Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres
Chapitre 22
vent soufflait. Lon fouilla dans les poches de son manteau et en tira une N ous approchâmes des marches de derrière avec prudence. La moustiquaire était ouverte et claquait contre la caravane quand le paire de gants en cuir. Après les avoir enfilées, il ouvrit la porte et jeta un œil à l’intérieur.
— Tu l’entendras, si quelqu’un arrive, hein ? demanda Hajo en scrutant la zone.
Lon ne répondit pas. Il entra dans la caravane, ses longues jambes disparaissant dans l’ombre.
— C’est un oui ? m’interrogea Hajo, perplexe.
Oh, très bien. Ça faisait plaisir de voir Hajo hésiter, troublé par le style de communication sommaire de Lon. Je souris toute seule et le contournai pour monter les marches.
— Ouais.
L’intérieur sentait le renfermé mais était plus propre que je m’y attendais. Il faisait sombre. Les lieux étaient faiblement décorés. La porte menait à un salon déprimant. Deux canapés avaient été poussés contre les murs et une grande table ronde était située au centre de la pièce. Des chaises étaient renversées. Quelques billets étaient éparpillés au sol. Je me penchai pour les étudier. Des billets de cent dollars.
— Seigneur, lâcha Lon. Quelqu’un a été cambriolé. Ça explique les émotions que j’ai entendues.
— C’est pas bon, marmonna Hajo.
Il indiqua du doigt le bout de la pièce et ajouta :
— Le corps est là-dedans.
Nous contournâmes un comptoir de bar pour rejoindre la cuisine, et nous retrouvâmes dans ce qui aurait pu être les retombées d’une tornade. Il y avait des casseroles et des poêles partout. Les portes des placards avaient été arrachées de leurs gonds. Le vieux frigo couleur avocat était renversé au
sol. Et effondré au-dessous comme la Méchante Sorcière de l’Est1, il y avait un corps écrasé.
Mon cœur cogna contre ma cage thoracique quand j’approchai. Les membres d’un homme dépassaient selon des angles anormaux. Des cheveux poivre et sel recouvraient sa tête. Du sang s’était accumulé autour de son corps.
— C’est ton contact ? demanda Lon à Hajo.
— C’est lui, acquiesça-t-il, s’arrêtant pour observer le visage de l’homme. Pauvre Tabor. Quelle triste façon de partir. Cette saleté bionique est plus proche du Graal que le sømna et ça en dit beaucoup.
— C’est Telly le responsable, dis-je une fois le choc passé. Qui d’autre tuerait de cette manière ? N’importe qui d’autre voulant voler un dealer de drogue utiliserait une balle ou un couteau.
— C’est comme avec la Road Runner et le pont, acquiesça Lon.
Il toucha du bout du pied le petit flingue qui se trouvait à quelques centimètres du cadavre.
— Ça n’a pas suffi contre le penchant bionique de Telly.
Hajo soupira.
— On devrait peut-être jeter un œil pour voir si on peut trouver autre chose.
Nous fouillâmes tous les trois la caravane. Lon trouva une cache d’amphétamines dans la première chambre. La porte de la deuxième était arrachée. À l’intérieur, le sol était couvert de verre brisé. Un petit bureau se trouvait au centre de la pièce. Dessus, il y avait trois bouteilles en verre. Deux d’entre elles contenaient un liquide transparent. La troisième était rouge. Mais juste à côté, il y avait un récipient de colorants alimentaires ouvert.
— Ce connard mentait, dit Hajo en reniflant l’une des bouteilles. Tabor n’avait rien… il comptait nous vendre de l’eau sucrée.
Je parcourus la pièce des yeux. Il y avait des éclaboussures rouges sur le mur blanc et du verre brisé au-dessous.
— Telly a dû faire la même découverte. Il a lancé une bouteille contre le mur.
— Peut-être que Tabor était à court et ne pouvait en obtenir plus, suggéra Hajo. Il a cru pouvoir faire illusion avec ça.
— C’est une trop grosse coïncidence que Telly se soit pointé juste avant nous, remarquai-je. Ce type n’est pas le dealer de Telly. Il avait l’air hésitant quand il a parlé de lui. Il a dit qu’il ne pouvait pas retourner le voir, comme s’il avait peur de lui. Pourquoi aurait-il peur d’un homme aux cheveux grisonnants vivant dans une caravane et uniquement armé d’un petit pistolet ?
— Tu as dit que tout le monde s’était décidé à te donner le nom de Tabor d’un seul coup, aujourd’hui, lança Lon à Hajo. Telly a peut-être entendu la même rumeur que toi. Il est peut-être venu ici en croyant que Tabor ferait une proie facile.
— Aucune idée, répondit Hajo. Mais pour être franc, je n’ai aucune envie de m’impliquer plus loin dans cette histoire. Tabor est mort et je n’ai pas envie que ce voyou me lâche un truc sur la tête. Sans parler de la voiture qui me suivait tout à l’heure. Et même si je voulais vous aider, c’était ma seule piste. Je resterai vigilant et je vous le ferai savoir si j’entends parler d’autre chose. Mais vous devriez peut-être chercher en dehors de Morella, si vous pensez que Tabor n’était pas le dealer.
En dehors de Morella. On en revenait à La Sirena. Et si M. le Chanceux, Peter Little, ne savait pas qui avait acheté la drogue durant cette fête deux semaines plus tôt, alors notre seule autre piste reliant l’élixir à La Sirena était Merrimoth, qui était mort. Autrement, dit, nous n’avions rien.
— C’est Noël, demain, dit Lon, lisant mes pensées.
Nous étions ressortis pendant que Hajo passait un appel anonyme au 911 avec la ligne fixe de la caravane pour prévenir de la mort de Tabor.
— Si j’ai bien appris une chose durant toutes les années que j’ai passées avec Yvonne, c’est que les gens ont tendance à recourir à l’automédication, pendant les fêtes. Je vais passer quelques coups de fil à La Sirena. Pour voir si quelqu’un connaît d’autres histoires de penchants bioniques.
Je lui adressai un sourire tiède.
— Joyeux Noël, bordel.
D’ici le matin de Noël, j’avais réussi à effacer l’image du dealer de drogue coincé sous le frigo de ma tête et à tempérer mon obsession pour Telly pour un temps. La maison des Butler était en pleine effervescence. Tout le monde était de bonne humeur… même moi. Peut-être parce que, étant la fille de deux occultistes fous, je n’avais jamais connu de grande célébration de Noël. Mais Jupe était si excité qu’il m’était difficile de ne pas être infectée.
M. et Mme Holiday nous rejoignirent et tout le monde s’échangea des cadeaux. Pour Jupe, j’avais acheté deux DVD, des romans graphiques et un jouet Godzilla de 1977. Il était rare et vintage, et il l’adora. Je m’en doutais. Il avait tenté d’en acheter un similaire le mois dernier, mais il avait perdu l’enchère, j’avais donc contacté le vendeur et payé deux fois cette somme pour le convaincre de m’en trouver un autre. C’était le jouet le plus coûteux que j’aie jamais acheté, mais ça en valait la peine, rien que pour voir ses yeux s’écarquiller quand il ouvrit le cadeau.
J’avais acheté un livre à Lon, pour sa bibliothèque. Les dangers en notre sein : comment reconnaître et identifier les magiciens. Il s’agissait d’un guide pratique loufoque écrit en 1955 par un Terrestre psychologue. La seule copie que j’en avais vue était dans la bibliothèque de mon ordre occulte, en Floride, mais j’en avais trouvé une autre en ligne. Il contenait des croquis hilarants d’occultistes des années 50, ainsi qu’une pléthore de conseils utiles pour les Terrestres : comment reconnaître les magiciens à leurs vêtements, un glossaire des symboles occultes, un chapitre centré sur la manière d’éviter un piège d’entrave et la meilleure façon de réagir si on se retrouvait pris dans l’un d’eux (« ne pas paniquer »)… sans oublier une liste des temples occultes connus.
— Ça te plaît ? demandai-je, blottie sur le canapé à côté de lui tandis que les rayons matinaux du soleil se déversaient dans la pièce depuis les portes du patio.
C’était une journée dégagée et l’océan Pacifique scintillait comme un bijou au loin. Près du sapin de Noël, Jupe était en train d’ouvrir un autre cadeau de la part des Holiday, lancées dans une compétition amicale avec Rose pour le titre de celui qui offrirait le plus de cadeaux à Jupe.
Lon tournait les pages avec prudence.
— Je ne savais même pas que ce truc existait.
— C’est un oui ?
— Je l’adore.
Il m’adressa un sourire tendre, puis déposa un baiser sur mon front.
— Tu es prête à ouvrir le tien ?
Il me tendit deux choses. La première était une grosse enveloppe en papier kraft remplie de réservations de voyage, de brochures pour des chalets de luxe et d’un guide des Alpes françaises. On allait vraiment le faire ; on allait partir en vacances. « Vacances coquines », articula-t-il en silence pour me corriger quand personne ne nous regardait. De toute façon, Rose était sûrement trop accaparée par les distributions de cadeaux pour le remarquer.
— Et ça, dit-il en me tendant une petite boîte plate.
À l’intérieur, il y avait un bracelet en argent. Deux serpents façonnés avec soin s’enroulaient autour d’un cercle principal. Leurs têtes s’entrelaçaient au centre, au-dessus d’une paire d’ailes.
— C’est un caducée, dis-je, surprise.
Conçu en forme de cercle plutôt que le bâton droit habituel. Sur la face intérieure était inscrite la phrase latine : quod est superius est sicut quod est inferius. Là-haut comme ici-bas.
— À ce qu’on dit, il a été retrouvé dans la tombe médiévale d’un mage de Rome, expliqua-t-il tandis que je l’enfilais.
Mon Dieu, ce truc devant valoir une petite fortune.
— Il n’a pas l’air d’avoir le moindre usage pratique, mais je me suis dit que l’esthétique te plairait.
Je passai les bras autour de son cou.
— C’est merveilleux. Je l’adore.
— J’en suis ravi, répondit-il, l’air content de lui.
— J’ai autre chose pour toi, mais je voulais attendre un peu avant de te le donner, expliqua-t-il avec un signe de tête vers le chaos autour du sapin de Noël. Quand tout sera revenu à la normale là-bas.
— Tu risques d’attendre longtemps.
— Ça va se calmer.
Quand Jupe remarqua que nous étions en train d’échanger nos cadeaux, il mit son festival de cadeaux en pause.
— Va chercher ton ordinateur portable, papa.
Lon tendit la main par-dessus moi et me tendit un ordinateur pendant que Jupe venait se placer de l’autre côté de moi.
— Qu’est-ce qui se passe ? demandai-je.
— Tu vas voir, répondit Jupe en se penchant pour taper une adresse dans la barre de recherche.
Je vis une page apparaître sur l’écran. Le site du Tambuku. Mais en plus joli. Beaucoup plus joli. Ce n’était plus juste une page statique, avec notre adresse et une photo mal éclairée prise par Kar Yee le jour de l’ouverture. Ce site-là avait du style, des photos professionnelles, une carte des boissons. Et sur la page des horaires, il disait même qu’on était temporairement fermés pour réparations et qu’on rouvrirait après les vacances.
— Quoi ? Comment… qui a fait ça ?
— Moi ! annonça fièrement Jupe. Enfin, c’est papa qui a pris les photos et qui m’a aidé avec une partie des graphismes, et qui m’a suggéré d’utiliser du Papyrus ou du Comic Sans pour la police. Et qui m’a dit que l’arrière-plan ne pouvait pas être violet. Et que je ne pouvais pas poster des photos de toi et Kar Yee parce que ça ne ferait qu’encourager les barjos…
Je lançai un regard reconnaissant à Lon.
— … mais je me suis chargé de la majeure partie du CSS et j’ai demandé à Kar Yee de m’envoyer la carte des boissons et j’ai réussi à faire fonctionner cette petite carte et j’ai écrit toutes les infos concernant le bar et c’était mon idée.
Il prit une grande inspiration après cette tirade. Je cliquai sur les onglets, parcourant les pages.
— Tu l’adores ? demanda-t-il. Je ne te demande pas s’il te plaît, mais si tu l’adores, autrement dit, tu ne trouves pas que c’est le meilleur truc du monde et que j’ai fait un excellent boulot ?
Ça ressemblait tellement à Jupe de dire ça et il était si excité et enthousiaste. Je pressai mon front contre le sien.
— Je l’aime tellement. C’est mon cadeau préféré.
— Vraiment ?
— Vraiment.
— Papa va être en colère. Son cadeau a coûté bien plus cher. Genre, le mien était gratuit et le sien…
— Combien de fois je vais devoir te le dire ? l’interrompit Lon. On ne parle pas du coût des cadeaux.
— Oups, lâcha Jupe, avant de poser les yeux sur les brochures de chalets français sur la table basse. Eh, c’est quoi, tout ça ?
— Nos infos de vacances, répondis-je.
Mais je n’étais pas concentrée. J’avais cru entendre un drôle de son, sans parvenir à déterminer d’où il venait. J’avais envie de demander à tout le monde de se taire, mais Jupe continua :
— On va en France ?
— Non, « on » va en France, rectifia Lon. Cady et moi. Toi, tu vas rester ici avec M. et Mme Holiday.
— Eh, c’est pas juste !
— Tu lui as laissé croire qu’il allait venir avec nous ? demandai-je à Lon.
J’avais peut-être imaginé ce son.
— C’est pas sympa, ajoutai-je.
— Je…
— Oh, là, doucement. Personne ne m’a jamais parlé de vacances, corrigea Jupe.
— Comment ça ? m’étonnai-je, soudain confuse. Kar Yee m’a dit qu’elle gardait un secret pour toi.
Jupe grimaça.
— Euh… c’était rien. À peine un secret. Mais ne lui pose pas de question là-dessus.
Pendant que Jupe ramait, le son étrange devint plus audible. Pas étonnant que je n’ai pas réussi à en localiser la source : il venait de ma tête. Et quand il se répéta, plus fort, je compris ce qui se passait.
Puis-je me montrer ?
1 Personnage du Magicien d’Oz sur lequel tombe la maison de Dorothy lorsqu’elle s’envole du Kansas, tuant la sorcière sur le coup.
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