Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres

Jenn Bennett · Chapitre 1 sur 32

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Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres

Chapitre 1

 

du porche du rez-de-chaussée. Lon me suivit tout en ravalant les obscénités J e m’empressai de passer par la fenêtre du premier étage, me retrouvant en équilibre sur une section de toit carrée inclinée au-dessus qui lui venaient en tête. Je ne l’avais jamais vu bouger si vite. Le feu motivait toujours les gens à se remuer.

Nous nous pressâmes contre le mur extérieur de la maison, chacun d’un côté de la fenêtre ouverte. Un vent vif secouait mes cheveux autour de mon visage et de mes épaules, dont l’une cogna contre le revêtement.

Où est passé Merrimoth ? songeai-je.

— Il a quitté la pièce pour chercher le flingue, répondit Lon à voix basse.

Je parcourus rapidement les alentours des yeux. Il y avait un petit balcon sur notre gauche, quelques pièces plus loin. Je risquai un coup d’œil en contrebas et une nausée m’envahit quand je vis les vagues s’écraser et écumer autour de l’affleurement rocheux escarpé.

La maison contemporaine de Merrimoth était construite sur pilotis au-dessus d’une partie solitaire de la côte du Pacifique. La rive qui s’étendait devant nous était parsemée de falaises, de bois flotté, de loutres de mer et peut-être de quelques surfeurs bien équipés en recherche de sensations fortes. Je n’étais ni une loutre de mer, ni une surfeuse, et je devais avoir environ un pour cent de chances de survivre à un plongeon dans les eaux menaçantes en contrebas.

Les longues mèches de cheveux brun doré de Lon flottaient autour de sa nuque tandis qu’il écoutait, appuyé contre la maison. La lumière projetée par les flammes encore hautes émanait de la fenêtre ouverte, créant des ombres dansantes qui approfondissaient les creux de ses joues.

Comme Merrimoth, Lon Butler était un Terrestre : démon à l’intérieur, humain à l’extérieur. Sans oublier l’auréole de lumière vaporeuse qui flottait au-dessus de leur tête et les identifiait en tant que « autres ». Quand Lon était transmuté, son auréole démoniaque passait de l’habituel nuage vaporeux vert aux éclats dorés à une éruption de flammes qui léchaient sa tête et ses épaules. Il lui poussait aussi une paire de cornes de bélier, qui émettaient actuellement un son déconcertant chaque fois qu’il penchait la tête vers la maison.

— Il pense avoir repéré l’endroit où a atterri l’arme, murmura-t-il.

Le fichu Lupara de Lon. Il n’avait réussi à tirer qu’une fois avant que Merrimoth ne prenne possession de l’arme quelques minutes plus tôt. J’avais projeté un éclair de Heka chargé sur lui (de l’énergie magique naturelle embrasée grâce à de l’électricité) et l’arme lui avait échappé des mains. Il avait riposté en créant un mur de feu en travers de la pièce, raison pour laquelle nous nous tenions désormais de l’autre côté de la fenêtre, au-dessus d’une côte rocailleuse, alors que nous aurions dû être assis à table en train de dîner.

Ambrose Dare, l’homme très riche et très puissant à la tête du Hellfire Club, m’avait envoyée ici afin que je place une laisse métaphysique autour du cou de Merrimoth, après qu’on lui avait signalé que son bras droit Terrestre était devenu fou. En temps normal, ce n’étaient pas mes affaires et ça ne m’intéressait pas, mais Dare était occupé par une collecte de fonds pour les fêtes et m’avait payée pour gérer la situation à sa place.

— On ne peut pas rester là éternellement, remarqua Lon à voix basse.

Non, on ne pouvait pas. Je lançai un regard d’envie au balcon tout proche. Il était à plusieurs mètres de distance et était relié à notre toit par un fin rebord en bois de cèdre.

— Tu penses que ça supportera notre poids ? m’interrogea Lon.

Je testai sa solidité en posant le bout de ma chaussure sur le rebord. Il m’avait l’air costaud, bien qu’affreusement étroit.

— Je ne sais pas…

— Essaie encore une fois de l’entraver.

— Tu crois que je ne le fais pas déjà ? murmuré-je avec irritation.

Le pouvoir de la lune dont j’avais hérité était plus puissant que jamais, maintenant que je l’utilisais de manière régulière, mais ça ne voulait pas dire que j’en comprenais tous les mécanismes. Tout ce que je savais, c’était qu’il ne fonctionnait pas le jour et que, comme les câbles électriques qui parcouraient la maison de Lon sur la falaise, il avait tendance à déconner pendant les orages.

Lon poussa un soupir frustré. Il m’étudia de son regard rusé tout en se servant de son index et de son pouce pour lisser la fine moustache de pirate qui descendait autour de sa bouche, jusqu’au triangle au milieu de son menton.

— Entrave Merrimoth, finit-il par dire. Et je te ferai ce truc que tu aimes tant, après.

— Mes pouvoirs ne réagissent pas aux promesses de récompense, rétorqué-je, avant d’ajouter : Quel truc ?

Il étira le coin des lèvres.

— Sur la chaise.

— Tu veux dire ce truc que toi, tu aimes tant ?

— On aime ça tous les deux, corrigea-t-il. C’est gagnant-gagnant.

Je laissai échapper un petit rire.

— Je ne crois pas que tu comprennes le concept de marchandage.

Il leva une main pour me faire taire. Au bout d’un moment, il murmura :

— L’arme est tombée derrière son piano. Il la voit depuis le palier.

— Parfait. Quand il redescendra…

— Cady…

— … on retournera à l’intérieur et…

— Aaah !

Lon s’écarta vivement du flanc de la maison et faillit dégringoler du toit étroit. Une seconde plus tard, je le sentis aussi : du feu dans mon dos, qui s’étendait à travers le revêtement de bois. Je poussai un cri de douleur, avant de m’accroupir quand un grand boum ! fit trembler toute la maison. Des flammes jaillirent de la fenêtre ouverte en une colonne orange semblable au souffle d’un dragon. Elles se déployèrent au-dessus de nos têtes, manquant de peu l’une des cornes de Lon, avant de se rétracter. En grande partie. Des flammes continuaient de danser autour de la fenêtre et du mur environnant.

Je sentis une odeur de cheveux brûlés dériver dans l’air. Je tapotai vivement le côté de mes cheveux teints en blanc façon Fiancée de Frankenstein. Ils retombaient sur mes épaules et ressortaient de manière frappante comparés au reste de mes cheveux noirs.

— Comment il fait ça ? sifflé-je.

— Si je le savais. Même transmuté, il ne devrait pas être capable de faire ça.

Mais Merrimoth n’était pas transmuté, ce qui avait encore moins de sens. Beaucoup de Terrestres avaient une capacité démoniaque, ce qu’ils appelaient un penchant. Lon était un empathe. Il pouvait capter les émotions des gens. Une fois transmuté, comme en ce moment, il pouvait aussi lire dans les pensées. Merrimoth possédait un penchant que j’aurais autrefois qualifié d’inoffensif : le contrôle de la température. La dernière fois que je l’avais vu, il m’avait réchauffé la main d’un simple contact. Mais créer d’énormes explosions de flammes ? C’était nouveau.

— Ah ! lança la voix joyeuse de Merrimoth dans la maison. Je suis Dieu… non, le Diable en personne. Je ne me suis jamais senti aussi en vie !

Et moi, je ne m’étais jamais sentie aussi en colère. À bien y réfléchir, je n’avais éprouvé que de la haine envers David Merrimoth depuis que je l’avais rencontré dans les grottes du Hellfire plusieurs mois plus tôt. Non seulement parce que le vieux Terrestre avait tenté de donner Lon en pâture à un démon Æthyrique dans un ring de combat, mais aussi parce qu’il avait voulu m’attirer dans une orgie avec des Incubes.

— Restez là, d’accord ? hurla Merrimoth dans la maison.

Son rire dément se perdit parmi le crépitement des flammes qui léchaient l’encadrement de la fenêtre.

Lon me remit sur mes pieds et se tordit le cou pour voir de l’autre côté de la fenêtre.

— Il descend.

La chaleur du feu déclenché par Merrimoth faisait couler de la sueur dans mon dos. On n’était pas des lions de cirque. Jamais je ne pourrais sauter dans l’anneau en feu qu’était la fenêtre, mais je ne pouvais pas non plus rester là à attendre que Merrimoth revienne nous abattre. Je regardai le balcon et me résignai à jouer les équilibristes.

— Je passe en premier. Attends que j’aie traversé.

— Hors de question. Je ne vais pas rester là à te regarder tomber. On y va tous les deux.

Très bien. Si notre poids combiné détruisait la corniche, j’aurais peut-être l’occasion de lui lancer un « Je te l’avais dit » une fois qu’on se retrouverait dans l’au-delà. J’aplatis le dos contre la maison et posai prudemment le pied sur le rebord en cèdre. Mon cœur cognait dans ma poitrine et l’air salé de l’océan emplissait mes poumons. Je tendis un bras et me guidai en avant, paume pressée contre le mur pour garder l’équilibre. Un pas… deux pas. La corniche craqua.

— Doucement, Cady, dit Lon quelque part derrière moi.

J’avançais déjà un centimètre et un pied après l’autre. Comment pourrais-je y aller plus doucement ?

Quelque chose me tomba sur le visage. Une vive pointe de froid. Puis une autre. Plop.

— Merde.

Adieu le ciel dégagé. Il y eut d’abord quelques gouttelettes, puis les cieux s’ouvrirent sans prévenir et déversèrent un torrent de pluie hivernale sur nous.

— Continue, dit Lon.

Noël était dans une semaine, pour l’amour du ciel. J’aurais dû être en train d’emballer des cadeaux et de me préparer à rencontrer la famille de Lon, plutôt que de fuir un incendie en jouant les funambules sur le flanc de la maison d’un taré et en plein orage.

Au moins, ma colère me motivait à avancer. Plus que trois pas et on serait à mi-chemin de l’autre côté. N’est-ce pas ? C’était difficile à dire… je ne pouvais pas tourner le cou pour regarder derrière moi, au risque de perdre l’équilibre. Un vent violent secouait mes cheveux et projetait un voile de pluie sur mon visage. Le vertige transformait mes genoux en gelée.

— Ignore tout ça ! aboya Lon à côté de moi.

Il avait raison. Il était trop tard pour faire demi-tour. Je devais continuer à avancer. Je devais y arriver. Tout ce que j’avais à faire, c’était glisser un pied en avant, les doigts tendus, puis glisser le deuxième pied, et répéter le processus. Mais au milieu du prochain pas, je sentis la maison trembler contre mon dos.

— Qu’est-ce que c’était que ça ? murmurai-je.

Il y avait quelque chose derrière nous, sur le petit morceau de toit sûr qu’on venait d’abandonner. Si je regardais derrière moi, je tomberais. Lon avait dû détecter quelque chose avec son penchant, parce qu’il m’agrippa soudain l’épaule. Tous mes muscles se contractèrent et mon souffle se coinça dans ma gorge.

Un coup de feu claqua dans l’air nocturne.

Mon dos se raidit. Mes ongles griffaient la façade trempée de pluie, cherchant à s’y accrocher. Lon poussa un juron incompréhensible.

— On ne toucherait même pas un buffle avec cette vieillerie, lança Merrimoth dans la tempête.

— Continue, me dit Lon. Le Lupara est déchargé, maintenant.

Je pris plusieurs inspirations saccadées par les narines et fis un pas hésitant. Puis un autre. Lon disait à nouveau quelque chose derrière moi, mais je ne l’écoutais pas. Encore trois pas avant le balcon. Je tendis le bras. Je pouvais le faire. Deux pas. J’y étais presque. Je tendis les doigts vers la rambarde en bois…

Les portes vitrées s’ouvrirent.

Une auréole verte dansa devant mes yeux quand Merrimoth fit irruption sur le balcon. Le Terrestre aux cheveux gris avait dans les soixante-dix ans. Il portait un pantalon gris parfaitement repassé et une chemise avec au moins trois boutons ouverts en trop, exposant une touffe de poils de torse bouclés et gris.

— Vous me prenez pour un imbécile ? lança-t-il, à bout de souffle et la chemise trempée de pluie.

Ni cornes ni auréole enflammée. Il n’était pas transmuté, alors comment son penchant pouvait-il être assez puissant pour créer du feu ?

— Merrimoth ! s’exclama Lon. Laisse-nous entrer. On va discuter de tout ça comme des adultes.

— Il n’y a rien à discuter, mon garçon. Dare veut lâcher ses chiens sur moi ? Et même pas des chiens dignes de ce nom, juste le fils privilégié et rebelle de Jonathan Butler et sa Sheba de sorcière, à peine assez vieille pour lacer ses chaussures, encore moins pour m’entraver correctement. Ne crois pas que j’ai oublié ce petit tour que vous nous avez joué aux grottes du Hellfire. Dare a rejeté la faute sur moi pour le cercle d’entrave en vermillon que tu as brisé. Il m’a donné des coups de fouet pour ça.

Le Terrestre fou tendit la main paume vers le haut. Ma vision étant rendue floue par la pluie, il me fallut quelques secondes avant de remarquer que sa main était couverte de cicatrices roses.

— Dare m’a interdit de te toucher sous peine d’être expulsé du Hellfire Club. Mais je n’ai plus besoin d’eux, pas avec un pouvoir comme celui-là !

Il commença à rire, mais le son s’étrangla dans sa gorge et il regarda Lon en plissant les yeux.

— Sors de ma tête, Butler. Je te sens fouiner partout. Tu veux savoir comment j’ai démarré ces incendies ? Je ne te le dirai pas. Mais souviens-toi que mon penchant a toujours fonctionné dans les deux sens… le chaud et le froid. Tu veux une démonstration ?

— Merrimoth…

— Regardez-vous, deux petits oiseaux perchés sur ma maison. Ça m’a l’air très périlleux, de garder l’équilibre sur cette corniche. Et ce serait encore plus précaire si la température baissait de quelques degrés…

La pluie afflua et tourbillonna autour de nous quand le Terrestre fléchit le poignet. Une volée de gouttes froides et acérées bombarda mon corps et la maison, semblables à un millier de billes jetées dans le vent. De la grêle. Il avait gelé la pluie qui nous tombait dessus.

De la glace se forma rapidement sur la corniche sous nos pieds et sur la façade en bois dans notre dos. Mes doigts glissèrent. Merrimoth fit un grand geste du bras et une longue bande de glace se solidifia à nos pieds. Elle s’éleva dans l’air nocturne comme la langue énorme et incurvée d’un géant des glaces de la mythologie nordique.

La jambe de Lon cogna contre la mienne, puis son pied glissa. Je me retournai juste à temps pour le voir dégringoler le long du toboggan de glace ; il fut précipité dans les airs et catapulté vers le ciel nocturne comme s’il avait sauté d’un tremplin. Horrifiée, je vis son corps rester en suspens une fraction de seconde, puis s’effondrer, droit vers la côte rocailleuse en contrebas.

Je n’eus pas le temps de planifier quoi que ce soit. Je n’avais d’autre option que de stopper la chute de Lon. Et après tout le mal que j’avais eu à invoquer mon pouvoir de la lune pour entraver Merrimoth, à cet instant, à la seconde où Lon tomba, la magie erratique se soumit aussitôt à ma volonté, frappant comme un coup de tonnerre. Je n’avais pas de sort particulier en tête, pas même un sceau. Une seule pensée enflait dans ma tête et crépitait entre mes synapses : Non.

La magie s’échappa de moi en un souffle. Je clignai des paupières, soudainement somnolente et désorientée. Je savais que j’avais fait quelque chose d’énorme, mais il me fallut un moment pour réaliser quoi, au juste.

Le temps avait ralenti.

Je regardai autour de moi, sous le choc. Une drôle de lueur argentée recouvrait ma vision. Les gouttes de pluie étaient suspendues dans les airs et illuminées par les fenêtres de la maison, semblables à des grappes de perles de verre difformes. Sur le balcon, le corps de Merrimoth était figé, bouche ouverte et la main en suspens au milieu d’un geste, comme une statue de cire. C’était comme si j’avais appuyé sur la touche pause. Je scrutai l’arche de glace à mes pieds, redoutant ce que j’allais voir.

Lon !

Il était suspendu dans les airs un étage au-dessous de moi, immobilisé par ma magie. Il chutait tête la première, son auréole et ses longs cheveux voletant derrière lui.

Je n’avais jamais fait un truc pareil ; et même jamais imaginé en être capable. Mais la quantité d’énergie nécessaire pour alimenter une telle prouesse était déjà en train de m’épuiser.

Je rassemblai tout mon courage et osai faire quelques pas prudents sur la corniche glissante jusqu’à pouvoir refermer la main sur la rambarde. Je pris une grande inspiration et m’inclinai maladroitement sur le côté avant de me hisser sur le balcon. Je dérapai et manquai de me cogner dans Merrimoth. Un brouillard argenté tourbillonnait autour de ses jambes. C’était flippant ; encore plus quand je réalisai qu’il n’était pas totalement immobile. Son bras se soulevait au ralenti, un millimètre à la fois. Il luttait pour tourner son regard furieux dans ma direction.

Une vague de vertige me saisit, me faisant tituber. Mes réserves de Heka s’amenuisaient et j’allais manquer de temps. Je scrutai Merrimoth, repérai le fusil vintage de Lon dans sa main et le lui pris. Puis je me précipitai vers les portes du balcon et entrai dans la maison.

Je me retrouvai dans une chambre caverneuse, décorée de chaînes et de couleurs neutres, comme le reste de la maison de Merrimoth. Les arroseurs automatiques au plafond aspergeaient toute la pièce en jets d’eau circulaires. Je traversai le plancher de bois poli en trébuchant, cherchant frénétiquement une issue, et vis plus de choses que je ne l’aurais voulu : trois caméras sur des tripodes, un lit aux draps en caoutchouc noir, un objet que je pris d’abord pour un godemichet incurvé (en l’examinant avec plus d’attention, je me rendis compte qu’il s’agissait plutôt d’un plug anal dont l’un des côtés était en forme de queue de cochon), et un spéculum en métal scintillant qui me donna des frissons. Je m’empressai de contourner la balançoire en cuir noir accrochée à une poutre apparente et fonçai dans le couloir.

Un brouillard argenté tournoyait autour de mes pieds tandis que je dévalais l’escalier et me précipitais dans le salon. La disposition de la pièce me désorienta un instant. Lon et moi n’étions restés dans cette pièce que quelques instants avant que Merrimoth ne pète les plombs et ne nous chasse à l’étage. Je finis par repérer une baie vitrée. Les doigts tremblants, je tournai le verrou et l’ouvris en grand. Une petite volée de marches menait à la plage. Je cheminai péniblement sur le sable mouillé, glissai le Lupara encombrant sous ma veste et scrutai la rive. L’auréole dorée de Lon scintillait dans les ténèbres. Il était encore suspendu dans le ciel, au-dessus de l’eau écumante, même s’il était un peu descendu. S’il tombait de quelques mètres supplémentaires, je pourrais l’atteindre… enfin, j’aurais pu, s’il n’avait pas flotté au-dessus de l’océan.

Quelques minutes plus tôt, le fracas des vagues m’aurait réduite en bouillie contre les rochers, mais à cet instant, l’eau était étrangement immobile, et une brume argentée s’accrochait à la surface calme. Je pataugeai dans l’eau fraîche. Mes pas laissaient des trous noirs dans le ressac écumeux. C’était proprement surréaliste. Je m’émerveillai de la manière dont les éclaboussures autour de mes empreintes de pas restaient suspendues en l’air, de plus en plus profondes à mesure que j’avançais, jusqu’à avoir de l’eau jusqu’aux genoux. Plus loin, au-delà de la maison de Merrimoth, j’entendais le martèlement du ressac ; ma magie de la lune avait donc ses limites.

Lon se trouvait désormais juste au-dessus de moi, son caban noir tourbillonnant autour de lui comme les ailes d’un ange déchu. Je me concentrai sur le fait de grimper les rochers pour l’atteindre, une tâche plus difficile que je m’y attendais. Ils étaient rendus glissants par les algues et rugueux à cause des coquilles de moule ouvertes qui les recouvraient. Pour ne rien arranger, mon corps était secoué de tremblements. Quand je pus me tenir debout sans tomber, je tendis le bras et attrapai la cheville de Lon, avant de tirer. Il bougea de quelques centimètres. Bon sang, c’était comme décrocher une caisse de briques du ciel. Je tirai plus fort et, avec une série de grognements, le traînai dans les airs tout en repartant vers la rive.

Mes poumons étaient prêts à exploser et j’avais vraiment le tournis après la quantité de Heka que j’avais dépensée. Mais je savais que dès que je relâcherai ma magie de la lune, Merrimoth déploierait sur l’ensemble de la plage un espèce d’hiver magique à la Narnia. Il nous transformerait peut-être même en statues de glace. Ou bien il nous mettrait le feu. Je rapprochai Lon du sol, appuyée sur son dos, et quand cela ne suffit pas, je finis par m’asseoir sur lui.

Je maudis David Merrimoth et Dare, pour m’avoir appelée au milieu de la nuit pour me demander de l’entraver. J’étais en train d’estimer si j’aurais la force de tirer Lon jusqu’à l’allée et la voiture pour qu’on puisse se barrer d’ici quand une silhouette apparut dans l’ombre sous la maison sur pilotis.

C’était une femme d’environ cinquante ans, grande et fine. Elle portait de vieux vêtements ; une robe grise semblable à une toge. Un brouillard argenté s’accrochait à ses chevilles nues. Ses cheveux sombres aux racines grisonnantes étaient dressés sur sa tête. Elle avait des yeux intelligents, des pommettes assez affûtées pour couper du diamant et une bouche pleine et sensuelle. Une Française, ça ne faisait aucun doute. Elle croisa ses bras élégants d’un air supérieur et me sourit comme si elle venait de gagner à la loterie.

Quand je compris qui elle était, je hurlai aussi fort que je pouvais.

 

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