Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres

Jenn Bennett · Chapitre 30 sur 32

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Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres

Chapitre 30

 

 

cabane de M. et Mme Holiday pour rejoindre la plage. Foxglove eut la J e ne retournai pas me coucher cette nuit-là. Au lieu de ça, je parcourus la route sinueuse le long de la falaise de Lon, dépassant la gentillesse de m’escorter. Je regardai son corps lisse de labrador explorer le sable jonché de bois flotté, assise sur les gros rochers où Lon et Jupe avaient construit un petit feu de camp, une fois. Et je réfléchis.

Encore et encore.

Je me souvenais que mes parents avaient parlé de vieux grimoires trouvés en France, qui contenaient le rituel utilisé pour me concevoir. Dieu seul savait où étaient passés ces bouquins, maintenant. Détruits, peut-être. Rapportés aux États-Unis ? Mon ordre occulte avait racheté la maison de mes parents en Floride, après que j’avais laissé Nivella les emmener dans l’Æthyr. Le Calife avait peut-être trouvé quelque chose qui pourrait m’être utile, dans cette maison.

Les chances semblaient si minces.

Mais que pouvais-je faire d’autre ? Rester assise à attendre de finir par blesser quelqu’un que j’aimais ?

Je songeai alors à Dare. Je ne pouvais pas fuir en Floride en laissant Lon et Jupe sans protection, alors que cet homme avait décidé de tuer tous ceux qui l’avaient regardé de travers.

Je ne pouvais pas rester. Je ne pouvais pas partir. Je ne savais pas quoi faire.

Je restai assise à réfléchir pendant des heures. Un peu avant l’aube, Foxglove remonta le sentier sur la plage vers la maison, avant de revenir quelques minutes plus tard accompagné de Lon. Je regardai son auréole enflammée onduler sur la plage sombre tandis qu’il approchait. Quand il me rattrapa, il s’assit sur le rocher à côté de moi. Il ne me demanda pas pourquoi j’étais là. Il se contenta de me prendre dans ses bras et de dire :

— Montre-moi ce qui ne va pas et j’arrangerai tout.

Le jour se déploya peu à peu sur la plage. À peu près sûrs que j’étais désormais hors de portée des sales pattes de ma mère, Lon et moi repartîmes dans la maison. Nous n’avions pas réglé mon problème, mais au moins, Lon savait tout. J’étais épuisée et je savais que je devais m’obliger à me reposer dans la journée, si je voulais rester éveillée toute la nuit. J’avais regardé assez de films de Freddy Krueger avec Jupe pour savoir que ça vous revenait souvent en pleine face, quand on essayait de se priver de sommeil.

— Couche-toi et dors, dit Lon. Rose et Adella seront rentrées de l’hôpital dans quelques heures. Je dois travailler un peu, mais je monterai te réveiller à leur arrivée.

Je fouillai dans ma poche et lui tendit la potion médicinale que j’avais donnée à Jupe.

— S’il a la gueule de bois, donne-lui une autre dose de ça dans de l’eau. Ou de la glace pilée, s’il vomit.

Il m’embrassa sur le front.

— Je m’occupe de lui. Va dormir.

De manière assez incroyable, je finis par réussir à m’endormir.

Je me réveillai par moi-même vers quinze heures. Rose et Adella arrivèrent au moment où je sortais de la douche. M. et Mme Holiday allaient et venaient aussi dans la maison ; j’entendais M. Holiday taquiner Jupe dans le salon, en lui proposant des boissons anti gueule de bois dégoûtantes à base d’œufs crus.

La normalité n’avait jamais paru si belle.

Quand je rejoignis le groupe, j’appris qu’Yvonne sortirait de l’hôpital cet après-midi. Son traumatisme crânien n’était pas grave. Elle n’avait souffert d’aucun dégât permanent. Une partie de la culpabilité lancinante que je ressentais s’allégea. Rose et Adella comptaient ramener Yvonne à Portland avec elles. Elle resterait chez sa mère pendant quelques semaines. Tant que Rose portait la bague de Salomon, elle était immunisée au penchant d’Yvonne, ou ce qu’il en restait. J’allai lui parler seule à seule pendant que Lon aidait Adella à faire ses valises.

— Vous allez bien ? lui demandai-je. Vous avez besoin d’aide ?

Rose remonta ses lunettes sur son nez. La bague de Salomon entourait lâchement son index.

— On va aller chercher les vêtements d’Yvonne à l’hôtel, puis on la récupérera à l’hôpital en chemin vers l’aéroport de Morella.

— Le médecin pense que c’est sans danger pour elle, de prendre l’avion après le traumatisme crânien ?

— Mick l’a un peu soignée ce matin. Les scanners sont encourageants, il nous a donc donné le feu vert. Tu vas venir en ville avec nous ?

Yvonne était la dernière personne que j’avais envie de voir à cet instant.

— Sûrement pas. Ma collègue de travail doit passer et je dois me charger de certaines choses.

Elle hocha la tête.

— Je voulais te remercier pour ce que tu as fait. Lon m’a expliqué que tu t’étais mise en danger, en faisant ça à Yvonne. Je ne savais pas. Je ne te l’aurais jamais demandé, sinon.

Après ma discussion avec ma mère dans mon rêve, je me demandais si elle s’était liée à moi pendant mon opération métaphysique sur Yvonne, mais ce qui était fait était fait.

— J’espère juste que vous ne regrettez pas de m’avoir demandé ça.

— Pas une seconde, répondit-elle.

Elle me prit les mains. Ses doigts étaient fermes autour des miens.

— Je ne sais toujours pas si Yvonne peut être sauvée, mais tu as amélioré ses chances et je t’en serai toujours reconnaissante, quoi qu’il arrive. Si je peux faire quoi que ce soit en retour, n’hésite pas à me le dire. Parce que si tu fais partie de la famille de Lon, tu fais aussi partie de la mienne.

Si je n’avais pas passé la moitié de la nuit à verser des larmes, j’aurais pleuré. Mais je ne parvins qu’à articuler un « merci ». Mes premières impressions la concernant s’étaient évanouies. Je la voyais comme Lon la voyait, maintenant : forte, butée, belle et entièrement dévouée à sa famille. Elle était une bonne mère. Je l’aurais échangée avec la mienne sans une hésitation.

Jupe apparut sur le patio et rentra dans la maison par les portes coulissantes.

— Comment tu te sens ? l’interrogeai-je.

— Stupide.

Je lui souris.

— Quand est-ce qu’on part pour l’aéroport, Grand-mère ?

— Bientôt. On doit y être dans deux heures.

Ce qui ne me laissait pas beaucoup de temps… un peu plus d’une heure avant que le soleil se couche, et j’avais des trucs à faire. J’arrêtai Jupe alors qu’il s’apprêtait à monter à l’étage.

— Je peux te parler ? En privé.

Rose leva les mains.

— Ne vous inquiétez pas pour moi.

Je marmonnai un remerciement et emmenai Jupe vers la porte d’entrée.

— Tiens, dis-je, attrapant son blouson militaire vert sur le portemanteau en passant. Il fait froid.

Il l’enfila et nous parcourûmes l’allée, sous le ciel morne de l’après-midi. Je comptais nos pas au fur et à mesure.

— Tu es déjà largement hors de sa portée, si c’est ce qui t’inquiète, dit Jupe.

— Je voulais juste m’en assurer.

— C’est à propos d’hier soir ? demanda Jupe à voix basse.

Je secouai la tête, et le bruit d’une voiture attira notre attention vers le portail latéral.

— Zut. Kar Yee.

— Kar Yee ? répéta-t-il, mais son enthousiasme s’évanouit bientôt. Elle sait, pour hier soir ? Tu ne lui as rien dit, hein ?

— Je n’ai rien dit, ne t’en fais pas.

Elle accéléra sur la route latérale et se gara dans l’allée circulaire, derrière la voiture de location des Giovanni. Quand elle nous repéra, elle fit un signe de la main et se dirigea vers nous.

— Jolie piaule, mon futur petit ami. J’ai failli me perdre sur la montagne, en essayant de trouver ta route secrète.

Il afficha un sourire idiot.

— Je suis content que tu sois guérie.

— Moi aussi. Je suis comme neuve, répondit-elle en donnant une petite tape du doigt sur sa clavicule. Elle plongea la main dans sa poche de veste et en tira une enveloppe.

— C’est pour toi, dit-elle en la tendant à Jupe.

— Moi ?

— Des pass de cinéma, expliqua-t-elle avant même qu’il ait eu le temps de l’ouvrir. C’est pas grand-chose.

Elle avait l’air un peu embarrassée.

— Tu t’es donné du mal pour le site du Tambuku et j’ai vraiment aimé cette figurine d’opéra. C’était mignon. Tu es un bon garçon.

Jupe se mit à respirer un peu plus vite, bouche ouverte.

— Oh, bon sang. C’est cool. Merci.

— C’est pas grand-chose, répéta-t-elle. Qu’est-ce qui ne va pas, au fait ? Ton auréole a l’air malade.

La bouche de Jupe se tordit.

— Euh…

— Il a sûrement juste attrapé froid, intervins-je.

— Ouais, acquiesça-t-il en me lançant un regard reconnaissant. Ça doit être ça.

Elle hocha la tête, puis me fit un signe du menton.

— Tu as des nouvelles de ce Telly ?

J’hésitai.

— Tu veux que je parte ? me demanda Jupe. Je le ferai si tu veux, mais quoi qu’il arrive, je ne paniquerai pas. Papa a dit que vous aviez eu une nuit horrible.

— C’est vrai. Mais en fait, j’aimerais vous parler de quelque chose de plus important que ça, à tous les deux et ce moment est aussi bon qu’un autre.

Je pensais être à court de larmes, mais elles me montaient déjà aux yeux.

— Je dois vous confesser quelque chose d’important.

Jupe regarda Kar Yee, confuse. Elle haussa les épaules.

Quand faut y aller…

— C’est un secret que je vous ai caché.

Je regardai Jupe et précisai :

— Les seules personnes au courant sont ton père et deux ou trois autres personnes.

— Tu as tellement de secrets que ça devrait être intéressant, remarqua Kar Yee. Je suis tout ouïe.

Jupe repoussa les boucles devant son visage, un mouvement maladroit. Je le rendais nerveux. Bon sang, je me rendais nerveuse aussi. C’était tellement plus facile quand je l’avais dit à Lon. D’un autre côté, il m’avait droguée pour m’inciter à cracher le morceau. J’aurais bien aimé pouvoir me droguer, à cet instant.

— Tu te souviens quand je t’ai dit que mes parents étaient des gens mauvais ? demandai-je à Jupe.

Il hocha la tête.

— Ils étaient bien pires que ta mère ne le sera jamais. Et je dois vous avouer qui ils étaient vraiment, à tous les deux.

— OK, acquiesça-t-il, clairement nerveux, maintenant.

Kar Yee aussi.

— Vous avez entendu parler des Meurtres du Refuge Noir ?

Jupe grimaça.

— Euh… quoi ? Oh ! s’exclama-t-il quand les souvenirs lui revinrent. Les tueurs en série. Des occultistes ont été assassinés dans des rituels satanistes, ou je ne sais plus quoi. Les Duvet, ou un truc comme ça.

— Les Duval. Enola et Alexander Duval.

— Ouais, lança Jupe, son visage s’illuminant. On a parlé d’eux aux infos il y a quelques mois. Ils étaient censés être morts, mais ils ont été vus sur une vidéo de surveillance, dans un parking souterrain.

— Oh, c’est vrai, acquiesça Kar Yee. Je vois de qui vous parlez. On ne parlait que de ces meurtres dans les émissions, à l’époque où on était à la fac.

J’attendis qu’ils rassemblent les pièces du puzzle.

— Non, lâcha Kar Yee, sa mâchoire se décrochant presque sous le choc.

Jupe remua d’un air inconfortable. Sa bouche se crispa en une ligne fine. Sa respiration accéléra à travers ses narines.

— Tes parents…

— Étaient des tueurs. Je ne le savais pas, à l’époque. Je les croyais innocents. On a feint notre mort et on s’est séparés. Je vis toute seule depuis mes dix-sept ans, sous le nom que vous connaissez.

Je tournai la tête vers Kar Yee.

— Je t’ai rencontrée environ un an après ces événements.

Elle ne dit rien. Elle se contenta de me regarder, figée.

— Je ne les ai revus que de rares fois, durant ces années-là. Et je croyais qu’ils avaient été piégés. Mais ensuite, ils ont été repérés sur cette vidéo de surveillance et ils sont repassés aux infos.

Je fis un signe du menton vers Jupe.

— C’est là que j’ai rencontré ton père.

— C’est pour ça qu’il t’aidait ? m’interrogea-t-il d’une voix tremblante.

À cet instant, j’eus encore envie de lui mentir. De lui dire que je plaisantais. Que tout allait bien et qu’il n’y avait aucune raison de s’alarmer. Mais je repoussai cet instinct et répondis :

— Oui. Je croyais qu’il pourrait m’aider à prouver leur innocence, mais au final, on a découvert qu’ils étaient bien coupables.

Kar Yee ne disait toujours rien. Jupe fourra les mains dans les poches de son jean.

— Arcadia Bell est un faux nom ?

— Un nom d’emprunt. Je l’utilise depuis mon adolescence.

— Quel est ton vrai nom ?

— C’est Cady, insistai-je, une larme brûlante coulant sur ma joue. Je n’ai pas envie que tu me considères comme qui que ce soit d’autre que Cady. Personne ne m’appelle plus par mon ancien nom. Je le déteste. J’aimerais pouvoir effacer tout ce qui a trait à mon ancienne vie.

Une légère brise fit voleter ses boucles.

— Depuis combien de temps mon père est au courant ?

— Il l’était déjà avant que je vienne chez vous pour la première fois et te rencontre.

— Il savait et il t’a quand même laissée venir ici ?

Je hochai la tête.

— S’il t’a fait confiance alors qu’il te connaissait à peine, raisonna Jupe, alors c’est qu’il a senti que tu étais quelqu’un de bien.

— Je suppose.

— Tu m’as dit que tes parents étaient morts, à la fac, intervint Kar Yee. Et puis, il y a quelques mois, tu m’as annoncé qu’ils étaient morts quand tu étais allée à San Diego. Maintenant, tu prétends qu’ils ont simulé leur mort ?

— Je croyais vraiment qu’ils étaient morts, il y a quelques mois, assurai-je. Un démon Æthyrique puissant les a emmenés dans l’Æthyr. Je croyais pouvoir supposer qu’elle les avait tués tous les deux. Elle a bien tué mon père, mais ma mère est toujours en vie. Là-bas.

— En vie dans le plan démoniaque ? s’étonna Jupe.

— Oui. Et ce n’est pas tout, malheureusement.

Je leur racontai tout ce qui concernait mes pouvoirs d’Enfant de la Lune. Ce dont j’étais capable. La queue. Jupe écouta avec attention, les coudes pressés contre ses côtes et tous les muscles de sa mâchoire se contractant. Au début, Kar Yee conserva un silence indéchiffrable, mais à mesure que je parlais, elle eut l’air de plus en plus angoissée. Je ne me tus que lorsque j’eus tout dit. Puis j’attendis leur réaction.

Personne ne dit rien pendant un long moment.

Kar Yee avait les yeux rivés au sol, incapable de croiser mon regard.

— Tu m’as menti pendant toutes ces années. Je t’ai donné un million d’occasions de me dire la vérité et tu sautes au lit avec un mec et lui racontes tout ?

— Lon n’est pas juste « un mec », et…

— Je ne veux pas entendre tes excuses, s’exclama-t-elle en me regardant enfin dans les yeux. Je n’ai pas besoin de les entendre.

Ma poitrine se contracta.

— Je sais.

— Tu aurais pu me faire confiance. Pourquoi ne pas l’avoir fait ?

— Je suis désolée. C’était dur, pour moi, de faire confiance à qui que ce soit. Je croyais les protéger. Et moi aussi. Je croyais faire ce qu’il fallait.

Elle leva les mains au ciel et se mit à faire les cent pas.

— Tu vis sous un faux nom ? On partage un commerce ! Si tu as des ennuis avec la justice…

— J’ai été prudente.

— Je m’en fous, lâcha-t-elle, les larmes lui montant aux yeux.

Elle crispa les poings.

— Les partenaires ne se mentent pas. Si tu ne peux pas me faire assez confiance pour te confier à moi, alors tu ne devrais pas diriger une affaire avec moi.

— Kar Yee…

— Je n’ai pas envie de parler de ça maintenant.

Elle fit volte-face et retourna vers sa voiture.

— Reste, s’il te plaît, la rappelai-je. Il faut qu’on en parle.

— Non, il faut que j’aille au Tambuku, parce que l’une de nous doit le remettre en activité.

— Je viens avec toi.

— Pas la peine.

Elle monta dans sa voiture et claqua la portière.

Ça ne s’était pas bien passé du tout. Je ne m’attendais pas à ce que ce soit le cas, mais cela me blessa quand même. Et ce n’était pas terminé. Jupe était silencieux, les yeux fixés sur la poussière soulevée par les roues de Kar Yee quand elle s’éloigna. Quand il se tourna vers moi, il arborait une expression peinée. Il avait presque l’air sur le point de pleurer.

— S’il te plaît, n’aie pas peur de moi, dis-je. Je suis toujours la même. Je tiens toujours autant à toi qu’hier.

— Je n’ai pas peur, répondit-il.

Je hochai la tête, espérant que c’était vrai.

— Je t’assure, insista-t-il. Je suppose que je me sens comme Kar Yee. J’aurais aimé que tu me le dises plus tôt. Ça me vexe un peu, que tu ne l’aies pas fait. Tu aurais pu me faire confiance.

— Ce n’est pas ça. J’avais peur et… j’avais honte.

— Vraiment ?

Il réfléchit à ça un instant, puis reprit :

— Je suppose que je peux comprendre. C’est pour ça que je ne parlais jamais beaucoup de ma mère avant, eh bien… tout ce qui s’est passé à Noël, dit-il avec un geste de la main. Parfois, j’aimerais pouvoir effacer cette partie de ma vie, moi aussi.

— Au moins, ta mère fait des efforts. C’est quelqu’un de très triste, et d’égoïste. Je ne sais pas si elle ira mieux un jour, si elle arrêtera de commettre des erreurs stupides. Et je ne sais pas si tu devrais lui accorder d’autres chances…

— Je ne le ferai pas, affirma-t-il d’une voix ferme.

Je hochai la tête.

— C’est à toi de voir. Mais je crois que ce que j’essaie de dire, c’est que la situation est très différente avec ma mère. Elle est diabolique. Et très, très dangereuse. Elle est irrécupérable.

— Waouh.

Il se détourna du vent et donna un coup de pied dans les racines de cyprès noueuses qui dépassaient de la terre.

— C’est le plus gros secret qu’on m’ait jamais confié, remarqua-t-il d’un ton songeur.

— Je te fais confiance.

Il m’adressa un drôle de sourire, pincé, mais honnête. Comme s’il était surpris que je lui fasse confiance, content que je le fasse, mais toujours un peu sous le choc de toutes ces révélations.

Je poussai un long soupir et tournai les yeux vers la maison.

— Je dois te parler d’autre chose. Tu te souviens quand je t’ai parlé de mon gardien, Priya ?

Il hocha la tête.

— C’est l’un des sceaux sur ton bras.

Je tirai un morceau de papier de ma poche.

— Ce sceau-là. C’est son nom. Et vu qu’on est connectés par ce lien… expliquai-je avec un signe de tête vers sa hanche, où était tatoué mon sceau, Priya est ton gardien tout autant que le mien. Il ne peut rester sur Terre que quelques minutes d’affilée, mais si tu as des ennuis, tu peux l’appeler. Tu auras besoin de Heka, et tu n’en possèdes sûrement pas beaucoup. Tu peux essayer de cracher sur le sceau…

Il grimaça.

— Oh, je t’en prie, répliquai-je, m’efforçant d’émettre un petit rire. Je sais que tu adores tout ce qui est dégueu. Si le crachat ne marche pas, tu devras t’entailler et verser quelques gouttes de sang dessus. Mais fais d’abord une copie du sceau pour ne pas le perdre. Prends une photo avec ton téléphone, ou quelque chose comme ça.

— Je n’aurai qu’à faire ça pour que ton gardien arrive dans notre monde ?

— Tu n’auras qu’à dire « Priya, viens à moi » et il viendra. N’aie pas peur de lui. Il ressemble à un jeune homme, mais il a des ailes.

— Oh, merde ! Tu déconnes.

— Et il parle un peu bizarrement, mais tu ne devrais pas avoir de soucis. Ne l’appelle pas plus d’une fois tous les deux jours, environ. Il ne peut pas rester longtemps… juste quelques minutes, alors tu devras parler vite. Mais tu peux tout lui dire. Tu peux même lui demander de m’envoyer un message.

— Pourquoi j’aurais besoin qu’il fasse ça ?

Je fermai brièvement les yeux.

— Parce que je vais peut-être devoir partir.

— Comment ça ?

— Ma mère peut me contrôler. Ça empire. J’ai peur qu’elle m’oblige à faire quelque chose contre ma volonté, expliquai-je en tentant de ravaler la boule qui s’était formée dans la gorge.

— Mais…

— Si je reste, je risque de mettre des gens en danger. Je suis sa marionnette. Quand je puise dans la magie de la lune, elle peut me contrôler.

— Alors, ne le fais pas. Papa dit que ce n’est pas parce que j’ai un penchant que je dois m’en servir. C’est pas la même chose ?

— Même si je ne l’utilise pas, elle peut m’atteindre pendant que je dors. Elle est dangereuse, Jupe. Tu es en danger en ma présence. Elle est folle et elle veut se venger de moi. Elle va tenter de te faire du mal.

Jupe refrénait ses larmes.

— Tu ne peux pas t’en aller. Où est-ce que tu irais ?

— Rejoindre mon ordre en Floride. Mon parrain pourra peut-être m’aider à retrouver le rituel utilisé par mes parents pour me rendre comme ça. Je pourrais peut-être m’en servir pour me réparer. Je ne sais pas.

— Combats-la, suggéra-t-il. Tu es forte. Tu peux la vaincre.

— Je n’en suis pas sûre, Jupe. Et je ne prendrai pas le risque de vous mettre en danger, toi et ton père.

— S’il te plaît, ne me laisse pas, supplia-t-il d’une voix rauque. S’il te plaît. Ne me laisse pas comme elle l’a fait.

Mon cœur se brisa en un millier de morceaux.

— Je ne fais pas ça parce que je ne tiens pas à toi. Je pars pour te protéger.

J’avais envie de lui promettre que je reviendrais… que je partirais en Floride une semaine, puis que je rentrerais et que le problème serait réglé. Mais je ne pouvais pas lui mentir. Pas alors que je venais de lui dire la vérité sur mes parents.

Il me dévisagea un moment, les yeux vitreux et douloureux.

— Il t’a acheté une bague de fiançailles, finit-il par lâcher.

Je me figeai.

— Quoi ? murmurai-je.

— C’est ça, le secret que j’ai dit à Kar Yee. C’est pour ça que Grand-mère t’a acceptée. Parce que papa va t’épouser et on va devenir une famille, et tu ne peux pas partir. Tu ne peux pas nous quitter.

Des larmes coulèrent sur mes joues.

— Jupe.

— Tu vas quand même partir en sachant ça ? Comment tu peux faire ça ?

— Je…

— Je ne te laisserai pas faire ! articula-t-il entre ses dents serrées.

Ses pupilles se mirent à osciller de droite à gauche comme un pendule. Il était en train d’utiliser son penchant de persuasion.

— Tu ne partiras pas. Tu vas rester ici. Tu ne partiras pas !

Je détournai la tête, une réaction instinctive, comme si ça pouvait suffire à parer son penchant. Il ne s’en était jamais servi sur moi. Je ne savais pas ce que je ressentirais. Mais je savais que j’aurais dû ressentir plus que ce… ce vide. Je levai les yeux vers lui. Ça n’avait pas marché. Je le lisais sur son visage, qui s’était décomposé.

C’est alors que je réalisai quelque chose. Il avait tenté de l’utiliser sur Lon. Sur Yvonne. Sur moi.

Le Dr Spendlove, le psychiatre Terrestre de Jupe, avait expliqué à Lon que la plupart des penchants du type de celui de Jupe avaient des restrictions, même s’il ne savait pas encore lesquels.

Je venais sûrement de le découvrir.

— Oh, Jupe, dis-je. Ton penchant ne fonctionne pas sur les personnes auxquelles tu tiens.

Il émit un son plein d’angoisse venu du fond de sa gorge.

— Je suis tellement désolée, dis-je en tendant la main pour le toucher.

Son visage se tordit et il poussa un grognement sonore et incohérent. Il était confus, frustré et blessé. Moi aussi. Et je ne savais pas comment arranger les choses pour lui comme pour moi.

Il bondit et me repoussa, fort. L’onde de choc se répercuta en moi et je reculai en trébuchant. Avant que j’aie pu me ressaisir, il partit en courant dans l’allée.

— Jupe ! l’appelai-je.

Mais il ne m’écouta pas. Il courut aussi vite qu’il le pouvait vers la maison. Le claquement de la porte d’entrée me fit l’effet d’une petite explosion.

Je m’effondrai, accroupie au pied du cyprès. Je ne pensais pas pouvoir souffrir plus qu’à cet instant.

 

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