Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres

Jenn Bennett · Chapitre 21 sur 32

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Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres

Chapitre 21

 

 

J e reçus l’appel de Hajo dans la matinée du 24 décembre. Quand je décrochai, il se contenta de dire : — J’ai trouvé ce que tu cherchais. Retrouve-moi à l’endroit habituel à midi.

« L’endroit habituel » était un pub miteux appelé le « Palm and Cypress », situé dans un quartier vétuste de Morella. Hajo l’appréciait parce que ce pub était sombre et enfumé, rempli de recoins peu éclairés, et qu’il disposait d’une porte de derrière pour s’esquiver plus facilement. Et non seulement le petit parking à l’arrière était entouré d’un haut mur de brique, mais il possédait lui aussi d’une deuxième sortie. Le rêve pour un dealer de drogue.

Lon et moi attendîmes dans le SUV, garés dans le petit parking. J’avais déjà attendu Hajo à cet endroit précis plusieurs fois, par le passé, quand je pratiquais des entraves pour lui. Comme celles que je lui devais pour avoir retrouvé les os de Jesse Bishop dans la conserverie, en octobre dernier. Il était toujours ponctuel, et je supposais qu’il s’agissait d’une qualité appréciable, chez un dealer. Mais il était déjà midi dix et il ne s’était toujours pas montré.

Après avoir fermé son caban bleu sombre, Lon alluma une deuxième cigarette de valrivia et entrouvrit sa vitre. Une brise fraîche s’infiltra à l’intérieur. Il faisait plus froid, aujourd’hui. Une vraie journée d’hiver. Ça ne faisait que rendre la situation plus misérable.

Un coup frappé à ma fenêtre me fit une trouille bleue. Le long visage de Hajo scrutait l’intérieur de la voiture, rétroéclairé par son auréole bleue. Je fis un signe du pouce vers l’arrière et appuyai sur le bouton pour déverrouiller la portière.

— Désolé pour le retard, dit-il tout en repliant sa haute stature dans la voiture.

Il se laissa tomber à l’emplacement habituel de Jupe, écarta ses cheveux sombres de ses yeux et frissonna tout en posant son casque de moto à côté de lui sur le siège. Il portait sa fidèle veste de course noire, dont le col mao était remonté jusqu’à sa gorge. Trois rayures grises couraient sur l’une de ses manches.

— Il fait un froid de canard, aujourd’hui. C’est quoi, ce temps ?

— Il fait plus chaud près de l’eau, remarqua Lon en lui offrant une cigarette. Il fait toujours dix degrés de plus à La Sirena qu’à Morella, en hiver.

Hajo prit la valrivia et le remercia d’un signe de tête.

— Je mourrais à petit feu, là-bas. Trop de hippies au Village. Aucun argent à se faire dans la marijuana. Même si je gagnerais sûrement une fortune en vendant de la cocaïne à tous ces riches hommes d’affaires.

Il me donna une petite tape sur l’épaule du bout des doigts, avant d’allumer un briquet devant la cigarette qui pendait à ses lèvres.

— Tu veux qu’on s’associe, Bell ?

Il tourna la tête sur le côté et souffla un cône de fumée, un sourire jouant sur ses lèvres.

— Tu pourrais être ma femme de main.

— Je passe mon tour.

— Dommage. Ce truc d’entrave que tu fais est efficace. Je ne te dis pas à quel point ça a accru ma réputation… plus personne ne me doit d’argent, maintenant. Tu travailles encore pour un type à La Sirena ?

Lon me lança un regard en coin. Ouais, je n’aurais peut-être pas dû parler de ça à Hajo, mais je n’avais mentionné ni Dare, ni le Hellfire Club. Il était facile de se confier à Hajo. Dieu seul savait pourquoi. Peut-être parce que je le croyais défoncé la moitié des fois où je le voyais, et supposais qu’il oublierait. Il ne le faisait jamais.

— Je parie que je pourrais te payer plus, affirma Hajo.

— Je parie que je m’en ficherais.

— Combien…

— Où on va ? l’interrompit Lon d’un ton agacé.

Hajo se renfonça sur son siège, amusé par l’impatience de Lon.

— Une seconde. Je cherche quelqu’un.

— Qui ? m’étonnai-je en parcourant le parking des yeux.

— Quelqu’un me suivait. C’est pour ça que j’étais en retard.

Il se tordit le cou et demanda à Lon :

— Tu peux avancer jusque là-bas pour qu’on voie Gilman Avenue ? Pas trop loin. Le mur de brique nous dissimulera.

Lon approcha le SUV de la sortie et nous scrutâmes la rue qui longeait l’arrière du pub avec nervosité.

— Qui pourrait te suivre, Hajo ?

Je songeai à la voiture noire et à l’ombre élusive qui me suivait. Mon pouls accéléra.

— Je ne sais pas. J’ai remarqué une voiture noire en sortant de mon parking souterrain. Elle est restée si loin derrière moi que je n’ai pas réussi à identifier la marque ou le modèle, mais elle a suivi ma moto quand j’ai pris quelques bifurcations bizarres. Je suis du genre parano, ce qui ne vous surprendra sûrement pas…

— Pas du tout, acquiesça Lon en lui lançant un regard neutre dans le rétroviseur.

— Mais ça veut dire que je suis doué pour repérer quand on me suit, et pour semer les personnes en question. Je suis à peu près certain de l’avoir lâché il y a environ deux kilomètres, mais ça ne fait pas de mal d’être prudent.

— Pourquoi quelqu’un te suivrait ? l’interrogea Lon.

Hajo haussa les épaules.

— Pour un tas de raison, mais rien de particulier ne me vient à l’esprit.

Des souvenirs flous de mon altercation dans le parking souterrain de Hajo me revinrent à l’esprit.

— Et ce type, Darren ? Tu crois qu’il pourrait vouloir l’élixir bionique ?

— Aucune chance qu’il soit libéré sous caution, répondit Hajo. Ça ne pouvait pas être lui.

— Libéré sous caution ?

Hajo regarda Lon.

— Tu ne lui as pas dit ?

Lon soupira.

— Me dire quoi ?

— On s’en est occupés, expliqua fièrement Hajo. C’était l’idée de Lon… je n’ai fait que la mettre en action. Et avec plaisir. Je t’avais dit que je détestais cet investisseur depuis un bon moment.

— De quoi tu parles ?

Lon jeta sa cigarette par la fenêtre et répondit :

— J’ai demandé à Hajo de le piéger. Ça me semblait plus raisonnable que de le passer à tabac, au risque de me retrouver moi-même en prison.

— Un pote me devait une faveur, renchérit Hajo. Il a vendu un peu de sømna à Darren. Juste assez pour le faire inculper de dix ans de prison. Il a fumé avec lui, puis l’a laissé et a appelé les flics. C’est assez effrayant, la facilité avec laquelle ça a fonctionné.

Je dévisageai Hajo, qui arborait un grand sourire… puis Lon, qui avait l’air soit coupable, soit défiant. Difficile à dire, avec lui.

— Tu comptais me dire ça à un moment donné ? demandai-je à Lon.

— Je me suis dit que j’aurais l’occasion de le faire à un moment ou un autre.

Il me lança un regard lourd de sens. Comme s’il se remémorait le temps qu’il m’avait fallu avant de lui avouer que Dare me faisait du chantage. À moins que ce soit juste ma culpabilité qui parlait.

— Allez, Bell. Tu voulais laisser Darren s’en tirer après t’avoir brutalisée ? demanda Hajo.

Il passa un bras autour de l’arrière de mon siège et croisa une jambe sur son genou dans une position décontractée. Sa veste en cuir émit un crissement quand il s’affaissa paresseusement sur le siège.

— Merde alors. S’il avait envie de cet élixir au point de t’attaquer, qu’est-ce qu’il aurait été prêt à faire pour l’obtenir de ma part ? Je dois protéger mes intérêts.

— Alors tu as fait tout ça pour toi-même ? lançai-je.

— Pour moi… pour toi…, répondit Hajo en agitant la main avec insouciance. Quoi qu’il en soit, Lon avait raison à cent pour cent. Darren méritait pire que la fessée que tu lui as donnée.

Lon m’adressa un sourire pincé.

— Parfois, on fait des trucs stupides pour ceux auxquels on tient.

C’était un coup bas de piéger Darren comme ça. Mais je n’en perdrais pas le sommeil. Je me penchai sur l’accoudoir et déposai un baiser sur la joue de Lon. Il referma la main sur ma mâchoire et m’attira à nouveau à lui pour m’embrasser plus fermement sur les lèvres.

— C’est excitant, remarqua Hajo derrière nous. Ne vous occupez pas de moi. Je peux me divertir tout seul pendant que vous vous pelotez.

— Je lui donnerais bien un coup de poing, mais je lui en dois une, maintenant, marmonna Lon contre mes lèvres.

— Bienvenue dans mon monde, maugréai-je en retour tandis qu’il me lâchait.

— C’est le secret de mon succès, avoua Hajo avec un sourire vantard bien trop séduisant pour sa personnalité irritante. Tout le monde me doit toujours quelque chose.

— Merci, dis-je à Hajo. Vraiment.

Il détourna les yeux, comme s’il était embarrassé. Je n’étais pas habituée à voir ce genre d’émotion chez lui, mais ça ne dura pas longtemps.

— Bref, cet élixir bionique. Quand j’ai commencé à demander autour de moi, j’ai découvert que tout le monde en voulait, mais que personne ne savait qui en vendait. Aucune info sur ce Telly. Mais aujourd’hui, plusieurs personnes m’ont appelé avec un nom : Tabor. Je lui ai parlé brièvement. Il affirme être le seul à en détenir en ville. Il n’est pas entré dans les détails, mais je me suis dit qu’on devrait réussir à obtenir plus d’informations de sa part en face à face. Alors je lui ai annoncé que j’allais lui amener deux personnes désirant acheter.

— Nous ? devinai-je. Tu nous as négocié une vente de drogues ?

— Ne joue pas les vierges effarouchées. Tu n’es pas obligée d’acheter quoi que ce soit, mais vous allez devoir cracher un peu d’argent, si vous voulez l’interroger concernant ce gamin télékinétique. L’argent délie les langues.

— J’ai quinze dollars en billets d’un, annonçai-je. Quelle quantité d’infos ça me vaudra ?

Lon jeta un regard à Hajo dans le rétroviseur.

— C’est bon. J’ai du liquide.

— Tu vois, papa va payer, lança Hajo avec un geste de la main vers la rue. On dirait que j’ai semé le type qui me suivait, alors on peut y aller ? Parce que plus tôt on aura parlé à ce mec, plus vite vous obtiendrez les infos que vous voulez. Et plus vite j’obtiendrai ce rencard avec la délicieuse Kar Yee Tsang. Ne crois pas que j’ai oublié.

Comme je l’avais dit, il n’oubliait jamais.

Nous roulâmes sous la pluie, gardant l’œil ouvert pour vérifier que personne ne nous suivait. Il n’y avait pas âme qui vive.

Hajo nous emmena jusqu’à une vieille autoroute du côté est de Morella. De mémoire, je n’étais jamais venue ici et je n’avais plus jamais envie d’y retourner, compte tenu du paysage lugubre qui l’entourait. Au-delà des rampes de sortie, des supermarchés désaffectés et des fast-foods impopulaires qui parsemaient la route, il y avait notre destination apparente : le parc de caravanes « Sleepy Hollow ».

J’étais déjà allée dans un parc de caravanes avec Kar Yee, une fois, quand on était à la fac. Il était sale et bon marché, rempli d’étudiants qui cherchaient un peu d’indépendance en dehors du campus, mais qui n’avaient pas les moyens de s’offrir un vrai appartement. On était venus là pour une fête, et je me souvenais être entré dans une caravane enfumée dans laquelle dix mecs regardaient un film italien qu’on aurait pu qualifier de soft-porn, mais d’après eux, c’était de l’art. Quoi qu’il en soit, Kar Yee et moi étions les seules filles présentes et dix paires d’yeux nous avaient regardés comme si on était une pizza venant d’être livrée. C’était la première fois qu’elle se servait de son penchant de peur devant moi. Quand l’effet s’était dissipé et qu’on avait été loin, je m’étais sentie impressionnée.

Nous nous garâmes à côté d’un mobile home et fonçâmes à travers la pluie jusqu’au petit auvent couvrant les marches en bois. Hajo scruta rapidement la zone, les yeux plissés et prudents. Je me demandais combien d’endroits de ce genre il visitait de manière quotidienne. Ils formaient un contraste si frappant avec son penthouse.

Des volets fermés nous empêchaient de voir derrière la petite fenêtre carrée qui flanquait la porte, mais de la lumière émanait entre les lattes. Il y avait du monde. Mais je cessai de prêter attention à la caravane quand Hajo gémit à côté de moi. Il avait les yeux fermés.

— Merde, murmura-t-il, vacillant un instant sur ses pieds. Non, non.

Je l’avais déjà vu comme ça… quand il utilisait son penchant de sourcier de mort.

Un fracas étouffé résonna quelque part à l’intérieur et une autre porte claqua. Je me retournai pour interroger Hajo et découvris que Lon avait disparu. Bon sang. Je pivotai et le repérai en train de contourner la caravane en courant, son Lupara à la main.

— Pour l’amour du ciel, marmonna Hajo.

Il tira un fin pistolet d’un holster caché sous sa veste, au creux de son dos. Puis il s’élança après Lon.

Il y avait soudain beaucoup trop d’armes à feu. Et Hajo avait senti la présence de la mort. Un sentiment de panique me réchauffa la poitrine tandis que je courais derrière eux, priant en boucle dans ma tête pour que rien n’arrive à Lon.

Quand je tournai au coin de la caravane, une pluie froide me martela le visage et je faillis rentrer dans Lon. Une épaule pressée contre la paroi de la caravane, il se tenait avec Hajo. Ils scrutaient un terrain d’herbes sèches qui se fondait avec un ravin boisé.

Une section sinueuse de l’herbe avait été piétinée. Je crus entendre quelqu’un courir à travers les broussailles, au loin, mais le tonnerre grondant masqua le son.

— Quelqu’un s’est enfui par là, dit Lon à voix basse tandis que je reprenais mon souffle. J’ai entendu sa panique. Mêlée d’exaltation. C’était comme si… la personne était heureuse de s’en être tirée impunément.

Hajo jeta un coup d’œil à l’angle de la caravane. Il fit une grimace, comme s’il sentait une odeur répugnante.

— Tu entends des émotions à l’intérieur de la caravane ? demanda-t-il à Lon.

— Aucune.

Les épaules de Hajo s’affaissèrent.

— Eh bien, je déteste être porteur de mauvaises nouvelles, mais il y a un cadavre là-dedans.

— Qu’est-ce qui se passe, bon sang ? murmurai-je.

— Tu es sûr de ne sentir aucune émotion dans le coin ? insista Hajo à voix basse. Je n’ai pas envie d’entrer dans un piège.

Lon me regarda en plissant les yeux, l’air interrogateur.

— Vas-y, dis-je en regardant derrière nous. Soit on fait confiance à Hajo, soit on ne fait rien. Et apparemment, on lui fait confiance. On forme une grande famille épanouie.

— Me faire confiance pour qu… commença Hajo.

Les mots se coincèrent dans sa gorge quand Lon se transmuta sous ses yeux. J’étais ravie que Hajo puisse assister à ça. Qu’il fasse un peu dans son froc. Ça lui ferait du bien, de savoir que Lon était quelqu’un qu’il valait mieux respecter. Et à en croire la manière abasourdie dont il arqua les sourcils, c’était exactement ce qu’il pensait tandis qu’il observait l’auréole enflammée de Lon, qui brûlait de manière défiante autour de ses épaules, et les cornes brunies et recourbées déviant la trajectoire des gouttes de pluie.

Je jetai un regard à Hajo et ricanai.

— Hajo Kemme serait-il sans voix ?

Il ouvrit la bouche, émit un long son bas, puis marmonna :

— Bon sang, je suis bien content qu’on soit tous amis.

Lon fit un signe de tête vers la caravane.

— On peut y aller. Les deux personnes les plus proches d’ici sont loin… dans la prochaine caravane sur la route, je crois.

Il glissa le Lupara dans son caban et ajouta :

— J’entends à peine la personne en train de s’enfuir… elle est en train de sortir de ma portée.

— Jusqu’où s’étend ta portée quand tu es… comme ça ? l’interrogea Hajo.

— Bien assez loin.

— Il peut aussi lire dans tes pensées, maintenant, précisai-je à Hajo.

— Ah.

Sa stupéfaction dura environ cinq secondes, puis un sourire étira lentement les coins de sa bouche.

— Je suis en train de revoir mes projets d’affaires. Bell, tu es toujours la femme de main. Mais ça…

Il écarta les mains, indiquant Lon comme s’il était le gros lot d’une émission télévisée.

— C’est magnifique. Très utile. Pourquoi tu es photographe, déjà ?

Lon observa Hajo en plissant les yeux d’un air amusé.

— Pour ne pas avoir à traîner dans des endroits comme celui-là pour gagner ma vie.

— Tu marques un point. Rentrons dans le mobil-home. Autant aller voir qui est mort.

 

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