Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres
Chapitre 4
vaincue par deux voyous dégingandés, tout ça parce que j’avais utilisé les U ne sensation de vide et de déception dévastatrice me submergea et des larmes furieuses s’accumulèrent dans mes yeux. J’avais été mauvaises protections magiques et que j’étais devenue paresseuse. J’aurais dû sauter sur ces gosses à la seconde où ils étaient entrés dans le bar. Je savais pourtant bien que je ne devais jamais baisser ma garde.
Je n’avais pas été à la hauteur du Tambuku. Et de Kar Yee.
Je m’étais déçue moi-même.
Mais pendant que Bob partait aux urgences avec Kar Yee, je repoussai ce sentiment tenace d’incompétence, enfilai ma casquette de chef d’entreprise responsable et restai en arrière pour m’occuper de tout.
J’étais toujours nerveuse quand je me retrouvais face à la police. C’était ce qui arrivait quand on vivait sous une fausse identité. Les deux officiers venus prendre ma déposition après le vol étaient des sauvages (des humains ne croyant pas au surnaturel), je ne pus donc pas leur expliquer que les vauriens qui nous avaient volés étaient des Terrestres au penchant amplifié de manière délirante. Je fis mon possible pour passer sous silence les détails paranormaux. Ils ne comprenaient pas comment la boîte à fusibles avait pu exploser (littéralement, elle fumait de partout et les câbles de connexion avaient fondu) mais une analyste experte y récupéra des empreintes et emporta la caisse enregistreuse cabossée dans un sac plastique.
Pendant ce temps, j’appelai un électricien pour faire remplacer la boîte à fusibles et récupérer la lumière, mais il ne pouvait pas venir avant demain après-midi.
Quel bordel. La peinture rouge répandue sous les tabourets avait déjà séché à certains endroits. Les pieds des tabourets allaient devoir être retirés et les symboles d’entrave redessinés. On allait devoir refaire le plancher à neuf. Une fois qu’ils eurent pris la déclaration de certains clients, les policiers m’annoncèrent qu’ils me recontacteraient et quittèrent le bar. J’accrochai un panneau à la porte indiquant que le Tambuku resterait fermé pour réparations pendant plusieurs jours. Puis je verrouillai le bar et me dirigeai vers le Metropark.
Bob m’appela. Les urgences étaient bondées. Un pont local s’était effondré de manière inexplicable, causant un carambolage entre plusieurs voitures qui avait bloqué l’autoroute et amené des douzaines de passagers gravement blessés. Il avait parlé à un médecin Terrestre qui lui avait expliqué que la série de délits mineurs commis dans toute la ville devenait un vrai cauchemar pour l’hôpital. Des patients arrivaient souffrant de brûlures graves, de maladies inexplicables semblables à la peste, d’hémorragies internes et d’un nombre d’os brisé supérieur à ce que l’homme avait jamais vu dans toute sa carrière. Je commençais à me dire que Dare avait raison de s’inquiéter à ce sujet. Je ne comptais pas changer d’avis et me remettre à travailler pour lui, mais bon Dieu. Il se passait un truc bizarre, c’était clair.
Une infirmière examina Kar Yee, lui donna des poches de glace et des antidouleurs, puis lui apprit qu’elle devrait attendre deux heures avant de pouvoir faire une radio. Bob allait la ramener chez lui, je montai donc dans ma vieille Jetta et m’empressai de le retrouver là-bas. Bob vivait dans l’ancienne maison de ses parents, dans l’un des quartiers les plus agréables de Morella. À une époque, il s’était sûrement agi d’une maison majestueuse et charmante, mais l’argent de l’héritage de Bob s’amenuisait et entretenir son domicile n’était pas sa priorité. J’étais certaine que tous ses voisins médecins et avocats hyper prospères adoraient voir ses gouttières déborder et sa pelouse envahie par la végétation, mais c’était sûrement tous des cons, de toute façon, alors je lui avais assuré qu’il n’avait pas à se soucier de leur avis.
Depuis le soir où il avait sauvé la vie de Lon, il allait aux réunions des alcooliques anonymes deux fois par semaine. J’essayais de l’accompagner de temps en temps. Je ne pouvais pas être sa marraine, n’ayant jamais eu de problème de dépendance, mais je me disais qu’étant celle qui lui avait servi la plupart de ses verres ces deux dernières années, je lui devais bien un peu d’aide. Il venait toujours au Tambuku tous les soirs (ce qui était totalement à l’encontre des règles de son groupe d’entraide), mais je lui servais des boissons sans alcool. Et avec sa permission, j’ajoutais une dose spéciale de tonique médicinal, que je concoctais avec du chardon-marie et des racines de kudzu et qui était censée purifier le foie et réduire ses envies d’alcool. Il disait que ça l’aidait : il était sobre depuis cinq semaines, maintenant.
Je frappai à la porte d’entrée et l’ouvris.
— Eh, c’est moi.
— Par ici, appela Bob.
Sa maison était désordonnée et sentait toujours un mélange de panier pique-nique pourri et de personne âgée cloîtrée chez elle. Je soupçonnais la présence d’un animal mort quelque part dans les murs. Un rat, une chauve-souris ou un chat. Je lui avais conseillé d’appeler un exterminateur, mais il disait que c’était juste mon imagination (ça ne l’était pas). Un long couloir menait au salon, puis au bureau de son père défunt. Un bureau se trouvait devant un mur couvert de livres d’anatomie et de périodiques médicaux et une table d’examen était disposée tout au fond de la pièce, ainsi qu’une armoire en verre remplie de bouteilles de médicaments à moitié vides et quelques équipements médicaux aléatoires, y compris une radio portable. Bob se tenait devant un écran d’ordinateur. Kar Yee était couchée sur la table d’examen, qui avait été ajustée de manière à ce qu’elle soit presque assise.
Elle avait de la peinture rouge séchée dans les cheveux sur les mains et sur son jean. Il y avait aussi des éclaboussures sur son manteau doré, qui était drapé sur une chaise toute proche. Elle regardait droit devant elle et ne bougeait pas, les bras le long des flancs. Elle avait une mine épouvantable. Je déglutis et réfrénai mon inquiétude.
— Coucou, dis-je en traversant la pièce pour venir me placer à côté d’elle.
— Je ne retournerai plus jamais aux urgences, annonça Kar Yee d’une voix lasse et cassée. Ce sont des connards. « Mettez de la glace dessus », voilà ce qu’ils m’ont dit. Et le trajet en ambulance était encore pire que dans la voiture de Bob. Un gaspillage de l’argent de l’assurance.
— Ils étaient en sous-effectif, précisa Bob sans détourner son attention de l’écran d’ordinateur. Mais tout va bien. Je lui ai déjà fait une radio. Je suis en train de sortir l’image.
— J’ai sûrement été irradiée, remarqua Kar Yee en clignant paresseusement des yeux.
Je me forçai à sourire.
— Tu parles comme Amanda. Bientôt, tu vas te mettre à boire des smoothies protéinés verts et à venir bosser à vélo.
— Les vélos sont pour les écoliers et les pauvres, répliqua-t-elle d’une voix aigre. Je préfère encore me couper les jambes plutôt que de poser les pieds sur des pédales.
Son snobisme sarcastique m’ôta un poids de la poitrine. Je préférais mille fois ça à des larmes.
— Alors, tu l’as amenée ? demanda-t-elle.
Je tirai un petit flacon brun de ma poche de jean. Un produit médicinal magique plutôt puissant, mais imprévisible.
— Ils t’ont donné quoi, aux urgences ?
— Un médicament qui devrait cesser de faire effet dans environ une heure, répondit Bob. Attendons pour plus de sûreté. Si elle fait une overdose maintenant, elle devra passer toute la nuit dans la salle d’attente avant qu’ils puissent lui faire un lavage d’estomac.
— Je vais prendre le risque, dit Kar Yee. Dope-moi, Cadybell.
Elle ne m’appelait jamais comme ça. Hors de question que je lui donne le flacon médicinal maintenant. Je m’appuyai contre la table d’examen et fis courir mes doigts dans la longue mèche de cheveux à l’avant de sa coupe au carré désormais teintée de rouge.
— Je pense que tu peux utiliser du WD-401 pour retirer la peinture au latex de tes cheveux.
— Vraiment ? s’enquit-elle en levant les yeux vers moi.
La compassion et la culpabilité me nouèrent l’estomac.
— Je suis désolée de ne pas avoir réussi à les attraper, dis-je. Ton penchant m’a prise de court et quand tu es tombée…
— Ils avaient détruit tes triangles d’entrave, me rappela-t-elle.
— Je sais, mais j’expérimente une nouvelle sorte de magie, en ce moment. Un truc qui ne requiert pas…
J’hésitai. J’avais envie d’en dire plus, mais je ne pouvais pas en présence de Bob.
— Peu importe, finis-je par lâcher. J’aurais dû réussir à les arrêter. Je suis désolée de ne pas l’avoir fait. Et que tu aies été blessée.
— Ne t’en veux pas, intervint Bob. Comme je te l’ai dit au téléphone, ces vols se produisent partout, en ce moment. Je n’ai jamais connu de Terrestre capable de court-circuiter l’électricité comme ça. Je croyais que tu étais la seule à pouvoir faire ça, Cady.
— Moi aussi, admis-je.
— Tu crois que ça pourrait être de la magie ? m’interrogea Kar Yee. Un talisman ?
J’écartai une mèche de cheveux au bout couvert de peinture de sa joue.
— Un truc qui boosterait la puissance du penchant de son porteur ? m’étonnai-je.
— C’est possible ?
Pas que je sache. Enfin, il y avait bien la magie de transmutation du Hellfire Club. Mais même si ça n’avait pas été un secret bien gardé uniquement confié à certains membres triés sur le volet, même si ça n’avait pas fait apparaître des cornes et une auréole enflammée, ce genre de magie, composée d’un sort permanent lancé sur le corps d’un autre, ne pouvait être répliqué dans un symbole temporaire porté autour du cou de quelqu’un.
— J’en doute fort, répondis-je à Kar Yee. Mais il se passe un truc bizarre.
— Et le Tambuku n’est pas le seul commerce à avoir été frappé, dit Bob. Juste avant qu’on quitte les urgences, j’ai entendu quelqu’un dire que l’épicerie de quartier deux rues plus loin avait été braquée un peu plus tôt dans la journée.
— Le Diablo Market ? demandai-je.
— Oooh, ils vendent ce chewing-gum au melon de Hong-Kong que j’adore, remarqua Kar Yee.
Ouais, elle était encore sous l’effet des médicaments et avait raté l’essentiel.
— Tu as entendu plus de détails sur ce braquage ? demandai-je à Bob. C’étaient peut-être les mêmes gamins.
— Elle ne l’a pas dit. Je sais juste qu’ils vont rester fermés pendant quelques jours. Il y a eu beaucoup de verre brisé.
— Pas nous. On rouvrira demain, affirma Kar Yee.
Hors de question.
— Ne nous soucions pas de ça maintenant, lui répondis-je.
On frappa trois fois à la porte de chez Bob. Puis nous l’entendîmes se refermer en claquant et des pas lourds approchèrent. Je passai la tête dans le couloir. La tête couronnée de cheveux brun miel de Lon sortit de l’ombre. Oh, Dieu merci. Rien que de le voir m’emplit de soulagement.
— Eh, lançai-je quand il approcha.
— Tu vas bien ? demanda-t-il en tendant la main vers moi.
— Oui.
Il prit mon visage entre ses mains et l’inclina vers le haut pour l’inspecter, avant de m’attirer contre lui. Je l’étreignis brièvement, puis l’attirai dans la pièce.
— Elle est là.
— Bonsoir, Lon.
Lon esquissa un salut poli de la tête.
— Bob.
Puis il vint se placer devant Kar Yee.
— Eh, comment ça va ?
— Ça ? Pff. C’est rien du tout, répondit Kar Yee avec un sourire idiot. Comment va mon capitaine pirate préféré ? Tu es venu pour que j’aie un truc agréable à regarder ? Un petit cul de pirate ?
Elle pouffa de rire à sa propre blague.
Lon la regarda un instant avec horreur, puis demanda :
— Qu’est-ce qu’elle a pris ?
— Du Dilaudid, répondit Bob depuis son ordinateur. Elle connaît juste une sensation de légère euphorie. Ça devrait bientôt se dissiper.
— Où est mon futur petit-ami ? demanda-t-elle à Lon. Tu l’as laissé à la maison ?
— Il a école demain.
— Désolé de vous interrompre, mais la voilà, annonça Bob, les yeux fixés sur la radio de la poitrine de Kar Yee qui venait de s’afficher sur son écran d’ordinateur clignotant.
Sur le mur au-dessus de sa tête, plusieurs certificats avaient été encadrés et accrochés. Des diplômes d’université et d’état… appartenant tous à son père, Hector Hernandez. Bob s’était lancé dans les études de médecine quand il était plus jeune (il avait désormais la trentaine) mais avait laissé tomber. À mon avis, il avait bien plus de connaissances médicales qu’une personne moyenne, mais soigner des blessures superficielles ou des os fêlés était une chose. Avoir affaire à des cœurs, des cerveaux et des maladies compliquées en était une tout autre.
Lon et moi regardâmes l’écran par-dessus son épaule.
— Tu as trouvé quelque chose ?
— Regardez, juste ici. Des fractures bien nettes…, montra-t-il en tapotant deux fois l’écran de son ongle. Une là, et une là. Tu avais raison, Kar Yee. Ce sont tes deux clavicules.
— Tu peux les soigner ? l’interrogeai-je.
La bouche de Bob se tordit et il passa une main dans ses cheveux sombres.
— J’ai soigné le doigt de pied cassé de Tamille Jackson il y a deux semaines.
— Alors c’est un oui ?
— Je n’ai pas l’impression qu’il y ait des fragments d’os déplacés, marmonna-t-il pour lui-même, étudiant l’écran en plissant les yeux. Et je pense qu’en temps normal, il faut deux à trois mois pour que ce genre de fracture guérisse naturellement. Je pourrai peut-être réduire le temps de rétablissement à quelques semaines.
— Des semaines ? répéta l’intéressée d’une voix horrifiée.
Bob fronça les sourcils.
— Je ne sais pas. Tu te sentiras peut-être en pleine forme dans quelques jours, mais ce qui est sûr, c’est que tu n’es pas près de décharger un camion jusqu’au bar.
— C’est Cady qui décharge les camions, répondit-elle d’un ton détaché. Dans combien de temps je pourrai bouger mes bras ?
Bob me regarda et haussa les épaules. Les masques Tiki souriants sur sa chemise hawaïenne se soulevèrent, avant de retomber.
— Sûrement quelques jours, hein, Bob ? répondis-je en faisant un geste encourageant à Bob hors du champ de vision de Kar Yee.
— Tout à fait, acquiesça-t-il tout en secouant la tête, une expression paniquée sur le visage.
Peu importait que ce soit vrai ou pas. C’était ce qu’elle avait envie d’entendre.
— Finissons-en, alors, lança-t-elle. J’ai du boulot qui m’attend, demain.
La seule chose qu’elle ferait demain, c’était dormir. Je me demandais si je devrais payer Bob pour qu’il reste assis à côté d’elle et s’assure qu’elle ne quitte pas son appartement. Je n’allais pas pouvoir jouer les baby-sitters et tout nettoyer au bar. Je devais encore appeler les employés censés travailler demain pour leur annoncer ce qui s’était passé. Trouver quelqu’un pour nettoyer la piscine de peinture rouge sur le sol. Contacter l’artiste qui avait dessiné les pièges d’entrave. Et tandis que Bob faisait craquer ses articulations et se préparait à utiliser sa magie de guérison sur Kar Yee, j’ajoutai une autre ligne à ma liste interminable de trucs à faire demain : parler aux propriétaires de l’épicerie du bout de la rue.
J’étais assise sur un tabouret d’examen bancal, les mains de Lon sur mes épaules tandis qu’on regardait Bob se pencher sur Kar Yee. Et malgré tout ce qui s’était passé, je ne pouvais penser qu’aux murmures sinistres que j’avais entendus quand j’avais utilisé mon pouvoir d’Enfant de la Lune dans le bar… et à la sensation terrifiante que quelque chose avait sauté de l’Æthyr pour venir ramper le long de ma jambe.
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