouve de puissants effets d'ancrage dans les décisions que
prennent les gens sur les questions d'argent, comme quand ils
décident quel don verser à une cause. Pour démontrer cet effet, nous
avons parlé aux participants de l'étude de l'Exploratorium des
dommages écologiques provoqués par les pétroliers dans l'océan
Pacifique et leur avons demandé s'ils étaient prêts à verser une
contribution annuelle « pour sauver 50 000 oiseaux de mer de la
côte pacifique de petites marées noires offshore, le temps que l'on
trouve des moyens d'éviter les dégazages ou que l'on obtienne des
propriétaires de pétroliers qu'ils financent l'opération ». Cette
question nécessite que l'on procède à une équivalence d'intensité : elle revient en fait à demander aux gens de calculer la somme
correspondant à l'intensité de leurs sentiments à propos du sort des
oiseaux. On a de plus posé une question d'ancrage à certains
visiteurs, comme « Seriez-vous prêt à verser 5 euros… » avant de
leur demander à brûle-pourpoint combien ils seraient disposés à
payer.
Quand aucun ancrage n'était mentionné, les visiteurs de
l'Exploratorium – un public généralement sensible à
l'environnement – disaient être prêts à payer 64 euros en moyenne.
Quand l'ancrage n'était que de 5 euros, cette moyenne était de
20 euros. Quand l'ancrage était une somme plus extravagante,
400 euros, ils étaient prêts à verser en moyenne 143 euros.
La différence entre les groupes à ancre haute et à ancre basse était
de 123 euros. L'effet d'ancrage se situait au-dessus de 30 %, preuve
qu'en augmentant la demande initiale de 100 euros, on obtenait un
retour de 30 euros en termes de disposition moyenne à payer.
Des effets d'ancrage comparables, voire nettement supérieurs, ont
été obtenus dans de nombreuses études sur l'estimation d'une
disposition à payer. Par exemple, il a été demandé aux habitants de
la région de Marseille, très polluée, quelle augmentation du coût de
la vie ils seraient prêts à accepter pour vivre dans une région moins
polluée. Dans cette étude, l'effet d'ancrage était de 50 %. Les effets
d'ancrage sont faciles à obtenir dans le commerce en ligne, où le
même article peut être proposé à différents prix. Dans les enchères
artistiques, « l'estimation » est elle aussi une ancre qui influence la
première offre.
Dans certaines situations, l'ancrage semble raisonnable. Après
tout, il n'est pas surprenant que les gens à qui l'on pose des questions
difficiles s'accrochent au moindre fétu, et l'ancre est un fétu
plausible. Si vous ne savez pratiquement rien des arbres de
Californie et que l'on vous demande si un séquoia peut mesurer plus
de 400 mètres de haut, vous êtes en droit de supposer que ce nombre
n'est pas trop éloigné de la vérité. C'est quelqu'un qui connaît la
véritable taille qui a eu l'idée de cette question, donc l'ancre pourrait
être un indice utile. Cependant, les recherches sur l'ancrage ont
révélé que les ancres qui sont manifestement aléatoires peuvent être tout aussi efficaces que des ancres contenant potentiellement des
informations. Quand nous avons utilisé notre roue de la fortune pour
ancrer des estimations sur la proportion de nations africaines à
l'Onu, l'indice d'ancrage était de 44 %, tout à fait dans la gamme des
effets observés avec des ancres qu'il serait logique de considérer
comme des indices. Des effets d'ancrage comparables ont été
observés lors d'expériences où c'étaient les derniers chiffres du
numéro de sécurité sociale de la personne interrogée qui servaient
d'ancres (par exemple, pour estimer le nombre de médecins dans
leur ville). La conclusion est évidente : l'effet des ancres n'est pas dû
au fait que les gens les considèrent comme des sources
d'information.
Le pouvoir des ancres aléatoires a été démontré de façon parfois
troublante. Des juges allemands ayant en moyenne plus de quinze
ans d'expérience ont d'abord lu la description d'une femme qui avait
été arrêtée pour vol à l'étalage, puis ont lancé deux dés pipés si bien
que le résultat était toujours 3 ou 9121 . Dès que les dés s'arrêtaient,
les juges devaient dire s'ils condamnaient la femme à une peine de
prison supérieure ou inférieure, en mois, au chiffre donné par les
dés. Pour finir, il leur était demandé de préciser la sentence exacte
qu'ils infligeraient à la voleuse. En moyenne, ceux qui avaient
obtenu 9 disaient qu'ils la condamneraient à huit mois ; ceux qui
avaient obtenu 3 disaient qu'ils la condamneraient à cinq mois ;
l'effet d'ancrage était de 50 % !
Us et abus des ancres
Vous devriez maintenant être convaincu que les effets d'ancrage –
parfois dus à l'amorçage, parfois à un ajustement insuffisant – sont
partout. Les mécanismes psychologiques qui produisent l'ancrage
nous rendent beaucoup plus influençables que nous ne souhaiterions
l'être. Et, bien sûr, il se trouve bien des gens qui sont prêts, et
capables, d'exploiter notre crédulité.
Les effets d'ancrage expliquent pourquoi, par exemple, le
rationnement arbitraire est un truc de marketing efficace. Il y a
quelques années, les clients d'un supermarché de Sioux City, dans l'Iowa, ont eu droit à des rabais d'environ 10 % sur les soupes
Campbell's. Certains jours, un panneau annonçait LIMITÉ À
DOUZE PAR PERSONNE ; d'autres jours, le panneau disait PAS
DE LIMITE 122. Quand la limite était affichée, les clients achetaient
en moyenne sept boîtes de soupe, et deux fois plus quand il n'y avait
pas de limite. L'ancrage n'est pas la seule explication. Le
rationnement sous-entend également que les marchandises partent
comme des petits pains, et que les clients devraient se sentir poussés
à faire des stocks. Mais nous savons aussi que la mention d'une
limite de douze boîtes produirait un ancrage même si ce nombre
était le résultat d'un jeu de roulette.
C'est cette stratégie qui est à l'œuvre lors des négociations sur le
prix d'une maison, quand le vendeur fait le premier pas en affichant
le prix de départ. Comme dans beaucoup d'autres jeux, le fait de
jouer le premier est un avantage dans la négociation sur un seul
objet – par exemple, si le prix est la seule question qui doit être
réglée entre un acheteur et un vendeur. Comme vous en avez peut-
être fait l'expérience quand vous avez négocié pour la première fois
dans un bazar, l'ancre initiale a un effet puissant. Quand j'enseignais
la négociation, voici ce que je recommandais à mes étudiants : si
vous pensez que l'autre partie a fait une proposition honteuse, vous
ne devriez pas la contrer par une offre tout aussi démesurée, créant
du même coup un gouffre qu'il sera difficile de surmonter lors de la
poursuite des négociations. Au lieu de cela, vous devriez faire un
scandale, partir en claquant la porte ou menacer de le faire, et dire
clairement – à vous-même autant qu'à vos interlocuteurs – que vous
ne continuerez pas à négocier tant que cette somme sera sur la table.
Les psychologues Adam Galinsky et Thomas Mussweiler ont
proposé des moyens plus subtils de résister à l'effet d'ancrage dans la
négociation 123 . Ils ont recommandé aux négociateurs de concentrer
leur attention et de fouiller leur mémoire en quête d'arguments
contre l'ancre. Cette recommandation, qui revient à activer le
Système 2, a été couronnée de succès. Par exemple, l'effet d'ancrage
est réduit ou éliminé quand le deuxième intervenant se focalise sur
l'offre minimale que l'adversaire est susceptible d'accepter ou sur le
coût que représenterait pour lui un échec des négociations. En général, une stratégie qui consiste à « penser l'opposé »
délibérément peut constituer une bonne défense contre les effets
d'ancrage, parce qu'elle annule la convocation des pensées biaisées
qui produisent ces effets.
Enfin, tentez donc de détecter les effets d'ancrage sur un problème
de vie publique, par exemple le montant des dédommagements en
cas de blessure. Ils sont parfois énormes. Les entreprises qui sont
souvent la cible de ce genre d'actions en justice, comme les hôpitaux
et les entreprises de l'industrie chimique, ont fait pression pour qu'un
plafond soit imposé aux dédommagements. Avant de lire ce
chapitre, vous vous disiez qu'il est sans aucun doute positif, pour les
accusés potentiels, de plafonner les dédommagements, mais
maintenant, vous en doutez peut-être. Imaginez l'effet qu'aurait un
plafonnement à un million d'euros. Cette règle éliminerait certes
toutes les compensations supérieures, mais l'ancrage tirerait aussi
vers le haut beaucoup de dédommagements qui, sinon, auraient été
bien moins élevés124 . Cela profiterait sûrement aux coupables
d'infractions graves et aux grandes sociétés beaucoup plus qu'aux
entreprises plus modestes.
L'ancrage et les deux Systèmes
Les effets des ancrages aléatoires ont beaucoup à nous dire sur la
relation entre le Système 1 et le Système 2. Les effets d'ancrage ont
toujours été étudiés en rapport avec des tâches liées au jugement et
aux choix qui, en fin de compte, sont à la charge du Système 2. Or,
le Système 2 travaille sur des données récupérées dans la mémoire,
dans le cadre d'une opération automatique et involontaire du
Système 1. Le Système 2 est donc sensible à l'influence biaisée
d'ancres qui facilitent la récupération de certaines informations. De
plus, le Système 2 n'a aucun contrôle sur l'effet et n'en a pas
connaissance. Les participants exposés à des ancres aléatoires et
absurdes (comme l'âge de Gandhi situé à 144 ans) nient avec
assurance que cette information manifestement inutile ait pu avoir
une influence sur leur estimation. Ils ont tort.
Nous avons vu, dans la discussion sur la loi des petits nombres,
qu'un message, à moins d'être immédiatement rejeté en tant que
mensonge, aura le même effet sur le système associatif quelle que
soit sa fiabilité. L'essence du message, c'est l'histoire qu'il raconte,
laquelle se fonde sur les informations disponibles, même si ces
dernières ne sont pas en grande quantité et sont de piètre qualité :
COVERA. Quand vous lisez une histoire sur le sauvetage héroïque
d'un alpiniste blessé, elle a sur votre mémoire associative le même
effet que s'il s'agissait d'un bulletin d'information ou du synopsis
d'un film. Cette activation associative provoque l'ancrage. Que
l'histoire soit vraie, ou crédible, importe peu, voire pas du tout. Le
puissant effet des ancres aléatoires est un exemple extrême de ce
phénomène, parce qu'une ancre aléatoire ne fournit bien sûr
absolument aucune information.
J'ai évoqué plus tôt l'époustouflante diversité des effets
d'amorçage, où vos pensées et votre comportement peuvent être
influencés par des stimuli dont vous êtes totalement inconscient. La
principale morale des recherches sur l'amorçage, c'est que nos
pensées et notre comportement sont influencés, beaucoup plus que
nous ne le souhaitons ou en avons conscience, par l'environnement
du moment. Pour beaucoup de gens, les résultats de l'amorçage sont
incroyables, parce qu'ils ne correspondent pas à l'expérience
subjective. Tout aussi nombreux sont ceux qui les trouvent
dérangeants, parce qu'ils menacent le sentiment subjectif de libre
arbitre et d'autonomie. Si le contenu d'un économiseur d'écran sur
un ordinateur sans importance peut affecter votre disposition à aider
des étrangers sans que vous le sachiez, êtes-vous vraiment libre ?
Les effets d'ancrage représentent la même menace. Vous êtes
toujours conscient de l'ancre, vous y prêtez même attention, mais
vous ne savez pas comment elle vous guide, comment elle limite
votre pensée, parce que vous ne pouvez pas imaginer comment vous
auriez pensé si l'ancre avait été différente (ou s'il n'y en avait pas
eu). Cependant, vous devriez partir du principe que tout chiffre que
l'on vous suggère a un effet d'ancrage sur vous, et si les enjeux sont
élevés, vous devriez mobiliser votre Système 2 afin d'en combattre
les effets.
*
Les ancres en bref
« La société que nous souhaitons acquérir nous a envoyé son
business plan, avec les revenus que nous espérions. Mettez ce
nombre de côté, il ne faut pas qu'il influence notre réflexion. »
« Les plans sont des scénarios optimistes. Évitons de nous ancrer
sur des plans quand nous prévoyons les résultats réels. Un des
moyens d'y parvenir est d'envisager comment le plan pourrait
échouer. »
« Notre objectif, dans la négociation, est de les ancrer sur ce
nombre. »
« Faisons-leur clairement comprendre que si c'est cela leur
proposition, les négociations sont terminées. Ce n'est pas comme
cela que nous voulons commencer. »
« Les avocats de la défense ont fait une référence absurde à un
dédommagement ridiculement faible 125 , et ils ont réussi à ancrer le
juge sur ce montant ! »
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