Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres
Chapitre 5
ordonnance de son père. On s’était dit que ce serait plus stable que mon B ob employa sa magie guérisseuse sur Kar Yee, puis on l’endormit avec de l’oxycodone trouvé dans la réserve de médicaments sous produit médicinal fait maison. Lon proposa d’embaucher une infirmière qui reste auprès de Kar Yee pendant quelques jours, mais Bob se porta volontaire avant que j’aie le temps de lui demander.
Le lendemain, je me réveillai en pensant à ma mère et à la dernière fois où je l’avais vue, quand je l’avais livrée à Nivella, le démon albinos qui les avait emmenés dans l’Æthyr, mon père et elle. Si quelqu’un pouvait me confirmer que ma mère était morte après avoir traversé le voile, c’était le démon qui l’avait tuée. Et puisque j’étais une magicienne talentueuse, je pouvais invoquer Nivella en me servant de sa griffe de verre, qui se trouvait désormais dans un coffre de la bibliothèque de Lon.
Facile comme bonjour.
Mais quand Lon ouvrit la lourde porte du coffre-fort encastré dans le mur, il repéra un problème auquel je ne m’attendais pas : la griffe n’était plus enveloppée d’une lueur rose de Heka Æthyrique.
— Ce n’est pas bon signe, remarquai-je en prenant la griffe en cristal dans ma main. Pourquoi le Heka aurait-il disparu ?
Lon observa l’objet pendant quelques secondes.
— À ma connaissance, il n’y a qu’une seule explication.
Pour moi aussi, mais je tentai quand même le coup, au cas où. Je passai une demi-heure à construire une entrave forte à l’intérieur d’un cercle d’invocation. J’avais le nom, la classe et la griffe de Nivella. Tout ce dont je devrais avoir besoin pour l’invoquer depuis l’Æthyr. Mais le démon albinos n’apparut pas quand je l’appelai.
Nivella était morte.
Anxieuse et stressée, je repartis à Morella avec Lon dans son pick-up noir, cet après-midi-là. Il avait mis dans son coffre le générateur qu’il gardait en stock chez lui. Cela m’aiderait au moins à obtenir un éclairage temporaire dans le bar. Je passai la majeure partie du trajet à penser à ma mère. Ce n’était pas parce que Nivella était morte que ma mère était forcément en vie. Le démon avait peut-être torturé mes parents à mort avant de mourir plus tard sans que ça ait le moindre rapport.
C’était ce que je me répétai, plusieurs fois, jusqu’à ce que Lon allume la radio pour me distraire. Une station de radio locale parlait du vol au Tambuku et de quelques autres dans la même zone. Ça m’énervait, pour être honnête. Pourquoi ne pouvait-on pas passer à la radio pour avoir remporté un prix ou pour avoir organisé un événement marquant ? J’avais l’impression que mon échec à attraper les voleurs était diffusé au monde entier. Regardez un peu la puissante magicienne, incapable d’empêcher deux crétins de blesser sa partenaire et de s’enfuir avec la caisse !
Quand nous eûmes installé le générateur dans l’allée, je laissai Amanda et l’un de nos serveurs attendre que l’électricien arrive et répare notre boîte à fusibles. Lon et moi marchèrent jusqu’à l’épicerie au coin de la rue, celle qui avait été volée.
Comme la majeure partie des commerces dans cette zone de la ville, le Diablo Market arborait un petit symbole de Nox sur son enseigne, indiquant qu’il acceptait les démons. Autrefois, il s’agissait d’un endroit banal où acheter du coca, des barres chocolatées et, sous le comptoir, de la valrivia pas chère et le dernier numéro de Ellemâles Sauvages. L’année dernière, il avait été rénové et avait commencé à proposer des jus organiques hors de prix et du chocolat brésilien. Je préférais quand c’était une supérette minable.
Nous attendîmes devant un café que le feu passe au vert pour traverser la rue jusqu’à l’épicerie. L’un des baristas me fit signe à travers la vitrine. C’était Davey. Il avait quelques années de moins que moi et il était mignon, dans le genre artiste affamé et sympa.
Lon émit un petit son. Les voitures soulevèrent une brise en passant devant nous, ouvrant sa fine veste en cuir brune et révélant un T-shirt couleur taupe rentré dans son jean. Je baissai les yeux sur sa braguette. Bien qu’assez coûteux pour pendre sur les hanches d’un mannequin, ce jean arborait une marque sombre permanente en forme de tourbillon juste au-dessous de sa boucle de ceinture, causée par les produits chimiques qu’il utilisait dans sa chambre noire. J’étais certaine qu’il le portait exprès pour me distraire.
— C’est qui, ça ?
— Hein ?
Je détournai les yeux de la tache sombre hypnotique de Lon et le vis faire un signe de tête vers la vitrine du café, son auréole vert et or traînant derrière lui.
— Oh, c’est personne.
— Eh bien, « personne » te regarde avec insistance.
— J’en doute fortement.
Il plissa ses yeux verts.
— Alors pourquoi es-tu embarrassée ?
— Je ne le suis pas, protestai-je, mais c’était faux.
— Et pourquoi est-il jaloux ?
Je regardai Davey à travers la vitre et lui adressai un sourire tendu tout en répondant à Lon.
— Tu ne peux pas capter ses émotions d’aussi loin… si ?
On était à au moins cinq mètres de Davey. Son penchant d’empathe ne pouvait en aucun cas fonctionner à cette distance.
— Il a une expression jalouse sur le visage, expliqua Lon.
— Oh, répondis-je, un peu soulagée.
L’espace d’un instant, je m’étais demandée si le penchant de Lon s’était renforcé. Si ce phénomène d’amplification de penchant affectait tous les Terrestres, j’aurais de gros problèmes.
— Davey et moi sommes sortis ensemble, une fois. Ce n’était pas grand-chose.
— C’est un gamin, grommela Lon. Il n’a sûrement même pas encore besoin de se raser.
Un an plus tôt, j’aurais sûrement ri à l’idée de sortir avec un homme de l’âge de Lon, mais maintenant… eh bien, je ne pouvais lui donner tort : Davey ressemblait à un gamin à mes yeux aussi.
— J’ai dit qu’on était sortis ensemble une seule fois. Et pour une bonne raison.
— Laquelle ?
Je baissai à nouveau les yeux sur le tourbillon sombre, avant de croiser son regard.
— Manque d’atomes crochus.
Lon tenta, en vain, de réprimer son expression suffisante tandis que le feu passait au vert. Je refermai sa veste, avant de sursauter quand il plaqua ses deux mains sur mes fesses de manière autoritaire.
— Eh, protestai-je faiblement.
Il étreignit lentement mes fesses.
— Je voulais juste montrer ce qu’il ratait à ce serveur maigrichon.
— Si j’avais su que tu aimais à ce point les déclarations d’affection en public, je ne serais jamais sortie avec toi.
— Menteuse.
J’émis un petit rire.
— Eh, reprit-il. Arrête de t’en faire pour des trucs que tu ne peux pas contrôler. Si ta mère est en vie, on y fera face.
Je lui adressai un doux sourire.
— Tu es la personne que je préfère au monde, tu sais.
— Toi aussi.
C’était notre code secret. Un couple normal se serait déjà échangé le mot en A, mais Lon était mal à l’aise s’agissant d’exprimer ses émotions. Le fait d’être constamment bombardé par les sentiments des autres l’avait rendu réticent à montrer ce qu’il ressentait. Je me demandais aussi si son mariage raté ne l’avait pas poussé à se mettre sur la réserve. Ç’aurait été compréhensible. Mais il était hors de question que je le dise en premier, malgré ce que je ressentais. Et puis, on s’en sortait très bien comme ça.
— Le feu est vert, remarquai-je.
Je laissai ses doigts glisser le long de mon dos après qu’il m’eut lâchée.
— Viens.
Je lui pris la main et marchai à son rythme, ma queue de cheval oscillant sur mes épaules. Je fourrai ma main libre dans la poche de mon sweat noir. Un dragon était brodé à l’arrière, et le mot « Corée » s’incurvait au-dessus en grosses lettres majuscules. Jupe et moi avions trouvé ce vêtement dans une friperie de Morella quelques semaines plus tôt.
La pancarte écrite à la main sur la porte de l’épicerie était similaire à celle que j’avais accrochée à l’entrée de mon bar : « Fermé temporairement pour réparations. Rouvrira la semaine prochaine. » Pourtant, les lumières étaient allumées à l’intérieur, contrairement au Tambuku. Je frappai à la porte jusqu’à ce qu’un homme latino âgé et voûté à l’auréole vert foncé apparaisse de derrière une étagère de fruits lyophilisés. Je lui fis signe et souris.
— On est fermés, cria-t-il à travers la vitre.
Il portait un T-shirt de pyjama ample et rose et un pantalon de treillis. Pas de chaussures.
— Je suis la propriétaire du Tambuku Tiki Lounge, au bout de la rue, répondis-je d’une voix forte.
Il me regarda comme pour dire « Et alors ? ».
— On a été cambriolés hier soir, nous aussi.
Cela éveilla son attention. Il tourna un verrou et entrouvrit la porte, lançant un regard méfiant à Lon par-dessus mon épaule.
— Vous dites que vous avez été cambriolée ?
— Ouais. Aux environs de minuit. Je me demandais si je pourrais vous parler pour comparer nos expériences. C’étaient peut-être les mêmes personnes.
Il regarda des deux côtés de la rue, puis nous fit signe d’entrer et verrouilla à nouveau la porte derrière nous. Je grimaçai à l’odeur. Du lait caillé ? Une grosse poubelle à roulettes en plastique était remplie de glace fondue qui fuyait des pots et de boîtes de pizza congelées sans fromage et sans gluten. Deux jeunes garçons étaient en train de vider le congélateur.
— Notre électricité est restée coupée trop longtemps, expliqua l’homme en levant une main grisonnante vers les garçons. On a perdu tout ce qui était périssable.
— Nous aussi. Je n’ai toujours pas récupéré le courant. Quelqu’un est en train de remplacer mon boîtier à fusibles. Je m’appelle Cady, au fait, et voici mon petit ami, Lon.
— Andrew, répondit-il.
Il leva les yeux vers l’auréole étrangement dorée de Lon, puis à la mienne, qui était argentée. De toute évidence, il était curieux, mais pas assez pour poser directement la question. J’étais habituée à ce genre de réaction. Beaucoup de Terrestres supposaient même que j’étais l’un d’entre eux, mais… différente.
— Ils ont causé de sacrés dégâts, comme vous pouvez le voir.
Il indiqua du doigt le comptoir de la caisse. Toute cette zone donnait l’impression d’avoir été déchiquetée par une tornade. Le comptoir en bois lustré était fendu et incliné en forme de V retourné. La caisse avait disparu et un gros coffre-fort noir ressortait au milieu de la destruction.
— Seigneur, marmonna Lon.
Andrew posa les deux mains sur ses hanches et poussa un soupir théâtral.
— Ma femme et moi sommes propriétaires de ce magasin depuis vingt ans. On a été braqués à main armée deux fois. Depuis la rénovation, on croyait que ça n’arriverait plus.
Il se tourna vers moi et demanda :
— C’était comment, pour vous… le vol ? Ils étaient armés ?
— Ils n’avaient pas d’armes à feu, répondis-je.
Il fit un geste vers mon auréole, exprimant enfin ses réflexions à ce sujet.
— C’est vous, la magicienne qui entravez les Terrestres.
— Oui, répondis-je avec un léger sourire.
— Les gens parlent, dit-il en guise d’explication.
Il entreprit de replacer les baumes à lèvres naturels à la cire d’abeille tombés au sol sur leur étagère.
— Parlez-moi de votre braquage, demanda-t-il.
— Deux jeunes Terrestres. Tout jeunes adultes, peut-être. L’un était blond et l’autre avait les cheveux sombres. Ils avaient tous deux du maquillage de théâtre sur le visage. Un renne et un elfe.
— Un cheval et un genre de crapaud, dit-il en acquiesçant, en référence à ses voleurs.
Ça pouvait être les mêmes personnes. Après tout, leur maquillage était très mauvais.
La bouche d’Andrew se tordit brièvement.
— Le blond a-t-il fait disjoncter votre électricité ?
— Oui. Je n’avais encore jamais vu de penchant aussi puissant. L’autre garçon a utilisé la télékinésie pour soulever ma caisse enregistreuse en travers de la pièce.
Le propriétaire du magasin hocha lentement la tête.
— Il a essayé de soulever ce foutu coffre à travers le comptoir.
Dieu merci, le coffre-fort du Tambuku était dans le bureau du fond. Ces voyous étaient peut-être repartis du bar avec mille dollars, mais ils avaient manqué les cinq mille balles du coffre. Imbéciles.
— Il a failli tuer l’une de mes filles, continua Andrew. Elle était coincée derrière la caisse quand il a essayé de soulever ce truc. Dieu merci, elle a eu le bon sens de s’éloigner en rampant.
— Il a renversé de la peinture sur notre plancher et ma partenaire a glissé et s’est cassé les clavicules.
Il haussa ses deux épais sourcils gris.
— La jolie Chinoise ?
Je hochai la tête.
Il émit un son compatissant.
— Elle va s’en sortir, le rassurai-je. Un guérisseur va l’aider à ressouder ses os. Elle est chez elle à se reposer, en ce moment.
— La pauvre. Qu’est-ce qui cloche avec les jeunes d’aujourd’hui ? Ils n’ont plus aucun respect. Aucune prévenance.
Il agita la main dans un grand geste furieux.
— De mon temps, on nous apprenait à cacher notre penchant à tout prix. Quand on commence à en faire étalage, on attire l’attention. Tout le monde s’en moque, aujourd’hui.
— Je ne pense pas qu’il s’agissait de penchants normaux, intervint Lon. Je n’ai jamais vu personne soulever quoi que ce soit d’aussi lourd.
Andrew approuva en grommelant tandis que je m’accroupissais à côté du comptoir fendu pour étudier les dégâts.
— La Corée, hein ? Vous y êtes déjà allée ?
Je regardai par-dessus mon épaule.
— Oh, ça. Non. J’aimais bien le dragon, c’est tout.
Andrew hocha la tête, et une drôle d’expression lui pinça le visage.
— Vous n’êtes pas fan des dragons ? demanda Lon.
Il l’observait en plissant les yeux, avec son visage de détective des émotions, comme il le faisait parfois quand il tentait de déterminer la source de ma mauvaise humeur.
— Non, ce n’est pas ça, répondit Andrew en secouant la tête. Ce n’est sûrement pas important.
— Vous êtes sûr ? insistai-je, soudain intéressée de savoir ce qu’avait décelé Lon.
— C’est stupide.
— Peut-être pas, l’encourageai-je.
— C’est juste…, hésita Andrew en se grattant l’oreille. Le blond déguisé en crapaud… difficile d’être sûr, mais il parlait comme…
Andrew secoua la tête.
— Ah, laissez tomber. Ma femme dit que je deviens sourd, en vieillissant. Je dois monter le son de la télé pour écouter les infos.
— Allez-y, l’incitai-je. Le blond parlait comme quoi ?
— Pas comme quoi, comme qui.
Andrew ferma un œil et étudia mon visage, avant de détourner la tête.
— Je n’avais pas réalisé jusqu’à maintenant, mais il parlait comme un garçon qui venait souvent ici après l’école. Ça fait plusieurs mois que je ne l’ai plus revu. Je pense qu’il a dû partir à la fac. Je ne connais pas son nom. Je sais juste que son père conduit une très belle Plymouth Road Runner.
Je lui lançai un regard vide, mais Lon émit un grognement appréciateur.
— Une vieille voiture de course des années soixante-dix, m’expliqua Andrew. D’une très jolie couleur bleu ciel, avec une bande noire au milieu du capot. Le gamin venait parfois au volant de cette voiture… il la garait dehors, contre le trottoir. Il y avait un autocollant de dragon sur le garde-boue. C’est le dragon de votre veste qui me l’a rappelé.
Il secoua la tête et reprit :
— Je ne sais pas. Je me trompe peut-être.
— Et vous ne connaissez pas son nom ? l’interrogea Lon.
— Non, désolé, répondit Andrew en secouant la tête.
Je regardai Lon.
— Une voiture inhabituelle. Il ne doit pas y en avoir tant que ça en ville.
— Je ne sais pas, répondit Lon. Il y a beaucoup de collectionneurs de voitures, à Morella.
— Surtout ce genre de grosses cylindrées, acquiesça Andrew. Ils organisent des courses tous les mois.
— Où ça ?
— Au rallye Speed Demon. Sur la piste de course de Morella, au niveau de l’autoroute en direction de La Sirena. Ça m’arrive d’y aller. La prochaine a lieu demain soir.
— Vous avez déjà vu ce garçon là-bas ? demanda Lon.
— J’ai vu la voiture il y a quelques semaines, mais pas le gamin.
Ça ne ferait pas de mal d’aller jeter un œil. Tout du moins, l’un des collectionneurs connaîtrait peut-être le nom du père du gamin.
Je remerciai Andrew et lui promis de lui faire savoir si je découvrais quelque chose. Juste avant de sortir, je m’arrêtai à la porte. Une voiture noire était garée de l’autre côté de la rue, là où on avait vu Davey à travers la fenêtre. Le chauffeur observait l’épicerie, mais il se cacha en me voyant à travers sa vitre. Hum.
— Une seconde, lança Andrew derrière moi.
Je détournai mon attention de la voiture et le regardai remonter le rayon des bonbons d’un pas vif. Il revint bientôt avec un pot en plastique blanc qui tenait dans ma paume et qui émit un bruit de crécelle quand il me le tendit.
— Pour la demoiselle chinoise, expliqua-t-il.
Je regardai l’étiquette. C’étaient les chewing-gums au melon de Hong Kong que Kar Yee aimait tant.
— Cadeau de la maison, précisa-t-il. Dites-lui que M. Andrew lui souhaite un prompt rétablissement. Et si vous retrouvez ce garçon et que c’est bien lui qui nous a volés, amenez-le-moi.
Il souleva le bord de son T-shirt rose, révélant une grosse boucle de ceinture en forme de tête de cobra.
— Mes enfants sont trop vieux pour recevoir des corrections, mais pas lui.
Je souris.
— D’accord, je vous laisserai vous charger de lui, mais je veux le gamin télékinétique.
Lon et moi sortîmes de l’épicerie. Pendant qu’on envisageait d’essayer de retrouver la Road Runner à la course, je regardai de l’autre côté de la rue. La voiture noire avait disparu.
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