Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres

Jenn Bennett · Chapitre 29 sur 32

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Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres

Chapitre 29

 

L a stupeur et l’horreur me paralysèrent un instant. Ce n’était pas un rêve. C’était réel.

Lon grogna quand je descendis de lui. Puis il roula sur le flanc et se rendormit, totalement inconscient de ce qui venait de se passer.

J’étais passée en mode Enfant de la Lune. Tout était couvert d’un voile argenté. Je m’apprêtais à couper la connexion, à repousser ce pouvoir, quand j’eus un aperçu de moi-même dans le long miroir à côté du lit.

Je hoquetai. Puis je fis un pas tremblant en avant pour mieux voir.

C’était moi nue. C’était moi, mais sans être moi. Ma peau était couverte de minuscules écailles reptiliennes et iridescentes. La plupart étaient noires, même si c’était difficile à dire avec certitude, à cause de la vision argentée. Un motif réticulé commençait autour de mon visage, mon cou et mes épaules, là où le noir s’entrecoupait de blanc et de gris. Je me retournai pour regarder par-dessus mon épaule et vis que les motifs finissaient par se transformer en rayures noires et blanches dans mon dos… et sur ma queue.

La queue saillait en prolongement du bas de mon dos et faisait quelques centimètres de diamètre. Elle était couverte d’anneaux noirs et blancs, jusqu’au bout. À cet instant, elle était enroulée autour de ma cheville, collée contre ma jambe, me faisant ressembler à un chien la queue entre les jambes.

Mais ce n’était pas le plus stupéfiant. Ni les yeux argentés ou l’énorme auréole argentée et dansante. Rien de tout ça ne me surprenait. Lon m’en avait parlé.

Mais il n’avait pas évoqué les cornes.

Elles n’étaient pas en spirales. Il n’y en avait même pas deux. Une série de nervures débutaient sur mon front, juste au-dessus des yeux. Elles formaient un large V à cet endroit, s’accroissant en taille et en longueur jusqu’à devenir des épines noires. Quelques centimètres au-dessus de la racine de mes cheveux, ces épines étaient remplacées par des cornes noires, qui s’incurvaient légèrement en arrière comme les crêtes d’un dragon. Trois cornes noires et brillantes se dressaient en petites rangées soignées de chaque côté de ma tête. Celles au sommet de mon crâne étaient les plus longues… elles devaient faire une soixantaine de centimètres.

Mes cheveux étaient dressés sur ma tête, retombant autour des cornes tandis que mon auréole tourbillonnait comme un furieux nuage d’orage.

Terrifiée par mon propre reflet, je repoussai mon pouvoir de la lune aussi loin que je pouvais. Le poids sur ma tête se modifia à mesure que les cornes se rétractaient. Les écailles disparurent, tout comme la queue.

Merde, merde, merde.

Je restai plantée près du lit, un léger tremblement secouant tout mon corps tandis que j’observais Lon. J’aurais pu le tuer. Le poignarder dans son sommeil. Je dépliai les doigts autour du manche de la lame. J’avais oublié que je la tenais. Ce n’était pas la dague cérémoniale de ma mère mais un couteau récupéré dans la cuisine de Lon. L’un de ses beaux couteaux hors de prix. Comment… m’étais-je levée en somnambule ? Ma mère avait-elle orchestré tout ça ?

Sa voix résonna dans ma tête, avec une clarté parfaite, comme si on s’était vraiment parlé. Et c’était peut-être le cas. Elle avait dit qu’on était dans un espace entre les plans. Je regardai le couteau. Ma main tremblait tellement que je faillis le laisser tomber.

C’était très grave. Je ne m’étais jamais sentie à ce point en perte de contrôle.

La poitrine se soulevant avec force et le pouls saccadé, je reculai du lit et me dirigeai vers la porte de la chambre. J’avais l’impression d’être une intruse dans ma propre maison. Celle de Lon. De Jupe. Bon Dieu, il dormait à deux portes d’ici. Et s’il m’avait vue… dans cet état-là ?

Pire encore. Et s’il n’était pas en sécurité, lui non plus ?

Réprimant un sanglot, je saisis mon peignoir accroché derrière la porte et me couvris, avant de fuir en silence au rez-de-chaussée, dans les ténèbres. Je me dirigeai droit vers la cuisine, où Lon laissait toujours une petite lumière allumée au-dessus de l’évier, comme une veilleuse. La bande magnétique qui maintenait ses couteaux en place était fixée au mur tout proche. Sans surprise, un petit espace de la bande était vide, exactement à la place de ce couteau. Il les rangeait selon un ordre spécifique, raison pour laquelle il avait remarqué que j’avais pris l’épluche-légumes, le soir où j’avais invoqué Priya sur le toit de chez Kar Yee.

Je pressai la lame contre la bande jusqu’à ce qu’elle s’y accroche. Une nausée m’emplit l’estomac. J’eus à peine le temps de me pencher au-dessus de l’évier avant de me mettre à vomir… une, deux fois. Une troisième. Faible et malade, je fis couler l’eau pour tout nettoyer et penchai la tête pour boire directement au robinet. Je me rinçai la bouche. Bus encore. Je ne comprenais pas pourquoi je souffrais de nausée post-magie. Je n’avais pas fait de magie. Et puis, le pouvoir de la lune ne me rendait pas malade, contrairement à la magie alimentée par le Heka. C’était peut-être dû à la magie de ma mère.

J’attendis que la nausée se dissipe, songeant à mon reflet dans le miroir.

Ma vraie forme serpentine. C’était comme ça que ma mère l’avait appelée.

Je fis défiler dans ma tête la courte liste de déités ou créatures mythologiques associées à des serpents, mais aucune d’elles n’était directement associée à la magie. Et quel que soit l’être qui se baladait sous ma peau, c’était clairement un utilisateur de magie.

Un utilisateur de magie reptilien et semblable à un serpent.

Je revins vers le bas des escaliers, m’arrêtai et écoutai. Aucun mouvement à l’étage. La veste de Lon était accrochée à une patère dans le vestibule. Je l’enfilai et ouvris la baie vitrée menant au patio en silence.

Au loin, les vagues sombres du Pacifique s’écrasaient sur les rochers. L’orée des arbres dissimulait la lune. J’en étais soulagée, tout bien considéré. L’herbe humide fit remonter des frissons le long de mes jambes tandis que j’étalais de la salive sur le sceau de mon gardien.

— Priya, viens à moi.

Sa ligne noire apparut au milieu de ma paume tandis qu’il chutait d’une fissure dans le ciel.

— Maîtresse, dit-il en repliant ses ailes dans son dos et en atterrissant dans l’herbe à quelques pas de là.

Il s’approcha et s’arrêta devant moi, son auréole sombre tourbillonnant autour de ses cheveux hirsutes.

— Que se passe-t-il ?

— Ma mère est venue me voir en rêve, cette nuit. Elle exerce un contrôle sur moi depuis l’Æthyr. Elle essaie de m’obliger à commettre des actes horribles. J’ai peur, Priya. Tu as découvert quelque chose de plus ?

— Où est ton amant ? Le Kerub.

— Lon est à l’intérieur, répondis-je avec un signe de tête vers la maison.

Je croisai les bras sur ma poitrine pour me protéger du vent mordant qui soufflait depuis l’océan.

— Il ne m’aime pas.

— C’est faux, assurai-je. Il veut me protéger, c’est tout. Il ne te déteste pas. Il t’est reconnaissant de m’aider dans l’Æthyr.

— Il a raison de vouloir te protéger, parce que tu es en danger.

— Dis-moi.

— Voilà ce que je sais : ta mère affirme avoir une emprise totale sur toi grâce à un lien indestructible entre vous. La magie dont elle s’est servie pour te concevoir est très ancienne. Elle est similaire au sort employé pour introduire des démons dans des corps humains.

— Pour créer les Terrestres ?

Il hocha la tête.

— Elle se vante de pouvoir encore te contrôler. Elle affirme que son emprise se renforce.

— C’est vrai.

— Je crois savoir pourquoi. Le sort dont elle s’est servi pour te concevoir est dégénérescent. Ton corps humain s’affaiblit avec l’âge, tandis que l’autre partie de toi se renforce. Plus elle devient puissante, plus elle a de contrôle sur toi, parce que le lien entre vous deux va se solidifier. Ta volonté va s’effriter.

— Elle peut me contrôler dans mon sommeil.

— Parce que tu es inconsciente et faible. Ta partie Enfant de la Lune se sert du pouvoir lunaire pour créer une connexion entre les plans. Quand tu es réveillée, tu peux invoquer ce pouvoir. Elle peut utiliser un sort pour ouvrir le même genre de connexion quand tu es affaiblie.

— Quand je dors.

— Quand tu dors, quand tu es épuisée. En état d’ébriété. Exaltée. À chaque fois que tu n’as plus le contrôle total de ta propre volonté.

Il tendit la paume pour me montrer les fils noirs qui nous reliaient.

— Sa connexion à toi est comme la nôtre, mais elle n’est que temporaire. Plus tu te transformeras en l’Enfant de la Lune, plus ce lien se raffermira. Et plus il deviendra permanent.

Je repliai les mains dans les longues manches du manteau de Lon et me mis à faire les cent pas.

— Mais seulement la nuit, hein ?

— Ce serait logique, puisque c’est un pouvoir lunaire, et comme tu me l’as dit, ça ne fonctionne pas de jour.

J’avais la gorge sèche.

— OK, alors je n’aurai qu’à dormir le jour, quand elle ne pourra pas s’introduire en moi. Je resterai vigilante durant la nuit. Et je n’utiliserai plus le pouvoir de la lune.

— Même si tu ne dors pas la nuit, tu auras encore des raisons de t’inquiéter, remarqua Priya en se plaçant devant moi et en rivant son regard au mien. Ceux que tu aimes et tes amis ne sont pas en sécurité. Elle peut lire dans tes pensées et tes émotions, quand elle est liée à toi.

Je le regardai en clignant des paupières. Il parlait d’expérience, hein ? Pouvait-il lire dans mes pensées et mes émotions à cet instant ?

— Elle peut sentir à qui tu tiens le plus, continua-t-il d’une voix plus douce, surtout si les pensées les plus fraîches dans ton esprit les concernent. Elle va chercher tes faiblesses et t’obligera à les détruire.

— Je ne peux pas fuir encore une fois, lâchai-je d’une voix désespérée. Je ne peux pas. J’ai une famille, maintenant. J’ai besoin d’eux. Ils ont besoin de moi.

— Tu ne devrais pas risquer leur vie pour ton confort. Tu dois les effacer de ton esprit. Partir aussi loin d’eux que tu peux.

— Pour faire quoi ? Attendre que ce truc au fond de moi soit complètement sous ses ordres ?

J’étais en train de lui hurler dessus. Ce n’était pas sa faute.

— Qu’est-ce que je suis ? demandai-je.

— Ils t’appellent Mère d’Ahriman.

— Mère des Démons, traduisis-je. C’est vraiment ce que je suis ? Un démon ? Je me suis vue, Priya. J’étais couverte d’écailles. J’ai une queue de serpent, et des cornes. Qu’est-ce que je suis ?

— Je ne sais pas. La « Mère d’Ahriman » n’est qu’un conte, dans l’Æthyr. Une légende. Une femme qui suscite la peur et le respect. Mais je ne sais pas ce qu’elle est, au juste, ou de quel genre de créature il s’agit.

— Une déesse ? J’ai un dieu à l’intérieur de moi ? Ce genre de truc existe, dans l’Æthyr ?

— Pas dans l’Æthyr, mais peut-être dans un autre plan.

Mon ordre occulte croyait en une multitude de plans, dont la plupart n’avaient même pas de nom. L’Æthyr n’était que le plus proche de nous, métaphysiquement parlant.

Priya poussa un grand soupir par le nez.

— Mais à en croire les dires de ta mère, je pense que tu es quelque chose de totalement nouveau. Elle n’a pas insufflé l’esprit d’un vieux dieu en toi. Elle a œuvré comme un chirurgien, tissant différentes formes de magie pour créer un être nouveau.

Il me fallut quelques instants pour digérer ces mots.

— Alors je n’ai pas d’autre créature en moi ?

— Tu es quelque chose de nouveau, qui n’a jamais été vu.

Je fermai les yeux, désespérée.

— Je m’inquiète surtout pour ta sécurité immédiate, reprit Priya. Si ta part d’Enfant de la Lune se renforce et le contrôle de ta mère sur toi avec, tu dois trouver un moyen de l’empêcher de se développer. Ou de le détruire.

Je repensai à ce que j’avais vu quand j’avais fouillé dans le corps d’Yvonne.

— Si le sort employé pour me créer est le même que pour créer les Terrestres, c’est impossible. Les âmes démoniaques sont fusionnées aux corps humains. Je ne peux pas me débarrasser de ma part Enfant de la Lune à moins de me tuer.

Il m’attrapa fermement par les épaules.

— Tu n’es pas comme les Kerubs. Tu es quelque chose de totalement différent. Toute magie peut être défaite ou au moins amoindrie. Commence par le rituel qu’ont utilisé tes parents pour te concevoir et remonte le fil.

— Je ne connais pas le sort ! Personne dans mon ordre ne le connaît. Ils l’ont gardé secret. La seule autre personne au courant est morte. Il est perdu… envolé.

— Ils n’ont pas inventé ce rituel, remarqua Priya d’une voix douce. Ils ont dû le trouver quelque part. Va voir ton ordre. Remonte leur piste. Trouve le rituel. Quand tu l’auras, je suis certain que tu trouveras un moyen de défaire ce qui a été fait, ou au moins de trancher son lien avec toi.

Un désespoir grandissant me pesait sur les épaules. Je voulais que tout ça disparaisse. Je voulais retrouver la petite vie que je m’étais bâtie. Je voulais être moi.

Mais je ne savais plus qui j’étais.

— C’est impossible, murmurai-je.

— Rien n’est impossible, surtout pour toi. Tu trouveras une solution. Et je t’aiderai. Je serai ton éclaireur et je t’aiderai à protéger ceux que tu aimes. Le garçon démon qui est lié à toi, je sens votre connexion. Je peux apparaître devant lui comme je le fais avec toi. S’il est en danger, je traverserai le voile pour le protéger. Montre-lui mon sceau. Il peut m’appeler.

— Oh, Seigneur.

— Mais tu dois agir vite. Elle a affirmé en se vantant que sa connexion avec toi devrait être assez puissante dans quelques jours ou semaines.

— Assez puissante pour quoi ?

Le torse nu de Priya crépita.

— Non, non, non ! m’écriai-je. Ne me laisse pas. J’ai besoin de toi.

— Je ne peux pas rester.

— Et si elle te trouvait ? Elle te ferait du mal à toi aussi.

— Je suis prudent. Pour le moment, elle ne sait pas que je suis en vie ou que nous sommes à nouveau liés. J’ai un nouveau corps. Ça joue en ma faveur. Mais pas ici, et je dois partir.

Ses ailes se déployèrent, dissimulant la lueur de la lune. Tout ce que je voyais, maintenant, c’était ses deux yeux brillants et l’éclat argenté de ses dents.

— Ne dors que le jour. Ne baisse pas ta garde la nuit. Raffermis tes émotions. Apprends à dissimuler tes pensées et à créer des mensonges dans ta tête ; si elle réussit à se lier de nouveau à toi, tu auras besoin de ce talent le temps de trouver le rituel de l’Enfant de la Lune.

— Priya !

— Tu as besoin d’une protection magique contre elle, insista-t-il. Va voir ton ordre. S’ils ne peuvent pas t’aider à résoudre le problème, leurs magiciens te protégeront le temps qu’on trouve une solution. Je reviendrai.

Sans un mot de plus, il disparut, se volatilisant sous mes yeux. Et me laissant toute seule.

Seule face à l’éventualité abyssale de repartir dans la clandestinité.

J’étais stupide de croire que je pourrais cesser de fuir.

Je n’aurais jamais une vie normale. Tout ce que j’avais était perdu avant même que je le trouve.

 

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