Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée
Deuxième partie - Les grands biais cognitifs
Deuxième partie
Les grands biais cognitifs
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La loi des petits nombres
Une étude sur l'importance des cancers du rein dans les 3 141
comtés que comptent les États-Unis révèle une tendance
remarquable. Les comtés où ces cancers sont les plus faibles sont
principalement ruraux, peu peuplés et situés dans les États
traditionnellement républicains du Midwest, du Sud et de l'Ouest.
Qu'en déduisez-vous ?
Ces dernières secondes, votre esprit a été très actif, et c'est avant
tout le Système 2 qui est entré en action. Vous avez délibérément
fouillé dans votre mémoire et formulé des hypothèses. Cela a
nécessité un certain effort ; vos pupilles se sont dilatées, votre
rythme cardiaque a augmenté de façon notable. Mais le Système 1
n'est pas resté inactif : l'opération du Système 2 a dépendu des faits
et des suggestions récupérés dans la mémoire associative. Vous avez
probablement rejeté l'idée que le fait d'être républicain offre une
protection contre le cancer du rein. Il est fort probable que vous ayez
fini par vous concentrer sur le fait que les comtés où les cancers du
rein sont les plus rares sont surtout ruraux. Les brillants statisticiens
Howard Wainer et Harris Zwerling, à qui j'ai emprunté cet exemple,
ont eu ce commentaire : « Il est à la fois facile et tentant de déduire
que ces faibles taux de cancer sont directement liés à la vie saine de
la campagne – pas de pollution de l'air et de l'eau, accès à des 109 aliments frais sans additifs . » Cela paraît effectivement sensé.
Maintenant, intéressons-nous aux comtés où le nombre de cancers
du rein est le plus élevé. Ces malheureux comtés ont tendance à être
plutôt ruraux, peu peuplés et situés dans des États traditionnellement
républicains du Midwest, du Sud et de l'Ouest. Pince-sans-rire,
Wainer et Zwerling constatent : « Il est facile de déduire que ces
forts taux de cancer sont directement liés à la pauvreté de la vie à la
campagne – pas d'accès à des soins de qualité, un régime alimentaire
riche en graisse, et trop d'alcool, trop de tabac. » Quelque chose ne
va pas, vous vous en doutez. Le mode de vie rural ne peut expliquer
à la fois les incidences faibles et les incidences élevées des cancers
du rein.
Le facteur clé n'a rien à voir avec le fait que les comtés soient
ruraux ou majoritairement républicains, mais avec le fait que les
comtés ruraux ont une population limitée. Et la leçon principale qu'il
faut en retirer n'est pas une affaire d'épidémiologie, mais tient plutôt
à la relation complexe entre notre esprit et les statistiques. Le
Système 1 est un grand adepte d'une certaine forme de pensée – il
repère automatiquement et sans efforts des liens causaux entre des
événements, parfois même quand ces liens sont fallacieux. Quand
on vous a parlé des comtés où les cancers sont importants, vous
vous êtes immédiatement dit que ces comtés devaient être différents
des autres pour une raison précise, qu'il devait y avoir une cause
expliquant cette différence. Comme nous allons le voir, pourtant, le
Système 1 est désarmé quand il est confronté à des faits « purement
statistiques », qui modifient la probabilité des résultats sans pour
autant les provoquer.
Par définition, un événement aléatoire ne se prête pas à
l'explication, mais une série d'événements aléatoires se comporte bel
et bien d'une façon extrêmement régulière. Imaginez un grand vase
rempli de billes. La moitié des billes sont rouges, les autres
blanches. Ensuite, imaginez une personne très patiente (ou un robot)
qui prélève à l'aveuglette quatre billes dans le vase, note le nombre
de billes rouges, les remet dans le vase, puis recommence à
plusieurs reprises. Si vous résumez les résultats, vous vous
apercevrez que « deux rouges, deux blanches » se produit (presque
exactement) six fois plus souvent que le résultat « quatre rouges » ou « quatre blanches ». Cette relation est un fait mathématique. Vous
pouvez prédire le résultat de prélèvements réguliers dans le vase
avec autant de certitude que vous pouvez prédire ce qui va se passer
si vous tapez sur un œuf avec un marteau. Vous ne pouvez pas
prédire en détail comment la coquille va se briser, mais pour ce qui
est de l'idée d'ensemble, il n'y a pas de doute à avoir. Avec une
différence, toutefois : le sentiment satisfaisant de causalité que vous
éprouvez quand vous pensez à un marteau et à un œuf est totalement
absent quand vous pensez au prélèvement des billes.
On retrouve un fait statistique similaire dans l'exemple du cancer
du rein. Toujours autour du même vase, imaginons que deux
personnes très patientes se relaient. Jack tire quatre billes à chaque
fois, Jill en tire sept. Tous deux enregistrent les fois où ils se
retrouvent avec un ensemble homogène : que des billes rouges ou
blanches. S'ils continuent pendant assez longtemps, Jack observera
ce genre de résultat plus souvent que Jill – selon un facteur de 8 (les
pourcentages sont normalement de 12,5 % et 1,56 %). Une fois,
encore, pas de marteau, pas de causalité, mais un fait
mathématique : les échantillons de quatre billes donnent des
résultats extrêmes plus souvent que les échantillons de sept billes.
Maintenant, envisagez la population des États-Unis comme des
billes dans un vase géant. Certaines portent les lettres CR, cancer du
rein. Vous prélevez des échantillons de billes et les placez sur
chaque comté au fur et à mesure. Les échantillons ruraux sont plus
petits que les autres. Tout comme dans le jeu de Jack et Jill, les
résultats extrêmes (des taux de cancer très élevés ou très faibles)
seront vraisemblablement plus fréquents dans les comtés peu
peuplés. Et c'est tout.
Nous sommes partis d'un fait qui appelait une cause : l'importance
des cancers du rein varie fortement d'un comté à l'autre, et les
différences sont systématiques. L'explication que je vous ai donnée
est statistique : il est plus probable de rencontrer des résultats
extrêmes (aussi faibles qu'élevés) dans les petits échantillons que
dans les grands. Cette explication n'est pas causale. La faible
population d'un comté ne cause pas le cancer, pas plus qu'elle ne le
prévient ; elle permet simplement à l'incidence du cancer d'être beaucoup plus élevée (ou beaucoup plus faible) que dans l'ensemble
de la population. La vérité plus profonde, c'est qu'il n'y a rien à
expliquer. L'incidence du cancer n'est pas vraiment plus faible ou
plus forte que la normale dans un comté peu peuplé, c'est ce qu'il
nous semble sur une année donnée à cause d'un accident
d'échantillonnage. Si nous répétons l'analyse l'année suivante, nous
aurons la même tendance générale et des résultats extrêmes dans les
petits échantillons, mais les comtés où le cancer était courant l'année
précédente ne présenteront pas forcément une incidence élevée cette
année. Et même si c'est le cas, les différences entre comtés très
peuplés et comtés ruraux ne peuvent être véritablement considérées
comme un fait : elles sont ce que les scientifiques appellent des
artefacts, des observations produites intégralement par un aspect de
la méthode de recherche – dans ce cas par des différences dans la
taille des échantillons.
L'histoire que je viens de vous raconter vous a peut-être surpris,
mais ce n'est pas une révélation. Vous savez depuis longtemps que
les résultats de grands échantillons sont plus fiables que ceux
d'échantillons plus petits, et même les gens qui ne connaissent rien
aux statistiques ont entendu parler de cette loi des grands nombres.
Mais le fait de « savoir » ne se résume pas à un oui ou un non, et
peut-être les affirmations qui suivent s'appliquent-elles à vous :
◆ La caractéristique « peu peuplé » ne vous a pas paru immédiatement importante quand vous avez lu ce rapport
épidémiologique.
◆ Vous avez été au moins légèrement surpris par l'importance de la différence entre les échantillons de quatre et de
sept billes.
◆ Même maintenant, vous devez vous livrer à un certain effort mental pour voir que les deux phrases suivantes
veulent dire exactement la même chose :
◆ Les grands échantillons sont plus précis que les petits.
◆ Les petits échantillons donnent des résultats extrêmes plus souvent que les grands.
La première phrase sonne incontestablement vraie, mais tant que
la seconde version ne prend pas un sens intuitif, vous n'avez pas
vraiment compris la première.
Pour conclure, oui, vous savez que les résultats de grands
échantillons sont plus précis, mais peut-être comprenez-vous
maintenant que vous ne le saviez pas très bien. Vous n'êtes pas seul.
La première étude qu'Amos et moi avons réalisée ensemble a
montré que même les chercheurs les plus expérimentés avaient de
mauvaises intuitions et une compréhension douteuse des effets de
l'échantillonnage.
Pourquoi nous sommes intuitivement de piètres statisticiens
Au début des années 1970, ma collaboration avec Amos a
justement commencé par une discussion sur l'idée que les gens sans
aucune formation en statistiques étaient de bons « statisticiens
intuitifs ». Il a ainsi évoqué dans mon séminaire des chercheurs de
l'université du Michigan généralement optimistes au sujet des
statistiques intuitives. L'affirmation me touchait personnellement.
En effet, je m'étais depuis peu aperçu que je n'étais pas un bon
statisticien intuitif ; or, je refusais de croire que j'étais pire que
d'autres.
Pour un chercheur en psychologie, la variation des échantillons
n'est pas une curiosité ; c'est une gêne, un obstacle coûteux, qui fait
de toute recherche un pari. Supposons que vous souhaitiez confirmer
l'hypothèse selon laquelle le vocabulaire d'une petite fille de six ans
est en moyenne plus riche que le vocabulaire d'un garçon du même
âge. L'hypothèse se vérifie à l'échelle de la population : le
vocabulaire moyen des filles est effectivement plus important. Mais
il y a de grandes variations entre les filles et les garçons, et au
hasard du tirage, vous pourriez sélectionner un échantillon où la
différence n'aurait rien de concluant, ou même où les garçons
disposeraient d'un vocabulaire plus fourni. Si vous êtes chercheur, ce
résultat vous coûte cher parce que vous avez gaspillé votre temps et
vos efforts sans parvenir à confirmer une hypothèse qui, en fait, est
vraie. La seule façon de réduire le risque est d'avoir recours à un
échantillon suffisamment large. Les chercheurs qui choisissent des
échantillons trop petits sont à la merci du facteur chance.
On peut estimer le risque d'erreur pour une taille d'échantillon
quelle qu'elle soit grâce à une procédure relativement simple.
Cependant, les psychologues n'ont pas pour habitude de faire de
longs calculs pour décider de la taille d'un échantillon. Ils ont recours à leur jugement… qui est généralement biaisé. Un article
que j'avais lu peu avant le débat avec Amos démontrait l'erreur que
commettaient (et que commettent encore) les chercheurs, en
s'appuyant sur une observation frappante. L'auteur soulignait que les
psychologues ont coutume de choisir des échantillons si petits que le
risque d'échouer dans la confirmation d'hypothèses pourtant vraies
est évalué à 50 % 110 ! Aucun chercheur sain d'esprit ne pourrait
accepter un tel risque. Il est possible que les décisions des
psychologues quant à la taille des échantillons reflètent des
intuitions erronées mais répandues sur les conséquences de telles
variations dans les échantillons.
Cet article m'avait frappé, parce qu'il expliquait quelques-uns des
problèmes que j'avais rencontrés dans mes propres recherches.
Comme la plupart des chercheurs en psychologie, il m'était arrivé de
sélectionner régulièrement des échantillons trop petits, et j'avais
souvent obtenu des résultats qui n'avaient pas de sens. Maintenant,
je savais pourquoi : ces résultats bizarres étaient en réalité des
artefacts de ma méthode de recherche. Mon erreur était d'autant plus
gênante que j'enseignais les statistiques et que je savais comment
calculer la taille d'un échantillon à même de ramener le risque
d'échec à un niveau acceptable. Mais jamais je n'avais choisi la taille
d'un échantillon par calcul. Comme mes collègues, j'avais fait
confiance à la tradition et à mon intuition en préparant mes
expériences et je n'avais jamais réfléchi sérieusement à la question.
Quand Amos a rejoint notre séminaire, j'en étais déjà arrivé à la
conclusion que mes intuitions étaient déficientes, et, au fil des
discussions, nous sommes rapidement tombés d'accord sur le fait
que les optimistes du Michigan avaient tort.
Amos et moi avons donc entrepris de voir si j'étais un idiot isolé,
ou si j'étais le représentant d'une majorité d'idiots, en analysant si
des chercheurs choisis pour leur expertise mathématique pouvaient
commettre les mêmes erreurs. Nous avons mis au point un
questionnaire qui décrivait des situations de la vie réelle d'un
chercheur, dont la reproduction d'expériences réussies. Le
questionnaire demandait aux chercheurs de choisir des tailles
d'échantillon, d'évaluer les risques d'échec auxquels les exposaient leurs décisions, et de donner des conseils à des étudiants
hypothétiques dans la préparation de leurs recherches. Amos
rassembla les réponses d'un groupe de participants de haut niveau (y
compris les auteurs de deux manuels de statistiques) lors d'une
conférence de la Société de psychologie mathématique. Les résultats
ne laissaient pas de place au doute : je n'étais pas le seul à être idiot.
Chacune des erreurs que j'avais commises se retrouvait chez un
grand nombre de nos participants. Il était évident que même les
spécialistes ne prêtaient pas une attention suffisante à la taille des
échantillons.
Amos et moi avons intitulé notre premier article commun « Belief
in the Law of Small Numbers » (La foi dans la loi des petits
nombres)111. Nous y expliquions, avec un brin d'ironie, que « les
intuitions sur l'échantillonnage aléatoire semblent répondre à la loi
des petits nombres, qui veut que la loi des grands nombres
s'applique également aux petits nombres ». Nous y avons inclus une
recommandation sans détours : que les chercheurs considèrent leurs
« intuitions statistiques avec la méfiance qui s'impose et remplacent
dans la mesure du possible l'impression par le calcul 112 ».
Pourquoi il est plus facile de faire confiance que de douter
À l'occasion d'un sondage téléphonique mené auprès de
300 personnes âgées, 60 % ont dit soutenir le président.
Si vous deviez résumer le message de cette phrase en trois mots
seulement, lesquels choisiriez-vous ? Il est presque certain que vous
opteriez pour « vieux soutien président ». Ces mots contiennent
l'essence de l'histoire. Les détails que vous omettriez, sur le sondage,
sur le fait qu'il a été réalisé au téléphone sur un échantillon de
300 personnes, n'ont aucun intérêt en eux-mêmes ; ils fournissent
des informations contextuelles qui attirent peu l'attention. Votre
résumé serait le même si la taille de l'échantillon était différente.
Bien sûr, un chiffre complètement absurde attirerait votre attention (« un sondage téléphonique de 6 [ou 60 millions] d'électeurs
âgés… »). Mais, à moins d'être un spécialiste, vous risquez de réagir
de la même façon à un échantillon de 150 personnes que de 3 000.
C'est ce que veut dire la phrase : « Les gens ne sont pas sensibles
comme il conviendrait à la taille de l'échantillon. »
Le message sur le sondage comporte en réalité deux types
d'information : l'histoire, et sa source. Vous vous concentrez
naturellement sur l'histoire plutôt que sur la fiabilité des résultats.
Quand celle-ci est manifestement faible, cependant, le message est
discrédité. Si on vous dit qu'un « groupe partisan a réalisé un
sondage erroné et biaisé pour montrer que les personnes âgées
soutiennent le président… », vous rejetterez évidemment les
résultats de ce sondage, et ils ne feront pas partie de vos convictions.
Au lieu de cela, vous considérerez le sondage partisan et ses
résultats faussés comme étant une nouvelle preuve des mensonges
de la politique. Dans des cas aussi nets, vous pouvez choisir de ne
pas croire un message. Mais êtes-vous capable de faire une
distinction suffisante entre « j'ai lu dans le New York Times… » et
« j'ai entendu à la machine à café… » ? Votre Système 1 peut-il
distinguer divers degrés de conviction ? Si l'on en croit le principe
de COVERA, non.
Comme je l'ai expliqué plus haut, le Système 1 n'est pas sujet au
doute. Il élimine l'ambiguïté et construit spontanément des histoires
aussi cohérentes que possible. À moins que le message ne soit
immédiatement démenti, les associations qu'il évoque se répandront
comme s'il était vrai. Le Système 2 est capable de douter, parce qu'il
peut gérer simultanément des possibilités incompatibles. Toutefois,
il est plus difficile d'entretenir le doute que de glisser dans la
certitude. La loi des petits nombres est un cas particulier d'un biais
général qui favorise la certitude au détriment du doute, biais que l'on
retrouvera sous bien des déguisements dans les chapitres qui
suivent.
L'énorme biais en faveur des petits échantillons, censés
représenter fidèlement la population où ils ont été prélevés, s'inscrit
par ailleurs dans un récit plus vaste : nous avons tendance à exagérer
la solidité et la cohérence de ce que nous voyons. La foi outrancière des chercheurs dans ce que l'on peut apprendre de quelques
observations est étroitement liée à l'effet de halo, ce sentiment, que
nous éprouvons souvent, de connaître et de comprendre une
personne dont nous ne savons en réalité pas grand-chose. Le
Système 1 précède les faits et en dresse un tableau foisonnant sur la
base de preuves fragmentaires. Une machine à tirer des conclusions
hâtives va agir comme si elle avait foi dans la loi des petits nombres.
De façon plus générale, elle va produire une représentation de la
réalité qui a trop de sens.
Pourquoi nous voyons des causes là où il n'y en a pas
La machine associative recherche des causes. Ce qui nous
perturbe, dans les régularités statistiques, c'est qu'elles réclament
une approche différente. Au lieu de se concentrer sur la façon dont
l'événement a eu lieu, les statistiques le comparent à ce qui aurait pu
se produire d'autre. Rien de particulier n'est à l'origine de ce qu'il est
– c'est le hasard qui l'a sélectionné parmi d'autres faits.
Notre prédilection pour la pensée causale nous expose à de graves
erreurs quand nous évaluons le caractère aléatoire d'événements bel
et bien dus au hasard. Prenons par exemple le sexe de six bébés nés
l'un après l'autre dans une maternité. La séquence entre garçons et
filles est manifestement aléatoire ; les événements sont indépendants
les uns des autres, et le nombre de filles et de garçons nés dans cette
maternité en quelques heures n'a aucune influence quelle qu'elle soit
sur le sexe du prochain bébé. Maintenant, considérez trois séquences
possibles :
GGGFFF
FFFFFF
GFGGFG
Ces séquences présentent-elles la même probabilité ? La réponse
intuitive – « Bien sûr que non ! » – est fausse. Parce que les événements sont indépendants les uns des autres et que les résultats
G et F présentent (approximativement) la même probabilité, alors,
n'importe quelle séquence de six naissances est aussi probable
qu'une autre. Même maintenant que vous savez que cette conclusion
est vraie, elle reste contraire à votre intuition, parce que seule la
troisième séquence semble aléatoire. Comme il fallait s'y attendre,
GFGGFG est jugée beaucoup plus probable que les deux autres.
Nous sommes des quêteurs de logique, nous voulons croire en un
monde cohérent, où les régularités (comme une séquence de six
filles) ne surviennent pas par accident, mais comme conséquence
d'une causalité mécanique ou de l'intention de quelqu'un. Nous ne
nous attendons pas à ce qu'un processus aléatoire aboutisse à de la
régularité, et quand nous repérons ce qui semble être une règle, nous
nous empressons de rejeter l'idée qu'en fait, le processus est bel et
bien aléatoire. Les processus aléatoires produisent de nombreuses
séquences qui persuadent les gens qu'ils n'ont finalement rien
d'aléatoire. On comprend pourquoi prendre en compte la causalité a
pu avoir des avantages en termes d'évolution. Cela fait partie de
notre tendance générale à la vigilance, héritée de nos ancêtres. Nous
sommes automatiquement sur le qui-vive, prêts à identifier des
changements dans l'environnement. Des lions peuvent surgir
n'importe quand dans la savane, mais il sera plus sûr de remarquer
une augmentation apparente du taux de lions et de réagir en
conséquence, même si en fait elle n'est que l'effet du hasard.
L'incompréhension courante du caractère aléatoire a parfois des
conséquences significatives. Dans notre article sur la
représentativité, Amos et moi citions le statisticien William Feller,
qui illustrait la facilité avec laquelle les gens voient de la logique où
il n'y en a pas. Durant les bombardements intensifs de Londres par
des fusées V-1 et V-2, les gens avaient tendance à croire que les
frappes n'étaient pas dues au hasard parce que, quand on en
établissait la carte, celle-ci montrait de façon flagrante que certaines
zones n'étaient jamais touchées. Certains soupçonnèrent que des
espions allemands devaient s'y dissimuler 113 . Une analyse statistique
méticuleuse a révélé que la répartition des bombardements était
typiquement un processus aléatoire – et qu'il était typique également qu'elle laissât l'impression inébranlable de ne pas être due au hasard.
« Pour un œil profane, précise Feller, le caractère aléatoire passe
pour de la régularité ou une tendance à former des amas. »
J'ai bientôt eu l'occasion d'appliquer ce que j'avais appris de
Feller. La guerre du Kippour éclata en 1973, et ma seule
contribution d'importance à l'effort de guerre fut de recommander à
la hiérarchie de l'Armée de l'air israélienne de mettre fin à une
enquête. Au début, la guerre aérienne avait tourné en la défaveur
d'Israël, à cause des performances inattendues des missiles sol-air
égyptiens. Les pertes étaient lourdes, et elles étaient apparemment
réparties de façon inégale. On me parla de deux escadrilles parties
de la même base, l'une ayant perdu quatre appareils quand l'autre
n'en avait perdu aucun. Une enquête fut donc ouverte dans l'espoir
d'apprendre quelle erreur l'escadrille malheureuse avait pu
commettre. A priori, il n'y avait pas de raison de croire qu'une des
deux escadrilles était plus efficace que l'autre, et aucune différence
opérationnelle ne fut décelée. Mais, bien sûr, les pilotes menaient
des vies différentes en bien des façons aléatoires, comme, je m'en
souviens, le nombre de fois où ils rentraient chez eux entre deux
missions, ou leur façon de mener leurs débriefings. Je conseillai
donc au haut commandement d'admettre que les résultats différents
étaient dus au hasard, et qu'il fallait cesser d'interroger les pilotes.
J'avais déduit que le hasard était la réponse la plus probable, qu'il
était sans espoir de chercher au hasard une cause qui n'avait rien
d'évident, alors que les pilotes de l'escadrille qui avait subi des
pertes n'avaient pas besoin du fardeau supplémentaire de l'enquête,
qui leur donnait le sentiment que leurs amis morts et eux-mêmes
étaient en quelque sorte responsables.
Quelques années plus tard, Amos et ses étudiants Tom Gilovich et
Robert Vallone firent grand bruit avec une étude sur la perception
erronée du hasard au basket 114 . Le « fait » qu'un joueur semble
parfois avoir un don presque magique est généralement accepté par
les joueurs, les entraîneurs et les fans. La déduction est irrésistible :
un joueur marque trois ou quatre paniers d'affilée, et on ne peut dès
lors s'empêcher d'estimer superficiellement qu'il a maintenant un
don, et une propension momentanément accrue à marquer. Les joueurs des deux équipes s'adaptent à ce jugement – ses équipiers
seront plus susceptibles de lui faire la passe, et il fera l'objet d'une
attention accrue de la part de la défense adverse. L'analyse de
milliers de séquences de tirs aboutit à une conclusion décevante : la
main magique n'existe pas dans le basket professionnel, que ce soit
en cours de jeu ou en lancers francs. Bien sûr, certains joueurs sont
plus précis que d'autres, mais la séquence de tirs ratés et réussis
satisfait tous les tests du hasard. La main magique n'est vraiment
qu'une vue de l'esprit, les spectateurs étant toujours trop prompts à
vouloir déceler ordre et causalité au cœur du hasard. La main
magique est une formidable illusion cognitive, particulièrement
répandue.
L'histoire ne serait pas complète si l'on n'évoquait pas la réaction
du public aux recherches que je viens d'évoquer. La presse s'en est
emparée du fait de ses conclusions étonnantes, et le public eut
essentiellement une réaction d'incrédulité. Quand Red Auerbach, le
célèbre entraîneur des Boston Celtics, entendit parler de Gilovich et
de son étude, il rétorqua : « C'est qui, ce type ? Alors comme ça, il a
réalisé une étude. Ça me fait une belle jambe. » La tendance à voir
une logique dans le hasard est irrésistible – et est assurément plus
impressionnante qu'un type qui réalise une étude.
L'illusion de logique affecte nos existences de bien des façons
ailleurs que sur les terrains de basket. Combien d'années faut-il
attendre avant de conclure qu'un conseiller en investissement est
exceptionnellement doué ? Combien faut-il d'acquisitions réussies
pour qu'un conseil d'administration croie que le PDG est doué d'un
flair extraordinaire pour les opérations de ce genre ? La réponse
simple à ces questions est que si vous suivez votre intuition, vous
vous trompez bien souvent en considérant par erreur comme
systématique un événement aléatoire. Nous sommes bien trop
disposés à ne pas admettre que ce que nous voyons dans la vie est dû
au hasard.
J'ai attaqué ce chapitre avec l'exemple des cancers du rein aux
États-Unis. Cet exemple se trouve dans un livre destiné aux
professeurs de statistiques, mais j'en ai eu vent grâce à un article
amusant de deux statisticiens que j'ai déjà cités, Howard Wainer et Harris Zwerling. Leur étude portait principalement sur un autre fait :
l'investissement colossal – de l'ordre de 1,7 milliard de dollars –
engagé par la Fondation Gates pour en savoir plus sur les
caractéristiques des écoles affichant le meilleur taux de réussite. De
nombreux spécialistes se sont lancés à la recherche du secret d'une
éducation réussie en identifiant les établissements scolaires les plus
efficaces dans l'espoir de comprendre ce qui les distinguait des
autres. Une des conclusions de ces recherches est que les écoles les
plus brillantes sont, en moyenne, petites. Dans une étude réalisée sur
les 1 662 établissements de Pennsylvanie, par exemple, 6 des
50 meilleurs étaient petits, soit un facteur de surreprésentation de 4.
Ces données ont encouragé la Fondation Gates à investir
substantiellement dans la création de petites écoles, parfois en
divisant de grands établissements en unités plus petites. Près d'une
demi-douzaine d'autres institutions de renom, comme la Fondation
Annenberg et le Fonds Caritatif Pew, se sont jointes à l'effort, de
concert avec le département de l'Éducation dans le cadre de son
programme visant à réduire la taille des établissements scolaires.
Cela doit sans doute vous paraître logique, sur le plan intuitif. On
peut facilement se raconter une histoire, trouver des causes pour
expliquer comment les petites écoles sont en mesure de fournir une
meilleure éducation, et ainsi produire des élèves plus brillants : en
leur accordant davantage d'attention et d'encouragements personnels
que ce qui serait le cas dans des écoles plus grandes.
Malheureusement, il est inutile de se livrer à une analyse causale,
car ces faits sont faux. Si les statisticiens qui travaillaient pour la
Fondation Gates s'étaient intéressés aux établissements les moins
brillants, ils se seraient aperçus que les mauvaises écoles sont aussi
souvent plus petites que la moyenne. En réalité, les petites écoles ne
sont pas meilleures en moyenne ; elles sont simplement plus
variables. Bien au contraire, avancent Wainer et Zwerling, les
grands établissements ont tendance à fournir de meilleurs résultats,
surtout dans les classes supérieures où ils offrent une grande variété
d'options.
Grâce aux progrès récents en psychologie cognitive, on peut
maintenant déterminer clairement ce qu'Amos et moi n'avions pu qu'entrevoir : la loi des petits nombres est un cas particulier de deux
histoires plus vastes quant aux rouages de l'esprit.
◆ La foi exagérée dans les petits échantillons n'est qu'un exemple d'une illusion plus générale – nous faisons plus
attention au contenu du message qu'aux informations sur sa fiabilité, et nous nous retrouvons par conséquent avec une vision du monde qui nous entoure plus simple et plus cohérente que ce que justifient les données. Dans le monde de notre imagination, le fait de tirer des conclusions hâtives est un sport moins dangereux qu'il ne l'est en réalité.
◆ Les statistiques produisent beaucoup d'observations qui ne demandent qu'à trouver des explications causales, mais
qui ne s'y prêtent pas. Bien des faits dans le monde sont dus au hasard, y compris aux accidents d'échantillonnage. Les explications causales d'événements aléatoires sont immanquablement fausses.
*
La loi des petits nombres en bref
« Oui, le studio a produit trois grands succès depuis l'arrivée du
nouveau PDG. Mais il est trop tôt pour affirmer qu'il a la main
magique. »
« Je ne croirai pas au génie du nouveau trader avant d'avoir
consulté un statisticien capable d'évaluer si sa série de succès n'est
pas due à la chance. »
« L'échantillon est trop petit pour se livrer à des déductions. Ne
suivons pas la loi des petits nombres. »
« Je prévois de garder secrets les résultats de l'expérience jusqu'à
ce que nous disposions d'un échantillon suffisamment important.
Sinon, nous risquons d'être poussés à en tirer des conclusions
prématurées. »
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