Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres

Jenn Bennett · Chapitre 31 sur 32

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Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres

Chapitre 31

 

 

nous étions mis d’accord pour discuter ensemble et élaborer un plan J upe avait besoin de temps pour se calmer. Et lui et Lon devaient escorter les Giovanni à l’aéroport. Quand ce serait fait, Lon et moi concernant Dare… et pour la Floride. Même si j’étais encore trop sous le choc pour l’envisager, j’allais aussi devoir lui annoncer que j’étais au courant pour la bague de fiançailles.

Pour l’instant, je m’inquiétais surtout pour Kar Yee. Je devais lui faire comprendre la situation, lui dire que j’étais désolée. Je me rendis donc au Tambuku.

Sur le trajet jusqu’à Morella, je gardai l’œil ouvert pour repérer la présence éventuelle de la voiture noire de Dare, pendant que mon cerveau jonglait avec toutes les infos emmêlées qu’il contenait, s’efforçant de prioriser toutes mes inquiétudes. Le cadavre de Telly. Dare. Ma mère. Ma forme serpentine. Les avertissements de Priya.

Jupe. Lon.

La bague de fiançailles.

Je cognai du poing sur le volant, hurlai toute seule et manquai de quitter la route. Je sanglotai. Hurlai encore. Par miracle, je parvins à me maîtriser assez pour éviter de mourir dans un accident catastrophique.

Une demi-heure plus tard, je me garai en dérapant sur une place de parking du Tambuku. Notre rue était plutôt calme. D’autres commerces étaient ouverts, mais il était seize heures quinze : pas l’heure la plus animée pour les restaurants et les bars, qui étaient plus nombreux que les autres commerces, dans cette rue. Je ne vis pas la voiture de Kar Yee, mais elle s’était sûrement garée dans le parking souterrain.

Tandis que les dernières traces de soleil s’étiraient sur le trottoir, je descendis les marches du Tambuku. La porte était fermée à clef. Je n’en fus pas surprise. En général, on la verrouillait toujours quand on n’était pas ouverts, même si quelqu’un travaillait à l’intérieur.

— Kar Yee ? appelai-je.

Pas de lumière. J’allumai les luminaires en forme de flotteurs de pêche au-dessus du bar et scrutai la pièce. Les tabourets de bar, les tables hautes et les chaises avaient été empilés contre le mur en attendant que les triangles d’entrave couverts de peintures soient refaits. Je l’appelai à nouveau. Pas de réponse. Je commençai à me diriger vers le bureau ; à mi-chemin, je fis demi-tour pour aller verrouiller la porte d’entrée.

Quelqu’un était déjà en train de l’ouvrir.

Une tête chauve et brillante. Des lunettes. Une auréole bleue. Un costume coûteux. Un sbire à ses côtés.

Dare.

— Mademoiselle Bell, lança-t-il. Quel plaisir de vous revoir.

Il me fallut plusieurs secondes avant de retrouver l’usage de ma voix.

— J’en doute.

— Je passais dans le quartier.

— Tiens donc. Vous m’avez beaucoup suivie, ces derniers temps. Je suis flattée que vous trouviez mes allées et venues aussi fascinantes.

— Vous êtes toujours fascinante, ma chère. Je m’inquiétais pour votre sécurité, c’est tout.

— Si vous craignez pour ma sécurité autant que de celle du fils d’Evan, Telly, alors ne prenez pas cette peine.

— Ah, je vois. C’était regrettable, déplora-t-il en glissant les mains dans ses poches de pantalon. Pour être franc, je suis surpris que vous ne me remerciiez pas. Il a cambriolé ce bar, non ?

— J’essaie d’éviter de tuer des gosses parce qu’ils m’ont volé. Je croyais que c’était pareil pour vous. Vous m’avez demandé d’empêcher plusieurs enfants du Hellfire d’être sacrifiés dans ce rituel, le jour d’Halloween. Telly ne valait-il pas la peine d’être sauvé, lui ?

— En fait, non. Telly était une petite ordure dangereuse, qui a vendu quelque chose qui ne lui appartenait pas à la moitié des Terrestres de Morella.

— Vous ne saviez pas que c’était lui. C’est pour ça que vous nous avez envoyés voir Merrimoth ce soir-là.

— Si Merrimoth avait été mon seul Judas, j’aurais pu le punir. Les effets de l’élixir ne sont pas permanents, voyez-vous. Ils se dissipent au bout d’une semaine, environ. Mais quand des crimes étranges ont commencé à faire la une, j’ai compris que j’avais un plus gros problème sur les bras. Raison pour laquelle je vous ai envoyés chez Merrimoth… pour que vous l’entraviez pendant que Lon fouillerait dans sa tête. Si vous aviez fait ce que je vous avais demandé, on aurait pu cerner que le problème émanait d’Evan Johnson bien plus tôt.

— Mais vous auriez quand même tué son fils.

— Oh, j’ai aussi fait tuer Evan. Ce matin, près de Los Angeles.

Seigneur !

Dare sourit.

— Si vous fuyez, je vous retrouverai toujours. Souvenez-vous en bien, Mademoiselle Bell.

— C’est pour ça que vous êtes ici ? Pour me donner une leçon à coup de balle dans la tête, avec la brute qui vous accompagne ?

— Pas de balle. J’aimerais simplement passer un marché avec vous.

Dare fit un signe de tête vers son sbire, un homme d’âge moyen aux cheveux grisonnants et à la carrure imposante et carrée d’un garde du corps.

— Beryl ici présent est un Terrestre, comme vous pouvez le voir. Mais il possède un talent magique mineur, très semblable à celui de Lon. C’est lui qui va sceller notre marché. J’aimerais que vous me fassiez un serment magique, une fois qu’on se sera mis d’accord sur les termes.

Je n’aimais vraiment pas ça. Je devais me préparer, et vite. Si je réussissais à aller derrière le bar, je pourrais récupérer mon caducée. Peut-être qu’en les attirant dans l’un des triangles d’entrave n’ayant pas été recouverts de peinture, je réussirais à les piéger. Il y avait peu de chances pour qu’il soit assez stupide pour entrer volontairement dans un piège, mais je devais trouver quelque chose.

— Quel genre de marché ? m’enquis-je en reculant de deux pas.

Dare marmonna quelque chose à Beryl. Je n’aimais pas les voir conspirer ensemble.

— J’ai des informations qui vont vous intéresser. En retour, j’aimerais que vous me prêtiez allégeance. J’aimerais…

Il réfléchit à la meilleure manière d’exprimer sa pensée, puis reprit :

— Eh bien, j’aimerais vous adopter, d’une certaine manière. Devenir votre père symbolique.

J’éclatai de rire.

— Mon père ? Pourquoi diable est-ce que j’aurais envie de ça ?

— Soyons honnêtes… vous ne voudriez jamais. Mais vous serez prête à faire un compromis, pour mettre la main sur ce que je possède.

— J’en doute fort. Mais allez-y. Montrez-moi.

Dare indiqua du doigt la mallette dans la main de Beryl.

— C’est un document très important. Beryl peut-il vous l’apporter ? Il est désarmé. Pour prouver notre bonne foi, il va même marcher dans l’un de vos triangles d’entrave. N’hésitez pas à l’entraver quand vous voudrez.

J’hésitai. J’avais la sensation que c’était moi qui étais en train de me faire piéger, et pas ce Beryl.

Dare poussa un soupir théâtral.

— Si je voulais votre mort, j’aurais pu vous abattre aussitôt après avoir passé cette porte.

Beryl s’avança un peu plus dans le bar, une main levée en signe de reddition.

Ça risquait de me provoquer une décharge douloureuse, mais je pouvais l’entraver sans le caducée. Et sachant que ma vie était peut-être en danger, je n’avais rien contre une petite électrocution.

— Dites ce que vous avez à dire.

— Inutile d’être aussi hargneuse, Mademoiselle Bell, répondit Dare, avant de pousser un autre soupir forcé. Alors, par où commencer ? Peut-être par la première fois où vos parents ont tenté de pratiquer un rituel de conception qui s’avéra être un misérable échec ? À moins que vous connaissiez déjà l’histoire de votre frère ?

Mon cœur cessa de battre.

— Ah, vous ne connaissez donc pas Victor Duval ?

Beryl se rapprocha un peu plus, entrant dans le deuxième triangle d’entrave devant moi pendant que Dare continuait de parler.

— Apparemment, Victor était un produit endommagé. Il n’était pas très bien dans sa tête. Il aimait disséquer les chats du voisinage.

Je tressaillis. Ça ne pouvait pas être vrai. C’étaient des conneries. J’aurais entendu des rumeurs, quand je vivais encore avec mes parents. Après toutes ces émissions, ces exposés et ces livres écrits à leur sujet… quelqu’un l’aurait découvert… n’est-ce pas ?

— Un garçon plutôt mignon, reprit Dare depuis la porte. Aux cheveux noirs, comme vous. Mais sans auréole argentée. Pas aussi doué pour la magie ; autrement dit, il n’était d’aucune utilité pour vos parents.

Je tournai les yeux vers Beryl, qui entrait dans le triangle juste devant moi.

— Victor avait huit ans quand vos parents ont fait une croix sur leurs rêves et noyé le pauvre garçon. Je pense que c’était leur tout premier meurtre.

La stupeur me paralysa sur place.

— Les membres de leur ordre pensaient que c’était un accident. Votre mère a fait un discours passionné devant la congrégation, leur demandant de ne plus jamais prononcer son nom, parce que cela ne lui causait que du chagrin. C’était assez théâtral. Ils n’ont pas revendiqué le corps quand les autorités locales l’ont retrouvé. Elle a même détruit toutes les traces écrites de son existence… son certificat de naissance et le reste. La presse aurait sauté sur cette information juteuse, vous ne pensez pas ?

Ça ne pouvait pas être vrai. N’est-ce pas ? Pourquoi me racontait-il tout ça ?

— Mais votre mère a oublié quelques détails. Aimeriez-vous voir une photo de votre frère quand il était petit ? proposa Dare.

Mon estomac se noua.

Beryl entra dans le triangle d’entrave devant moi.

— N’approchez pas plus, dis-je.

Il s’arrêta et tendit la mallette à plat sur sa paume, avant d’ouvrir les fermoirs.

— Beryl, dit Dare. Peux-tu donner à Mademoiselle Bell ce dont nous avons discuté ?

C’était une drôle de façon de le dire.

La mallette s’ouvrit.

Je puisai dans le courant électrique au moment où Beryl plongeait la main dans la mallette. L’électricité me parcourut à toute vitesse, avant de ralentir. Je tirai plus fort, soudain paniquée à l’idée que mes capacités aient changé. Ma part d’Enfant de la Lune se renforçait peut-être, affaiblissant mes talents magiques naturels au passage. Je n’aurais pas dû avoir autant de mal à puiser dans le courant.

Le regard de Beryl croisa le mien.

Ah.

Il est toujours plus difficile de puiser dans l’électricité quand quelqu’un d’autre faisait la même chose.

La mallette tomba au sol.

Elle était vide.

Beryl tenait un bâton en bois fluet à la main. Il fit un geste du poignet et il se déploya comme une aiguille en métal longue de plus d’un mètre. Il ressemblait désormais à une canne très fine… une sorte de bâton magique bizarre.

J’appelai le courant à moi. Vivement.

Mais c’était trop tard.

Il grogna quand l’électricité traversa la canne en crépitant, avant de jaillir au bout. Mais elle n’était pas pointée vers moi. Pourquoi ?

Ma poitrine se contracta. Mes muscles se tendirent. Une douleur me transperça. Je crispai la main au niveau de mon cœur et baissai les yeux au sol.

J’étais dans un triangle d’entrave désormais illuminé par du Heka blanc. Je m’approchai du bord. Dès que mon doigt de pied toucha la limite peinte, l’air crépita. Une force invisible me repoussa en arrière. Je reculai en trébuchant vers le côté opposé du triangle, puis poussai avec me mains. Je reçus une décharge de Heka fortifié à l’électricité.

J’étais entravée !

J’étais entravée, j’étais entravée, j’étais entravée !

Je levai les yeux vers Beryl. Il sourit.

— Je te tiens.

Dare éclata de rire.

— Bon sang. Si vous pouviez voir votre tête. Vous ne savez vraiment pas ce que vous êtes. C’est ravissant. Personne n’a encore jamais essayé de vous entraver ? Je suis si heureux d’être votre premier. C’est ironique, sachant que vous avez été la première personne à m’entraver, dans ce même bar. Ce n’est pas très agréable, hein ? De se retrouver piégé comme un rat. Le poids que cela fait peser sur votre cœur est horrible. Mais vous êtes jeune… vous survivrez. Et j’ai prévu pire pour vous. Bien pire.

Il se retourna et ouvrit la porte d’entrée. Trois Terrestres baraqués en costumes entrèrent dans le bar.

— Beryl va vous marquer, leur dit-il.

Le triangle d’entrave était assez large pour contenir une table ; il devait faire environ un mètre cinquante de rayon. Je reculai aussi loin de Dare et ses hommes que possible. Je reçus une nouvelle décharge. Je poussai un cri de douleur.

— Oh, Mademoiselle Bell. La toute-puissante Enfant de la Lune a beau posséder tous les penchants ayant jamais existé…

Quoi ?

— … tous les mythes Æthyriques s’accordent à dire qu’elle a deux faiblesses. D’abord, ses pouvoirs sont moins forts durant la journée. Et ensuite, elle est aussi sensible aux entraves standards que n’importe quel démon commun.

Un gémissement se coinça dans ma gorge. Ça ne pouvait pas être vrai. Il mentait encore. Je tendis la main à l’aveuglette et touchai la limite, criant de douleur quand je sentis l’entrave réagir.

— Je ne suis pas un démon !

— Mais vous n’êtes pas humaine non plus, n’est-ce pas ?

Quand je parvins à rouvrir les yeux, je vis que les hommes de main de Dare s’étaient rassemblés autour de Beryl, qui sortait une boîte en métal plate de sa poche de costume. Il dévissa le couvercle. Il y avait quelque chose de sombre à l’intérieur. Rouge sombre. Il enfonça son pouce dedans, comme s’il se préparait à donner ses empreintes, puis étala la substance sur le front de chacun des hommes.

J’avais déjà vu ça, dans les grottes du Hellfire. Quand Merrimoth avait jeté Lon dans le ring de combat avec un démon Æthyrique invoqué. Son front avait été marqué de la même manière.

Cela permettait à la personne d’entrer dans une entrave sans la briser.

Les trois hommes costauds levèrent les yeux vers moi, l’air menaçants.

Merde.

La voix de Dare s’éleva derrière eux.

— La rumeur se répand. Vous êtes la créature la plus convoitée dans les deux plans. Votre mère a beau revendiquer votre possession, elle n’est pas là. Moi, si. Et aux dernières nouvelles, vous étiez mon employée. Ma propriété. Vous êtes sous mes ordres, que ça vous plaise ou non. Personne ne démissionne tant que je ne l’ai pas approuvé.

Il fit un pas de côté et s’appuya contre le bar, fourrant les mains dans ses poches de costume.

— Je possède une cage à démon portative très inventive dans mon fourgon, à l’arrière. Vous allez rentrer à la maison avec moi, ce soir.

— Allez vous faire foutre.

— Cependant, je veux que vous sachiez que je suis un homme de parole, continua-t-il en se passant une main sur la tête. Je ne reviendrai pas sur notre marché. Je vous dirai tout ce que je sais de votre frère décédé. Mais d’abord, laissez-moi vous montrer ce qui arrive à ceux qui me défient.

Les trois hommes marqués approchèrent de l’entrave.

Je me hérissai. Mon cerveau se vida de toute pensée. La panique s’infiltra dans mes membres et les transforma en gelée.

Je devais utiliser mon pouvoir de la lune. Je n’avais pas le choix. Mais quand je tentai de puiser dedans, l’entrave réagit. Une douleur me transperça la poitrine. Je hurlai.

J’étais piégée.

Entravée.

Je ne pouvais rien faire du tout.

Le premier homme tenta de passer un pied de l’autre côté de l’entrave. Puis il sourit et entra dans le triangle avec moi. Je tentai à nouveau d’invoquer mon pouvoir de la lune, dans l’espoir que l’entrave se soit assez affaiblie pour me le permettre. Mais je n’eus pas cette chance.

Son poing semblait aussi dur que du fer quand il heurta ma joue. La douleur fut vive et terrible.

Ils bondirent sur moi si vite. Trois énormes hommes dans un environnement si restreint. Je tentai de me défendre pendant une demi-seconde, mais ça ne servait à rien. L’un d’eux m’attrapa par les cheveux et me tordit violemment les bras derrière le dos. Le dernier m’asséna un coup de poing en plein visage. La douleur était surréaliste. Mes os craquèrent. Mon sang coula. Ils allaient me réduire le visage en bouillie… c’était peut-être déjà fait. Mon épaule se déboîta et mon bras s’engourdit.

Quelqu’un me frappa à l’estomac. Tout l’air s’échappa de mes poumons. Du sang s’accumula au fond de ma gorge. On me lâcha les bras et la douleur dans mon épaule me transperça. Mes genoux flanchèrent et je m’écroulai au sol.

Mais ils ne s’arrêtèrent pas là.

Ils me donnèrent des coups de pied dans la poitrine. Mes côtes craquèrent.

Ils me frappèrent dans le dos jusqu’à ce qu’une douleur irradie dans toute ma colonne vertébrale.

Quelqu’un me marcha sur le pied. Ma cheville se brisa. Je le sentis à peine. Je ne sentais plus rien.

Je n’avais pas peur de mourir. J’étais presque heureuse à cette idée. Tout serait terminé. Je pourrais tout recommencer, ailleurs. Dans un autre plan. Un endroit où ma mère ne pourrait m’atteindre. Quelque part où Dare ne pourrait me toucher. Ma joue était pressée contre le plancher de bois du Tambuku. J’étais recroquevillée sur le flanc. Je ne voyais plus que d’un œil. Je fixai la lampe jusqu’à imaginer qu’il s’agissait d’un tunnel blanc prêt à m’aspirer et m’emporter loin d’ici.

La voix de Dare interrompit mes rêveries.

— Assez. Vous allez la tuer.

Faites-le, s’il vous plaît. J’avais envie de le dire à voix haute, mais un côté de ma mâchoire était brisé.

Je levai mon œil valide vers Dare. Il me souriait. Beryl était à ses côtés. Les hommes qui m’avaient battue respiraient fort. L’un d’eux secoua les doigts. Ses articulations étaient ensanglantées.

— Allez chercher le fourgon et ramenez la cage ici, ordonna Dare d’un ton absent.

L’air tressaillit soudain. Une forme noire ondula derrière sa tête. Les cheveux de Beryl voletèrent. D’énormes ailes noires battirent avec un son semblable à celui d’un drapeau dans le vent.

Tout le monde se retourna et leva la tête vers Priya. Son visage était dur, la mâchoire crispée. Il tendit le bras et heurta Dare en pleine poitrine. Le visage du vieux chef du Hellfire fut projeté sur le côté. Le corps argenté de Priya bondit en avant. Beryl et les hommes de main hurlèrent et reculèrent en trébuchant quand il atterrit devant eux.

En deux grandes enjambées, il posa son pied nu au bord de mon entrave. Le Heka pétilla et éclata. La terrible pression s’évanouit.

J’étais libre.

Libre, mais si brisée que je ne pouvais bouger.

Je n’en avais pas besoin, cependant.

Le pouvoir de la lune afflua en moi d’un seul coup, recouvrant la pièce d’un voile de lumière argentée.

Je n’étais pas un démon, mais je n’étais pas non plus humaine. J’étais entre les deux.

J’avais envie de dire à Priya de se placer derrière moi, mais j’étais incapable de parler. Ce n’était pas nécessaire, cependant, n’est-ce pas ? Je lui hurlai de reculer dans ma tête. Il déploya ses ailes et s’envola hors de vue. Mes cheveux furent soufflés en avant quand il atterrit derrière moi.

Rien de bon n’en ressortirait si je laissais Dare sortir d’ici vivant. Si je survivais, il me garderait enchaînée comme un chien et se servirait de moi pour Dieu savait quoi. Mais si je mourais, Lon et Jupe feraient des proies faciles. Soit Lon tuerait Dare et se retrouverait en prison, soit Dare ferait de leur vie un enfer… quelle que soit la vie qu’il les autoriserait à avoir. C’était quelqu’un d’affreux, un connard sadique possédant bien trop de pouvoir. Et c’était un assassin.

Un assassin en train de tirer une arme de sa veste, tout en me regardant d’un air meurtrier.

C’était tuer ou être tuée. Je n’avais plus le choix.

Je les marquai tous mentalement : Dare, Beryl, les trois hommes. Tandis que Dare hésitait, pointant d’abord l’arme sur moi, puis sur Priya derrière moi, je songeai à Merrimoth, ce soir-là, sur la plage, quand il avait projeté du feu sur Lon et moi. C’était ce que je voulais.

Le regard empli de rage de Dare croisa le mien. La panique que j’avais ressentie avant que ses hommes ne détruisent mon corps se reflétait désormais dans ses yeux. Et tandis que le pouvoir de la lune alimentait mon Heka, je dirigeai toute ma volonté dans un seul mot :

Brûle.

Des flammes orange et jaune illuminèrent la pièce. Elles tourbillonnèrent autour des cinq hommes. Des cris d’angoisse transpercèrent mes oreilles. La chaleur semblait provenir d’un four infernal. Elle allait peut-être me brûler aussi.

Quelqu’un tenta de fuir, peut-être Beryl, mais trébucha après avoir fait un pas.

L’odeur de chair brûlée emplit mes narines tandis que la peau de leur visage se mettait à fondre. Les hurlements s’interrompirent. Ils tombèrent tous au sol l’un après l’autre, tremblant comme des sacs de ciment humide tandis que le feu rugissait autour d’eux.

Dare fut le dernier à tomber. Son corps s’écroula devant moi. Je le regardai mourir, les flammes infernales léchant son corps. Je regardai ses yeux se dissoudre dans ses orbites. Ses os devenir noirs.

Je t’ai eu.

Avant que j’aie pu prendre plus que quelques inspirations douloureuses, les flammes s’éteignirent sur cinq piles de cendres noires. Des volutes de fumée s’élevaient dans l’air au-dessus d’elles.

Je les avais tous tués en l’espace de quelques secondes.

Mes cheveux voletèrent. Je levai mon œil valide, le détournant de la cendre et de la fumée. Priya s’était accroupi devant moi.

Je devinai à l’expression horrifiée de son visage que mon corps était dans un état lamentable, mais je ne ressentais plus la moindre douleur. Je ne ressentais plus rien. Il tendit sa main argentée et musclée vers moi, hésita et s’arrêta.

— Je vais aller chercher de l’aide, se contenta-t-il de dire.

 

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