Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée

26 - La théorie des perspectives

26

 

La théorie des perspectives

 

C'est grâce à un mélange heureux de talent et d'ignorance

qu'Amos et moi sommes tombés sur le défaut central de la théorie

de Bernoulli. Sur les conseils d'Amos, je lus un chapitre de son livre

qui décrivait des expériences où des chercheurs distingués avaient

mesuré l'utilité de l'argent en demandant à des gens de faire des

choix sur des paris qui pouvaient rapporter ou coûter quelques cents

aux participants. Les expérimentateurs mesuraient l'utilité de la

richesse, en modifiant le montant de celle-ci sur une échelle

inférieure à un euro. Ce qui amenait à se poser diverses questions.

Est-il plausible de partir du principe que les gens évaluent les paris

par d'infimes différences dans la richesse ? Comment pouvait-on

espérer en apprendre plus sur la psychophysique de la richesse en

étudiant les réactions à des gains ou des pertes chiffrées en cents ?

De récents développements dans le domaine de la théorie

psychophysique suggéraient que si l'on souhaitait étudier la valeur

subjective de la richesse, il fallait poser des questions directes à son

sujet, pas sur les changements dont elle pouvait faire l'objet 249 . Je

n'en savais pas assez sur la théorie de l'utilité pour être aveuglé par

le respect qu'elle m'inspirait, et j'étais perplexe.

Quand Amos et moi nous sommes retrouvés le lendemain, je lui

ai fait part de mes difficultés sous la forme d'une réflexion vague,

non comme s'il s'était agi d'une découverte. Je m'attendais évidemment à ce qu'il me corrige en m'expliquant pourquoi cette

expérience qui m'avait laissé perplexe avait malgré tout un sens.

Mais il n'en fit rien – il comprit immédiatement tout l'intérêt de la

psychophysique moderne. Il se souvint que l'économiste Harry

Markowitz, qui décrocherait plus tard un prix Nobel pour ses

travaux sur la finance, avait avancé une théorie selon laquelle les

utilités étaient attachées aux changements plutôt qu'aux états de la

richesse. L'idée de Markowitz circulait depuis un quart de siècle et

n'avait pas fait beaucoup de bruit, mais nous en conclûmes

rapidement que c'était par là qu'il nous faudrait creuser, et que la

théorie que nous comptions développer définirait les résultats en

termes de pertes et de gains, non comme des états de la richesse.

Notre connaissance du fonctionnement de la perception et notre

ignorance en théorie de la décision ont l'une et l'autre contribué à un

grand bond en avant dans nos recherches.

Nous n'avons pas tardé à comprendre que nous avions surmonté

un grave cas de cécité théorique, parce que l'idée que nous avions

rejetée nous semblait désormais non seulement fausse, mais absurde.

Nous avons saisi, non sans amusement, que nous étions incapables

d'évaluer notre richesse actuelle en dizaines de milliers de dollars. Il

semblait donc impossible de défendre plus avant une théorie qui

déduit de l'utilité actuelle de la richesse l'attitude face à des

changements minimes. Vous savez que vous avez accompli un

progrès théorique quand vous ne pouvez plus retrouver pourquoi

vous avez mis tant de temps à prendre conscience de l'évidence.

Pourtant, il nous a fallu des années pour explorer les implications

d'une réflexion sur les résultats en termes de profits et de pertes.

Dans la théorie de l'utilité, l'utilité d'un gain est évaluée en

comparant l'utilité de deux états de richesse. Par exemple, l'utilité de

gagner 500 euros de plus quand votre richesse est de 1 million est la

différence entre l'utilité de 1 000 500 et celle de 1 million. Et si vous

possédez la somme la plus importante, la désutilité de la perte de

500 euros est là encore la différence entre l'utilité des deux états de

la richesse. Dans cette théorie, l'utilité des gains et des pertes ne

diffère que d'un signe (+ ou −). Il n'y a pas de moyen de représenter

le fait que la désutilité de perdre 500 euros pourrait être supérieure à l'utilité de gagner la même somme – alors que c'est effectivement le

cas. Comme on pouvait s'y attendre dans une situation de cécité

théorique, les différences possibles entre les gains et les pertes

n'avaient été ni escomptées, ni étudiées. La distinction entre les

gains et les pertes était considérée comme sans importance, et il

n'était donc pas nécessaire de s'y attarder.

Amos et moi n'avons pas immédiatement compris qu'en nous

recentrant sur les changements de la richesse, nous ouvrions la voie

à l'exploration d'un nouveau sujet. Nous ne nous préoccupions alors

que des différences entre des paris avec de fortes ou de faibles

probabilités de gains. Un jour, en passant, Amos glissa : « Et les

pertes ? » Nous nous sommes vite aperçus que notre aversion

familière au risque se muait en recherche du risque quand nous

changions d'optique. Prenons ces deux problèmes :

 

Problème 1 : que choisissez-vous ?

Vous êtes sûr d'obtenir 900 euros, ou avez 90 % de chances

de toucher 1 000 euros.

Problème 2 : que choisissez-vous ?

Vous êtes sûr de perdre 900 euros, ou avez 90 % de chances

de perdre 1 000 euros.

 

Face au problème 1, vous avez sans doute éprouvé une aversion

au risque, comme la grande majorité des gens. La valeur subjective

d'un gain de 900 euros est certainement supérieure à 90 % de la

valeur d'un gain de 1 000 euros. Le choix de l'aversion au risque

dans ce problème n'aurait pas surpris Bernoulli.

Maintenant, intéressons-nous à votre préférence dans le

problème 2. Si vous êtes comme la plupart des gens, vous avez

choisi de parier. L'explication de ce choix favorable au risque est

l'image inversée de l'explication de l'aversion au risque dans le

problème 1 : la valeur (négative) de la perte de 900 euros est

nettement supérieure à 90 % de la valeur (négative) de la perte de

1 000 euros. La certitude de la perte est une source d'aversion marquée, ce qui vous pousse à prendre le risque. Plus tard, nous

verrons que les évaluations des probabilités (90 % contre 100 %)

contribuent également tant à l'aversion au risque du problème 1 qu'à

la préférence pour le pari dans le problème 2.

Nous n'avons pas été les premiers à remarquer que les gens se

mettaient à rechercher le risque quand toutes leurs perspectives

étaient négatives, mais la cécité théorique s'était jusqu'alors

imposée. Comme la théorie dominante ne prévoyait pas de moyen

plausible d'intégrer des attitudes différentes vis-à-vis du risque pour

les gains et pour les pertes, il fallait ignorer que ces attitudes

différaient. Au contraire, notre décision de considérer les résultats

comme des profits et des pertes nous a amenés à nous concentrer

justement sur cette divergence. En observant les attitudes opposées

face au risque selon que l'issue envisagée est favorable ou

défavorable, nous avons bientôt franchi une étape significative :

nous avons trouvé un moyen de démontrer l'erreur qui se trouve au

cœur du choix de Bernoulli. Voyez plutôt :

 

Problème 3 : outre ce que vous possédez déjà, on vous donne

1 000 euros.

On vous demande maintenant de choisir une de ces options :

50 % de chances de gagner 1 000 euros OU certitude de

toucher 500 euros.

Problème 4 : outre ce que vous possédez déjà, on vous donne

2 000 euros.

On vous demande maintenant de choisir une de ces options :

50 % de chances de perdre 1 000 euros ou certitude de perdre

500 euros.

 

Vous pouvez facilement confirmer qu'en termes d'état final de la

richesse – tout ce qui importe pour la théorie de Bernoulli –, les

problèmes 3 et 4 sont identiques. Dans les deux cas, vous avez le

choix entre les mêmes options : vous pouvez avoir la certitude d'être

plus riche que vous ne l'êtes déjà de 1 500 euros, ou accepter un pari où vous avez autant de chances de vous enrichir de 1 000 ou 2 000

euros. Donc, selon la théorie de Bernoulli, les deux problèmes

devraient aboutir à des préférences similaires. Vérifiez vos propres

intuitions, et vous devinerez sans doute ce qu'ont fait les autres.

 

◆ Dans le premier choix, une grande majorité de gens a préféré la certitude.

◆ Dans le second choix, une grande majorité a préféré le pari.

 

La découverte de préférences différentes dans les problèmes 3 et

4 était un formidable contre-exemple à l'idée maîtresse de la théorie

de Bernoulli. Si l'utilité de la richesse est tout ce qui compte, alors,

des énoncés manifestement semblables du même problème

devraient donner des choix identiques. La comparaison entre ces

problèmes met en lumière le rôle écrasant du point de référence à

partir duquel les options sont évaluées. Le point de référence est

supérieur à la richesse actuelle de 1 000 euros dans le problème 3,

de 2 000 euros dans le 4. Être plus riche de 1 500 euros représente

par conséquent un gain de 500 euros dans le problème 3, et une

perte dans le 4. D'autres exemples de ce type sont évidemment

faciles à trouver. On retrouve la même structure dans l'histoire

d'Anthony et Betty.

Quelle attention avez-vous accordée au cadeau de 1 000 ou 2 000

euros que l'on vous a « offert » avant que vous ne fassiez votre

choix ? Si vous êtes comme la plupart des gens, vous l'avez à peine

remarqué. En effet, il n'y avait aucune raison que vous vous en

souciiez, parce que ce cadeau est inclus dans le point de référence, et

que les points de référence sont généralement ignorés. Vous savez

quelque chose sur vos préférences que les théoriciens de l'utilité ne

savent pas : votre attitude envers le risque ne serait pas différente si

votre richesse nette était supérieure ou inférieure de quelques

milliers d'euros (à moins que vous ne viviez dans la plus extrême

pauvreté). Et vous savez aussi que votre attitude vis-à-vis des gains

et des pertes ne découle pas d'une évaluation de votre richesse. La

raison pour laquelle l'idée de gagner 100 euros plaît, contrairement à

celle de les perdre, ce n'est pas que cela modifie votre richesse. Vous aimez simplement gagner, et vous détestez perdre – et il est probable

que vous détestiez plus perdre que vous n'aimez gagner.

Ces quatre problèmes soulignent la faiblesse du modèle de

Bernoulli. Sa théorie est trop simple, un élément mobile lui fait

défaut. La variable manquante est le point de référence, cet état

antérieur par rapport auquel les gains et les pertes sont évalués. Dans

la théorie de Bernoulli, il vous suffit de connaître l'état de la richesse

pour en déterminer l'utilité, mais dans la théorie des perspectives,

vous devez aussi connaître l'état de référence. Par conséquent, la

théorie des perspectives est plus complexe que la théorie de l'utilité.

En science, la complexité est considérée comme un coût, qui doit

être justifié par une série assez étoffée de nouvelles prédictions

intéressantes sur des faits que la théorie existante ne peut pas

expliquer. C'était le défi que nous devions relever.

Si Amos et moi ne travaillions pas encore, à l'époque, sur le

modèle des deux systèmes de l'esprit, il est aujourd'hui évident que

trois caractéristiques cognitives se trouvaient déjà au cœur de la

théorie des perspectives. Elles jouent un rôle essentiel dans

l'évaluation de résultats financiers et sont communes à de nombreux

processus automatiques de la perception, du jugement et de

l'émotion. Il faut les considérer comme des caractéristiques

fonctionnelles du Système 1.

 

◆ L'évaluation se rapporte à un point de référence neutre, parfois dit « niveau d'adaptation ». Il est facile de procéder

à une démonstration convaincante de ce principe. Placez trois bols d'eau devant vous. Versez de l'eau glacée dans celui de gauche et de l'eau chaude dans celui de droite. L'eau dans celui du milieu devrait être à la température de la pièce. Plongez vos mains dans l'eau froide et l'eau chaude pendant environ une minute, puis plongez-les dans le bol du milieu. La même température vous paraîtra chaude sur une main et froide sur l'autre. Pour des résultats financiers, le point de référence habituel est le statu quo ; mais il peut être aussi le résultat que vous espérez, ou celui auquel vous estimez avoir droit, par exemple, l'augmentation ou la prime dont bénéficient vos collègues. Les résultats supérieurs aux points de références sont des gains ; en dessous, ce sont des pertes.

◆ Un principe de baisse de sensibilité s'applique à la fois aux phénomènes sensoriels et à l'évaluation de

modifications de la richesse. Le fait d'allumer une lumière faible a un effet puissant dans une pièce sombre. La même augmentation de lumière peut être indétectable dans une pièce brillamment éclairée. De même, la différence subjective entre 900 et 1 000 euros est beaucoup moins importante qu'entre 100 et 200 euros.

◆ Le troisième principe est l'aversion à la perte. Quand on les compare directement les unes aux autres, les pertes sont

plus impressionnantes que les gains. Cette asymétrie entre le pouvoir des attentes ou des expériences positives et négatives est liée à l'évolution. Les organismes qui traitent les menaces comme étant plus urgentes que les opportunités ont une meilleure chance de survie et de reproduction.

Les trois principes qui déterminent la valeur des résultats sont

illustrés par la figure 10. Si la théorie des perspectives avait un

drapeau, il porterait cette image 250 . Le graphique montre la valeur

psychologique des gains et des pertes, qui sont les « porteurs » de

valeur dans la théorie des perspectives (contrairement au modèle de

Bernoulli, où les porteurs de valeur sont les états de la richesse). Le

graphique se compose de deux parties distinctes, à droite et à gauche

d'un point de référence neutre. Une de ses caractéristiques

marquantes est sa forme en S, qui représente la diminution de

sensibilité pour les gains et pour les pertes. Enfin, les deux courbes

du S ne sont pas symétriques. L'inclinaison de la fonction change

brutalement au point de référence : la réaction aux pertes est plus

forte que la réaction aux gains correspondants. C'est l'aversion à la

perte.

 

Figure 10

 

L'aversion à la perte

Nombre des choix auxquels nous sommes confrontés dans la vie

sont « mixtes » : il y a un risque de perte et une possibilité de gain,

et nous devons décider si nous acceptons ce pari ou si nous le

rejetons. Les investisseurs qui évaluent des start-up, les avocats qui

réfléchissent à l'éventualité d'intenter une action en justice, les

généraux qui préparent une offensive, et les politiciens qui doivent

décider de se présenter à une élection font tous face à la possibilité

d'une victoire ou d'une défaite. Pour un exemple élémentaire d'une

perspective mixte, examinez votre réaction à la question suivante.

 

Problème 5 : on vous propose de parier sur le lancer d'une

pièce.

Si la pièce tombe sur pile, vous perdez 100 euros.

Si la pièce tombe sur face, vous gagnez 150 euros.

Est-ce un pari attrayant ? L'accepteriez-vous ?

 

Pour faire ce choix, vous devez contrebalancer le bénéfice

psychologique de gagner 150 euros et le coût psychologique d'en

perdre 100. Qu'éprouvez-vous à cette idée ? Bien que la valeur

espérée du pari soit manifestement positive, puisque vous devriez

gagner plus que vous ne risquez de perdre, il vous déplaît

probablement – c'est le cas de la plupart des gens. Le rejet de ce pari

est une action du Système 2, mais il se fonde sur des informations

critiques qui sont des réactions émotionnelles provenant du

Système 1. Pour la plupart des gens, la peur de perdre 100 euros est

plus intense que l'espoir d'en gagner 150. Nous avons conclu de

telles observations que « les pertes l'emportent sur les gains » et que

les gens éprouvent une aversion à la perte.

Vous pouvez mesurer l'étendue de votre aversion à la perte en

vous posant une question : quel est le plus petit gain qui, selon moi,

correspondrait à une chance égale de perdre 100 euros ? Pour

beaucoup de gens, la réponse est environ 200 euros, soit deux fois

plus que la perte. Le « taux d'aversion à la perte » a été estimé dans

le cadre de plusieurs expériences et se situe généralement entre 1,5

et 2,5251 . C'est une moyenne, bien sûr : certaines personnes

éprouvent une aversion à la perte beaucoup plus importante que

d'autres. Les preneurs de risques professionnels sur les marchés

financiers sont plus tolérants vis-à-vis des pertes, probablement

parce qu'ils ne réagissent pas émotionnellement à chaque

fluctuation. Quand on a demandé aux participants d'une expérience

de « penser comme un trader », leur aversion à la perte a diminué et

leur réaction émotionnelle aux pertes (mesurée sur un indice

d'excitation émotionnelle) s'est nettement atténuée252 .

Afin d'analyser votre taux d'aversion à la perte en fonction de

différents enjeux, intéressez-vous aux questions suivantes. Ignorez

toutes les considérations d'ordre social, n'essayez pas de paraître

audacieux ou prudent, concentrez-vous uniquement sur l'impact

subjectif de la perte possible et du gain la contrebalançant.

 

◆ Considérez un pari à 50-50 où vous pouvez perdre 10 euros. Quel est le gain le plus modeste susceptible de vous

donner envie de parier ? Si vous dites 10 euros, alors vous êtes indifférent au risque. Si vous donnez un nombre inférieur à 10 euros, vous recherchez le risque. Si vous répondez au-dessus de 10 euros, c'est la preuve de votre aversion à la perte.

◆ Et si vous risquiez de perdre 500 euros à pile ou face ? Quel gain serait possible de contrebalancer cette perte ?

◆ Et si vous perdiez 2 000 euros ?

 

En vous livrant à cet exercice, vous vous êtes sans doute aperçu

que votre coefficient d'aversion à la perte avait tendance à

augmenter avec les enjeux, mais pas de façon dramatique. Tous les

paris sont évidemment annulés quand la perte possible est

potentiellement ruineuse, ou si elle menace votre mode de vie. Dans

de tels cas, le coefficient d'aversion à la perte est très important,

peut-être même infini – il y a des risques que vous n'accepterez pas,

peu importe les millions que vous pourriez gagner si vous avez de la

chance.

Revenons à la figure 10 pour éviter une confusion courante. Dans

ce chapitre, j'ai avancé deux affirmations qui peuvent paraître

contradictoires à certains lecteurs :

 

◆ Dans les paris mixtes, où tant un gain qu'une perte sont possibles, l'aversion à la perte entraîne des choix où cette

aversion est très nette.

◆ Dans les choix négatifs, qui comparent une perte sûre à une autre encore plus importante mais seulement probable,

la baisse de la sensibilité pousse à rechercher le risque.

En réalité, il n'y a pas là de contradiction. Dans le cas mixte, la

perte possible paraît deux fois plus importante que le gain éventuel,

comme vous pouvez le constater en comparant les courbes de la

fonction des valeurs pour les pertes et les gains. Dans le cas négatif,

l'orientation de la courbe des valeurs (la diminution de sensibilité)

aboutit à une recherche du risque. La douleur de perdre 900 euros

représente plus de 90 % de la douleur causée par la perte de 1 000

euros. Ces deux idées sont l'essence même de la théorie des

perspectives.

 

La figure 10 montre un changement brutal dans la courbe des

valeurs là où les gains se transforment en pertes, parce qu'il y a une

aversion au risque considérable même quand la somme en jeu est

minime par rapport à votre richesse. Est-il plausible qu'une attitude

liée à l'état de la richesse explique cette aversion extrême à des

risques réduits ? Exemple frappant de la cécité théorique, ce défaut

évident dans la théorie de Bernoulli n'a pas attiré l'attention des

spécialistes pendant plus de deux cent cinquante ans. En 2000,

l'économiste comportemental Matthew Rabin a finalement prouvé

mathématiquement qu'il était absurde de vouloir expliquer l'aversion

à la perte par l'utilité de la richesse et sa démonstration a fait du

bruit. Le théorème de Rabin 253 montre que quiconque rejette un pari

favorable aux enjeux limités est mathématiquement prisonnier d'un

niveau absurde d'aversion au risque pour un pari plus important. Par

exemple, il remarque que la plupart des Humains rejettent le pari

suivant :

 

50 % de chances de perdre 100 euros et 50 % de chances de

gagner 200 euros

 

Puis il montre que selon la théorie de l'utilité, un individu qui

rejette ce pari refusera également le suivant 254 :

50 % de chances de perdre 200 euros et 50 % de chances de

gagner 20 000 euros

 

Alors qu'évidemment, aucune personne sensée ne rejetterait un tel

pari ! Dans un article exubérant, Matthew Rabin et Richard Thaler

ont commenté ce pari en expliquant qu'il « offrait un retour espéré

de 9 900 euros – avec exactement zéro chance de perdre plus de

200 euros. Même un avocat raté pourrait vous faire déclarer fou

pour avoir refusé ce pari255 ».

Peut-être emportés par leur enthousiasme, ils conclurent leur

article en citant le célèbre sketch des Monty Python où un client

furieux tente de se faire rembourser un perroquet mort. Le client a

recours à une longue succession d'expressions pour décrire l'état de

l'oiseau, culminant par : « Ceci est un ex-perroquet. » Rabin et

Thaler ajoutent alors que, « pour les économistes, il est temps de

reconnaître que l'utilité espérée est une ex-hypothèse ». Pour

nombre d'économistes, cette déclaration cavalière frisait le

blasphème. Quoi qu'il en soit, la cécité théorique qui pousse à

accepter l'utilité de la richesse en guise d'explication des attitudes

face aux pertes réduites mérite amplement d'être la cible de

commentaires humoristiques.

 

Les angles morts de la théorie des perspectives

 

Jusqu'à présent, j'ai vanté les vertus de la théorie des perspectives

et critiqué le modèle rationnel et la théorie de l'utilité espérée. Il est

temps de faire preuve d'un peu d'équilibre.

La plupart des étudiants en économie ont entendu parler de la

théorie des perspectives et de l'aversion à la perte, mais il est peu

probable que vous croisiez ces termes dans l'index d'une

introduction à l'économie. Parfois, cette omission me chagrine, mais

en fait, elle se justifie tout à fait, à cause du rôle central de la

rationalité dans la théorie économique fondamentale. Les concepts

et les résultats classiques enseignés aux étudiants sont plus faciles à expliquer quand on part du principe que les Econs ne commettent

pas d'erreurs idiotes. Cette assertion est vraiment nécessaire, et elle

serait compromise si l'on y faisait intervenir les Humains de la

théorie des perspectives, dont l'évaluation des résultats trahit une

courte vue des plus déraisonnables.

Il y a de bonnes raisons pour tenir la théorie des perspectives à

l'écart des manuels d'introduction. Les concepts fondamentaux de

l'économie sont essentiellement des outils intellectuels, déjà

difficiles à appréhender même en partant de principes simplifiés et

irréalistes sur la nature des agents économiques qui interagissent

avec les marchés. Le fait de remettre ces principes en question au

moment même où on les présente serait source de confusion, voire

de démoralisation. Il est raisonnable de considérer qu'il est

prioritaire d'aider les étudiants à acquérir les outils de base de la

discipline. De plus, l'échec de la rationalité indissociable de la

théorie des perspectives n'a souvent aucun rapport avec les

prédictions de la théorie économique, qui travaille avec une grande

précision dans certaines situations et fournit de bonnes

approximations dans beaucoup d'autres. Dans certains contextes,

cependant, la différence devient significative : les Humains décrits

par la théorie des perspectives sont guidés par l'impact émotionnel

immédiat des gains et des pertes, non par des perspectives à long

terme de richesse et d'utilité globale.

Quand j'ai abordé les défauts du modèle de Bernoulli qui n'ont pas

été remis en cause pendant plus de deux siècles, j'ai mis l'accent sur

la cécité théorique. Mais bien sûr, la cécité théorique ne se cantonne

pas à la théorie de l'utilité espérée. La théorie des perspectives a ses

propres défauts, et la cécité théorique vis-à-vis de ces défauts a fait

qu'elle est considérée comme la principale alternative à la théorie de

l'utilité.

Considérons le principe essentiel de la théorie des perspectives, à

savoir que le point de référence, généralement le statu quo, a une

valeur de zéro. Cette affirmation semble raisonnable, mais elle peut

avoir des conséquences absurdes. Étudiez de près les perspectives

suivantes. Que penseriez-vous si vous y étiez confronté ?

A. une chance sur un million de gagner 1 million d'euros

B. 90 % de chances de gagner 12 euros et 10 % de ne rien

gagner

C. 90 % de chances de gagner 1 million et 10 % de ne rien

gagner

 

Le fait de ne rien gagner est une possibilité dans chacun des trois

paris, et la théorie des perspectives attribue la même valeur à ce

résultat dans les trois cas. Ne rien gagner est le point de référence, et

sa valeur est zéro. Ces déclarations correspondent-elles à votre

expérience ? Non, évidemment. Dans les deux premiers cas, ne rien

gagner est un non-événement. En revanche, ne pas gagner dans le

troisième scénario est extrêmement décevant. Comme une

augmentation de salaire qui a été promise officieusement, la forte

probabilité d'empocher cette somme énorme établit une sorte de

nouveau point de référence. Par rapport à vos espérances, le fait de

ne rien gagner sera vécu comme une grande perte. La théorie des

perspectives ne sait pas gérer ce fait, parce qu'elle ne prévoit pas que

la valeur d'un résultat (dans ce cas, ne rien gagner) puisse changer

quand il est fortement improbable, ou quand l'alternative est de

grande valeur. En termes simples, la théorie des perspectives ne

prend pas en compte la déception. La déception et l'anticipation de

la déception sont pourtant bien réelles, et l'incapacité à les prendre

en compte est un défaut aussi évident que les contre-exemples que

j'ai cités pour critiquer la théorie de Bernoulli.

La théorie des perspectives et la théorie de l'utilité ne laissent pas

non plus de place au regret. Toutes deux ont en commun le principe

qui veut que les options disponibles dans un choix soient évaluées

séparément et indépendamment, et que c'est l'option ayant la plus

forte valeur qui est sélectionnée. C'est certainement faux, comme le

montre l'exemple suivant.

 

Problème 6 : choisissez entre 90 % de chances de gagner

1 million d'euros OU 50 euros avec certitude.

Problème 7 : choisissez entre 90 % de chances de gagner

1 million d'euros OU 150 000 avec certitude.

 

Comparez, dans chacun des deux cas, la douleur anticipée si vous

décidez de parier mais que vous ne gagnez pas. Dans les deux cas,

l'échec est une déception, mais la douleur potentielle est aggravée

dans le problème 7 par le fait que vous savez que si vous choisissez

de parier et que vous perdez, vous regretterez la « cupidité » de

votre décision qui vous a coûté 150 000 euros. Avec le regret, la

perception du résultat dépend d'une option que vous auriez pu

choisir, mais que vous avez finalement repoussée.

Des économistes et des psychologues ont proposé des modèles de

prise de décision fondés sur les émotions de regret et de déception 256

. Il est juste de reconnaître que ces modèles ont eu moins d'influence

que la théorie des perspectives, et il est instructif de comprendre

pourquoi. Le regret et la déception sont des émotions réelles, que les

décideurs anticipent sûrement quand ils effectuent leurs choix. Le

problème, c'est que les théories sur le regret débouchent sur peu de

prédictions frappantes qui les distingueraient de la théorie des

perspectives, qui a l'avantage d'être plus simple. La complexité de la

théorie des perspectives était plus acceptable dans la compétition

avec la théorie de l'utilité espérée parce qu'elle prédisait

effectivement des cas que la théorie de l'utilité espérée ne pouvait

pas expliquer.

Des hypothèses plus riches et plus réalistes ne suffisent pas à

assurer le succès d'une théorie. Les scientifiques utilisent les

théories comme une boîte à outils, et ils n'iront pas se charger d'une

boîte plus lourde à moins qu'elle ne contienne de nouveaux outils

vraiment efficaces. La théorie des perspectives a été acceptée par de

nombreux spécialistes non parce qu'elle est « vraie », mais parce que

les concepts qu'elle ajoutait à la théorie de l'utilité, en particulier le

point de référence et l'aversion à la perte, en valaient la peine ; ces

concepts fournissaient de nouvelles prédictions qui se sont vérifiées.

Nous avons eu de la chance.

*

 

La théorie des perspectives en bref

 

« Il souffre d'une aversion extrême à la perte, qui le pousse à

refuser des occasions très favorables. »

« Compte tenu de son immense richesse, sa réaction émotionnelle

à des gains et des pertes mineurs n'a aucun sens. »

« Il accorde deux fois plus de poids aux pertes qu'aux gains, ce

qui est normal. »

 

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