Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres

Jenn Bennett · Chapitre 9 sur 32

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Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres

Chapitre 9

 

quand je repérai son unique hommage aux fêtes de fin d’année : un sapin de L ’appartement de Kar Yee sentait le pop-corn au micro-ondes. Je scrutai le salon blanc et or immaculé et la cuisine, avant de sourire Noël blanc miniature enveloppé de guirlandes rouges était disposé sur la table en verre de la salle à manger. Au-dessous se trouvait une pile de cadeaux, dont la petite figurine d’opéra de Jupe, désormais tachée de gouttes de peinture rouge séchée. Les fausses protestations de Kar Yee au bar n’étaient que fumisterie.

Je laissai tomber un sac rempli de vêtements dans le couloir de l’entrée, près d’un petit meuble à chaussure en bois destiné aux visiteurs. Kar Yee avait la phobie des chaussures. Elle était convaincue qu’elles avaient été inventées par Satan en personne, ou qu’elles véhiculaient la peste, au moins. C’était presque un TOC. Il lui arrivait souvent de se balader dans son bureau du Tambuku en chaussettes, ou en ballerines. C’était assez ridicule, mais elle était encore pire quand on était à la fac. Que Dieu vienne en aide à la personne qui aurait osé poser ses chaussures dégoûtantes sur son lit de dortoir.

Mais je suppose qu’on a tous nos petites obsessions. Je retirai mes bottes, les plaçai à côté d’une paire de chaussures d’homme marron et remontai le couloir à pied nu.

Comme dans toutes les autres pièces de son appartement condensé, sa chambre était décorée comme si elle appartenait à un hôtel m’as-tu-vu d’extrême orient. Des rideaux dorés à motifs de feuilles drapaient les fenêtres, bloquant la vue du centre-ville de Morella. Une énorme peinture du Victoria Harbor de Hong Kong était accrochée au-dessus du lit. Elle était assise sous les draps, adossée aux oreillers dorés et portant sa minerve par-dessus son pyjama en soie jaune. Ses cheveux noirs d’habitude ultra brillants semblaient ternes et mous, attachés en chignon au-dessus de sa tête. Un bol à moitié vide était coincé entre ses jambes.

Bob était installé sur un fauteuil rembourré à côté d’elle, les pieds relevés sur une ottomane. Il avait l’air plutôt à l’aise, dans sa chemise hawaïenne bleue claire, son pantalon blanc et ses pieds nus. Une couverture couleur taupe à motifs de fleurs de cerisier entrelacées était étalée sur ses jambes. Je me demandai s’il avait dormi ici, plutôt que sur le canapé du salon.

Quand je passai la porte, ils levèrent les yeux de l’émission qu’ils regardaient à la télé. Ils arboraient tous deux un sourire idiot.

De toute évidence, je venais d’interrompre un genre de cauchemar apocalyptique.

— Qu’est-ce que vous regardez ? m’enquis-je.

— On se fait un marathon de Three’s Company1, répondit Kar Yee d’une voix paresseuse. Bob dit qu’on devrait emménager ensemble tous les trois pour reproduire les épisodes. Qu’est-ce que tu en penses ? Le Tambuku pourrait remplacer le Regal Beagle.

— Vous êtes tous les deux shootés aux antidouleurs, ou quoi ?

C’était trop bizarre pour moi. Je serais soulagée quand le bar pourrait rouvrir et que Kar Yee serait de retour sans son bureau, aussi implacable qu’avant.

— Tu vas bien ? m’interrogea Bob.

Kar Yee feignit une expression boudeuse.

— Ne t’occupe pas de Miss Rabat-Joie. Elle est triste. Elle ne peut pas dormir avec son petit ami aux grandes mains, ce soir. Ouin ouin.

— Aux grandes mains ?

Une mèche des cheveux de Kar Yee s’échappa de son chignon désordonné. Nous étions parvenues à en ôter la majeure partie de la peinture, mais pas tout, elle avait donc fait venir son coiffeur pour qu’il coupe deux centimètres de sa coupe au carré. Ils étaient désormais trop courts pour rester attachés.

— Il a les mains veineuses et musclées, expliqua-t-elle.

— Tu dis ça comme s’il avait des mains énormes comme des jambons.

Elles étaient comme le reste de son corps : fortes et fines. Lon avait un corps parfait. C’était presque criminel. Musclé, mais pas de manière ostentatoire ou baraquée. Des bras fabuleux. Et un beau ventre, avec le sillon de muscles parfait juste au-dessus des hanches et de…

— Il a de longs doigts, mais ils sont tout sauf minces, remarqua Kar Yee. Appuyer sur tous ces boutons d’appareil photo doit lui permettre de les muscler.

Et prendre tous ces antidouleurs avait dû lui creuser des trous dans la caboche.

— Ses doigts sont aussi très bronzés, ajouta-t-elle, un début de sourire se formant sur ses lèvres.

— Autant que le reste de son corps. Il passe beaucoup de temps dehors.

— Il est bronzé aussi sous la ceinture ?

— Arrête de fantasmer sur Lon, s’il te plaît.

Bob se tortilla sous la couverture à motif de fleurs de cerisier, l’air mal à l’aise. On aurait dit qu’il était sur le point de vomir tout le pop-corn qu’il avait avalé.

— C’est de ça que vous parlez après le boulot, toutes les deux ?

Je répondis « non » au moment même où Kar Yee affirmait « oui ». Puis elle me jeta un pop-corn.

— Sérieusement, Bob, plaidai-je en me penchant pour le ramasser et le lancer à nouveau dans son bol. Sèvre-la des médicaments. Tu as dit qu’elle pourrait retirer la minerve demain.

— Elle peut, insista-t-il, avant de marmonner : essaie donc de la sevrer, toi.

Kar Yee riait aux blagues de la télévision, ignorant notre conversation. Quand Bob serait parti, j’échangerai toutes ses pilules contre du paracétamol.

— Eh, lançai-je en claquant des doigts devant son visage. Si ça t’intéresse, j’ai obtenu le nom de l’un des types qui nous ont volés.

Son regard nonchalant s’aiguisa aussitôt.

— Ne me fais pas attendre.

— Noel Saint-Hill. Celui qui s’est servi de son penchant pour couper le courant.

— L’elfe peureux ?

Bob rejeta sa couverture.

— Tu es sérieuse ? Comment t’as découvert ça ? Grâce à ce truc de courses de voiture de Morella ?

Je leur fis un bref résumé, en laissant de côté les détails concernant la brume argentée et la voix de ma mère défunte. Par contre, je leur précisai que je m’étais mordu la langue et que ça me faisait encore un mal de chien. Kar Yee me proposa l’un de ses antidouleurs ; Bob s’empressa de secouer la tête pendant qu’elle ne regardait pas.

Une part de moi aurait préféré que Bob ne soit pas là. Son absence m’aurait peut-être donné l’occasion de parler de ma véritable identité à Kar Yee. Ça faciliterait peut-être les choses, si je lui confessais ça pendant qu’elle était défoncée. D’un autre côté, ce serait assez dégonflé de ma part. J’allais devoir attendre qu’elle soit guérie, mais ça commençait à me rendre nerveuse. Quand je décidais de faire quelque chose, je préférais en finir au plus vite.

— Au fait, j’ai besoin de deux faveurs, annonçai-je.

— Ah oui ? demanda Bob en levant la tête.

— Tu peux commencer à chercher l’adresse de Noel Saint-Hill en ligne ?

J’avais déjà fouillé un peu sur mon téléphone pendant une petite pause bien méritée des retrouvailles entre Giovanni et Butler et avais découvert des profils de réseaux sociaux qui lui appartenaient peut-être… difficile à dire sur les photos, mais ça n’avait pas d’importance, parce qu’ils étaient privés.

— Je m’en occupe, répondit Bob en sortant son ordinateur portable.

Je le remerciai, puis me tournai vers Kar Yee.

— J’ai aussi besoin de la clef des escaliers d’accès au toit.

— Pourquoi ?

— Pour ma magie. Je dois pratiquer un sort.

— Sur le toit ? se plaignit-elle. Il est plus de minuit.

— C’est important. Ça me prendra une demi-heure maximum. Personne ne verra rien.

Elle haussa un sourcil noir et fin et pinça les lèvres, l’air sur le point de refuser. Mais elle finit par pousser un soupir de fille en train de planer.

— Boooon, d’accord. Tant que tu ne déverses de sang de cochon nulle part, la clef est accrochée dans la cuisine, au-dessus du téléphone. Mais si l’un des autres locataires te surprend, je ne te connais pas.

L’immeuble de Kar Yee était haut de dix étages et se situait aux abords du centre-ville, entouré par les gratte-ciels étincelants de Morella. Dans la pénombre derrière moi, à trente kilomètres de distance, se trouvaient La Sirena et l’océan Pacifique… ainsi que le lit que je partageais d’habitude avec Lon. Je me demandais s’il aurait du mal à s’endormir, sans moi. Il disait toujours que c’était le cas, quand il était en voyage d’affaires.

Je me dirigeai vers une zone abritée derrière une rangée de climatiseurs. Les locataires utilisaient souvent ce toit en ciment pour y organiser leurs fêtes. Un mur bas en briques empêchait les invités ivres de faire une chute mortelle dans la rue animée en contrebas. Même à cette heure, alors que la plupart des habitants de la paisible ville de La Sirena étaient au lit, j’entendais le grondement continu et rapide de la circulation tout autour de moi. D’une certaine façon, je trouvais ça réconfortant.

Quand j’avais rencontré Lon, je disposais d’un lien avec l’Æthyr. Une sorte de familier de sorcière… ou peut-être serait-il plus adéquat de qualifier ça de guetteur magique, une créature que je pouvais appeler pour obtenir des informations ou de l’aide. Priya.

Après avoir constitué mes yeux et mes oreilles dans le plan Æthirique pendant la majeure partie de ma vie d’adulte, Priya avait connu une fin horrible en tentant de me défendre d’une attaque démoniaque.

Priya était ce que les magiciens appelaient un esprit Hermeneus, une entité messagère asexuée ressemblant plus ou moins à un mélange d’humain et d’oiseau. Ils étaient très convoités, difficiles à obtenir, et tous les magiciens n’arrivaient pas à se lier à l’un d’eux. Pour solliciter leur aide, il fallait les attirer à vous grâce à un rituel spécial. Si l’un d’eux aimait bien votre tête, il vous offrirait peut-être ses services à vie. Ces êtres créaient un lien avec la signature de votre Heka, qui était aussi unique à chaque magicien qu’une empreinte digitale.

Comme les autres esprits Hermeneus, Priya ne traversait pas physiquement les dimensions depuis l’Æthyr quand je l’appelais. Au lieu de ça, il utilisait mon Heka pour transmettre sur ce plan un genre d’hologramme de lui-même. Tout ce qu’ils pouvaient faire une fois ici, c’était partager des informations, ils n’étaient donc pas très utiles s’agissant de pratiquer des tâches terrestres, mais ils constituaient de précieux espions Æthyriques.

Ils possédaient aussi la capacité unique de se réincarner.

Les derniers mots prononcés par Priya avant de mourir m’avaient suppliée d’attendre son retour. M’avaient assuré qu’il me retrouverait. Je ne savais pas du tout combien de temps ça prendrait. Des années, peut-être ? Mais plusieurs mois avaient déjà passé, et ça suffisait peut-être. Je n’avais pas vraiment envie d’essayer de me lier à un autre Hermeneus. Bien sûr, Priya et moi n’avions jamais été des amis à proprement parler… ces créatures étaient réputées pour leur caractère distant. Mais j’avais du mal à m’imaginer me lier à quelqu’un d’autre.

Malgré ça, je n’étais pas sûre de pouvoir me permettre d’attendre beaucoup plus longtemps. J’avais besoin d’un allié pouvant confirmer ou infirmer la mort de mes parents dans l’Æthyr. Il me fallait quelqu’un capable de m’expliquer ce qu’était réellement mon pouvoir d’Enfant de la Lune et de m’apprendre ce que mes parents avaient injecté en moi à ma conception.

Une brise fraîche souleva mes cheveux tandis que je déposai ce que j’avais récupéré chez Lon pour le rituel d’appel : un sachet de sucre, un épluche-légumes, les feuilles de papier à dessin pliées récupérées dans son studio de photographie, mon caducée de poche et un morceau de ma fidèle craie d’ocre rouge.

Je me mis au boulot avec la craie, dessinant un sceau de balise pour esprits Hermeneus sur le papier que m’avait donné Lon. J’avais un symbole de compagnon tatoué à l’encre blanche sur l’intérieur de mon bras, ainsi que quelques autres à l’intérieur d’un cartouche style Égypte ancienne, que je pouvais activer avec une goutte de fluide corporel riche en Heka, comme de la salive ou du sang. Quand Priya et moi étions liés, je me servais de mon tatouage pour l’appeler. Mais sa mort avait brisé ce lien, et pour le rétablir, j’allais devoir exécuter un sort créatif.

Dans mon ordre magique, invoquer un esprit Hermeneus serait une grande cérémonie, un rituel de temple effectué sous le regard de toute la congrégation. Une sorte de Bar Mitzvah, quoi. Le magicien qui invoquerait l’esprit porterait une tunique rituelle. Une cérémonie destinée à accumuler l’énergie aurait été pratiquée avant, comportant un certain nombre de chants. Toute l’affaire serait présidée par le chef de l’ordre, le Calife. Mon parrain. Et après coup, en fonction du succès du rituel, qui avait cinquante pour cent de chances de fonctionner selon le magicien qui l’effectuait, soit on offrait une tournée de vin en célébration, soit on écoutait des discours de type « ce n’était pas écrit comme ça » ou « peut-être la prochaine fois ».

Je préférais encore m’enfoncer une aiguille à tricoter dans l’oreille plutôt que d’enfiler une tunique rituelle et je n’avais pas besoin d’une foule d’occultistes pour scander des incantations et m’encourager. Ça faisait du bien de faire de la magie à l’ancienne, une craie à la main et mon caducée à mes côtés, tout en sifflotant « Breaking the law » pendant que j’avançais dans mon travail.

Quand j’eus terminé la balise, je me servis du deuxième morceau de papier pour écrire le nom de Priya et l’insérer dans le cartouche contenant déjà mon sceau de magicienne personnel : une lune berçant une rose plate à trois niveaux. Puis je reliai mes deux dessins grâce à une série de symboles. Je n’étais pas certaine que ça fonctionnerait. Je ne connaissais aucun magicien ayant tenté de se lier à nouveau à un gardien réincarné. Lors des rares occasions où un gardien mourait, la plupart des magiciens se contentaient d’essayer d’en appeler un autre.

Mais je ne voulais pas d’un nouveau gardien. Je voulais Priya. Au centre du sceau d’appel, je déversai une petite pile du sel que j’avais volé dans la cuisine de Lon. Un genre de sel de mer raffiné à propos duquel je le taquinais souvent, parce que le sel « La Baleine » était apparemment trop vulgaire pour son palais de superstar. Un bref instant, je me demandai distraitement si comme en cuisine, de meilleurs ingrédients amélioraient la qualité de la magie.

Son épluche-légumes à cent dollars était plus aiguisé que le couteau à lame rétractable de supermarché dans le tiroir de ma cuisine, c’était une certitude. Et il laissa une entaille de bonne taille au bout de mon petit doigt. Je m’agenouillai sur le ciment, pressai les bords de la plaie l’un contre l’autre et regardai les gouttes sombres de mon sang raffiné et riche en Heka tomber sur la pile de sel blanche.

Une légère bourrasque fit voler mes cheveux et éparpilla quelques grains de sel. Je ferais mieux d’en finir avant que toute la pile soit soufflée.

Ce qu’il y avait de bien, quand on vivait dans une grande ville, c’était qu’on ne manquait pas de courant électrique. J’eus à peine besoin de l’appeler à moi. Un flot d’électricité brillant sauta dans mon corps, s’agrippant à mon Heka, avant de s’y mêler et de le charger. Mes terminaisons nerveuses crépitaient d’énergie pure. La racine de mes cheveux enfla et se souleva. Mes cellules se mirent à rebondir et danser de manière délirante.

J’étais alerte. Forte. Chargée. Et bon sang, ce que ça faisait du bien !

Mais tandis que j’embrasais le Heka, quelque part à la périphérie de ma vision, je repérai l’éclat de lumière bleue que j’avais fini par redouter.

1 Série américaine diffusée de 1977 à 1984 et centrée sur trois personnages vivant dans le même appartement.

 

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