Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée
20 - L'illusion de validité
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L'illusion de validité
Le Système 1 est conçu pour tirer des conclusions hâtives à partir
de très peu d'informations – et il n'est pas conçu pour comprendre à
quel point ses conclusions peuvent être hâtives. À cause de
COVERA, seules les preuves dont il dispose comptent. Comme la
cohérence suscite de la confiance, la confiance subjective que nous
avons en nos opinions reflète la cohérence de l'histoire que les
Systèmes 1 et 2 ont concoctée. La quantité et la qualité des
informations n'ont guère d'influence, parce que les informations les
plus succinctes font les meilleures histoires. C'est ainsi que certaines
de nos convictions les plus ancrées ne reposent sur aucune preuve,
hormis le fait que des gens que nous aimons et en qui nous avons
confiance les partagent. Compte tenu de leurs maigres assises, la
confiance que nous avons en nos convictions est absurde – mais elle
est aussi essentielle.
L'illusion de validité
Il y a des années, j'ai passé ce qui m'a paru beaucoup de temps
sous un soleil de plomb à observer des groupes de soldats occupés à
résoudre un problème. À l'époque, j'effectuais mon service militaire
dans l'armée israélienne. J'avais obtenu ma licence en psychologie,
et après un an en tant qu'officier dans l'infanterie, j'avais été affecté au département de psychologie de l'armée, où il m'arrivait parfois de
participer à l'évaluation des candidats à la formation d'officier. Nous
utilisions des méthodes développées par l'armée britannique pendant
la Seconde Guerre mondiale.
L'un des tests, le « défi du groupe sans chef », se déroulait sur le
terrain. Huit candidats, qui ne se connaissaient pas, privés de toute
marque de grade et seulement identifiés par leurs matricules,
recevaient l'ordre de soulever une longue poutre et de la transporter
jusqu'à un mur d'environ 1,80 mètre de haut. Là, tout le groupe
devait franchir le mur sans que la poutre touche ni le sol ni le mur, et
sans que personne ne touche le mur. Dès que cela arrivait, ils
devaient le signaler et recommencer.
Il y avait plus d'une façon de résoudre le problème. La solution la
plus courante consistait à tenir la poutre penchée au-dessus du mur,
comme une sorte de canne à pêche géante, qui permettait alors à une
partie de l'équipe de passer de l'autre côté. Parfois, des soldats
montaient sur les épaules des autres et sautaient par-dessus le mur.
Puis, ceux qui étaient passés de l'autre côté récupéraient la poutre et
la penchaient à leur tour, et le dernier homme n'avait plus qu'à sauter
pour s'y suspendre, et à se laisser glisser jusqu'à pouvoir sauter
tranquillement de l'autre côté. C'était généralement là que les
groupes échouaient, ce qui les obligeait à tout recommencer.
Avec un collègue, je surveillais le déroulement de l'exercice, et
nous notions qui semblait prendre la direction des opérations, qui
tentait de commander mais se faisait rabrouer, quel était le degré de
coopération de chacun au sein du groupe. Nous observions qui
paraissait borné, passif, arrogant, patient, colérique, tenace ou
dégonflé. Parfois, l'esprit de compétition tournait au dépit, quand
une personne dont l'idée avait été rejetée par le groupe faisait preuve
ensuite de mauvaise volonté. Nous guettions aussi la façon des uns
et des autres de réagir aux crises : qui s'en prenait à un camarade
dont l'erreur avait fait échouer le groupe, qui prenait les commandes
quand l'équipe, épuisée, devait tout recommencer. Face au stress,
pensions-nous, chacun révélait sa vraie nature. Le caractère de
chaque candidat, avions-nous l'impression, était aussi limpide et
évident que la couleur du ciel.
Nous assistions à plusieurs tentatives avant de donner notre
sentiment quant à l'aptitude des soldats au commandement et
d'attribuer des notes déterminant lesquels étaient susceptibles de
suivre une formation d'officier. Nous prenions le temps de discuter
de chaque cas et d'analyser nos impressions. Ce n'était pas une tâche
difficile, justement parce que nous avions l'impression d'avoir été les
témoins directs, durant l'exercice, des talents de chef de chaque
homme. Certains s'étaient montrés de bons chefs, d'autres des
mauviettes ou des crétins arrogants, d'autres encore médiocres, mais
pas irrécupérables. Beaucoup avaient l'air si faibles que nous les
éliminions d'emblée. Quand nos multiples observations
convergeaient pour former une histoire cohérente, nous avions une
confiance absolue en nos évaluations et estimions que ce que nous
avions vu était annonciateur de l'avenir. Le soldat qui avait pris la
tête du groupe quand celui-ci était en difficulté et fait franchir le mur
à l'équipe avait été le chef à cet instant-là. On pouvait être à peu près
sûr de ce qu'il ferait à l'entraînement et au combat, et qu'il y serait
aussi efficace que face au mur. Toute autre prédiction, avec les
preuves que nous avions sous les yeux, nous semblait sans intérêt.
Nos impressions des performances de chaque candidat étant
généralement cohérentes et claires, nos prédictions officielles étaient
tout aussi concises. Une seule note nous venait d'ordinaire à l'esprit,
et nous ne faisions que rarement l'expérience du doute ou d'opinions
conflictuelles. Nous étions tout à fait prêts à déclarer : « Celui-là n'y
arrivera jamais », « Ce gars est médiocre, mais il devrait s'en tirer »,
ou « Il va devenir une star ». Nous n'éprouvions aucun besoin de
remettre en question nos prévisions, de les modérer ou de
tergiverser. Malgré tout, s'il arrivait que quelqu'un mette en cause
nos verdicts, nous étions tout prêts à admettre que « bien sûr, tout
peut arriver ». Car, en dépit de nos impressions claires et nettes sur
les candidats, nous savions parfaitement que nos prédictions étaient
en grande partie inutiles.
Il était tout à fait évident que nous n'étions pas en mesure de
prévoir le succès avec précision. De temps à autre, nous assistions à
des réunions où l'on revenait sur nos sélections et où nous
apprenions comment les élèves se débrouillaient à l'école d'officiers. Nous pouvions comparer nos évaluations avec l'avis des
commandants qui les supervisaient depuis un moment. C'était
toujours la même histoire : notre capacité à prédire leurs
performances à l'école était minime. Nos prévisions valaient mieux
que de distribuer des notes à l'aveuglette, mais de peu.
Cela nous a déprimés un moment. Mais c'était l'armée. Utile ou
non, il fallait respecter la routine et obéir aux ordres. Le lendemain,
une nouvelle promotion de candidats débarquait. Nous les
emmenions au champ d'obstacles, nous les placions face au mur, ils
soulevaient la poutre, et l'espace de quelques minutes, nous avions
sous les yeux la révélation de leur vraie nature, avec autant de clarté
qu'avant. La triste vérité au sujet de la qualité de nos prédictions
n'avait absolument aucun effet sur notre façon d'évaluer les
candidats, et fort peu sur la confiance que nous avions en nos
jugements et nos prévisions sur les individus.
C'était remarquable. La preuve globale de notre échec précédent
aurait dû avoir ébranlé notre confiance, mais ce n'était pas le cas.
Elle aurait aussi dû nous pousser à modérer nos prévisions, mais ce
n'était pas non plus le cas. C'était un fait, nous le savions : nos
prédictions valaient à peine mieux que des conjectures aléatoires,
mais nous continuions à penser et à agir comment si chacune de nos
prévisions était valide. Cela me rappela l'illusion de Müller-Lyer, où
nous savons que les droites sont de même longueur, mais n'en
continuons pas moins à les voir comme si elles étaient différentes. Je
fus si frappé par cette analogie que j'inventai un terme pour décrire
notre expérience : l'illusion de validité.
Je venais de découvrir ma première illusion cognitive.
Des décennies plus tard, je retrouve bien des thèmes centraux de
mes réflexions – et de ce livre – dans cette vieille anecdote. Nos
attentes quant aux performances futures des soldats étaient un cas
manifeste de substitution, une manifestation de l'heuristique de la
représentativité. Ayant observé pendant une heure le comportement
d'un soldat dans une situation artificielle, nous pensions savoir
comment il répondrait au défi de la formation d'officier et du commandement au combat – nous n'hésitions pas à prédire des
échecs ou des succès exceptionnels à partir d'aussi maigres indices.
C'était clairement un cas de COVERA. Nous avions des impressions
convaincantes du comportement que nous observions, et aucun
moyen efficace de nous représenter notre ignorance des facteurs qui
détermineraient plus tard la prestation du candidat en tant qu'officier.
Avec le recul, l'élément le plus frappant de cette histoire, c'est que
notre connaissance de la règle générale – le fait que nous étions
incapables de prédire – n'avait aucun effet sur notre confiance au cas
par cas. Je comprends aujourd'hui que notre réaction était la même
que celle des étudiants de Nisbett et Borgida quand ils apprenaient
que la plupart des gens n'avaient pas aidé un inconnu victime d'une
crise. Ils avaient bel et bien foi dans les statistiques qu'on leur
montrait, mais les taux de base n'influençaient pas leur jugement
quand il leur fallait décider si un individu qu'ils voyaient en vidéo
aiderait ou non un inconnu. Tout comme l'ont démontré Nisbett et
Borgida, les gens rechignent souvent à déduire le particulier de
l'ensemble.
La confiance subjective en un jugement n'est pas une évaluation
raisonnée de la probabilité que ce jugement soit correct. La
confiance est un sentiment, qui reflète la cohérence de l'information
et l'aisance cognitive du traitement de cette dernière. Il est sage de
prendre au sérieux les aveux d'incertitude, mais les déclarations de
grande confiance ne vous disent qu'une chose, c'est qu'un individu
s'est fabriqué une histoire cohérente, pas forcément que cette histoire
est vraie.
L'illusion de talent
En 1984, Amos, notre ami Richard Thaler et moi-même fûmes
appelés par une société de Wall Street. Notre hôte, un gérant de
portefeuilles, nous avait invités pour discuter du rôle des biais du
jugement en matière d'investissement. J'en savais si peu sur la
finance que je ne voyais même pas quelles questions poser, mais je
me souviens d'un de nos échanges. « Quand vous vendez une action,
lui ai-je demandé, qui l'achète ? » Il m'a répondu d'un geste vague en direction de la fenêtre, indiquant qu'il s'attendait à ce que l'acheteur
soit quelqu'un de tout à fait semblable à lui. C'était curieux : qu'est-
ce qui fait qu'une personne achète et qu'une autre vend ? Que
pensaient savoir les vendeurs, que leurs acheteurs, eux, ne savaient
pas ?
Depuis, mes questions au sujet de la Bourse se sont muées en un
problème plus difficile : un gigantesque secteur économique est,
semble-t-il, bâti sur une illusion de talent. Des milliards d'actions
s'échangent chaque jour, beaucoup de gens les achetant tandis que
d'autres les leur vendent. Il n'est pas rare que plus de millions
d'actions d'un même titre changent de main en une seule journée. La
plupart des acheteurs et des vendeurs savent qu'ils disposent de la
même information ; ils échangent les actions essentiellement parce
qu'ils ont des opinions différentes. Les acheteurs pensent que le prix
est trop bas et qu'il va sans doute monter, tandis que les vendeurs
pensent que le prix est trop élevé et qu'il va sans doute chuter. Mais
une question demeure : pourquoi les uns comme les autres pensent-
ils que le prix en cours n'est pas le bon ? Qu'est-ce qui les porte à
croire qu'ils en savent plus que le marché sur ce que devrait être ce
prix ? Pour la plupart d'entre eux, cette conviction est une illusion.
Dans les grandes lignes, la théorie classique sur le fonctionnement
de la Bourse est acceptée par tous les intervenants du secteur. Dans
le monde des investissements, tout le monde a lu le merveilleux
livre de Burton Malkiel, Une marche au hasard à travers la
Bourse 184.L'idée maîtresse de Malkiel est que le prix d'une action
intègre toutes les connaissances disponibles sur la valeur de la
société et les meilleures prédictions quant à l'avenir du titre. Ce qui
entraîne alors une augmentation du prix. Si tous les actifs d'un
marché donné sont correctement évalués, personne ne doit pouvoir
s'attendre à gagner ou à perdre en les échangeant. Des prix parfaits
ne laissent aucune marge de manœuvre à l'intelligence, mais ils
protègent également les fous de leur propre folie. Cependant, nous
savons maintenant que cette théorie n'est pas tout à fait juste.
Beaucoup d'investisseurs individuels perdent tout le temps, ce que
même un chimpanzé investissant au hasard ne parviendrait pas à
faire. La première démonstration de cette conclusion stupéfiante a été le fait de Terry Odean, professeur de finance à Berkeley, et l'un
de mes anciens élèves185 .
Odean a commencé par étudier les échanges de 10 000 comptes
de courtage d'investisseurs individuels sur une période de sept ans. Il
a été en mesure d'analyser toutes les transactions effectuées par les
investisseurs par l'entremise de cette agence, soit près de 163 000
échanges. Cette abondance de données lui a permis d'identifier tous
les cas où un investisseur vendait une partie des actions avant d'en
acheter d'autres peu après. L'investisseur montrait ainsi qu'il (la
plupart des investisseurs sont des hommes) avait une idée précise de
l'avenir de ces deux actions : il s'attendait à ce que celle qu'il avait
choisi d'acheter se comporte mieux que celle qu'il avait décidé de
vendre.
Pour déterminer si ces idées étaient fondées, Odean a comparé les
rendements de l'action que l'investisseur avait vendue et de celle
qu'il avait achetée à sa place pendant l'année qui a suivi la
transaction. Les résultats sont sans équivoque, et ils sont mauvais.
En moyenne, les actions que les courtiers individuels avaient
vendues s'étaient mieux comportées que celles qu'ils avaient
achetées, avec une marge substantielle : 3,2 points de pourcentage
par an, au-dessus et au-delà des coûts significatifs des deux
transactions.
Il est important de ne pas perdre de vue que l'on parle là de
moyenne, que certains individus ont fait mieux que d'autres, et
certains bien pires. Toutefois, il est clair que pour la grande majorité
des investisseurs individuels, il aurait mieux valu prendre une
douche ou ne rien faire du tout plutôt que de mettre en application
l'idée qui leur est venue à l'esprit. Des recherches ultérieures menées
par Odean et son collègue Brad Barber ont confirmé ces
conclusions. Dans un article intitulé « Trading Is Hazardous to Your
Health » (La Bourse est dangereuse pour votre santé), ils ont montré
que, en moyenne, c'étaient les courtiers les plus actifs qui affichaient
les moins bons résultats, tandis que les investisseurs qui
intervenaient le moins étaient ceux qui récoltaient les meilleurs
rendements. Dans un autre article, « Boys will be boys » (Un truc
d'hommes), ils ont montré que les hommes agissaient en fonction de leurs idées inutiles nettement plus que les femmes, et que par
conséquent, ces dernières obtenaient de meilleurs résultats qu'eux
dans le domaine des investissements 186 .
Bien sûr, on trouve toujours quelqu'un à l'autre bout de la
transaction ; en général, ce sont des institutions financières et des
investisseurs professionnels qui sont prêts à profiter des erreurs
commises par les courtiers individuels. D'autres recherches de
Barber et Odean ont levé le voile sur ces erreurs. Les investisseurs
individuels aiment verrouiller leurs profits en vendant des
« gagnants », des actions qui se sont appréciées depuis leur achat, et
ils s'accrochent aux perdants187 . Malheureusement pour eux, les
gagnants récents ont tendance à mieux se comporter que les perdants
récents à court terme, et les gens vendent donc les mauvaises
actions. Tout comme ils achètent celles qu'il ne faut pas. De façon
prévisible, les investisseurs individuels se ruent sur les sociétés qui
attirent leur attention parce que les médias parlent d'elles. Les
investisseurs professionnels se montrent plus sélectifs dans leur
réaction aux informations 188 . Ces découvertes permettent de mieux
comprendre le sens de l'expression « argent intelligent », que les
professionnels de la finance ont tendance à revendiquer.
Bien que les professionnels parviennent à récolter des richesses
considérables sur le dos des amateurs 189 , bien peu de courtiers,
voire aucun, ont le talent nécessaire pour prendre le marché
constamment à contre-pied, année après année. Les investisseurs
professionnels, y compris les gérants de fonds, échouent à un test de
compétence simple, celui de la réussite persistante. Le diagnostic
permettant de déterminer l'existence d'un talent quel qu'il soit repose
sur la constance des différences individuelles dans la réussite. La
logique est évidente : si les différences individuelles sur une année
donnée sont entièrement dues à la chance, le classement des
investisseurs et des fonds changera de façon erratique et la
corrélation d'une année à l'autre sera égale à zéro. Mais en présence
de talent, les classements seront plus stables. La constance des
différences individuelles est la mesure qui permet de confirmer
l'existence du talent chez les golfeurs, les vendeurs de voitures, les
orthodontistes ou les guichetiers de péages autoroutiers.
Les fonds mutuels sont gérés par des professionnels très
expérimentés et travailleurs qui achètent et vendent des actions pour
obtenir les meilleurs résultats pour leurs clients. Cependant,
cinquante ans de recherche sur le sujet le confirment : pour une
grande majorité de gestionnaires d'actifs, la sélection des actions
tient plus du jeu de dés que du poker. En général, au moins deux
fonds communs de placement sur trois sont en dessous des
performances de l'ensemble du marché quelle que soit l'année 190 .
Plus important encore, la corrélation d'une année sur l'autre entre
les résultats des fonds communs de placement est très réduite, à
peine supérieure à zéro. Ceux qui réussissent durant une année
donnée ont surtout de la chance ; ils ont tiré un bon chiffre aux dés.
La plupart des chercheurs s'entendent à reconnaître que presque tous
les boursicoteurs, qu'ils le sachent ou non – et bien peu le savent –,
pratiquent un jeu de hasard. Les courtiers, considérant leur
expérience subjective, pensent que leurs choix sont fondés sur leur
expertise rationnelle dans une situation de grande incertitude. Sur
des marchés extrêmement efficaces, toutefois, les choix fondés sur
l'expertise ne sont pas plus exacts que s'ils étaient faits à l'aveuglette.
Il y a quelques années, j'ai eu l'occasion exceptionnelle de pouvoir
analyser de près cette illusion du talent financier. J'avais été invité à
m'exprimer devant un groupe de conseillers financiers d'un cabinet
de consultants offrant conseils et autres services à des clients très
riches. J'avais demandé quelques informations afin de préparer mon
intervention, et j'ai ainsi eu droit à un véritable trésor : une feuille de
calcul résumant les résultats des investissements d'environ vingt-
cinq consultants en patrimoine anonymes, sur huit années
consécutives. Le résultat de chaque consultant (presque tous des
hommes), pour chaque année, était le facteur déterminant pour sa
prime annuelle. Il était donc facile de classer les consultants en
fonction de leur performance annuelle et d'établir s'il y avait des
différences durables entre eux en termes de talent et si c'étaient
toujours les mêmes qui obtenaient les meilleurs retours sur
investissements pour leurs clients année après année191 .
Pour répondre à cette question, j'ai calculé les coefficients de
corrélation entre les classements sur des années associées par paire :
l'année 1 avec l'année 2, l'année 1 avec l'année 3, et ainsi de suite
jusqu'à l'année 7 avec l'année 8. Ce qui me donnait 28 coefficients
de corrélation, un par paire d'années. Au fait de la théorie, je
m'attendais à trouver une preuve limitée de la persistance du talent.
Je fus néanmoins surpris de constater que la moyenne des
28 corrélations était 0,1. Autrement dit, zéro. Il n'y avait nulle part
de corrélation constante permettant de conclure à des différences en
termes de compétence. Les résultats ressemblaient à ce que l'on
pourrait attendre d'un concours de dés, plutôt que d'une
confrontation de talent.
Dans le cabinet, personne ne semblait conscient de la nature du
jeu auquel se livraient leurs chasseurs de valeurs. Les consultants
eux-mêmes avaient le sentiment d'être des professionnels
compétents chargés d'un travail sérieux, avis que partageaient leurs
supérieurs. La veille du séminaire, Richard Thaler et moi avons dîné
avec quelques-uns des hauts responsables du cabinet, ces gens qui
décident du montant des primes de leurs collaborateurs. Nous leur
avons demandé de deviner la corrélation d'une année sur l'autre dans
le classement des consultants. Se doutant probablement de ce qui les
attendait, ils ont souri et nous ont répondu : « pas très élevée » ou
« la performance est changeante, c'est certain ». Mais aucun
n'imaginait que la corrélation moyenne était nulle.
Le message que nous avons fait passer aux dirigeants était le
suivant : au moins dans le secteur de la gestion des portefeuilles, ce
qu'ils récompensaient, c'était la chance, pas le talent. La nouvelle
aurait dû les choquer, mais ce ne fut pas le cas. Apparemment, ils
nous ont crus. Comment auraient-ils pu faire autrement ? Après tout,
nous avions analysé leurs propres résultats, et ils étaient assez
cultivés pour en saisir les implications, que nous nous sommes
poliment abstenus d'exprimer ouvertement. Nous avons poursuivi
calmement notre dîner, et je suis à peu près sûr que tant nos
découvertes que leurs implications ont été rapidement remisées dans
un coin et que la vie a continué comme si de rien n'était dans ce
cabinet. L'illusion du talent n'est pas seulement une aberration au cas par cas ; elle est profondément enracinée dans la culture du secteur.
Les faits qui contredisent des idées aussi fondamentales – et, par
conséquent, qui menacent le gagne-pain et l'estime de soi des gens –
ne sont tout simplement pas intégrés. L'esprit ne les digère pas. C'est
particulièrement vrai pour les études statistiques de la performance,
qui fournissent des informations sur les taux de base que les gens
ont généralement tendance à ignorer dès qu'elles entrent en conflit
avec leurs impressions et leur expérience personnelles.
Le lendemain matin, nous avons présenté nos découvertes aux
consultants, et leur réaction a été tout aussi neutre. Leur propre
expérience, qui leur disait qu'ils se livraient à des jugements avisés
sur des problèmes complexes, leur paraissait beaucoup plus
convaincante que d'obscurs faits statistiques. À l'issue de notre
présentation, un des dirigeants avec qui j'avais dîné la veille me
conduisit à l'aéroport. Encore sur la défensive, il m'a dit : « J'ai
obtenu d'excellents résultats pour le cabinet et personne ne peut dire
le contraire. » J'ai souri et gardé le silence, tout en pensant : « Eh
bien, moi, j'ai dit le contraire ce matin. Si ta réussite est surtout due
à la chance, pourquoi t'en attribuerait-on le mérite ? »
Sur quoi reposent les illusions de talent et de validité ?
Les illusions cognitives peuvent s'avérer plus tenaces que les
illusions visuelles. Ce que vous avez appris de l'illusion de Müller-
Lyer n'a pas modifié votre façon de voir les droites, mais elle a
influé sur votre comportement. Vous savez désormais que vous ne
pouvez pas faire confiance à l'impression que vous avez de la
longueur de lignes affublées d'appendices, et vous savez également
que dans la présentation classique de Müller-Lyer, vous ne pouvez
pas avoir confiance en ce que vous voyez. Si l'on vous interroge sur
la longueur des lignes, vous donnerez une réponse informée, non
l'illusion que vous continuez de voir. En revanche, quand j'étais dans
l'armée, mes collègues et moi avions certes appris que nos tests
d'évaluation de la capacité à commander étaient d'une validité
douteuse, un fait que nous acceptions intellectuellement, mais qui
n'a eu aucun impact sur nos sentiments et nos actions par la suite. La réaction à laquelle nous avons assisté dans le cabinet de consultants
a été encore plus extrême. Je suis persuadé que le message que
Thaler et moi avons communiqué tant aux dirigeants qu'aux gérants
de portefeuilles a été instantanément jeté aux oubliettes de la
mémoire, où il ne risquait plus de faire du dégât.
Pourquoi les investisseurs, simples boursicoteurs ou
professionnels, continuent-ils de croire avec obstination qu'ils
peuvent faire mieux que le marché, contrairement à la théorie
économique que la plupart acceptent, et contrairement à ce que leur
apprendrait une évaluation dépassionnée de leur expérience
personnelle ? Plusieurs thèmes abordés dans les chapitres précédents
permettent d'expliquer la prédominance et la persistance d'une
illusion de talent dans le monde financier.
La cause psychologique la plus puissante de cette illusion tient
certainement au fait que les gens qui décident d'acheter ou de vendre
des actions exercent des compétences de haut niveau. Ils consultent
des données et des prévisions économiques, examinent des
déclarations de revenus et des bilans, évaluent la qualité des équipes
de direction, et jaugent la concurrence. Tout cela est un travail
sérieux, qui nécessite une formation très complète, et les gens qui
l'exercent font l'expérience immédiate de l'emploi de leurs talents.
Malheureusement, la capacité à évaluer les perspectives
commerciales d'une société ne suffit pas à garantir la réussite en
Bourse, où la question clé est de savoir si les informations se
rapportant à la société sont déjà prises en compte dans la valeur de
son titre. Apparemment, les courtiers ne disposent pas du talent pour
répondre à cette question cruciale, mais semblent ignorer leur
ignorance. Comme je l'avais découvert en observant les soldats sur
le champ d'obstacles, la confiance subjective des courtiers est une
sensation, pas un jugement. Notre compréhension de l'aisance
cognitive et de la cohérence associative nous permet de situer sans
aucun doute la confiance subjective dans le Système 1.
Enfin, les illusions de validité et de compétence sont soutenues
par une puissante culture professionnelle. Nous savons que les gens
peuvent entretenir une foi inébranlable dans n'importe quelle
proposition, aussi absurde soit-elle, quand ils sont entourés par une communauté partageant la même foi. Compte tenu de la culture
professionnelle de la communauté financière, il n'est pas étonnant
qu'un grand nombre de représentants de ce monde se prennent pour
des élus capables de faire ce dont les autres ne seraient pas capables.
L'illusion des experts
L'idée que le futur est imprévisible est quotidiennement contredite
par la facilité avec laquelle on explique le passé. Comme l'a
souligné Nassim Taleb dans Le Cygne noir, notre tendance à
construire des récits cohérents du passé et à les croire fait qu'il nous
est difficile d'admettre les limites de nos capacités à prédire le futur.
Avec le recul, tout semble avoir un sens, ce qu'exploitent les experts
financiers qui, chaque soir, décrivent de façon convaincante les
événements du jour. Et nous ne pouvons nous débarrasser de la
formidable intuition que ce qui a un sens aujourd'hui, avec du recul,
devait être prévisible hier.
Le cliché éculé de la « marche de l'histoire » implique des notions
d'ordre et de direction. Une marche, contrairement à une promenade,
n'est pas aléatoire. Nous pensons que nous devrions pouvoir
expliquer le passé en nous concentrant soit sur les grands
mouvements sociaux et les développements culturels et
technologiques, soit sur les intentions et le talent de quelques grands
hommes. L'idée que les grands événements historiques sont
déterminés par la chance est profondément choquante, bien que sa
véracité soit démontrable. Il est difficile de concevoir l'histoire du
XX e siècle, y compris de ses grands mouvements sociaux, sans
évoquer le rôle de Hitler, de Staline et de Mao. Mais il y a eu un
moment dans le temps, juste avant qu'un ovule soit fécondé, où il y a
eu 50 % de chances que l'embryon qui allait devenir Hitler soit
femelle. Si l'on additionne les trois événements, il y a ainsi une
possibilité de un sur huit que le XX e siècle soit privé de ces trois
grands « méchants », et il est impossible de prétendre que l'histoire
aurait grosso modo été la même en leur absence. La fécondation de
ces trois ovules a eu des conséquences gigantesques, et l'idée que les
développements à long terme sont prévisibles est donc risible.
Pourtant, l'illusion de la prédiction valide reste intacte, et un
certain nombre de gens, qui en ont fait leur métier, exploitent ce
phénomène – non seulement les experts financiers, mais aussi les
spécialistes du monde des affaires, ou de la politique. Les chaînes de
radio et de télévision, les journaux, tous ont leurs équipes d'experts
dont le travail consiste à commenter le passé récent pour prédire
l'avenir. Les téléspectateurs et les lecteurs ont l'impression qu'ils
reçoivent des informations confidentielles, ou en tout cas
particulièrement clairvoyantes. Et, il ne faut pas en douter, les
experts et leurs partisans sont intimement persuadés qu'ils
fournissent des informations de ce genre. Philip Tetlock,
psychologue de l'université de Pennsylvanie, a analysé ces
prétendues prédictions d'experts dans une étude qui a fait date et qui
s'étendait sur vingt ans, publiée dans son livre, Expert Political
Judgment : How Good Is It ? How Can We Know ? (Les experts en
politique. Sont-ils bons ? Comment savoir ?). Ce faisant, il a posé
les termes de tout débat futur sur le sujet.
Tetlock a interviewé 284 personnes ayant pour profession de
« commenter et de donner des conseils sur les tendances politiques
et économiques ». Il leur a demandé d'évaluer la probabilité que
certains événements se produisent dans un avenir relativement
proche, à la fois dans leurs domaines de compétence et dans
d'autres. Gorbatchev serait-il renversé par un coup d'État ? Les
États-Unis entreraient-ils en guerre dans le golfe Persique ? Quel
pays deviendrait le prochain grand marché émergent ? En tout,
Tetlock rassembla 80 000 prédictions. Il a également demandé aux
experts comment ils parvenaient à leurs conclusions, comment ils
réagissaient quand ces dernières étaient fausses, et comment ils
évaluaient les informations qui contredisaient leurs positions. Il leur
a enfin demandé d'évaluer la probabilité de trois conséquences
différentes pour chacun des événements envisagés : le statu quo,
l'augmentation de quelque chose (comme la liberté politique ou la
croissance économique) et la baisse de cette même chose.
Les résultats sont désastreux. Les experts s'en sont moins bien
tirés que s'ils s'étaient contentés d'assigner des probabilités
équivalentes à chacun des résultats potentiels. Autrement dit, des gens qui passent tout leur temps à étudier un sujet particulier, et
gagnent ainsi leur vie, fournissent des prédictions moins sûres que
ce qu'obtiendraient des singes en tirant des fléchettes au hasard.
Même dans la région qu'ils connaissaient le mieux, les experts
n'étaient pas significativement plus exacts que des non-spécialistes.
Ceux qui en savent plus prédisent un petit peu mieux que ceux qui
en savent moins. Mais ceux qui en savent le plus sont également
souvent moins fiables. La raison en est que la personne qui acquiert
davantage de connaissances développe une illusion accrue de ses
capacités et affiche dès lors une confiance en soi irréaliste. « Nous
atteignons le point où les retours prédictifs marginaux liés à la
connaissance diminuent avec une rapidité déconcertante, écrit
Tetlock. En cette ère d'hyperspécialisation universitaire, rien ne
permet de supposer que les experts qui s'expriment dans les grandes
revues – politistes de renom, spécialistes de telle ou telle région du
globe, économistes, etc. – soient plus efficaces que des journalistes
ou des lecteurs attentifs du New York Times quand il s'agit de
“déchiffrer” les situations d'urgence 192 . » Plus le prévisionniste est
célèbre, plus ses prévisions seront échevelées. « Les experts très
demandés, poursuit-il, se sont montrés beaucoup trop sûrs d'eux par
rapport à ceux de leurs collègues qui opéraient loin des feux de la
rampe. »
Tetlock s'est par ailleurs aperçu que les experts répugnaient à
admettre qu'ils s'étaient trompés, et quand ils y étaient obligés, ils
avaient à leur disposition toute une série d'excuses : ils ne s'étaient
trompés que dans les dates, un événement imprévisible était
intervenu, ou certes ils s'étaient trompés, mais pour de bonnes
raisons. Au bout du compte, les experts ne sont que des hommes.
Fascinés par leur propre génie, ils détestent avoir tort. Les experts
sont induits en erreur non par ce qu'ils croient, mais par ce qu'ils
pensent, dit Tetlock, qui reprend la terminologie d'Isaiah Berlin dans
son essai sur Tolstoï, 193 Le Hérisson et le Renard. Les hérissons
connaissent « une grande chose » et ont une théorie sur le monde ;
ils expliquent des événements particuliers dans un cadre cohérent,
fulminent d'impatience envers ceux qui ne pensent pas comme eux,
et sont sûrs de leurs prévisions. Ils rechignent en outre à admettre l'erreur. Pour les hérissons, une prédiction manquée est « seulement
décalée dans le temps » ou « presque juste ». Ils ont des opinions
claires et compréhensibles, soit exactement ce que les producteurs
de télévision aiment voir dans leurs émissions. Deux hérissons
représentant chacun un camp dans un débat, chacun s'en prenant aux
idées idiotes de l'adversaire, c'est la garantie d'un bon spectacle.
Les renards, eux, sont des penseurs complexes. Ils ne pensent pas
que la marche de l'histoire est régie par une seule grande chose (par
exemple, il est peu probable qu'ils acceptent l'idée que Ronald
Reagan a à lui seul mis fin à la guerre froide en se dressant de toute
sa hauteur contre l'Union soviétique). Au lieu de cela, les renards
reconnaissent que la réalité est le fruit de l'interaction de
nombreuses forces et agents différents, y compris la chance aveugle,
qui produisent souvent des résultats aussi importants
qu'imprévisibles. Dans l'étude de Tetlock, ce sont les renards qui
s'en sont le mieux tirés, bien que leurs prestations à eux aussi aient
été plutôt faibles. Ils sont moins susceptibles d'être invités dans les
débats télévisés que les hérissons.
Le monde est imprévisible
Le but de ce chapitre n'est pas de montrer que les gens qui tentent
de prédire l'avenir commettent de nombreuses erreurs ; cela va sans
dire. La première leçon, c'est que les erreurs de prédiction sont
inévitables parce que le monde est imprévisible. La deuxième est
qu'il ne faut pas voir dans une grande confiance en soi la preuve de
l'exactitude (une faible confiance en soi en constituerait en fait un
meilleur signe).
Il est possible de prévoir des tendances à court terme ; certains
comportements, certains succès peuvent être prédits avec une
certaine exactitude sur la base de comportements et de succès
antérieurs. Mais nous ne devrions pas croire qu'il est possible de
prévoir les performances d'un officier à l'entraînement et au combat
à partir de son comportement sur un champ d'obstacle – lors du test
comme dans le monde réel, le comportement dépend de nombreux
facteurs qui sont spécifiquement liés à une situation donnée. Retirez un membre très sûr de lui d'un groupe de huit candidats, et la
personnalité de tous les autres s'en trouvera visiblement modifiée.
Qu'une balle de tireur d'élite dévie de quelques centimètres, et les
performances d'un officier en seront métamorphosées. Je ne nie pas
la validité de tous les tests – si un test prédit un résultat important
avec une validité de 0,20 ou 0,30, il faut s'en servir. Mais il ne faut
pas en attendre plus. Il ne faut pas attendre grand-chose, voire rien
du tout, des courtiers de Wall Street qui prétendent être plus précis
que le marché en prédisant l'évolution des prix. Pas plus qu'il ne faut
trop attendre des experts qui se lancent dans des prévisions à long
terme – même si leurs réflexions sur le futur proche peuvent être
d'une grande valeur. La frontière qui sépare le futur éventuellement
prévisible d'un futur éloigné et imprévisible n'est pas encore tracée.
*
Le talent illusoire en bref
« Elle a une bonne histoire cohérente qui explique tout ce qu'elle
sait, et grâce à cette cohérence, elle se sent bien. »
« Qu'est-ce qui lui permet de croire qu'il est plus malin que le
marché ? Serait-ce une illusion de talent ? »
« Elle, c'est un hérisson. Elle a une théorie qui explique tout, et
cela lui donne l'illusion qu'elle comprend le monde. »
« La question n'est pas de savoir si ces experts sont bien formés.
Elle est plutôt de savoir si le monde est prévisible. »
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