Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée
29 - Le « Fourfold pattern »
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Le « Fourfold pattern »
Chaque fois que vous portez un jugement global sur un objet
complexe – une voiture que vous pourriez acheter, votre gendre ou
quelque situation incertaine –, vous assignez une valeur à certaines
de ses caractéristiques. Cela revient à dire que certaines
caractéristiques ont davantage d'influence que d'autres sur votre
jugement. Cette évaluation de caractéristiques est le produit du
Système 1 et est effectuée que vous en soyez conscient ou non.
Lorsque vous jugez une voiture, sa consommation de carburant, son
niveau de confort et son apparence sont autant de caractéristiques
auxquelles vous attacherez plus ou moins de poids. L'opinion que
vous avez de votre gendre dépend plus ou moins de sa fortune, de
son physique ou de son caractère. Il en va de même lorsque vous
êtes confronté à une situation incertaine : vous imaginez différents
scénarios possibles et y attachez plus ou moins de poids. Ainsi,
50 % de chances de gagner un million sont plus attrayantes que 1 %
de chances de gagner la même somme. Cette évaluation est parfois
une opération consciente et délibérée. Toutefois, la plupart du temps,
vous vous contentez d'accepter le jugement global que vous présente
votre Système 1.
Variations de probabilités
Si la métaphore du jeu et du pari est particulièrement prisée dans
l'étude de la prise de décision, c'est parce qu'elle offre un cadre
naturel d'évaluation du poids de telle ou telle perspective dans la
décision : plus un résultat est probable, plus il aura de poids dans
votre jugement. Dans le cadre d'un pari, la valeur attendue est la
moyenne des résultats possibles pondérés par leur probabilité. Ainsi,
la valeur attendue de « 20 % de chances de gagner 1 000 euros et
75 % de chances de gagner 100 euros » est égale à 275 euros.
Avant les travaux de Bernoulli, l'estimation de ces paris et
propositions se fondait sur leur valeur attendue. Bernoulli a conservé
cette méthode d'évaluation des résultats possibles – ce que l'on
appelle le principe d'anticipation – et l'a appliquée à la valeur
psychologique des résultats possibles. Selon sa théorie, l'utilité d'un
pari est la moyenne des utilités de ses résultats possibles, pondérés
par leur probabilité.
Le principe d'anticipation ne décrit toutefois pas de manière fidèle
la façon dont nous percevons les probabilités liées à des risques.
Dans les quatre exemples suivants, vos chances de gagner un
million d'euros augmentent à chaque fois de 5 %. Votre réaction est-
elle pour autant la même dans chaque cas ?
A. Vos chances passent de 0 à 5 %.
B. Vos chances passent de 5 % à 10 %.
C. Vos chances passent de 60 % à 65 %.
D. Vos chances passent de 95 % à 100 %.
Selon le principe d'anticipation, votre utilité augmente dans
chaque cas de 5 % de l'utilité de la perspective totale (gagner un
million d'euros). Est-ce là ce que vous vous dites ? Évidemment
non.
Tout le monde est d'accord pour dire que les augmentations de 0
à 5 % et de 95 % à 100 % sont plus notables que celles de 5 % à
10 % ou de 60 % à 65 %. Le fait de passer de 0 à 5 % de chances
correspond à un changement de situation : cela crée une possibilité qui n'existait pas auparavant, l'espoir de gagner quelque chose. Il
s'agit d'un changement qualitatif, là où l'augmentation de 5 % à
10 % n'est qu'un changement quantitatif. Certes, le passage de 5 % à
10 % représente mathématiquement un doublement de vos chances
de gagner mais il est généralement admis que la valeur
psychologique associée à cette augmentation n'est pas pour autant
doublée. L'impact d'une augmentation de 0 à 5 %, en revanche, est
une illustration de l'effet de possibilité, qui nous pousse à attribuer
un poids excessif à des résultats très improbables. Les gens qui
jouent régulièrement à la loterie en sont la meilleure illustration : ils
sont prêts à payer beaucoup plus que la valeur attendue associée à ce
genre de situations, où ils ont de très faibles chances de remporter
une somme importante.
Le passage de 95 % à 100 % de chances est un autre changement
d'ordre qualitatif dont l'impact est considérable grâce à ce qu'on
appelle l'effet de certitude. Des résultats presque certains de se
produire sont sous-évalués par rapport à leur probabilité. Pour mieux
comprendre l'effet de certitude, imaginez que vous avez hérité d'un
million d'euros mais que votre belle-sœur cupide conteste le
testament en justice. Le jugement est attendu pour demain. Votre
avocat vous assure que votre dossier est solide et que vous avez
95 % de chances de gagner. Il prend toutefois le soin de vous
rappeler qu'il est impossible de prévoir avec certitude l'issue d'une
décision de justice. Un cabinet de gestion des risques vous propose
alors de racheter votre dossier en échange de 910 000 euros, à
prendre ou à laisser. Cette proposition est moins intéressante (de
40 000 euros !) que la valeur attendue du jugement à venir (950 000
euros), mais êtes-vous sûr que vous la refuseriez ? Si vous êtes un
jour confronté à cette situation, sachez qu'il existe de nombreux
cabinets qui profitent de cet effet de certitude et soulagent leurs
clients de l'incertitude à prix d'or.
La possibilité et la certitude ont des effets tout aussi puissants
quand il s'agit de perte. Lorsqu'un être aimé doit subir une
intervention chirurgicale, les 5 % de risque d'amputation nous
paraissent bien pires que seulement la moitié de 10 %. L'effet de
possibilité nous pousse à surévaluer des risques peu probables et à payer des sommes bien plus élevées que la valeur attendue afin
d'éliminer toute perspective négative. La différence psychologique
entre 95 % et 100 % de risque semble encore plus grande : l'infime
espoir que tout va bien se passer a un poids considérable sur notre
jugement. Cette surévaluation des scénarios peu probables est la
raison pour laquelle nous sommes si attirés à la fois par le jeu et par
les contrats d'assurance.
La conclusion est simple : la valeur (ou poids décisionnel) que les
gens attribuent à des scénarios possibles n'est pas identique à leur
probabilité, contrairement à ce qu'affirme le principe d'anticipation.
Les hypothèses improbables sont surévaluées (c'est l'effet de
possibilité), tandis que les résultats presque certains sont sous-
estimés par rapport à leurs chances de se réaliser. Le principe
d'anticipation, selon lequel le jugement est déterminé par la
probabilité, n'est donc guère pertinent du point de vue de l'analyse
psychologique.
Là où les choses se corsent, c'est qu'il est généralement admis que
pour être rationnel, un décideur doit se conformer au principe
d'anticipation. Cette question est au centre des travaux de
von Neumann et Morgenstern et de la version axiomatique de la
théorie de l'utilité qu'ils ont présentée en 1944. Ils ont montré que
toute évaluation de situation incertaine ne se conformant pas au
strict respect proportionnel des probabilités conduisait à des
incohérences et au désastre 291 . Leur dérivation du principe
d'anticipation à partir d'axiomes de choix rationnels a
immédiatement été saluée comme une grande avancée des
connaissances, plaçant la théorie de l'utilité espérée au centre du
modèle de l'agent rationnel étudié dans les sciences sociales et
économiques. Trente ans plus tard, Amos me présenta ces travaux
comme un objet sacré. Il me fit également découvrir une célèbre
remise en question de cette théorie.
Le paradoxe d'Allais
En 1952, quelques années après la publication des travaux de
von Neumann et Morgenstern, une rencontre fut organisée à Paris pour discuter de l'économie du risque. La plupart des meilleurs
économistes de l'époque étaient présents. Parmi les invités
américains figuraient les futurs lauréats du prix Nobel, Paul
Samuelson, Kenneth Arrow, Milton Friedman ainsi que le célèbre
statisticien Jimmie Savage.
L'un des organisateurs de cet événement s'appelait Maurice Allais
et devait lui aussi recevoir un prix Nobel quelques années plus tard.
Allais réservait un petit tour à ses invités de marque et les soumit à
un test. Son objectif était de montrer que ses invités étaient victimes
d'un effet de certitude les poussant à enfreindre la théorie de la
valeur attendue et les axiomes du choix rationnel sur lesquels repose
cette théorie. Les questions ci-dessous sont une version simplifiée
du problème qu'Allais soumit à ses invités292 . Dans les situations A
et B suivantes, quel choix feriez-vous ?
A. 61 % de chances de gagner 520 000 euros ou 63 % de
gagner 500 000 euros ?
B. 98 % de chances de gagner 520 000 euros ou 100 % de
chances de gagner 500 000 ?
La plupart des gens choisissent la première option dans le premier
problème et la seconde dans le deuxième. Si vous aussi avez fait ces
choix, vous venez de commettre un crime contre la logique et avez
violé les règles du choix rationnel. À Paris, les grands économistes
ont commis les mêmes erreurs que vous dans une version un peu
plus sophistiquée du paradoxe d'Allais.
Pour comprendre pourquoi ces choix sont problématiques,
imaginez que le résultat doit être déterminé par tirage au sort dans
une urne contenant exactement 100 billes : une bille rouge, vous
gagnez ; une bille blanche, vous perdez. Dans le problème A, la
plupart des gens choisissent la première option même si elle
présente moins de chances de gagner car la différence de l'enjeu
(l'argent à gagner) est plus impressionnante que l'écart de probabilité
entre les deux options. Dans le problème B, une vaste majorité de gens optent pour l'urne qui les assure de gagner 500 000 euros. La
plupart des gens assument parfaitement leur choix, jusqu'à ce qu'on
attire leur attention sur leur logique interne.
Si vous comparez les deux problèmes, vous verrez que les deux
urnes du problème B ne sont qu'une version plus favorable des urnes
du problème A, avec dans chaque urne 37 billes blanches
(perdantes) remplacées par des billes rouges (gagnantes). L'urne de
gauche (première partie de l'énoncé) présente une amélioration
nettement supérieure à celle de droite (seconde partie de l'énoncé)
puisque chaque bille rouge vous permet de gagner 520 000 euros à
gauche, contre seulement 500 000 euros à droite. Vous avez donc au
départ une préférence pour l'urne de gauche, préférence qui devrait
être renforcée puisque cette urne vous est encore plus favorable dans
le scénario B, sauf que dans le problème B, vous préférez désormais
celle de droite ! Ce schéma de pensée n'est pas logique mais peut
s'expliquer de manière psychologique : c'est l'effet de certitude qui
est à l'œuvre. Les 2 % de différence entre 100 % et 98 % dans le
problème B sont beaucoup plus marquants que le même écart (2 %)
de 63 % et 61 % dans le problème A.
Ainsi qu'Allais l'avait prévu, ses éminents invités ne remarquèrent
pas que leurs préférences allaient à l'encontre de la théorie de l'utilité
jusqu'à ce qu'il leur fasse remarquer. Allais pensait que cette
démonstration aurait l'effet d'une bombe : les principaux théoriciens
de la prise de décision faisaient des choix contraires à leurs propres
assertions sur la rationalité ! Il pensait visiblement que son
assistance serait ainsi convaincue des faiblesses de ce qu'il appelait
– non sans un certain mépris – « l'école américaine » et embrasserait 293 la vision qu'il avait lui-même développée. Il n'en fut rien .
La plupart des économistes qui défendaient la théorie du choix
rationnel se contentèrent d'ignorer le paradoxe d'Allais. Comme
souvent lorsqu'une théorie dominante et utile est remise en question,
ils qualifièrent l'expérience d'Allais d'anomalie et continuèrent
d'utiliser la théorie de l'utilité espérée comme si de rien n'était. En
revanche, les théoriciens de la prise de décision – parmi lesquels des
statisticiens, des économistes, des philosophes et des psychologues –
s'intéressèrent de très près à l'expérience d'Allais. Lorsque Amos et moi-même avons commencé nos travaux, l'un de nos principaux
objectifs était de parvenir à une explication psychologique
satisfaisante de ce dernier.
La plupart des théoriciens de la prise de décision, dont Allais,
continuèrent à croire en la rationalité de l'être humain et tentèrent de
reformuler les règles pour expliquer le problème d'Allais. Au fil des
ans, de nombreux spécialistes ont essayé de présenter une
explication plausible de l'effet de certitude, sans grand succès. Amos
n'était guère porté sur le sujet : pour lui, les théoriciens qui
essayaient ainsi de rationaliser ces infractions à la théorie de l'utilité
se faisaient les « avocats de causes perdues ». Nous avons donc pris
une autre direction. Tout en conservant la théorie de l'utilité comme
logique de choix rationnel, nous avons abandonné l'idée que les gens
étaient toujours parfaitement rationnels. Nous nous sommes mis en
devoir de développer une théorie psychologique capable de décrire
les choix que les individus font, indépendamment de leur degré de
rationalité. Dans la théorie des perspectives, l'évaluation subjective
d'un résultat ne serait pas égale à sa probabilité.
Poids décisionnels
Bien des années après avoir publié la théorie des perspectives,
Amos et moi avons mené une étude mesurant les poids décisionnels
permettant de comprendre pourquoi les gens préfèrent parier de
petites sommes d'argent. L'estimation des gains est présentée dans le
tableau n°4 294 .
Tableau 4
On notera que la probabilité et le poids décisionnel affichent la
même valeur aux extrêmes : 0 lorsque le résultat est impossible, 100 lorsqu'il est certain. Entre les deux, toutefois, poids décisionnels
et probabilité révèlent des écarts importants. Au début, nous
sommes en présence de l'effet de possibilité : des événements peu
probables sont considérablement surévalués. Le poids décisionnel
correspondant à une probabilité de 2 % est de 8,1. Si les gens se
conformaient aux axiomes du choix rationnel, ce chiffre devrait être
2. Cet événement peu probable est donc surévalué par un facteur 4.
L'effet de certitude, observable en fin de tableau, est encore plus
frappant. Un risque de 2 % de ne pas gagner réduit l'utilité du pari
de 13 points (le poids décisionnel passe de 100 à 87,1).
Pour mieux comprendre l'asymétrie entre l'effet de possibilité et
l'effet de certitude, imaginez d'abord que vous avez 1 % de chances
de gagner un million d'euros. Vous aurez la réponse demain. Puis,
imaginez que vous êtes quasiment sûr de gagner un million d'euros
mais qu'il y a 1 % de chances pour que cela ne se produise pas.
Encore une fois, vous aurez la réponse demain. L'angoisse créée
dans la seconde hypothèse paraît bien plus importante que l'espoir
suscité dans la première. L'effet de certitude est également plus
frappant dans le cas d'un risque (problème médical) que d'un
événement positif (gain d'argent). Comparez avec quelle différence
d'intensité vous percevez l'infime espoir de réussite dans une
intervention chirurgicale presque certaine d'échouer, par rapport à la
crainte que suscite 1 % de risque.
La combinaison des effets de certitude et de possibilité aux
extrêmes de l'échelle des probabilités s'accompagne inévitablement
de perceptions déformées sur les valeurs intermédiaires. On observe
que les probabilités s'échelonnant entre 5 % et 95 % sont associées à
un spectre de poids décisionnels bien moins étendu (de 13,2 à 79,3),
soit deux tiers seulement de ce que l'on pourrait rationnellement
attendre. Les spécialistes des neurosciences ont confirmé ces
observations et découvert que certaines aires du cerveau réagissaient
aux variations de probabilité. La réponse du cerveau face à ces
variations de probabilités ressemble étrangement à la courbe des
poids décisionnels 295 .
Les probabilités très faibles ou très importantes (moins de 1 % ou
plus de 99 %) constituent un cas particulier. Il est difficile d'attribuer un poids décisionnel unique à des événements rarissimes car ils sont
soit totalement ignorés – et donc associés à une valeur zéro –, soit
généralement surévalués. Rares sont les gens qui passent des heures
à s'inquiéter des risques nucléaires ou à rêver d'un héritage
fantastique légué par un parent inconnu. Toutefois, lorsque nous
nous concentrons sur un événement improbable, nous lui attachons
un poids décisionnel bien supérieur à celui que son niveau de
probabilité devrait nous autoriser. Les gens sont en outre
pratiquement insensibles aux variations de risques dans le cas de
faibles probabilités. Un risque de cancer de 0,001 % n'est guère plus
inquiétant qu'un risque de 0,0001 %, même si une autre façon
d'exprimer les mêmes chiffres consisterait à dire que le premier cas
représente 3 000 cas de cancer contre seulement 30 dans le second.
Lorsque vous pensez à un risque, vous vous inquiétez et le poids
décisionnel reflète votre degré d'inquiétude. En raison de l'effet de
possibilité, l'inquiétude n'est pas proportionnelle à la probabilité que
le risque se réalise. Il ne suffit pas de réduire ou de limiter le risque :
pour éliminer l'inquiétude, la probabilité doit être ramenée à zéro.
La question ci-dessous est inspirée d'une étude sur la rationalité
des consommateurs face au risque sanitaire. Menée dans les
années 1980 par une équipe d'économistes, elle s'adressait à des
parents de jeunes enfants 296 .
Imaginez que vous utilisez actuellement un insecticide
coûtant 10 euros la bouteille. Cet insecticide est la cause de
15 cas d'empoisonnement par inhalation affectant 15 enfants
pour 10 000 bouteilles vendues.
Vous apprenez l'existence d'un autre insecticide, plus cher,
qui réduit le risque d'empoisonnement à 5 cas pour 10 000
bouteilles. Combien êtes-vous prêt à payer pour ce nouvel
insecticide ?
Les parents étaient en moyenne prêts à débourser 2,38 euros de
plus pour réduire le risque d'empoisonnement de deux tiers (de 15 à 5 cas pour 10 000 bouteilles). Ils étaient toutefois disposés à payer
8,09 euros de plus – soit trois fois plus – pour éliminer ce risque
entièrement. D'autres séries de questions ont montré que les parents
traitaient ces deux risques (risque d'inhalation et empoisonnement
d'enfant) de manière séparée et étaient prêts à payer un « bonus »
pour éliminer complètement l'un ou l'autre de ces risques. Ce
« bonus » est compatible avec l'analyse psychologique de
l'inquiétude mais pas avec le modèle rationnel297 .
Fourfold pattern
Lorsque Amos et moi avons commencé à travailler sur la théorie
des perspectives, nous sommes rapidement arrivés à deux
conclusions : les gens attribuent des valeurs au gain ou à la perte
plutôt qu'à un montant financier, et les poids décisionnels qu'ils
assignent aux résultats possibles ne correspondent pas à la
probabilité que ces résultats se réalisent. Aucune de ces deux idées
n'était nouvelle mais ensemble, elles permettaient de comprendre un
schéma de préférence que nous avons baptisé le fourfold pattern
(littéralement, « schéma à quatre entrées »). Ce nom lui est resté. En
voici une illustration :
Figure 13
◆ La première ligne de chaque case indique une perspective.
◆ La deuxième ligne décrit l'état émotionnel suscité par cette perspective.
◆ La troisième résume le comportement qu'adoptent la plupart des gens lorsqu'on leur propose soit de parier, soit de
remporter (ou de perdre) avec certitude le montant correspondant à la valeur attendue (autrement dit, ils ont le choix entre « 95 % de chances de gagner 10 000 euros » et « la certitude de gagner 9 500 euros »). Leur comportement est qualifié d'« aversion au risque » lorsqu'ils choisissent la certitude et de « prise de risque » lorsqu'ils optent pour le pari.
◆ La quatrième ligne décrit les attitudes probables de la part d'un accusé et d'un plaignant en cas de poursuite
judiciaire.
Le fourfold pattern est considéré comme un des grands apports de
la théorie des perspectives. Trois de ces scénarios étaient bien
connus, le quatrième (situé en haut à droite dans le tableau) était
nouveau et inattendu.
Le premier cas de figure (en haut à gauche) correspond aux
travaux de Bernoulli : les gens préfèrent éviter les prises de risque
lorsqu'ils estiment avoir de bonnes chances de réaliser des gains
importants. Ils sont prêts à accepter moins que la valeur attendue du
pari en échange de l'assurance d'un gain diminué.
L'effet de possibilité présenté en dessous explique pourquoi les
loteries remportent un tel succès. S'ils peuvent gagner une somme
très importante, les gens semblent assez indifférents au fait que leurs
chances sont infimes. La loterie est l'exemple par excellence de
l'effet de possibilité. Sans billet de loterie, il est impossible de
gagner ; avec un ticket, cela devient possible et peu vous importe
que vos chances soient réduites ou même minuscules. En achetant
un billet de loto, les gens n'acquièrent pas seulement une chance de
gagner, ils s'offrent le plaisir de rêver de gagner.
La dernière case (en bas à droite) correspond à l'achat de la
certitude. Les gens sont prêts à payer bien plus que la valeur
attendue pour être assurés de gagner quelque chose, c'est grâce à ce
mécanisme que les compagnies d'assurances parviennent à couvrir
des risques tout en réalisant des profits. Ici encore, les gens
n'achètent pas seulement une protection contre une catastrophe
improbable, ils éliminent une inquiétude et s'offrent la tranquillité
d'esprit.
Les résultats de la deuxième case en haut à droite nous ont
d'abord surpris. Nous étions habitués à raisonner en termes d'aversion au risque, à l'exception de la troisième case où les paris
sont préférés. En analysant les occurrences où nous faisions les
mauvais choix, nous avons remarqué que nous étions aussi
téméraires face à une possibilité de perte que prudents face à une
possibilité de gain. Nous n'étions pas les premiers à observer ces
comportements de prise de risque face à des perspectives négatives :
deux auteurs avaient déjà signalé ce fait, mais sans en tirer grand-
chose 298 . Nous avions toutefois la chance de posséder un cadre nous
permettant d'interpréter facilement les attitudes de prise de risque et
cette découverte a été cruciale dans notre travail. Nous avons en
effet identifié deux raisons expliquant cet effet.
Le premier est une réduction de la sensibilité. Une perte certaine
suscite une forte aversion car la réaction à la perte de 900 euros est
supérieure à 90 % de celle suscitée par une perte de 1 000 euros. Le
second facteur est peut-être encore plus important : le poids
décisionnel associé à une probabilité de 90 % est de seulement 71,
soit beaucoup moins que la probabilité afférente. Résultat : lorsque
vous avez le choix entre une perte certaine et un pari avec une forte
probabilité de perte encore plus importante, votre sensibilité réduite
rend la perte certaine plus déplaisante et l'effet de certitude réduit
votre aversion pour le pari. Ces deux mêmes facteurs sont aussi les
raisons pour lesquelles nous sommes plus attirés par des certitudes
et moins par le pari en cas d'issue favorable.
Les courbes de la fonction de valeur et des poids décisionnels
permettent d'expliquer les comportements de la première ligne de la
figure 13. Dans les cases du bas, toutefois, ces deux facteurs ont des
effets opposés : la réduction de sensibilité continue à encourager la
prudence en cas de gain et la prise de risque en cas de perte, mais la
surestimation des événements rares l'emporte sur cet effet et produit
des comportements de prise de risque en cas de gain et de prudence
en cas de perte.
Combien de situations tragiques illustrent cette deuxième case !
C'est dans ce genre de situation que des gens, confrontés à des choix
désavantageux, se lancent dans des paris désespérés et acceptent une
forte probabilité d'aggraver leur situation en échange d'un faible
espoir d'amélioration. Ces comportements de prise de risque transforment généralement des erreurs réparables en catastrophes
retentissantes. Il est trop difficile d'accepter une perte certaine et
trop tentant de croire en un salut improbable, pour agir de manière
judicieuse et limiter les dégâts. C'est là par exemple que des
entreprises dépassées par une nouvelle technologie supérieure
dépensent leurs dernières ressources dans une tentative désespérée
de rattraper leur retard. La défaite est une chose si difficile à
accepter que le camp vaincu continue souvent à se battre alors
même que l'issue de la bataille est déjà certaine et n'est plus une
question de temps.
Parier en marge du tribunal
Le juriste Chris Guthrie a proposé une brillante illustration du
fourfold pattern dans deux situations où le plaignant et l'accusé d'un
procès au civil envisagent un arrangement à l'amiable. Seule la
solidité du dossier du plaignant varie.
Imaginez que vous portez plainte au civil et réclamez des
dommages et intérêts importants. Tout se passe bien et votre avocat
vous donne son opinion d'expert, à savoir que vous avez 95 % de
chances de gagner la somme que vous réclamez mais il ajoute à titre
d'avertissement qu'« on ne sait jamais à 100 % la teneur d'un verdict
tant qu'il n'a pas été énoncé ». Il vous encourage donc à accepter un
arrangement par lequel vous n'obtiendrez que 90 % de la somme que
vous réclamez. Vous vous trouvez dans le premier cas de la
figure 13 et la question que vous vous posez est la suivante : « Suis-
je prêt à prendre le risque – même infime – de ne rien obtenir du
tout ? Après tout, 90 % de la somme représente déjà beaucoup
d'argent et je suis sûr de les obtenir. » Deux émotions sont à l'œuvre
et vous poussent dans la même direction : la certitude d'un gain
(déjà considérable) et la crainte d'une lourde déception et de
profonds regrets si vous refusez cette proposition et n'obtenez pas
gain de cause. Vous comprenez maintenant la nature des pressions
qui expliquent les comportements prudents dans ce genre de
situation. Un plaignant ayant un dossier solide préférera donc éviter
le risque.
À présent, mettez-vous dans la peau de l'accusé. Même si vous
n'avez pas encore perdu tout espoir, vous voyez bien que le procès
ne vous est pas favorable. Les avocats du plaignant vous proposent
un accord par lequel vous devrez payer 90 % des dommages et
intérêts et il est certain qu'ils n'accepteront pas moins. Allez-vous
accepter leur offre ou continuer la procédure judiciaire ? Vous êtes
face à une forte probabilité de perte, autrement dit le scénario de la
deuxième case en haut à droite dans la figure 13. La tentation de
continuer le procès est forte : l'accord proposé par le plaignant est
presque aussi désavantageux que le pire des scénarios et vous avez
encore un faible espoir de l'emporter au tribunal. Là encore, vous
êtes en proie à deux émotions distinctes : vous êtes fortement rebuté
par la perspective d'une perte certaine et séduit par la possibilité –
même infime – d'obtenir gain de cause. Un accusé ayant un dossier
faible sera donc plus disposé à parier qu'à accepter un accord
désavantageux. Dans cette confrontation entre le plaignant prudent
et l'accusé téméraire, c'est le second qui a la haute main. Cette
position de force devrait apparaître lors des négociations entre les
deux parties, le plaignant finissant par accepter une somme moindre
que ce que l'issue du procès lui aurait selon toute probabilité permis
d'obtenir. Ces comportements ont été confirmés au cours
d'expériences menées avec des étudiants en droit et des magistrats
ainsi que par l'analyse des négociations menées en marge des
tribunaux 299 .
Imaginons à présent le cas d'une « poursuite fantaisiste », où le
plaignant réclame une somme importante avec des arguments très
faibles qui ont peu de chances d'aboutir à sa victoire au tribunal. Les
deux parties sont conscientes des probabilités et savent qu'un accord
négocié ne fera gagner au plaignant qu'une partie de la somme qu'il
exige. La négociation décrite ici correspond à la troisième case du
tableau 13 : faible probabilité de gains élevés ; la poursuite
fantaisiste n'est rien d'autre qu'un billet de loto offrant la possibilité
de rapporter gros 300 . La surestimation de ses faibles chances de
succès pousse le plaignant à se montrer agressif dans les
négociations. Pour l'accusé, ce procès est un désagrément
comportant un risque faible de conséquences graves. La surestimation de ses faibles chances de défaite incite l'accusé à la
prudence. En acceptant de verser une partie de la somme réclamée
par le plaignant, l'accusé se protège contre le faible risque d'une
décision particulièrement néfaste pour lui. Les comportements sont
inversés : le plaignant est prêt à tenter le diable tandis que l'accusé
recherche la sécurité. Les plaignants auteurs de poursuites
fantaisistes gagnent généralement plus d'argent – grâce aux accords
négociés – que ce que les statistiques leur permettraient d'espérer.
Les décisions décrites dans la figure 13 ne sont pas complètement
déraisonnables. Il est possible de comprendre les sentiments tant du
plaignant que de l'accusé qui les poussent à se montrer agressifs ou
conciliants. À long terme toutefois, ces divergences avec la valeur
attendue s'avèrent généralement coûteuses. Prenez le cas d'une
grande organisation comme la ville de New York et imaginez qu'elle
est visée chaque année par 200 cas de poursuites fantaisistes,
chacune ayant 5 % de chances de coûter un million de dollars à la
ville. Imaginez maintenant que la ville propose un accord de
compensation de 100 000 dollars pour chaque plaignant. La ville
doit ensuite choisir laquelle de ces deux solutions elle appliquera par
la suite à tous ces cas : le procès ou l'accord négocié (pour des
raisons de simplicité, nous ne tiendrons pas compte des frais
judiciaires).
◆ Si la ville opte pour le procès, elle en perdra 10 sur 200, ce qui lui coûtera 10 millions de dollars au total.
◆ Si elle décide de verser 100 000 dollars à chaque plaignant, il lui en coûtera 20 millions de dollars.
À long terme, le fait de payer un bonus pour éviter un risque
minimal s'avère donc coûteux. Cela vaut pour tous les scénarios
présentés dans la figure 13 : les divergences systématiques avec la
valeur attendue finissent par être désavantageuses, que l'on s'efforce
d'éviter le risque ou qu'on le recherche. La surestimation
systématique d'événements improbables – une caractéristique de la
prise de décision intuitive – conduit à terme à des rendements
inférieurs.
*
Le « fourfold pattern » en bref
« Il est tenté d'accepter un arrangement pour mettre un terme à
cette poursuite fantaisiste et éviter une perte catastrophique bien
qu'improbable. C'est ce qu'on appelle surestimer une faible
probabilité. Sachant qu'il a de fortes chances d'être confronté à ce
problème de manière récurrente, il ferait mieux de ne pas céder. »
« Pour nos vacances, nous ne comptons jamais sur une offre de
dernière minute. Nous sommes prêts à payer cher la certitude. »
« Ils n'accepteront pas de reconnaître leurs pertes tant qu'ils
auront une chance de se refaire. C'est la prise de risque en situation
de perte. »
« Ils savent que les risques d'explosion au gaz sont minimes mais
ils veulent les éliminer. C'est l'effet de possibilité, ils veulent
pouvoir être tranquilles. »
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