Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres
Chapitre 16
moi arrivâmes à celui de David Merrimoth le lendemain matin, il s’avéra L a plupart des gens s’accordaient pour dire que les enterrements n’étaient pas des événements très réjouissants. Mais quand Lon et être tout l’opposé de mon rêve : l’atmosphère ressemblait plus à celle d’une remise de prix qu’à un service funèbre.
Des voitures étaient garées sur le parking ensoleillé de la plus grande église de La Sirena. Tous les Terrestres importants à cent-cinquante kilomètres à la ronde étaient présents, sur leur trente-et-un. Je leur souris ; ils fixèrent mon auréole argentée. Certains de ces gens savaient-ils que j’étais la dernière personne à avoir vu Merrimoth en vie ?
— Tu n’as aucune raison de te sentir coupable, me dit Lon à voix basse.
— Je ne me sens pas coupable.
— J’aurais juré que si, pourtant. Tu n’as pas tué Merrimoth. Il a fait ça tout seul.
Bon sang. OK, je me sentais peut-être coupable, mais cette émotion était tellement mêlée à un millier d’autres émotions négatives : mon rêve flippant au sujet de ma mère, mon inquiétude pour Kar Yee, le stress de devoir remettre le bar en état, la déception d’avoir perdu Telly la veille… la rencontre prévue avec Hajo ce soir-là.
Et Yvonne.
Les Giovanni étaient revenus bien après minuit, après leur discussion avec Yvonne, et avaient assuré qu’Yvonne était plus lucide et humble qu’elle ne l’avait plus été depuis des années.
Tant mieux pour elle. Vraiment.
Mais il faudrait m’excuser si je ne faisais pas de pirouettes et si je ne sortais pas le champagne.
Bref, la situation présente ne faisait que détériorer mon humeur déjà angoissée. Je ne comprenais pas comment le penchant empathique de Lon avait réussi à déceler la culpabilité concernant ce qui était arrivé à Merrimoth parmi la soupe d’émotions négatives et affligées qui m’envahissait la tête. Je poussai un soupir théâtral.
Lon appuya sur le bouton qui déclenchait l’alarme de son Audi argentée. Pour être honnête, je préférais son SUV éclaboussé de boue, avec les bandes dessinées de Jupe qui jonchaient le sol. À moins que ce soit simplement dû au fait qu’à chaque fois que j’étais montée dans l’Audi, c’était pour participer à un événement lié au Hellfire Club.
— Courage, dit-il. Ça ne durera pas longtemps.
Sa main chaude et forte enveloppa la mienne et il me guida vers l’église de La Sirena, un bâtiment en stuc et en cèdre de style Mission entouré de palmiers légèrement incurvés se déployant au-dessus de son toit en terre cuite. Mes talons claquèrent sur les tuiles de mosaïques encerclant une fontaine en forme d’étoile dans l’entrée.
Lon portait un costume noir parfaitement taillé qui révélait les contours alléchants des muscles durs de ses bras et de ses cuisses chaque fois qu’il bougeait. Je lançai un regard furtif à son corps tout en or et ciselé, avec ses yeux verts plissés face au soleil californien et ses cheveux couleur miel scintillants qui effleuraient ses épaules. Il était rayonnant et hors du commun, comme la peinture d’un demi-dieu mythique, couronné de son auréole vert et or.
Bon Dieu, quel bel homme. Et il me traitait comme si j’étais à la fois une déesse et son égale. Chaque matin où je me réveillais dans ses bras (comme ce matin, alléluia !), je me sentais reconnaissante, parce que j’avais tellement de chance. C’était vraiment un bon parti.
Et vous savez quoi ? Moi aussi. À ce qu’il disait, il avait vu quelque chose de bon chez moi dès le premier jour de notre rencontre, et je commençais peut-être à le réaliser, moi aussi. Il n’y avait pas si longtemps, je luttais contre mes angoisses concernant notre différence d’âge, mais même si on aimait bien se taquiner, cet écart scandaleux entre nous ne me dérangeait pas.
Parce qu’en fait, pourquoi devrais-je me sentir intimidée ? songeai-je tout en observant une femme aux escarpins luxueux et dont la coiffure avait sûrement coûté plus cher que l’assurance mensuelle de ma voiture. Après tout, j’étais plutôt jolie. J’étais propriétaire d’un commerce florissant. J’avais des talents magiques de fou, comme disait Jupe. Et j’étais quelqu’un de bien. Alors pourquoi ne pourrais-je pas avoir un petit ami génial avec un fils génial, sans parler de mes nouveaux amis qui tenaient à moi ? Et qui d’autre avait déjà été au moins à moitié aussi trahi que moi par mes propres parents, tout en réussissant à garder la tête haute et à aller de l’avant ? Personne, voilà la réponse.
Et bon sang, même si j’avais entravé David Merrimoth avant qu’il saute de son balcon, il essayait de nous tuer… sans la moindre raison ! Bien sûr, j’aurais préféré que ça se termine différemment pour lui, mais j’avais fait de mon mieux.
Lon avait raison : je n’étais pas une tueuse. La mort de Merrimoth n’était pas ma faute. Je n’étais pas en train de me transformer en mes parents cinglés et assoiffés de sang. Je n’étais qu’une fille qui essaie de prendre les meilleures décisions dans des circonstances très anormales.
Les creux des joues de Lon s’approfondirent quand il me sourit. Je resserrai ma main autour de la sienne et balayai toutes mes mauvaises pensées de ma tête.
Nous ralentîmes le pas devant l’église. Les gens se rassemblaient devant les doubles portes épaisses en bois, discutant et fumant des cigarettes de valrivia. Lon serra quelques mains et grommela un bonjour à quelques membres du Hellfire Club, inclinant le menton en réponse à ceux qui lui faisaient signe de loin. Ses quelques brèves conversations avec d’autres personnes commencèrent toutes par « quel dommage pour David » et « je n’arrive pas à croire qu’il est mort », avant de progresser rapidement vers « où sera servi le déjeuner, après l’enterrement ? » Et ces gens étaient les pairs de Merrimoth.
L’intérieur du sanctuaire était bondé. Nous décidâmes de ne pas tenter de trouver une place sur les bancs et de rester debout contre le mur du fond. Nous n’étions pas les seuls. Quand un couple se fraya un chemin à côté de nous, Lon me fit passer devant lui, pressant mon dos contre son torse musclé. Je me détendis, soulagée par le confort apporté par son corps chaud. Il fit courir son pouce le long de l’intérieur de mon bras, de mon coude à mon poignet, avant de remonter dans l’autre sens, une caresse lente et apaisante.
— Tu es très jolie, me murmura-t-il à l’oreille, si bas et si près qu’il me chatouilla.
Je tournai la tête sur le côté, piégeant sa joue contre la mienne. Il sentait vraiment bon, un mélange de linge propre et de savon… et de Lon. Cette même odeur bien identifiable que j’avais perçue la veille, quand Telly avait arraché un bout de pont au-dessus de nous. Je le humai, m’accordant ce petit plaisir.
— J’aurais préféré qu’on s’habille comme ça pour aller au restaurant, plutôt qu’à des funérailles, murmura-t-il.
— Moi aussi, répondis-je sur le même ton.
Quelques secondes passèrent, puis il reprit :
— Mieux encore, je préférerais qu’on soit seuls.
— Hum ?
— Complètement seuls. Sans Jupe. Sans M. et Mme Holiday. Sans belle-famille. Qu’est-ce que tu en dis ?
— Maintenant ?
Ces funérailles s’avéraient bien plus intéressantes que je m’y attendais.
— Des vacances.
— Oh ?
Parfois, communiquer avec Lon était aussi ardu que d’arracher une dent. Mais j’avais fini par apprendre que si je restais silencieuse, il finirait par lâcher ce qu’il essayait de dire. Je ne répondis donc rien. Je me contentai d’attendre, tout en regardant les gens entrer peu à peu dans le sanctuaire plein à craquer.
Après une longue pause, il continua de me murmurer à l’oreille :
— J’ai reçu une offre de séance photo dans les Alpes. Je me disais que tu pourrais venir avec moi, et qu’on pourrait en faire des vacances.
— En Europe ?
— Je peux choisir soit la Suisse, soit la France. Je me disais que tu aimerais peut-être aller en France.
Hum. Les familles de mes parents étaient toutes deux originaires de France (ma mère avait grandi à Paris et les parents de mon père à Marseille) et il leur arrivait de parler français, quand ils étaient seuls. Ma mère avait gardé un accent français prononcé jusqu’au dernier jour où je l’avais vue en vie. J’avais toujours été intriguée par ce pays. J’avais encore de la famille, là-bas… des cousins éloignés ou que sais-je. Je m’étais toujours demandé à quoi ils ressemblaient. Mais je n’étais jamais sortie des États-Unis.
Lon leva un doigt et écarta une mèche de cheveux de mon oreille, avant de se remettre à parler à voix basse.
— Un petit village dans les Alpes. Rien que nous deux. Je me disais qu’on pourrait louer une villa. Un truc sympa. Avec une piscine intérieure. Une grosse cheminée. On boirait du vin. On irait faire du ski.
— Du ski ? répétai-je, incrédule.
Je doutais d’être capable de faire du roller, et encore moins du ski.
— Je nous imaginais surtout rester au lit tout nus, avoua-t-il.
Un son étranglé s’échappa de ma gorge, entre un rire et un hoquet. Un petit frisson me traversa.
— Des vacances coquines ? murmurai-je.
Il émit un petit rire.
— Pas de Jupe et pas de Tambuku. Rien que toi et moi.
— Je ne suis encore jamais partie en vacances.
— Jamais ?
— Jamais.
Mes parents me laissaient toujours à la maison avec un membre de notre ordre ésotérique, quand ils partaient en vacances. Et bien sûr, je m’étais séparée d’eux à mes dix-sept ans. Quand on était en fuite et qu’on vivait sous une fausse identité, on n’avait pas vraiment l’occasion de s’accorder des vacances.
— Une autre première, murmura Lon d’une voix sensuelle.
C’était l’un de ses passe-temps préférés : cataloguer toutes les « premières » expériences que je partageais avec lui. Il tenait une liste mentale. Ce devait être un genre de fierté masculine. Et c’était plutôt mignon.
— La France fin janvier, dit-il. C’est décidé.
C’était une merveilleuse perspective, cette petite idée de vacances.
— D’accord, acquiesçai-je. Je vais en parler à Kar Yee.
— Je lui ai déjà demandé. Elle a répondu que c’était d’accord.
J’inclinai la tête, un instant confuse, avant de me souvenir des paroles prononcées par Kar Yee la semaine précédente, juste avant le braquage : « Je connais un secret que tu ignores ».
— Mince alors, marmonnai-je, une joie nerveuse se déployant dans ma poitrine.
— Huit jours, et je ne devrai travailler que durant deux d’entre eux. J’ai déjà tout planifié. Je voulais juste m’assurer que ça t’intéressait.
Mon cœur se serra. Je levai le visage vers lui et l’embrassai sur le menton, juste sous la pointe de sa moustache de pirate.
— C’est la plus belle surprise au monde.
Il m’étreignit un peu plus fort tandis qu’un visage familier apparaissait. Lon releva vivement la tête et suivit mon regard, vers un homme souriant en train de descendre l’allée tout en nous faisant signe.
— Père Carrow !
Il fallut quelques secondes au prêtre pour se frayer un chemin jusqu’à nous, se faufilant parmi la foule qui s’était rassemblée derrière les bancs. La joie m’envahit à la vue de ses cheveux argentés et son auréole bleu vif. Oui, c’était à la fois un Terrestre et un ancien prêtre. Le premier que j’aie jamais rencontré, mais il y en avait d’autres, comme le prêtre actuel de cette église. Étant retraité, le Père Carrow portait un costume au lieu de sa tunique, aujourd’hui. Il agita le chapeau dans sa main pour nous saluer.
— Cady et Lon, deux de mes personnes préférées.
Je passai les bras autour du cou du Père Carrow.
— Ravie de vous revoir, dis-je, et j’étais sincère.
Il vivait à quelques pâtés de maisons de chez moi, à Morella, et nous parlions fréquemment, autrefois. Mais depuis que j’avais officieusement emménagé avec Lon et Jupe, je le voyais de moins en moins.
Il serra la main de Lon d’un geste chaleureux.
— Comment va la vie ?
— Je ne peux pas me plaindre, répondit Lon en passant une main le long de mon dos.
— Et je peux te dire que je suis heureux de savoir que mes efforts pour jouer les Cupidons ont été à ce point couronnés de succès.
C’était le Père Carrow qui nous avait présentés, plusieurs mois plus tôt.
L’un des côtés de la bouche de Lon s’étira brièvement.
— On est d’accord.
Le Père Carrow sourit.
— Vous, euh, travaillez ici, aujourd’hui ? l’interrogeai-je.
— On me demande souvent de donner un coup de main pour les grands événements. J’aide à tout organiser au niveau de la tombe. Vous connaissiez M. Merrimoth personnellement ?
— Oui, répondit Lon.
— Je suis vraiment désolé, dit le Père Carrow en fronçant les sourcils.
— On n’était pas proches, précisa Lon en secouant la tête. J’irais même jusqu’à dire qu’on était presque des ennemis, malheureusement.
Le Père Carrow se pencha un peu plus vers nous.
— Alors ça ne vous dérangera pas si je vous dis que quelques vilaines rumeurs circulent à propos de son penchant, avant sa mort. Les gens disent qu’il a mis le feu à sa propre maison.
Je ne savais même pas pourquoi ça me surprenait. Je me demandais si c’était Dare qui avait parlé de ça, ou de l’un de ses sbires. Les nouvelles se répandaient vite, dans ce genre de petite communauté. J’espérais qu’il n’existait aucune rumeur concernant une sorcière à l’auréole argentée l’ayant aidé à faire une chute mortelle.
Lon grommela.
— Tu as entendu des rumeurs similaires concernant d’autres personnes, en ville ?
Le Père Carrow plissa les yeux.
— Des personnes qui mettraient le feu à des trucs ? Ou bien…
— Qui auraient des penchants plus forts qu’ils ne devraient, clarifiai-je. Beaucoup plus.
Je lui expliquai rapidement ce qui était arrivé au Tambuku, avant d’aborder la mort macabre de Noel Saint-Hill. Je ne pensais pas que ce serait une bonne idée de lui parler de la drogue bionique, je sautai donc ce détail.
— C’est inhabituel, c’est sûr. Et pour répondre à ta question, Lon, une rumeur me revient. Tu connais Peter Little ?
— L’ancien conseiller municipal ?
Le Père Carrow hocha la tête et m’expliqua :
— Il a un penchant de chance. Les gens disent que c’est comme ça qu’il a obtenu son poste.
— Entre autres choses, acquiesça Lon.
À en croire l’expression lugubre sur son visage, il n’était pas très fan de cet homme.
— Mais tu as entendu cette rumeur selon laquelle sa chance se serait… accrue ? l’interrogea le Père Carrow.
Lon étrécit ses yeux vert melon. Il attendit la suite.
— Il a gagné à la loterie.
Ça n’avait rien de surprenant, pour quelqu’un ayant un penchant de chance, songeai-je. Ce n’était pas une capacité courante, mais je connaissais un régulier du Tambuku ayant remporté beaucoup de paris aux courses de chevaux.
— J’ai entendu parler de sa victoire à la loterie, acquiesça Lon. Trois cent mille dollars, c’est ça ? La semaine dernière.
— Oui, mais ce n’était pas la seule occurrence. Il a gagné trois fois ce mois-ci. La première fois, c’était cinq mille dollars avec un ticket à gratter. La deuxième, c’était les trois cent mille que tu viens de mentionner. Et la troisième était il y a deux jours.
— Ah.
— Je suis surpris que tu ne sois pas au courant, remarqua le Père Carrow. On n’a parlé que de ça dans la presse. Il a remporté le Méga Millions Jackpot. Cinquante-neuf millions de dollars.
— Bordel de merde, marmonna Lon.
Il s’excusa aussitôt de son langage auprès du Père Carrow, qui balaya ses mots de la main.
— Ça semble un peu étrange, continua le prêtre. Même avec un penchant de chance, combien de gens remportent la loterie trois fois en deux semaines ?
Il regarda vers la porte et reprit :
— Ils me font signe de venir. Le service va bientôt commencer. On en reparlera peut-être plus tard ?
Lon hocha la tête.
Le Père Carrow donna une tape sur l’épaule de Lon, puis me serra la main.
— Viens me rendre visite, Cadybell. Ça me manque de ne plus bavarder avec toi.
Ça me manquait aussi. Je l’étreignis, puis regardait son auréole bleue laisser une traînée derrière lui tandis qu’il s’éloignait.
— Peter Little, murmura Lon.
— Est-ce qu’il prend des drogues ? l’interrogeai-je.
— C’est un politicien véreux.
— Il est membre du Hellfire ?
— Non. Mais il ne vit pas loin d’ici. On pourrait passer le voir. Le féliciter. Lui demander s’il a acheté des potions rouges étranges, récemment.
Suivre la piste de la drogue pour retrouver Telly.
— Ça ne peut pas faire de mal, je suppose.
Lon m’attira à nouveau contre son torse et enroula les bras autour de ma taille tandis que l’organiste traversait l’estrade derrière l’autel à l’avant du sanctuaire. Je laissai échapper un long soupir, songeant au penchant de Peter Little et à la bouteille de jus bionique de Telly. Plusieurs têtes se tournèrent quand quelqu’un entra dans le sanctuaire. Curieuse, je jetais un coup d’œil dans cette direction pour voir qui causait toute cette agitation, et repérai la tête chauve et brillante de Dare. Mes muscles se raidirent.
Le chef du Hellfire ralentit sa démarche déjà nonchalante et regarda dans notre direction. Je tressaillis, mais ne détournai pas les yeux. Pas même quand son regard noir et empli de haine creusa un trou dans mon crâne. Cela ne dura qu’un instant, ce regard, avant qu’il se retourne et continue à avancer vers l’avant de l’église, sans un regard en arrière.
Ce fut à cet instant que je compris qu’Ambrose Dare était loin de m’avoir pardonné.
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