Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres
Chapitre 6
— C’est endroit est dément ! s’exclama Jupe par-dessus le grondement et le rugissement des moteurs de grosses cylindrées.
Ses cheveux sombres touffus et coiffés en spirale reflétaient à la fois le vert citron de son auréole et les lampes à halogène méga puissantes qui illuminaient le ciel nocturne sur la piste de course de Morella. Jupe était grand pour son âge : il ne mesurait que quelques centimètres de moins que son père et bien qu’il soit maigre comme un clou, avec ses longs bras, ses grandes jambes et ses doigts fins, une carrure plus masculine commençait à poindre sous son allure efflanquée. Il avait les yeux verts de Lon et la bouche séduisante de sa mère afro-américaine. Enfin, d’après ce que j’avais pu voir sur les photos ; je n’avais jamais rencontré cette femme. Yvonne avait été mannequin, dans sa jeunesse. Et même si elle avait plus ou moins renoncé à son droit de visite (elle n’avait plus pris la peine de venir voir Jupe depuis deux bonnes années), sa mère et sa sœur étaient restées proches de lui. C’étaient elles qui viendraient passer Noël avec Jupe et Lon.
Nous dépassèrent tous les trois les gradins à moitié vides, un énorme bâtiment aux allures d’entrepôt abritant un magasin de vente au détail et une longue allée bordée de vendeurs de nourriture. Puis nous restâmes un instant immobiles à observer la piste. De vieilles voitures rouillées attendaient près de la ligne de départ.
— Alors ils ne roulent pas dans les voitures rénovées ? demanda Jupe.
— Ils dépensent trop d’argent et de temps dans leurs restaurations pour prendre le risque de les endommager, répondit Lon. Les voitures de course sont des boîtes de conserve au moteur amélioré. Ça n’a pas d’importance. On n’est pas ici pour regarder les courses. On est venus trouver l’abruti qui a braqué Cady.
Jupe remonta la fermeture de sa veste militaire verte du surplus de l’armée, qui était couverte de patchs de films d’horreur.
— Je sais, mais qu’est-ce qu’il y a de mal à être polyvalent ? Oh, bon sang, je crois que je sens des nachos.
C’était drôle, parce que moi, je sentais juste l’huile de moteur brûlée et la fumée de valrivia éventée.
— Aide-moi à trouver une Road Runner bleu ciel sur ce parking, là-bas, demandai-je.
J’indiquai du doigt les rangées de voitures rénovées emplissant une bande d’asphalte, capot ouvert pour exhiber leur moteur brillant.
— Si tu y arrives, je t’achèterai des nachos avec supplément de fromage.
— Rajoute des jalapeños et marché conclu, répondit Jupe en agitant les sourcils.
Lon ricana.
— Pour que je t’écoute gémir et te plaindre quand tu auras mal à l’estomac plus tard ? Oublie.
— Les jalapeños piquent à peine quand on les avale, remarqua Jupe. Pourquoi ça fait aussi mal quand ils ressortent dans l’autre sens ?
— Les voies du Seigneur sont impénétrables.
— En route, dis-je en posant les mains sur les épaules de l’adolescent pour le pousser à avancer.
Jupe adorait les voitures. Il adorait les vieux trucs. C’est pourquoi, deux mois plus tôt, Lon lui avait offert une GTO de 1967 cabossée pour son quatorzième anniversaire. Lon pensait que ce serait une bonne expérience pour son fils, d’apprendre à rénover une voiture durant les deux années qu’il lui restait à attendre avant qu’il ait seize ans et puisse obtenir son permis de conduire tant redouté… aussi connu comme étant le premier jour de l’apocalypse, dans la résidence des Butler. Aucun de nous ne s’attendait à ce que Jupe fasse tout le boulot tout seul. À titre personnel, je m’attendais à ce qu’il retire quelques écrous et n’aille pas plus loin. Surprise, surprise : avec un peu d’aide, Jupe était parvenu à retirer la moitié des éléments sous le capot. Ce gosse était intelligent. Et déterminé. Lon avait peut-être commis une énorme erreur en lui offrant ce truc.
Nous parcourûmes la première allée de voitures vintages, nous arrêtant tous les deux mètres pour que Jupe puisse s’extasier sur ce qu’il voyait. La quatrième voiture sur laquelle nous tombâmes était une GTO rouge décapotable.
— Regarde, papa ! Elle est exactement comme ma voiture !
— J’ai vu.
Jupe se pencha vers le moteur, se tordant le cou pour regarder à l’intérieur tandis que le propriétaire, un Indien à l’auréole bleu clair et aux lunettes à monture assortie, approchait.
— J’ai tout fait moi-même, annonça-t-il fièrement.
— Cool. J’en ai une aussi ! lança Jupe. La mienne est une 67. Et celle-là ? Une 70 ?
— Pas loin. 71.
Jupe recula pour étudier la calandre.
— Treillis métallique. J’aurais dû m’en douter.
— Ah, tu es observateur. Je suis Nihal, au fait, dit-il en tendant la main à Jupe.
— Jupiter.
— Tu restaures la tienne aussi ? l’interrogea l’homme.
— Bien sûr. Pour l’instant, c’est juste un tas de ferraille, mais je vais la remettre en état, comme la tienne. Eh, ça t’a pris combien de temps, Nihal ?
— Huit ans. J’ai…
— Huit ans ? l’interrompit Jupe, ses yeux emplis d’horreurs semblables à deux gros raisins verts. Mec, il y a intérêt à ce que ça ne me prenne pas autant de temps. Ça t’a coûté combien ?
— Jupe, le réprimanda Lon. C’est impoli de demander ça.
Nihal sourit.
— Non, c’est rien. On est tous les deux des amoureux de GTO.
Il s’approcha de Jupe, qui était en train d’examiner le siège du conducteur.
— Je l’ai achetée pour dix-huit mille dollars et j’en ai dépensé environ quinze mille de plus pour la restaurer.
Jupe regarda Lon en articulant cette somme en silence.
— Mais je l’ai aussi fait assurer pour cinquante-cinq mille dollars. Elle en valait le coup.
— Pu…
— Mince, le corrigea Lon en même temps que moi.
Jupe nous regarda en fronçant les sourcils.
— J’allais dire « purée ». Faites-moi un peu confiance, bon sang.
Nihal sourit.
— Il a été élevé par des loups, dit Lon au propriétaire de la voiture.
— Oh, je t’en prie, rétorqua Jupe. Ne te vante pas trop.
Pendant que Lon secouait la tête et prenait une lente inspiration, Jupe fit courir un doigt fin sur l’appui-tête en cuir.
— Eh, Nihal. Tu ne connaîtrais pas une Road Runner qui serait exposée ici ?
Nihal étrécit brièvement les yeux, puis haussa les épaules.
— Bleu ciel ? Avec une rayure noire sur le capot ?
— C’est ça, intervins-je.
— Bien sûr, je l’ai déjà vue ici. Je crois que quelqu’un l’a achetée au rallye du mois dernier.
Mince.
— Vous connaissez le nom du propriétaire ?
— Son prénom était Dan, je crois. Mais je n’ai jamais connu son nom de famille. Demandez à Freddie… le type au bout de la rangée, à côté de la Barracuda blanche. C’est un passionné de Plymouth. Je suis sûr qu’il saura.
— Merci, mec ! lança Jupe.
— Aucun problème. Bonne chance avec ta restauration. Si tu as besoin de conseils, je viens ici tous les mois. Passe me voir.
— Je le ferai, merci.
Nous nous éloignâmes de Nihal pour nous diriger vers l’homme qu’il nous avait indiqué, mais nous arrêtâmes quelques voitures plus loin pour permettre à Jupe d’inspecter une autre Ford.
— Alors, Nihal était honnête ? demandai-je à Lon.
— Complètement, répondit-il pendant que Jupe faisait courir sa main sur les pneus au revêtement blanc.
Je m’en doutais, mais on ne savait jamais. Lon, avec son penchant, remettait souvent en question la confiance que j’accordais aux gens… même si je n’avais pas besoin de beaucoup d’aide dans ce domaine. Mais grâce à son penchant, j’avais cessé de manger au petit restaurant de fish-and-chips sympa près du Tambuku avec ses propriétaires âgés et gentils comme tout. Lon m’avait informé qu’ils mentaient sur leurs scores parfaits de l’inspection d’hygiène. Comme mon certificat de santé, le A accroché à la vitrine avait été falsifié.
Nous rejoignîmes l’expert en Plymouth, Freddie. Il était en pleine conversation avec quelqu’un. Jupe s’éloigna pour discuter avec un autre expert en grosses cylindrées pendant que Lon répondait à un appel du boulot.
Je tournai les yeux vers la piste de course et sentis un grondement faire trembler le sol quand les vieilles boîtes de conserve rouillées vinrent se placer derrière la ligne de départ. Il était presque vingt heures. Les courses allaient bientôt commencer. J’aurais voulu récupérer le nom du propriétaire de la Plymouth avant le début. Nerveuse, je reportai mon attention sur Freddie, qui regardait dans la direction opposée. Il se mit à rire et s’appuya sur la voiture jaune étincelante, me permettant de voir la personne avec qui il parlait. Ce n’était pas un homme, mais un grand adolescent. Un garçon blond à l’auréole vert pâle. Il ajusta sa casquette Speed Demon pour la resserrer sur sa tête… ce qui fit ressortir ses oreilles comme deux coquillages pâles collés de chaque côté de sa tête.
Eh bien, eh bien. Maquillage de théâtre ou pas, c’était bien l’elfe blond qui m’avait volé.
Le jeune homme rit à ce que venait de dire Freddie. Son regard dériva alors vers moi. Il écarquilla les yeux un instant. Ouais, c’est ça. Tu m’as reconnue, hein ? Il tourna les talons et s’en alla.
— Espèce de petit salopard, marmonnai-je en m’élançant après lui.
Il était jeune, maigre et rapide. Il se faufila parmi la foule agglutinée près des voitures exposées, se dirigeant vers le fond du parking.
L’adrénaline envahit tout mon corps tandis que j’accélérais pour le rattraper. J’entendis Lon m’appeler, mais ne regardai pas en arrière.
Il atteignit le bout du terrain. Un mur de parpaing se dressait devant lui, sur lequel avait été peint le logo de la course de voitures de Morella. Derrière, il y avait un garage pour les voitures de course. Il n’arriverait jamais à escalader ce mur. Il allait soit partir à gauche derrière les gradins, soit faire demi-tour et tenter de me dépasser pour repartir vers le parking.
Il ne fit ni l’un ni l’autre.
Au lieu de ça, il prit un virage serré à droite et se dirigea vers une clôture grillagée rouillée séparant le terrain d’exposition du parking en terre battue au-delà de la piste de course. Avec une grâce féline, il sauta d’un bon mètre et attrapa le haut de la clôture, avant de se hisser par-dessus.
Bon sang !
Les clôtures en fer grillagé et moi ne nous entendions pas bien. La dernière fois que j’avais tenté d’en traverser une, c’était sur le terrain de golf miniature abandonné aux abords de La Sirena, avec Lon. J’avais failli me retrouver coupée en deux. Mais il était hors de question que je laisse cette petite ordure m’échapper. Serrant mentalement les fesses, j’escaladai la clôture du mieux que je pouvais. La rouille me mordit les doigts tandis que je passai une jambe par-dessus le haut du grillage en grognant. Je n’étais pas à l’aise du tout. Dans un effort pour protéger l’intégrité de mes parties intimes, je sautai trop loin et m’écroulai derrière la clôture. Tout l’air s’échappa de mes poumons quand mon épaule heurta la terre.
J’ignorai la douleur et me remis sur mes pieds.
La casquette rouge du gamin dansait au loin. Je m’élançai entre deux voitures garées et longeai une pancarte expliquant le système de code couleur du parking. Il était à deux rangées de moi. Une voiture recula devant lui, l’obligeant à s’arrêter dans un dérapage. C’était peut-être la pause dont j’avais besoin. Un instant, je réalisai à quel point je devais avoir l’air folle, à pourchasser un gamin maigrichon comme s’il était le diable. Mais qu’est-ce que j’en avais à faire ? Ils feraient tous la même chose, s’ils savaient ce qu’il nous avait fait, à Kar Yee et moi.
Je courus en zigzag entre les voitures garées de manière désordonnée et réduisis la distance entre nous pendant qu’il contournait la voiture en mouvement. Il regarda derrière lui, l’air d’un lapin effrayé. J’eus envie de lui hurler quelque chose de cool et intimidant, du genre « t’es mort ! », mais pour être franche, j’étais trop essoufflée pour prononcer le moindre mot.
J’aurais peut-être dû essayer quand même.
À ma grande surprise, le garçon dévia sur le côté, puis bondit sur le capot d’un fourgon garé à motif léopard. Il courut dessus, puis sauta dans la rangée suivante au milieu d’un nuage de poussière. Frimeur. Mais quelques secondes plus tard, je compris pourquoi il avait fait ça : les voitures étaient garées trop près les unes des autres, ici. Je grommelai mentalement et l’imitai.
Le capot à l’imprimé léopard craqua sous mon poids. Juste au moment où je sautais sur le toit, j’entendis le gamin émettre un grognement. Un son bien trop familier s’ensuivit : le bourdonnement, puis le claquement sec d’une surcharge électrique. De multiples explosions crépitèrent dans tout le parking, puis tout devint noir. Des étincelles blanches se mirent à pleuvoir autour de moi… devant moi… elles tombaient de tous les lampadaires du parking. Du verre tinta sur le toit des voitures. Quelques cris résonnèrent sur le terrain. Les lumières à l’intérieur des voitures étaient encore allumées. Elles devaient être câblées séparément. Au moins, je savais que le penchant du gosse avait ses limites.
Tandis que je vacillais en haut du fourgon, j’aperçus sa casquette rouge. Il se frayait un chemin derrière un lampadaire cassé. Il n’avait pas de lunettes de vision nocturne. Il était aussi gêné que moi. Du verre crissa sous mes pieds quand je sautai au sol. Je traversai le terrain en terre battue en courant, serpentant entre les voitures garées jusqu’à voir le garçon s’arrêter en dérapant devant une voiture. Il se pencha, l’air de tâtonner avec ses clefs.
Mes poumons me brûlaient, mais j’accélérai encore pour le rattraper. Il ouvrit sa portière. Je n’allais pas y arriver.
Hors de question que je le laisse s’enfuir à nouveau. Je m’arrêtai net au milieu de l’allée et appelai mon pouvoir d’Enfant de la Lune. Les ombres grises et bleues du parking devinrent noires et mon point de lumière bleu apparut… accompagné des mêmes murmures étranges que la dernière fois. Il n’y avait aucune langue ou voix discernable. La peur m’envahit, mais au moins, je ne fus pas aussi déstabilisée que quand j’avais tenté d’utiliser ce pouvoir pendant le braquage. J’ignorai les murmures et me concentrai sur ma tâche.
Pas d’erreurs, cette fois. Je ne pris pas la peine de me concentrer sur les symboles d’entrave et n’essayai pas de donner forme à la lumière bleue. Comme je l’avais fait chez Merrimoth, je me contentai de déverser toute ma volonté dans une seule pensée.
Piéger.
Le gamin émit un son étranglé et tout mon environnement immédiat réapparut. Les murmures se turent. Pas d’élément étranger rampant le long de ma jambe. Jusqu’ici, tout allait bien.
Une brume argentée voilait l’atmosphère devant moi, créant un tunnel de lumière tourbillonnante et éthérée menant au garçon blond. Il était piégé à l’intérieur, étalé sur le siège avant de sa voiture, une jambe pendant à l’extérieur et hoquetant.
Qu’est-ce que c’était que ce piège ? C’était comme s’il irradiait de moi un genre de gaz argenté nocif. C’est alors que j’en remarquai le point d’origine : au-dessus de ma tête. Je portai la main à mes cheveux. Puis je rejetai la tête en arrière et observai mon auréole argentée. Impossible ! Elle était en train de grandir et s’étendre… comme le brouillard argenté du soir où j’avais ralenti le temps chez Merrimoth.
Une nausée intense me donna l’impression que le sol oscillait sous mes pieds. Je trébuchai et me mis à paniquer, tandis que le jeune homme appelait à l’aide et me suppliait d’arrêter. J’entendis Lon hurler au loin, sa voix s’entremêlant aux suppliques du gamin. Mais ce fut la troisième voix, féminine et plus légère que l’air, qui me transperça comme une dague en pleine poitrine.
— Ma petite lune.
Je fis un bond en arrière, stupéfaite, perdis l’équilibre et m’écroulai sur les fesses. La brume argentée fut à nouveau attirée vers moi, se précipitant vers mon visage comme si j’avais un vortex au-dessus de la tête, aspirant tout. Tout se passa si vite que j’en eus le tournis. Tous mes muscles se contractèrent en même temps. Je grimaçai et me mordis la langue jusqu’à la faire saigner. Je me sentais malade. Épuisée. Et morte de peur.
Un moteur gronda. Des pneus tournèrent en crissant, soulevant un petit nuage de poussière qui dériva jusqu’à mes narines tandis que le blond s’éloignait. Je toussai et sentis un goût de sang dans ma bouche. Quand la poussière se dissipa, je repérai une silhouette sombre cachée entre deux voitures de l’autre côté de l’allée. Un homme. Quelque chose, dans sa posture, me donnait l’impression qu’il se cachait. Et la manière dont il recula plus loin dans l’ombre quand je tentai de mieux l’étudier laissait à penser qu’il espérait s’esquiver sans être vu.
Quand il disparut de ma vue, je songeai à la voiture noire que j’avais repérée devant l’épicerie, même si Dieu seul savait s’il y avait le moindre lien. J’étais si ébranlée, à cet instant, que j’étais sûrement devenue à moitié folle. Je tentai de me relever, mais sans succès : j’étais trop faible.
— Cady ! lança Lon, sa voix grave vibrant dans tout mon corps. Qu’est-ce qui s’est passé ? Parle-moi.
Mais je ne pouvais pas. Des émotions intenses et confuses envahirent mes sens. Et quand il me prit dans ses bras, me pressant contre sa poitrine, je ne pus que me recroqueviller contre lui.
— Je te tiens, murmura-t-il. Tout va bien.
Mais c’était faux. Même si je n’avais pas envie de l’admettre, ça n’allait pas du tout. Il y avait un problème avec mes pouvoirs, et ça ne faisait qu’empirer.
Ma petite lune. Seules deux personnes m’avaient appelée comme ça, et elles étaient toutes deux censées être mortes.
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