Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres

Jenn Bennett · Chapitre 15 sur 32

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Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres

Chapitre 15

 

qui venait de se passer. C’était ce que je faisais, en tout cas. J’avais L e trajet de retour jusqu’à la maison de Lon fut assez inconfortable. Tout le monde semblait perdu dans son monde, occupé à digérer ce l’impression qu’une boule de bowling me pesait sur la poitrine.

Yvonne était sobre. Yvonne voulait faire à nouveau partie de la vie de Jupe. Tout en moi répétait non, non, non. Pas maintenant. Tout sauf ça. Je commençais tout juste à gagner l’acceptation des Giovanni… et j’allais devoir composer avec elle aussi, maintenant ?

Si je m’étais sentie jalouse de la relation qu’Adella et Rose entretenaient avec Jupe, je me sentais tout bonnement menacée par Yvonne. Et pas seulement du point de vue de Jupe. Mes pensées s’égaraient dans des recoins sombres, et je me demandais si le fait de la revoir avait réveillé de vieux sentiments, chez Lon. C’était facile de haïr quelqu’un qui vous avait fait du tort quand il continuait à faire ce qui vous avait poussé à le détester au départ. Mais si elle faisait vraiment des efforts pour changer ? Lon ne voulait pas de l’ancienne Yvonne diabolique, mais aurait-il envie de la nouvelle, humble Yvonne ? Ils avaient un passé en commun. Un enfant ensemble. Pouvais-je rivaliser avec ça ?

D’un point de vue logique, je savais que je mettais la charrue avant les bœufs, mais la boule de bowling sur ma poitrine était de plus en plus lourde.

Un silence maussade régna dans le SUV jusqu’à ce que le restaurant soit à plusieurs kilomètres derrière nous. C’est alors que Jupe rompit le silence.

— Je suis vraiment désolé, tout le monde. Je ne l’ai pas appelée. C’est elle qui l’a fait. Et je suis désolé de n’avoir rien dit, mais je voulais que Noël soit normal et cool. Elle a dit qu’elle voulait venir me voir, mais vous devez me croire, je lui ai demandé de ne pas venir. Écoute mes émotions, papa. Tu sais que je dis la vérité !

— Tu n’as rien fait de mal, bébé, lui assura Rose.

Lon regardait droit devant lui, les yeux rivés sur la route.

— Je ne suis pas en colère contre toi.

Ces mots parurent calmer un peu Jupe. Au bout d’un moment, il demanda :

— Vous croyez qu’elle est vraiment sobre ?

Personne ne répondit. Adella était encore furieuse et, comme Lon, elle était crispée. M. et Mme Holiday échangèrent un regard l’air de se demander si elles devraient intervenir. Je ne les avais jamais vues garder le silence sur quelque sujet que ce soit, c’était donc déconcertant de les voir se taire.

Au bout d’un moment, Rose finit par dire :

— Je ne sais pas.

Elle passa un bras autour des épaules de Jupe et l’attira contre lui, lui caressant le bras dans ce geste typique des grands-mères. Je n’avais jamais connu mes grands-parents, mais je les avais toujours imaginés comme ça, gentils et réconfortants.

C’était bizarre de se dire que quelques heures plus tôt, j’étais encore en colère contre cette femme. Maintenant, je la voyais sous un jour différent. Dieu seul savait ce qu’elle avait eu à endurer avec Yvonne. Elle aurait pu laisser Lon et Jupe sortir de sa vie. Mais elle était restée. Jupe pensait qu’elle était la meilleure personne au monde. D’accord, elle était un peu butée. Je le serais peut-être aussi, à sa place.

— J’ai envie de la croire, admit Jupe au bout d’un moment. Ça fait de moi un crétin ? À chaque fois que je la crois, elle me déçoit.

— Moi aussi, répondit Rose. Moi aussi.

Lon garda le silence pendant tout le reste du trajet. Il était lugubre et tourmenté, entouré d’un solide mur de pierre et d’un fossé rempli de crocodiles. Complètement inatteignable. Je détestais savoir qu’Yvonne pouvait avoir cet effet sur lui. J’avais désespérément envie de lui parler en privé, mais quand on arriva à la maison, Lon demanda aux Holiday d’emmener Foxglove à l’arrière avec Jupe. Une fois qu’il fut hors de portée de voix, nous nous retrouvâmes dans l’allée de devant avec les Giovanni.

— Comment tu as fait, Rose ? demanda Lon.

— Comment j’ai fait quoi ?

Lon étrécit les yeux.

— Tu sais très bien ce que je veux dire. Tu as résisté à son penchant. Comment ?

Rose remonta ses lunettes sur son nez. J’avais le sentiment qu’elle était presque embarrassée.

— Oh, très bien.

Elle poussa un soupir théâtral, puis plongea la main dans son sac et en tira un objet qui tenait dans sa paume. Il était en métal et luisait faiblement de Heka.

— Un charme ? m’étonnai-je.

— Juste un petit, répondit Rose, mal à l’aise.

— Maman ! s’exclama Adella en scrutant l’objet dans sa main. Pourquoi tu ne m’as rien dit ?

Elle haussa les épaules.

— Je l’ai acheté dans une boutique de magie à Portland. La propriétaire est une sorcière, elle m’a dit se l’être procurée lors d’une vente immobilière. Elle n’était pas sûre qu’il fonctionne. Mais je l’avais sur moi la dernière fois que j’ai vu Yvonne et ça a marché… eh bien, comme un charme.

— Je peux le voir ? m’enquis-je.

Elle me le tendit. Il s’agissait d’une chevalière en argent, rendue très fine par l’usure à l’arrière. À l’avant se trouvait un cercle frappé au fer au milieu duquel était gravé un symbole magique.

— C’est une variation du Sceau de Salomon.

Lon l’observa en plissant les yeux pendant que je le retournais entre mes doigts.

— Bon sang. Je crois que tu as raison.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Adella.

— D’après la légende, le roi Salomon possédait une bague lui permettant de contrôler les démons et de parler aux animaux. Le concepteur de cette chevalière semble l’avoir adaptée pour la rendre utilisable sur les Terrestres.

— C’est pour ça que je ne pouvais pas entendre tes émotions quand Yvonne est arrivée, comprit Lon.

— Quand je l’ai vue entrer sur la terrasse, j’ai pris la bague dans mon sac à main. Ça ne marche que si elle touche ta peau. C’est ce que m’a dit la sorcière, en tout cas.

Lon était ébahi.

— Bon sang, Rose. Vous savez combien d’heures j’ai passées à feuilleter de vieux grimoires dans l’espoir de trouver un truc capable de faire ça ?

— Crois-moi, j’aurais aimé l’avoir il y a des années. Plus que ça, même, j’aimerais connaître quelqu’un qui puisse nous débarrasser de son penchant une bonne fois pour toutes.

Elle me jeta un regard furtif et demanda :

— Tu connais quelqu’un qui pourrait faire ça ?

— Moi ? Seigneur, je ne sais pas. Je n’ai jamais vu de sort capable d’un truc pareil. En plus, elle a…

Je lançai un regard interrogateur à Lon. Il m’avait dit qu’ils étaient au courant pour le sort de transmutation, comme les Holiday. Yvonne aimait exhiber ses pouvoirs, apparemment.

— Elle a déjà de la magie en elle, termina Lon à ma place.

Une magie dont je n’avais pas envie de faire l’expérience. Son penchant normal était déjà assez puissant comme ça.

— Il faudrait d’abord inverser ça, je pense, et…

Je m’interrompis et y réfléchis. En serais-je capable ? Si je pouvais ralentir le temps, alors j’étais peut-être aussi capable de ça. Mais tant de choses pouvaient mal tourner. Ce serait comme se lancer dans une opération chirurgicale sans l’avoir jamais pratiquée. C’était ce que j’imaginais, en tout cas. Et puis, Yvonne n’accepterait jamais de faire un truc pareil, alors quel était l’intérêt d’y réfléchir ?

— C’était juste une idée comme ça, dit Rose.

Je lui rendis sa bague.

— Ce que je meurs d’envie de savoir, c’est ce que tu as entendu, lança Adella à Lon. Crache le morceau. Est-ce qu’elle mentait ?

Lon nous regarda tour à tour. Tous mes nerfs tressautaient, bourdonnant d’appréhension.

— Elle était sincère.

Bon sang. Je savais que c’était égoïste, mais mon cœur se serra quand même.

Les doigts de Lon effleurèrent ma nuque.

— Le fait d’être sincère à un instant donné ne signifie pas forcément un changement durable.

— Il a raison, murmura Adella.

Rose soupira.

— Je vais aller lui parler à l’hôtel.

— Maman…

— Je veux savoir ce qu’elle compte faire. Je ne la laisserai pas gâcher le Noël de Jupe.

— Je croyais que vous vous attendiez à ce que ce soit moi qui fasse ça, plaisantai-je sans conviction.

Une seconde après avoir prononcé les mots, je me demandai si c’était trop tôt. Mais elle balaya cette remarque de la main, presque comme si elle était embarrassée.

Adella remonta son sac à main sur son épaule.

— C’est toute la différence. Si Yvonne vient à Noël, il y a de fortes chances pour qu’elle mette tout le monde de mauvaise humeur. Et apparemment, la seule manière pour toi de faire ça serait de ne pas venir, parce que Jupe a passé la journée à se plaindre que tu ne sois pas avec nous, aujourd’hui.

Ah, zut. J’étais à nouveau submergée d’émotions. C’était comme si une femme au foyer sensible avait pris le contrôle de mon corps, passant son temps à regarder des films à l’eau de rose et des pubs mielleuses.

— Alors tu es coincée avec nous, maintenant, intervint Rose. Ce qui veut dire qu’Yvonne est ton problème tout autant que le nôtre. Prépare tes défenses, si elle compte vraiment venir le jour de Noël. Légalement, elle en a le droit. Mais j’ai cette bague, maintenant, ce qui signifie que pour une fois dans ma vie, j’ai le dessus sur elle, et j’ai bien l’intention d’en profiter. Tu es avec nous ?

Ils m’observèrent tous les trois avec espoir, comme si c’était la requête la plus sérieuse du monde. Comme s’ils me demandaient de prendre une fourche et de me joindre à eux à la poursuite du monstre du village. Pour être honnête, à cet instant précis, ils auraient tout aussi bien pu me demander d’assassiner Mère Teresa.

Je regardai Rose et haussai la tête avec détermination.

— Vous pouvez compter sur moi.

Je craignis brièvement que Lon ne veuille aller parler à Yvonne, lui aussi. Mais quand Adella céda et accepta de conduire sa mère là-bas (« j’attendrai sur le parking pendant que tu lui parles », avait-elle dit à Rose), il n’eut même pas l’air d’envisager cette idée. Je lui demandai s’il allait bien. Il s’accorda un instant avant de répondre, mais quand il m’affirma que oui, je le crus.

C’est ainsi qu’Adella partit au Village avec Rose pour parler à Yvonne dans son hôtel, tandis que les Holiday repartaient jusqu’à leur cabane. J’enfilai une tenue moins salace, à savoir un T-shirt et un pantalon de yoga (dans lequel je n’avais jamais fait une seule minute de yoga, pour info), puis Lon et moi traversâmes l’allée. Relié à la maison principale, le garage trois places de Lon aurait pu constituer un très agréable studio, avec son parquet ciré, sa climatisation centrale et son canapé récupéré chez ses parents. J’avais fait la sieste dessus, une fois, et je devais avouer qu’il était bien plus confortable que celui de Kar Yee. C’est aussi là que nous trouvâmes Jupe, assis en tailleur et occupé à étudier un manuel rempli de schémas de moteurs de Pontiac. Une vieille télé était posée sur un établi d’un côté de la pièce, sur laquelle passait L’étrange Noël de Monsieur Jack. C’était le petit refuge loin de la maison de Jupe ; il en avait revendiqué l’espace vide en tant que repère et sa GTO 1967 rouillée était disposée sur des parpaings sur le deuxième emplacement de parking. L’emplacement du fond était destiné à l’Audi coupé sportive argenté de Lon, qu’il conduisait rarement.

— Qu’est-ce que tu fais ? demandai-je en me laissant tomber à côté de Jupe.

— Je n’arrive pas à comprendre ce que c’est que ça, répondit-il en levant un disque en métal rouillé devant Lon. Je l’ai trouvé sous la voiture, comme s’il était tombé de quelque part.

Lon inspecta l’objet quelques instants.

— Je pense que ça fait partie de la climatisation. Quatre tuyaux doivent être fixés à ces trous pour aspirer l’air frais.

— Oooh. Je vais le mettre sur la pile avec les trucs de compresseur.

Lon lui rendit le disque et s’assit du côté opposé de lui.

— Tu vas bien ? demanda-t-il.

— Ça dépend, répondit Jupe en se tournant vers lui. Est-ce que je vais avoir des ennuis parce que je lui ai parlé ?

— Je t’ai déjà dit que non.

— Je voulais juste m’en assurer. Où sont Grand-mère et Tata ?

— Elles sont parties lui parler.

— Ah.

Il étira ses longues jambes et jeta le manuel au sol.

— Je n’ai pas envie que tu te fasses de faux espoirs, Jupe.

Il haussa les épaules.

— Je sais. Mais il n’y a rien de mal à espérer. C’est ce que tu as déjà dit… pas pour elle, mais ça s’applique quand même, non ?

Lon émit un son frustré.

— Qu’est-ce que tu en penses, Cady ? m’interrogea Jupe en levant ses yeux aux longs cils vers moi.

— Seigneur, je ne sais pas.

Qu’est-ce que j’étais censée répondre ?

— Je suppose que j’ai entendu trop d’histoires sur son compte. Elle me fait me sentir en colère pour vous deux, et un peu jalouse, aussi.

Il plissa le nez.

— Pourquoi tu serais jalouse ?

Bon Dieu, allais-je vraiment me laisser entraîner là-dedans ?

— Parce qu’elle est belle et…

Et quoi ? Qu’est-ce que je pouvais dire ? Que son père avait dû la baiser Dieu seul savait combien de fois, au fil des années ? Il était fou amoureux d’elle et… quand Lon et moi parlions par code avec notre « tu es ma personne préférée », ils s’étaient sûrement promis un amour éternel entre mannequin et photographe, avant que tout déraille. Ils avaient dormi dans le même lit et il lui avait peut-être même fait à dîner, comme pour moi.

Et puis il y avait le plus important : elle avait donné la vie à Jupe. À cause de ça, Lon et Yvonne partageaient un lien que Lon et moi n’avions pas. Comment rivaliser avec le passé d’un couple qui ne resterait jamais dans le passé ?

Mais je ne dis rien de tout ça.

— Je suis jalouse parce que vous l’avez aimée tous les deux, me contentai-je de dire.

— Tu ne comprends pas, répondit Jupe. Elle est bousillée, vraiment.

Il se tapota la tempe et ajouta :

— Elle a une araignée au plafond.

— Je sais, approuvai-je. Et je suis désolée.

Il secoua la tête et soupira. Je regardai par-dessus sa silhouette maigrichonne et surpris Lon en train de me regarder, sourcils froncés d’un air inquiet.

Je pris la main de Jupe et glissai ma paume contre la sienne, avant d’étirer ses doigts pour les aligner aux miens.

— Je veux juste que tu sois heureux. Je pense que c’est aussi ce que veut ton père. C’est tout.

— Je le suis. Mais c’est… difficile à expliquer, finit-il par lâcher.

Je hochai la tête.

Il entrelaça ses doigts fins avec les miens.

— Tu restes à la maison ce soir, hein ?

— Oui.

Oh que oui. Si j’éprouvais des doutes à ce sujet avant qu’Yvonne entre dans le restaurant, ils s’étaient envolés, maintenant. Je ne quitterai plus jamais Lon des yeux.

Ce dernier passa sa paume sur le front de Jupe pour écarter ses boucles.

— Et si on allait regarder la télé dans le salon ? Cette fissure dans ton écran me rend dingue.

Jupe regarda le vieil écran de télévision, où Jack le roi Citrouille annonçait son projet de prendre la place du Père Noël.

— Tu m’as dit que cette fissure lui donnait du cachet.

— J’ai menti, avoua Lon.

Il donna une tape sur la jambe de son fils et se leva.

— Allez. Si on se dépêche, on pourra regarder un film interdit aux moins de dix-huit ans avant que Grand-mère revienne et nous en empêche.

— Pourquoi pas Black Christmas  ? proposa Jupe avec un grand sourire niais.

— Seulement si Cady veut bien.

Jupe tourna son sourire enthousiaste vers moi. Comme si je pouvais lui refuser quoi que ce soit, à cet instant.

— C’est un film d’horreur ?

— Il a été réalisé par celui qui a fait A Christmas Story. C’est super !

Lon croisa les bras sur sa poitrine.

— Et…, l’encouragea-t-il.

— Et c’est un slasher de 1974. Une histoire de meurtres dans un dortoir d’étudiantes, expliqua-t-il en agitant les sourcils.

— Va le chercher et retrouve-nous dans le salon.

— Youpi !

Jupe sauta du canapé et sortit du garage, Foxglove à ses côtés. Pour l’instant, tout était temporairement arrangé dans son esprit d’adolescent. Et ça m’allait très bien. J’aurais vraiment aimé qu’un film ait le même effet sur moi.

— Je déteste devoir aborder le sujet, mais je dois encore appeler Hajo, rappelai-je à Lon tandis qu’il m’aidait à me lever du canapé.

— Hajo, répéta-t-il comme si c’était un gros mot.

Mais je sentais à l’expression de son visage qu’il était soulagé que j’aie changé de sujet. Il n’était peut-être pas d’humeur à parler d’Yvonne plus longtemps. Moi, je ne l’étais pas, en tout cas.

— Vas-y, qu’on en finisse, dit-il. Ce gosse pourra peut-être vraiment nous aider.

— Il a mon âge, tu sais. Ce n’est pas un gosse.

— Ne m’en parle pas, répondit-il en passant un bras autour de mes épaules. Et s’il refuse de discuter au téléphone, essaie d’organiser une rencontre avec lui dans l’après-midi.

Étant à la fois dealer et consommateur de drogues, Hajo détestait parler de quoi que ce soit d’illégal au téléphone.

— Pourquoi l’après-midi ?

— Parce que l’enterrement de Merrimoth a lieu demain matin et que je devrais sûrement y aller.

Une colère froide et sombre m’envahit.

— Pourquoi ? Tu as parlé à Dare ?

— Non. Pas du tout, répondit-il. J’y vais juste parce que c’est la chose à faire. Tu n’es pas obligée de te joindre à moi.

Je ne serais peut-être pas allée jusqu’à dire que c’était « la bonne chose à faire », mais il était normal de rendre hommage à quelqu’un qu’on avait connu. Mais moi ? Rendre hommage à quelqu’un dont j’avais contribué à la mort ? Ce n’était pas une si bonne idée. J’y réfléchis tout en laissant un message à Hajo, avant de retourner dans la maison. Normal ou pas, je ne comptais pas laisser Lon se rendre à l’enterrement tout seul. Ce n’était pas parce que j’avais arrêté de travailler pour Dare que je devais éviter tous les démons du Hellfire Club. De toute façon, ce serait presque impossible à La Sirena. Et ça faisait partie du passé de Lon, que ça me plaise ou non. Ça faisait partie du mien aussi. Et après avoir ruminé tout ça, je ne fus pas étonnée de faire des cauchemars cette nuit-là.

Au début, je rêvai que j’assistais à l’enterrement de Merrimoth, un service funéraire gris et pluvieux dans un cimetière délabré. La plupart des personnes présentes avaient des auréoles bleues et vertes qui luisaient sous leur parapluie. Mais quand je regardai les pierres tombales, je remarquai qu’à la place du nom des défunts, des symboles occultes sinistres étaient gravés dans le granit assombri par la pluie.

Je m’avançai au premier rang de la foule et découvris que la personne présidant le service n’était pas un prêtre, mais mon père, vêtu de sa tunique rituelle noire.

La tombe s’ouvrit à mes pieds. Ils n’enterraient pas un cadavre. Ils soulevaient un vieux cercueil. Et quand ils ouvrirent le couvercle moisi, je me retrouvai face au squelette en décomposition de ma mère.

Son bras remua. Elle dessina un symbole invisible dans l’air de son doigt osseux. Je frissonnai, sentant un courant de magie forte et sombre onduler dans l’atmosphère entre nous, et vis ses muscles et ses organes repousser entre ses os. Des veines et des artères apparurent, s’emplissant de sang. Son cœur se mit à battre. Sa peau se recousit, pâle et fine sur son corps de phœnix.

Des yeux vides emplirent les orbites de son crâne. Ils se rivèrent sur moi, semblables à des œufs tremblants et glissants. Quand elle ouvrit la bouche pour parler, je hurlai et me réveillai, couverte d’une sueur froide.

 

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