Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres

Jenn Bennett · Chapitre 19 sur 32

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Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres

Chapitre 19

 

noirs au milieu d’un océan bleu vif. Son auréole était pâle et faible. I l appuya sur le bouton pour fermer les portes de l’ascenseur et m’empêcher de ressortir. Ses pupilles étaient de minuscules points

— Vous étiez en train de vendre quelque chose à Hajo, dit-il une fois les portes closes.

Merde. Il avait vu la fiole rouge quand il nous avait surpris, Hajo et moi. Il faisait aussi un peu plus d’un mètre quatre-vingts et se dressait au-dessus de moi comme une personne habituée à s’emparer de ce qu’elle veut.

L’ascenseur commença à descendre. Je bondis sur un bouton, n’importe lequel, et n’importe quel étage. Mais il se plaça devant le panneau de contrôle comme un mur de brique amovible. Il était terriblement rapide pour un type bourré. Et même pour quelqu’un qui ne le serait pas. Je reculai dans le coin opposé de l’ascenseur. De la musique classique calme et anodine emplissait la petite cabine, me narguant avec la fausse assurance que tout allait bien.

— J’ai vu le jus rouge, insista-t-il.

Il tendit un bras en travers des portes de l’ascenseur, comme s’il craignait que j’essaie de les ouvrir pendant que la cabine était en mouvement.

— J’aurais dû me douter que Hajo me cachait quelque chose.

— Écoutez, vous faites erreur…, commençai-je, m’efforçant de gagner du temps pendant qu’on descendait.

Je pourrais puiser dans le courant pour l’électrocuter, mais il y avait un risque pour que je grille les fusibles de l’ascenseur. Avais-je vraiment envie de prendre le risque de me retrouver piégée là-dedans avec lui ?

— Je sais ce que j’ai vu. Et je le veux.

Il tendit le bras à la vitesse de la lumière. Sa grande main se referma sur ma gorge avant même que j’aie pu cligner des paupières.

— Je n’ai pas envie de te faire du mal. Réglons ça à l’amiable. Donne-moi une dose et je te laisse tranquille.

Il ne m’étranglait pas. Il me montrait juste qu’il pouvait le faire. Et quand je tentai de récupérer mon caducée portable dans ma poche de veste, il me montra aussi à quel point il était rapide. Sa main libre donna une tape sur la mienne avec une force inattendue. Une douleur me remonta dans le bras. Je poussai un cri.

— La vitesse, dit-il avec un sourire suffisant. Un penchant plutôt cool. Ce serait encore mieux si tu me donnais une dose de ce que tu as.

— Lâche-moi, articulai-je.

— Donne-moi le jus et je le ferai.

— La seule chose que je vais te donner, c’est un avertissement. Parce que si tu ne t’éloignes pas…

— Qu’est-ce que tu feras ? Tu appelleras les flics et tu leur diras que tu as refusé de me vendre de la drogue ?

Il éclata de rire, puis reprit :

— Tu sais quoi ? Je suis même prêt à te payer pour cette dose. Donne-moi ton prix. Ce n’est qu’une simple transaction. Ne transforme pas ça en autre chose.

Je me débattis, tentant de lui donner un coup de genou entre les jambes, mais il bloqua tous mes mouvements sans difficulté.

Ma panique se transforma en une colère noire, très noire. En l’espace d’une seconde, mes intentions étaient passées de la possibilité de l’électrocuter avec mon Heka à quelque chose de bien pire.

Je ne pus m’en empêcher.

Les ténèbres m’enveloppèrent. Tous les sons s’émoussèrent. Le point bleu apparut dans mon champ de vision.

Je sentis Darren glisser ses doigts dans ma veste pour récupérer la fiole rouge. Mais au moment où sa main chaude effleura mon ventre, quelque chose changea. Je sentis une fraîcheur sur ma peau. Cela commença autour de mon cou, avant de se déployer sur ma poitrine… puis mon ventre. Comme si quelqu’un avait renversé une boisson froide sur mon T-shirt. Il le sentit aussi. Il écarta vivement le bras comme s’il s’était brûlé.

Il recula. Me lâcha complètement et fit un pas en arrière. Je voyais le point de lumière bleue derrière lui, superposé à l’endroit où son cœur battait dans sa poitrine. Et j’aurais sûrement dû m’inquiéter quand il passa de bleu à argenté, mais j’étais distraite.

J’éprouvai à nouveau cette sensation. Comme au Tambuku, quelque chose rampa sur ma jambe. Quelque chose de froid, épais et lisse.

L’ascenseur s’arrêta, me tirant de ma torpeur. Darren sursauta aussi. Son auréole bleue tournoya quand il secoua la tête comme un chien venant d’émerger d’une averse. Il bondit à nouveau sur moi et referma les deux mains autour de ma gorge, cette fois. Et toute la peur ou les doutes que j’éprouvais s’envolèrent en fumée. Je vidai mon esprit et me concentrai sur le point devenu argenté. Je prononçai les mots haut et fort dans ma tête.

Dégage.

Son grand corps fut projeté en arrière. Il heurta les portes de l’ascenseur. Une seconde plus tard, ces dernières s’ouvrirent. Il perdit l’équilibre et tomba de l’autre côté, atterrissant sur le dos. J’en ressentis l’impact dans les semelles de mes chaussures. Et je sentis aussi autre chose… une pression grandissante au niveau de ma jambe. Quelque chose bougeait à cet endroit. Mon jean se resserra de manière inconfortable. Se mit à pulser. Je sortis de l’ascenseur en boitant, suivant Darren, qui rampait en arrière dans le parking souterrain.

Avant que j’aie pu me retourner pour voir ce qui me faisait mal à la jambe, Darren plongea la main dans sa poche et tira ses clefs. Il était en train de tâtonner avec quelque chose accroché au trousseau. Du gaz lacrymogène.

Le grand fêtard investisseur comptait me gazer ? Dans ses rêves.

Je voulais juste lui ôter la bombe lacrymo des mains d’un coup de pied. C’était vraiment mon intention. Mais quelque chose explosa à l’arrière de ma jambe. La pression au niveau de ma cuisse disparut. Puis, plus vite qu’un éclair, quelque chose d’autre que mon pied alla frapper la bombe de gaz.

Quelque chose qui était venu de derrière moi.

Quelque chose qui était relié à moi.

Je sentis les bords froids et dentelés de ses clefs juste avant qu’elles soient propulsées à travers le parking. Avec quoi les avais-je sentis ? Ma magie s’était-elle solidifiée et modelée en une sorte d’arme ?

Darren hurla ; je vis sa bouche s’ouvrir et entendis le son de manière distante, à travers le filtre de ma vision de la lune. Il se remit sur ses pieds bien trop vite et se dressa à nouveau au-dessus de moi. Il avait autre chose dans la main et semblait vraiment en rogne. Il leva le bras. Du métal scintilla entre ses articulations blanches. Un canif.

Ce connard comptait me poignarder.

La colère et le Heka se mêlèrent en moi. Ils bouillonnèrent. Entrèrent en ébullition. Explosèrent. J’étais incapable de la moindre pensée rationnelle et concentrée. Tout ce que je pouvais faire, c’était tout laisser sortir avant de devenir folle.

L’énergie reflua hors de moi. Un flot de Heka. Il se tendit vers quelque chose, l’énergie de la lune, peut-être, et revint comme un boomerang, chargé et prêt à l’action. Je ne pris aucune décision consciente s’agissant de ce que j’allais en faire. Je me contentai de le relâcher.

Un nuage argenté tournoya autour de moi. Je le poussai vers Darren et le déployai. Il n’y avait plus que le brouillard. J’étais en train de le créer, de le tisser… et il faisait partie de moi. Il n’était qu’un insecte sur ma toile. J’enroulai le brouillard autour de lui, l’emprisonnant dans les cercles étroits de fumée argentée.

Je sentais le cœur de Darren cogner furieusement et sa vie s’écouler hors de lui. Je n’aurais su dire comment, mais c’était comme si j’avais les mains posées sur lui et que je palpais son pouls sous mes doigts. J’étais en train de l’étrangler avec la fumée.

Je vais le tuer.

Le problème, c’était que l’espace d’un instant, je ne fus pas sûre de m’en soucier. Que Dieu me vienne en aide, j’avais presque envie de le tuer. C’est alors que la voix de la raison leva la main en moi et l’agita. Comme pour dire « tu es sûre de vouloir aller aussi loin ? »

Je ne voulais pas.

Je me raidis et tentai de relâcher la magie. C’était si dur. Contre nature, même. Mais je continuai d’essayer, et mon emprise sur Darren s’amoindrit. Je le sentis m’échapper et s’écrouler au sol. Le voile sombre de la magie de la lune se souleva. Je retrouvai ma vision normale. J’entendais une voiture rouler sur le niveau supérieur du parking. C’était parti. J’avais réussi. Je l’avais repoussé.

Je pouvais peut-être vraiment le contrôler.

Et je n’avais pas entendu la voix de ma mère. Pas une fois. Aucun murmure, aucune vision.

Un petit rire joyeux s’échappa de mes lèvres.

Ma poitrine se souleva de manière saccadée quand je baissai les yeux sur Darren. Son corps était écroulé à mes pieds, les bras en croix et la bouche ouverte. Je n’aurais su dire s’il était vivant ou mort. Mais ce n’était pas le pire.

Mon auréole argentée était extrêmement brillante. Plus large. Je le savais, parce qu’elle émettait une lueur argentée sur les manches de ma veste. Elle brillait comme un projecteur derrière ma tête, qui projetait une longue ombre sur le corps de Darren et le ciment au-delà. Je me vis dans cette ombre : la courbe de mes hanches, la forme de mes jambes et de mes bras, les cheveux dressés autour de ma tête, comme ils le faisaient parfois quand je canalisais de l’électricité.

Et la longue forme semblable à une corde d’une queue.

Une fichue queue !

Comme celle d’un reptile. Ou d’un rat d’égout.

Soudain, je compris ce qui avait arraché les clefs de la main de Darren. Ce qui s’était enroulé autour de son corps en même temps que mon brouillard argenté.

Je paniquai. Complètement. Je poussai un cri de stupeur.

Sans réfléchir, j’appelai à nouveau la magie de la lune. Elle vint si vite, en un claquement de doigts.

Je n’avais aucune idée de ce que je faisais. Je voulais juste partir d’ici… c’est tout. Je n’aurais jamais pu imaginer tout le pouvoir que pouvait contenir une simple pensée.

 

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