Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres
Chapitre 24
bien. Pour un temps, du moins. Rose et Lon avaient organisé un immense A près avoir écouté les mauvaises nouvelles de Priya, Lon et moi rejoignîmes le groupe et reprîmes la journée comme si tout allait festin caribéen pour le dîner de Noël : du riz et des petits pois des bananes plantains, du vivaneau au lait de coco, du curry et un plat de poulet si épicé que je manquai de m’étrangler avec… au grand amusement de tout le monde.
Mais tandis qu’on était en train de débarrasser la table, un coup frappé à la porte fit faire un saut périlleux à mon estomac. Jupe courut ouvrir. Quelques secondes plus tard, Yvonne entrait dans la maison avec ses vêtements de luxe, ses lunettes de soleil à monture dorée perchée sur ses cheveux à la coiffure parfaite et les bras remplis de cadeaux.
Elle s’arrêta devant moi. Nous nous défiâmes du regard pendant plusieurs secondes.
— Joyeux Noël, Arcadia, finit-elle par lâcher.
— À toi aussi, parvins-je à articuler.
Je ne lui adressai plus la parole directement, après ça, et gardai mes distances pendant qu’elle déversait une montagne de cadeaux coûteux sur Jupe, entendant ses exclamations surexcitées pendant que j’aidais les Holiday à laver la vaisselle dans la cuisine. Quand j’eus fini d’essuyer la moindre goutte d’eau sur les assiettes avec mon torchon, je n’eus plus d’excuse pour rester à l’écart. Je revins donc au salon d’un pas discret et l’écoutai bavarder avec Jupe des nouvelles boutiques de La Sirena. De la piscine dans la cour de sa maison tropicale en Floride. De ses voisins
célèbres et des billets pour le match des Heat de Miami1 qu’elle s’était procurés.
Apparemment, elle faisait du mannequinat pour une entreprise de bijoux nationale, et allait tourner des pubs pour la presse et la télévision. Je devais donc m’attendre à voir son visage pendant les publicités durant nos soirées en famille devant la télé. Elle me hanterait peut-être même au Tambuku, son visage et son corps trop parfaits exhibant des breloques en diamant pendant la diffusion hebdomadaire de Patrouille Paranormale au bar. Et tous mes clients réguliers diraient « Eh, ce n’est pas l’ex-femme de Lon ? On dirait qu’elle fait son grand retour. »
Tout le monde adore les outsiders.
Mais comment pourrais-je ne pas me montrer encourageante avec Jupe ? Si quelqu’un pouvait comprendre ce qu’il ressentait, pour avoir été abandonné toutes ces années par sa mère, c’était bien moi. Je ne pouvais lui refuser cette chance de tisser une relation avec elle. Les Giovanni avaient l’air impressionnés par sa nouvelle vie plus sobre, et Yvonne faisait peut-être vraiment des efforts pour trouver la stabilité.
Malgré tout, je ne pouvais supporter plus longtemps d’écouter sa belle histoire de célébrité en rémission. Alors quand tout le monde décida de sortir sur la terrasse, je m’excusai et quittai la maison pour quelques heures. Kar Yee fut contente de me voir. Bob vint aussi et quand je leur eus résumé les résultats de ma quête pour retrouver Telly, nous regardâmes Le miracle sur la 34e rue à la télévision. Kar Yee était assez rétablie pour conduire : elle comptait quitter la ville le lendemain pour rendre visite à l’une de nos vieilles amies de fac qui vivait à la campagne. Elle ne devait pas savoir quoi faire, depuis la fermeture du Tambuku. Bob non plus. Il nous annonça qu’il avait pris quelques rendez-vous pour effectuer des soins mineurs sur les membres de son groupe de soutien, cette semaine. J’étais contente pour lui. Apparemment, ça l’aidait à garder le moral.
Pendant quelques jours, la vie parut presque calme. Pas de créature Æthyrique ailée apparaissant pour me donner des nouvelles de ma mère, pas de crimes commis à l’aide de penchants bioniques. Juste… la normalité. Mais deux jours après Noël, un gros magazine demanda à Lon de venir passer l’après-midi à San Francisco le temps de rencontrer le président d’une agence de publicité. Ce n’était qu’à deux heures de route et il serait de retour en début de soirée.
En attendant, je restai avec les Giovanni. Rose me montrait comment préparer un « gâteau noir » quand Yvonne appela pour demander si elle pouvait emmener Jupe au cinéma. Rose lui faisait assez confiance pour la laisser passer quelques heures seuls avec son fils, et pensait que ça serait peut-être une bonne chose pour eux deux.
Ils avaient peut-être raison. Si Jupe voulait nouer une relation avec elle, je ne pouvais l’en empêcher. J’appelai Lon pour le prévenir. Il répondit qu’il était d’accord.
Alors on le laissa partir.
À la fin du film, Yvonne appela Rose pour lui annoncer qu’ils s’étaient arrêtés dans un restaurant pour manger un morceau. Nous attendîmes donc un peu plus. Deux heures plus tard, ils n’étaient toujours pas revenus. Rose appela. Plusieurs fois. Sans réponse. J’appelai Jupe. Je lui envoyai un message. Pas de réponse. C’est à ce moment-là que je paniquai pour de bon. Il ne laissait jamais mes messages sans réponse. Jamais. Rose n’arrivait pas à capter correctement dans la maison, elle sortit donc sur le patio pour appeler le restaurant pendant qu’Adella faisait les cent pas dans le salon.
Sa vie n’était pas en danger. Je le savais, parce que le fil qui nous reliait demeurait invisible, comme la fois où il s’était fait kidnapper par le Duc Chora, le jour d’Halloween. J’envisageai de partager cette information avec les Giovanni, mais je ne savais pas comment ils réagiraient en apprenant qu’il s’était tatoué mon sceau sur la hanche, et je n’avais pas envie d’entrer dans les détails sordides des événements survenus à Halloween. Ça ne ferait que les inquiéter encore plus.
— Je savais qu’on ne pouvait pas lui faire confiance, dit Adella sans cesser de faire les cent pas.
Ses boucles volcaniques rebondissaient sous l’écharpe à rayures bleues et blanches qu’elle avait nouée sur sa tête pour écarter ses cheveux de son front.
— Je suis sûre qu’il y a une explication rationnelle, lui assurai-je.
Et si le restaurant ne pouvait confirmer qu’ils étaient encore là-bas, je roulerais jusqu’au Village pour la retrouver ; j’avais déjà mes clefs dans ma poche.
Elle ricana.
— Tu ne connais pas bien ma sœur. Attends-toi au pire, et tu ne seras jamais déçue.
Comment m’étais-je retrouvée dans la position de la défenseuse d’Yvonne ?
— Tu as dit que tu ne lui pardonnerais jamais, l’autre fois. Je ne voudrais pas me montrer indiscrète, mais ça m’a intriguée. Est-ce qu’elle t’a fait quelque chose de spécifique, ou bien… ?
Adella s’immobilisa derrière le canapé.
— Elle a couché avec mon mari il y a quinze ans.
Je ne savais pas quoi répondre à ça. Je ne savais même pas qu’elle était mariée. Lon et Jupe n’en avaient jamais parlé.
Elle m’adressa un sourire tendu.
— On s’est rencontrés à la fac, Samuel et moi. Ça a été le coup de foudre. On était mariés depuis un an quand elle est venue s’installer chez nous. Je crois qu’elle sortait avec Lon par intermittence, à l’époque, mais c’était avant qu’elle tombe enceinte de Jupe.
Elle s’arrêta devant une photo en noir et blanc de Jupe, que Lon avait prise quand il était bébé.
— Moi, par contre, j’étais enceinte. De trois mois. Elle a séduit Samuel grâce à son penchant. Il a dit qu’il ne pouvait pas s’en empêcher. Je l’ai cru. Tu as senti ce dont elle était capable, hein ?
— Oui.
— Maintenant, imagine quand elle devient…, commença-t-elle en mimant des cornes avec ses doigts. Je l’ai confrontée. On s’est disputées. Ça aurait pu s’arrêter là. Samuel et moi aurions recollé les morceaux. Mais elle était si furieuse. Mesquine. Elle a couché avec lui une deuxième fois. Il s’est suicidé plus tard cette nuit-là. J’ai perdu le bébé le lendemain.
— Oh, mon Dieu. Adella, je…
Elle secoua la tête.
— Ne te sens pas désolée pour moi. J’ai survécu. Je ne l’ai pas laissée me faire sombrer. Mais tu comprends peut-être un peu mieux, maintenant. Je sais que Lon doit passer toutes ces vieilles histoires sous silence. Il est comme ça.
— Il m’a raconté certaines choses, mais il a toujours du mal à déterrer tout ça.
— Oh, je sais. J’aime Lon comme un frère, mais je pense que si je devais vivre avec lui et supporter son caractère si silencieux, je finirais par devenir folle.
Je lui adressai un gentil sourire.
— Il s’améliore.
— Tu as une bonne influence sur lui. Sur Jupe aussi. Je suis vraiment contente que tu sois entrée dans leurs vies.
— Moi aussi.
Je voulais en dire plus, mais un silence se déploya entre nous pendant un instant. Il fut rompu par le son de la porte du patio qui coulissait.
Rose revint dans le salon. Sa frange blanche d’habitude parfaitement alignée sur son front avait été repoussée d’un côté avec négligence. Ses lunettes étaient accrochées à une fine chaîne autour de son cou. Son visage était toujours de marbre.
— Le propriétaire a parlé avec toutes les serveuses. Elles n’ont vu personne correspondant à leur description.
Merde. Qu’est-ce qui se passait ?
— Quelqu’un doit rester ici au cas où ils reviendraient, lançai-je en me dirigeant vers le vestibule. Je vais descendre au Village. Il n’y a qu’un accès jusqu’ici, alors si Yvonne est sur cette route, je devrais la voir.
— Je viens avec toi, dit Adella en prenant son sac à main. Maman, tu restes ici.
— Il est vingt heures, remarquai-je en regardant l’horloge sur le manteau de la cheminée. Lon doit avoir terminé son dîner d’affaires et être en chemin vers la maison.
— Je ne vais pas l’appeler, dit Rose. Je n’ai pas envie qu’il s’inquiète pendant qu’il est sur l’autoroute. Il conduit comme une chauve-souris échappée des enfers, quand il est tracassé.
C’était vrai.
— Il désactive la sonnerie de son téléphone, en général, de toute façon, alors ça n’a pas d’importance. Je suis sûre que Jupe va bien, affirmai-je, plus pour moi-même que pour elles. Il doit y avoir une explication logique au fait qu’il ne réponde pas à mes messages, et…
— Une voiture ! s’exclama soudain Rose. Quelqu’un est en train de se garer dans l’allée.
Je ne l’entendais pas, mais je n’avais pas son penchant. Nous nous précipitâmes toutes les trois vers la porte d’entrée, où nous découvrîmes Yvonne en train d’aider Jupe à descendre de sa voiture. Le soulagement me submergea. Seigneur, je m’étais bien trop alarmée.
— Pourquoi tu n’as pas répondu au téléphone ? lança Rose à Yvonne d’un ton furieux. Ça fait deux heures. Je sais que tu n’étais pas au restaurant, alors ne prétend pas le contraire.
— Je suis désolée, répondit Yvonne en fermant la portière de Jupe.
Pourquoi est-ce qu’elle le maintenait comme ça ? Je ne comprenais pas ce qui se passait. Les lumières étaient allumées dans l’allée, mais elles n’éclairaient pas beaucoup. Tout était voilé dans l’ombre.
— J’ai perdu la notion du temps. Je suis tombée sur quelqu’un qu’on connaissait, Lon et moi, un membre du Hellfire Club. On s’est mis à discuter et je n’ai pas dû entendre le téléphone.
Elle se retourna et marmonna quelque chose à Jupe tout en m’empêchant de le voir.
— Qu’est-ce qui se passe ? m’enquis-je.
Quelque chose clochait. Jupe aurait dû se précipiter vers nous. Pourquoi était-il aussi silencieux ?
— Qu’est-ce que ça veut dire ? intervint Rose. Qu’est-ce que tu as fait, Yvonne ? Qu’est-ce que…
— Pas la peine de piquer une crise, lâcha Yvonne en se retournant.
C’est à ce moment-là que je vis le visage de Jupe pour la première fois. Sa tête oscillait sur son cou. Il fit un pas en avant et chancela.
J’accourais déjà vers eux.
— Il a bu deux verres de vin, c’est tout.
— Quoi ?
Je l’attrapai juste avant qu’il s’écroule. Deux verres de vin ? Il empestait comme s’il avait écrasé des grains de raisin dans un vignoble. Son corps était mou. Il tomba dans mes bras comme un sac de briques. Je le hissai contre moi et Adella s’empressa de venir m’aider.
— Qu’est-ce que tu racontes, bon sang ? s’écria Rose.
Elle n’y croyait pas. Elle n’avait pas encore saisi… elle ne l’avait pas vu. Il était complètement ivre. Il gémissait et était faible.
— Où êtes-vous allés pour vous faire servir du vin ? Sûrement pas au restaurant.
Yvonne était paniquée. Sa façade froide et détendue avait complètement fondu.
— On est allés dans un autre restaurant. C’était l’idée d’Evan, et je ne l’avais plus revu depuis…
Rose asséna une gifle à Yvonne.
Puis une autre.
Yvonne glissa contre la voiture et se roula en boule, se couvrant la tête des bras pendant que Rose continuait de la battre.
Seigneur.
— Viens, dis-je à l’oreille de Jupe d’une voix aussi calme que possible. On va rentrer, d’accord ?
Je le portai et le traînai à moitié dans l’allée. Il parvint à faire quelques pas, puis ses jambes se transformèrent en gelée et cédèrent. Il tentait de dire quelque chose, mais ses mots étaient pâteux. Toute cette situation me paraissait surréaliste. Comme si le temps avait ralenti. J’entendais Rose hurler sur Yvonne derrière moi.
— Je le tiens, dis-je à Adella d’une voix ferme. Je fais ça tout le temps, au bar. Je peux m’en occuper. Va empêcher ta mère de la blesser. Si elle est ivre aussi, mieux vaut lui appeler un taxi et la faire partir d’ici avant que Lon revienne, ou il la tuera.
Le plus difficile fut de lui faire grimper les marches, mais j’y parvins. Il parut se ressaisir un peu et se mit à parler d’une petite voix rauque. Principalement pour faire des observations éméchées qui n’avaient aucun sens, m’indiquant par exemple que ses chaussures étaient trop grandes et que c’était pour ça qu’il avait du mal à marcher. Il demanda aussi s’il était à la maison et où nous allions.
— Voilà ta chambre, dis-je en ouvrant la porte d’un coup de pied et en le traînant dans le noir.
Elle était plus propre que d’habitude, grâce à la présence des Giovanni, je n’eus donc pas à serpenter entre les piles de vêtements et les tas de bandes dessinées en équilibre précaire. Juste avant qu’on atteigne son lit, il émit un son horrible, tenta de me repousser et vomit sur mon bras. Deux fois. Bon Dieu, ça puait le vin.
— Désolé, dit-il d’une voix hachée. Tellement désolé.
— Chut. Ce n’est pas la première fois que quelqu’un fait ça, répondis-je. Je suis barmaid, tu te souviens ? Je suis experte en nettoyage de vomi. Assieds-toi sur le lit. Tu peux faire ça ? Attention à la table de chevet.
Je le fis asseoir, à moitié affalé sur ses oreillers. Puis je lui ôtai son T-shirt et m’en servis pour essuyer le vomi autour de sa bouche et sur mon bras. Il me fallut un peu plus d’efforts pour le hisser contre la tête de lit. J’allumai la lampe à côté de lui. Il ferma les yeux et grogna.
— Ne bouge pas, dis-je. Je vais chercher quelque chose qui t’aidera à te sentir mieux.
Mes potions médicinales du bar étaient rangées dans un tiroir de la penderie de Lon. Je ne voulais pas les laisser au Tambuku tant qu’il était fermé, juste au cas où on serait à nouveau volés ; que ce soit par un Telly cherchant à se venger ou un autre Terrestre dopé ayant décidé qu’on avait l’air assez faibles pour constituer une cible. Je changeai rapidement de T-shirt et me lavai le bras au lavabo de la salle de bain, puis je fouillai parmi mes fioles jusqu’à trouver celle dont je me servais pour dégriser les clients du bar.
Quand je revins dans sa chambre, il avait les yeux levés vers le plafond. Je rejoignis sa salle de bain et remplis deux gobelets en plastique d’eau, avant de les déposer sur sa table de chevet. Dans l’un d’eux, je versai deux gouttes du produit médicinal.
— Tiens, bois ça. Ça te fera te sentir mieux.
Il engloutit le verre, lentement au début, puis plus vite.
— J’ai si soif, dit-il comme s’il s’agissait d’une grande révélation.
— Je sais. Bois un peu plus d’eau.
Je lui donnai le deuxième gobelet et en remplis deux autres pendant qu’il le buvait, les déposant sur la table de chevet.
— Tu vas avoir envie de dormir, maintenant, mais quand tu te réveilleras, bois plus d’eau.
Je lui retirai ses baskets et remontai les couvertures sur ses jambes, avant de me percher au bord du lit à côté de lui.
— Tu es en colère contre moi ? demanda-t-il.
— Je suis en colère contre ta mère. Qu’est-ce qui s’est passé ? J’ai essayé de t’appeler, mais tu n’as pas répondu.
Il sortit son téléphone de sa poche de jean d’un geste maladroit. L’écran s’alluma.
— Oh non, gémit-il. Il était sur silencieux. Je le sens, d’habitude.
Je lui pris le téléphone et le déposai sur la table de chevet.
— Pourquoi tu as bu ? Tu t’es servi de ton penchant pour l’obliger à te laisser faire ?
— C’était ce type, Evan. Papa trouve que c’est un connard, mais il était sympa, au début. Il a dit qu’en Europe, les enfants buvaient du vin au dîner, alors j’ai goûté le verre d’Yvonne…
Il ne l’appelait toujours pas « maman », remarquai-je.
— … et c’était plutôt bon, alors elle m’a laissé la responsabilité de remplir les verres avec la bouteille. Ils n’arrêtaient pas d’en amener de nouvelles, qui coûtaient cher, mais Evan a dit qu’il paierait le dîner.
— Goûter est une chose, mais tu ne peux pas boire d’alcool. Tu es un enfant, dis-je, cherchant les bons mots. Tu n’es pas censé boire.
Seigneur, je me sentais si hypocrite. Mon métier était de rendre les gens ivres. Comment allais-je pouvoir expliquer la différence ?
— Ils ont arrêté de me parler, Cady, protesta-t-il avec un geste vague. Elle était censée passer du temps avec moi, pas lui. Mais il la faisait rire et elle a oublié que j’étais là. C’était comme si j’étais à nouveau un enfant. Comme si rien n’avait changé.
— Alors tu as bu plus de vin sans qu’elle s’en aperçoive ? l’interrogeai-je en passant mes doigts dans ses boucles pour les repousser de son visage.
— Je ne voulais pas boire autant, mais ils m’ont dit de rester à table. Et j’ai essayé de l’empêcher de partir. C’est à ce moment-là que je me suis servi de mon penchant. Mais ça n’a pas marché, Cady. Comme quand j’ai essayé de l’utiliser sur mon père dans le bateau, tu te souviens ?
C’était peut-être parce qu’il était trop saoul pour s’en servir, mais je ne le lui fis pas remarquer.
— Tu ne possèdes ton penchant que depuis quelques mois. Ça va te prendre un peu de temps avant de le contrôler. Ne t’en fais pas pour ça. Qu’est-ce qui s’est passé après ?
— Comme mon penchant ne marchait pas, je n’ai pas pu les arrêter. Ils sont partis longtemps. Et le serveur a apporté une autre bouteille de vin. Je ne voulais pas la boire en entier, mais ça s’est passé vite.
Il grogna à nouveau et ferma les yeux.
— C’est à la fois agréable et désagréable.
— Je sais. C’est ce qui arrive quand on boit trop.
— Papa va se mettre dans une colère noire.
— Ouais, c’est sûr, acquiesçai-je.
— J’avais envie qu’elle ait changé.
Je songeai à ma propre mère, à quel point j’avais envie qu’elle aille bien, même après avoir appris qu’elle avait tué des gens. Même quand je savais que je l’avais perdue de manière irrémédiable.
— Elle a dit qu’elle était sobre, mais cet Evan lui a vendu de la drogue. Je l’ai vu. Je suis allé les trouver et il était en train de lui donner une petite bouteille de quelque chose. Comme ça.
Il indiqua du doigt ma potion médicinale.
Je me figeai.
— De quelle couleur était cette bouteille, Jupe ? Tu t’en souviens ?
— Rouge. Comme une toute petite bouteille de vin rouge.
Oh mon Dieu. Était-ce possible ? L’élixir bionique ?
— Est-ce qu’elle en a bu ? C’est important, Jupe.
— Non, je ne crois pas. On s’est disputés et elle lui a dit qu’elle le rejoindrait chez lui plus tard, après m’avoir ramené à la maison.
Seigneur. Mon pouls cognait à mes tempes tandis que j’essayais de démêler toutes ces informations dans ma tête.
— Papa va…
Il ne termina pas sa phrase.
— Je m’occupe de ton père. Dors. Tu te sentiras mieux à ton réveil.
— OK.
— Je vais laisser la lumière allumée au cas où tu aurais envie d’aller aux toilettes. Je n’ai pas envie que tu trébuches sur la cage de M. Piggy et que tu l’écrabouilles.
Il marmonna quelque chose et ferma les yeux. J’étais à mi-chemin de la porte quand il appela :
— Cady ?
— Oui ?
— Je ne lui donnerai pas d’autre chance.
Je poussai un long soupir, ne sachant quoi répondre. Il ne s’en souviendrait sûrement pas, de toute façon.
— Endors-toi. Je reviendrai te voir plus tard.
Quand je fermai la porte derrière moi, Rose était en train de remonter le couloir. Elle était folle de rage, à en croire son expression.
— Il va bien, lui assurai-je. Je lui ai donné quelque chose qui va aider à détoxifier son corps. Il a vomi, ce qui est une bonne chose. Ça a éliminé une partie de l’alcool de son organisme.
— Il t’a raconté ce qui s’était passé ?
— Un peu…
— Yvonne a dit qu’ils avaient laissé Jupe seul à table pendant qu’ils allaient parler à quelqu’un d’autre dans le restaurant, et que c’était à ce moment-là qu’il avait bu le vin.
— Écoutez, je ne dis pas qu’elle ment, mais d’après Jupe, ce type, Evan, a encouragé Yvonne à le laisser boire. Ils l’ont laissé à table avec la bouteille de vin et ils sont restés absents assez longtemps pour qu’il la vide entièrement. Et…
Je m’arrêtai là, décidant de ne pas lui parler de l’élixir. Ça ne ferait que compliquer les choses, et je voulais d’abord le voir de mes propres yeux. Jupe était ivre, après tout.
Elle poussa un juron entre ses dents. Sa colère était contagieuse, parce que maintenant que j’étais certaine que Jupe allait bien, j’étais furieuse, moi aussi.
— Je ne sais pas qui est cet Evan, ou ce qui leur a pris, mais Jupe dit que Lon le déteste. Et sachant qu’il est membre du Hellfire Club, et que je n’ai jamais rencontré personne dans ce foutu club avec la moindre once de décence…
Et s’il possédait une bouteille entière d’élixir sur lui, cela faisait-il de lui le distributeur ? Était-ce lui que Telly avait volé au départ pour s’approvisionner ? S’il était membre du Hellfire, ça expliquait comment Merrimoth s’était procuré sa dose, quand tout ça avait commencé. Et ça pouvait aussi expliquer sa présence à la fête de riches de Peter Little.
— Je savais qu’elle mentait, lâcha Rose. Elle vient d’essayer d’utiliser son penchant sur nous.
— Dehors ?
— À l’instant. À chaque fois qu’elle fait quelque chose de mal, elle se rabat dessus… son penchant. Sauf que ça n’a pas fonctionné sur moi, grâce à mon anneau ensorcelé. En voyant qu’elle ne pourrait pas obtenir ce qu’elle voulait, elle s’est transformée.
— Elle s’est transmutée ?
Rose hocha la tête.
— C’était presque trop puissant pour l’anneau. C’était dur, mais j’ai réussi à résister.
— Où est-elle, maintenant ?
— Assise sur le siège arrière de sa voiture de location. Adella a la bague. Elle la surveille. J’ai ses clefs de voiture.
Elle ouvrit la paume pour me les montrer. Nous échangeâmes un long regard. Assez pour que j’entende Jupe ronfler à travers la porte close. Au bout d’un moment, Rose demanda :
— Tu te souviens de ce dont nous avons parlé ?
— Pardon ?
— Tu as dit pouvoir la priver de sa magie. Pour qu’elle ne puisse plus se transformer comme ça.
— Oh là, lançai-je en levant les mains. J’ai dit que je pouvais peut-être.
— Lon m’affirme que tu es spéciale. Différente. Il dit que tu es capable de choses incroyables, dont les autres magiciens ne peuvent que rêver.
— Mais…
— Tu veux que je te supplie ? Parce que je suis prête à le faire. Elle aurait pu le blesser, dit-elle en pointant la porte de Jupe du doigt. Et s’il s’était retrouvé à l’hôpital pour un lavage d’estomac ? Si elle s’était saoulée aussi et avait eu un accident de voiture ?
Cette simple pensée me donna la nausée.
— Elle est un vrai danger pour tous ceux qui l’entourent, et elle va finir par tuer quelqu’un, ou elle-même, un jour.
— Je ne sais pas, marmonnai-je.
Je m’efforçai d’organiser mes pensées. De donner du sens à tout ça. J’étais dépassée. Étais-je capable de ce qu’elle me demandait ? Je savais que c’était impossible avec un sort traditionnel. Il faudrait que je me serve du pouvoir d’Enfant de la Lune. Même si je n’avais pas envie de l’admettre après ce qui s’était passé dans le parking souterrain de Hajo, je l’avais déjà utilisé avec succès. En fait, j’arrivais d’instinct à obtenir les résultats que je voulais, à chaque fois. Et je ne savais pas toujours que ces résultats étaient possibles : figer le temps pour aider Lon, piéger Noel dans la fumée à la course de voitures, étreindre l’investisseur presque jusqu’à le tuer, me téléporter à la maison.
Mais pouvais-je m’en servir pour triturer les mécanismes internes d’un être humain ? Pouvais-je extirper le sort de transmutation d’Yvonne à la force de ma volonté ? Ou allais-je faire fondre quelques organes au passage ?
Même si j’en étais capable, il y avait un autre problème. Priya m’avait prévenu : j’attirais l’attention sur moi-même dans l’Æthyr chaque fois que j’utilisais ce pouvoir. Plus spécifiquement, j’attirais l’attention de ma mère.
Rose se mit à paniquer.
— Qu’est-ce que tu crois que Lon va faire, à son retour ? Hein ? Tu crois qu’il va la laisser repartir à Miami ? Il va se retrouver en prison, voilà ce qui va se passer. Tu veux le perdre à cause d’elle ? Parce que si elle le peut, elle le fera tomber par tous les moyens possibles.
Elle se pencha plus près de moi, plaçant son visage à quelques centimètres du mien, ses yeux verts intenses rivés sur moi. Les volutes de son auréole projetaient une lueur sur le bout de mon nez.
— Et tu as intérêt à prier pour qu’elle ne se retrouve jamais seule avec Lon. S’il n’a pas un objet comme ma bague pour se protéger, elle le mettra à genoux en quelques secondes. Si tu veux savoir comment cette histoire se terminera, tu n’as qu’à aller demander à Adella.
Ce n’était pas nécessaire. L’histoire d’Adella était encore bien fraîche dans ma mémoire. Et ce n’était pas comme si je n’étais pas déjà malade d’inquiétude à l’idée qu’Yvonne puisse contrôler Lon.
Mes mains se mirent à trembler de colère. Je contournai Rose pour retourner dans le vestibule. Elle me suivit jusqu’au salon tandis que je composais le numéro de Lon.
— Décroche, décroche, marmonnai-je.
Mais il ne le fit pas. J’essayai à nouveau et raccrochai quand je tombai encore une fois sur sa boîte vocale. Puis je m’arrêtai au milieu du salon et dévisageai Rose pendant plusieurs secondes, mes ongles tapotant sur l’écran de mon téléphone.
— Je peux affronter son penchant, dit Rose. Même sans cette bague. Mais quand elle se transforme, personne en ce monde ne peut se dresser entre elle et ce qu’elle veut. Et malgré tout ce qu’elle a fait pour blesser cette famille, je veux toujours qu’elle aille mieux. Mais tant qu’on ne se sera pas débarrassé de cette magie en elle, ce sera impossible. Dieu me vienne en aide, mais c’est ma fille.
— Rose…
— Si tu refuses de faire ça pour moi, dit-elle d’une voix faussement calme, alors fais-le pour Jupiter.
Je levai la tête vers l’étage comme si je pouvais le voir. Mon cœur se serra douloureusement.
— Il compte sur toi, ajouta Rose. Dieu sait qu’il ne peut pas compter sur elle.
Et parfois, on fait des trucs stupides pour ceux qu’on aime.
1 Équipe de basketball de la Floride.
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