Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres
Chapitre 18
passer plutôt chez lui. J’hésitai, jusqu’à ce qu’il m’explique avoir invité J ’étais censée retrouver Hajo dans un pub, mais il m’envoya un message pendant que je roulais jusqu’à Morella pour me demander de quelques personnes de son immeuble à passer. Ça avait l’air plus sûr que de le rencontrer toute seule, et pour être honnête, j’étais un peu curieuse de voir son appartement de luxe.
Hajo possédait un appartement au vingt-deuxième étage de l’un des plus hauts gratte-ciels du centre-ville de Morella. Il m’avait parlé de son penthouse environ un mois plus tôt et je l’avais accusé de frimer. Il vivait dans le même couloir qu’un joueur de football professionnel assez célèbre et ayant signé un contrat à un million de dollars. Hajo affirmait qu’en réalité, il avait acheté cet appart parce qu’il était situé loin au-dessus de tous cadavres.
Hajo était un sourcier de mort. C’était son penchant de Terrestre. Il pouvait suivre la mort dans son sillage partout en ville et situer l’endroit où étaient enterrés des os. Bien qu’il soit grand, beau et ténébreux, il passait la plupart de ses journées à se morfondre et à ressentir la présence du moindre rat mort dans les canalisations.
Hajo était aussi un connard avec un grand C.
Lon le détestait et avait plein de bonnes raisons d’en vouloir à ce type. Hajo avait très peu de scrupules. Il n’arrivait pas à garder de petite amie bien longtemps parce qu’il avait une notion fataliste de la fidélité et baisait tout ce qui n’avait pas la volonté de repousser ses avances tout sauf romantiques. Et pourtant, il était trop déprimé et maussade pour être un playboy boute-en-train enchaînant les conquêtes. On avait presque pitié de lui. Presque.
À environ dix-neuf heures ce soir-là, je garai la Jetta dans le parking souterrain haut de gamme sous l’immeuble de Hajo. J’étais surprise qu’il m’autorise à venir ici, sachant qu’il protégeait farouchement son intimité. Comme je l’avais dit, il refusait de discuter d’affaires un tant soit peu illégales au téléphone et préférait qu’on se rencontre dans des recoins sombres. Sûrement une déformation professionnelle : les dealers de drogue devaient toujours être sur leurs gardes. Et à en juger le luxe de sa piaule, il était bien plus doué dans son boulot que je le croyais au départ.
Je tentai d’envoyer un message à Lon pour lui parler du changement de lieu de rendez-vous, mais il n’y avait pas de réseau dans l’ascenseur. Il aurait pu venir avec moi, mais on avait fini par décider que ce ne serait pas sympa, de demander à sa belle-famille de surveiller Jupe pendant qu’on partait rencontrer un dealer de drogue. Mieux valait dire un plus petit mensonge et prétendre que je devais me charger d’un truc en lien avec le bar. Il m’avait prévenue, comme toujours quand je retrouvais Hajo, que si je n’étais pas de retour dans deux heures, il viendrait me chercher et appellerait peut-être la police. Je ne répéterais jamais ça à Hajo, bien sûr ; il prendrait sûrement ça comme un compliment nourri à la testostérone, s’il savait que Lon le voyait comme une menace potentielle.
Le couloir du penthouse avait une déco art moderne, avec sa moquette verte moelleuse et ses appliques à chevrons sur les murs. Un autre ascenseur encore plus chic se trouvait au milieu de l’étage, tenu par un concierge. Je trouvai l’appartement de Hajo et cognai le heurtoir en or contre la porte plusieurs fois. Elle s’ouvrit et une jeune fille frêle apparut de l’autre côté. Elle leva les yeux sur mon auréole et, avec un accent européen non identifiable, lança :
— Oh. Il t’attend.
Une musique trance basse et atmosphérique pulsait à l’intérieur. Je m’attendais à voir quelques personnes. Pas à une foutue fête. D’un autre côté, c’était les vacances. Trente ou quarante personnes étaient éparpillées dans le grand appartement sombre. La seule lumière provenait de bougies déposées ici et là, de quelques lampes tamisées et du divertissement de la
soirée : un vidéoprojecteur montrait un film de Kenneth Anger1 sur trois mètres de hauteur. Jupe péterait un plomb s’il voyait cette installation. Ça ressemblait au cinéma en plein air bien aimé du gamin, mais en intérieur.
Bon sang, Hajo. Sa tanière de drogué était tout bonnement géniale : grande et ostentatoire, avec de hauts plafonds et un long balcon qui se déployait face à une vue saisissante de la ville. C’était bien plus sympa que l’appartement de Peter Little, pour tout dire. Il y avait beaucoup de teintes riches, du violet et du vert doré. Des meubles bas et raffinés et des coussins étaient éparpillés partout, comme dans un genre de palais du Moyen-Orient. Je me demandais combien de ces filles qui se baladaient sans chaussures faisaient partie de son harem.
La fille frêle me laissa me débrouiller toute seule. Je me sentais un peu nerveuse parmi ces gens bien plus riches et branchés que moi, occupés à boire et fumer Dieu savait quoi. Je sentais l’odeur de la valrivia et de l’herbe, mais ne détectais pas l’arôme très distinctif, semblable à de la terre brûlée, du sømna, la drogue dérivée d’un champignon très addictive à laquelle Hajo était dépendant. La possession de la plus petite quantité de cette drogue vous ferait tomber sous le coup des lois antidrogues les plus sévères de l’État. C’était pour cette raison qu’il n’en fumait jamais chez lui, m’avait-il expliqué. Il m’avait aussi affirmé avoir le contrôle de son addiction. Je ne savais pas si c’était vrai, mais en tout cas, je ne l’avais jamais vu hors de contrôle ou en manque.
Je demandai à quelqu’un s’il savait où il était et on m’indiqua une pièce à côté du balcon. Une longue colonne de lumière dorée émanait d’un entrebâillement entre de doubles portes. S’il voulait de l’intimité, il les aurait fermées en entier, je poussai donc l’une des portes pour entrer. La pièce était sûrement censée être une bibliothèque ou un bureau, avec ses étagères encastrées, ses moulures et son chandelier persan au milieu du plafond. Mais les étagères étaient remplies d’objets d’art au lieu de livres, et il n’y avait pas de bureau. Juste des fauteuils rembourrés et d’autres coussins au sol.
Trois grandes peintures de femmes étaient accrochées contre les étagères du fond de la pièce. Ses cheveux noirs et courts coiffés en arrière style La fureur de vivre, Hajo se tenait devant elles, sa haute silhouette fine éclipsant l’homme qui lui arrivait au coude. La fille frêle qui avait ouvert la porte était enveloppée autour de ses épaules, sa petite auréole paraissant pâle comparée à celle, bleu électrique, de Hajo.
— Je les aime toutes, mais je n’ai de place que pour une seule, disait-il à l’autre homme.
Ce devait être soit l’artiste, soit un marchand d’art. À en croire ses vêtements, un pantalon coûteux et une chemise, je pariais sur la deuxième supposition.
Les peintures étaient grandeur nature : une rousse, une blonde et une Asiatique aux cheveux noirs portant un masque chirurgical et une coiffe d’infirmière. Elles avaient été peintes à furieux coups de pinceau, et aucune d’elles n’était particulièrement attirante. En fait, je serais même allée jusqu’à dire qu’elles étaient sombres et déprimantes.
— Je préfère celle-là, lançai-je.
Hajo se tourna vers moi, haussant ses sourcils épais et sombres. Il avait une très belle ossature et des kilomètres de cils noirs entourant ses yeux comme du kohl.
— Bonsoir, Bell. Laquelle ?
Je pointai du doigt la peinture de l’infirmière asiatique.
— Intéressant. Pourquoi elle ?
J’étudiai les peintures.
— Elle n’a pas l’air aussi perdue que les deux autres.
— Intéressant, répéta Hajo.
Ses favoris étaient taillés en pointes diagonales, qui semblèrent s’étirer quand un sourire lent se dessina sur son visage ciselé. Puis il s’adressa à l’homme en chemise.
— Laissez-moi les étudier ce soir, je vous donnerai ma décision demain.
L’homme gribouilla quelque chose sur une carte. Hajo m’examina tout en attendant. La lumière provenant du chandelier en métal et en verre projetait des ombres sur son visage allongé et rendait ses pommettes extrêmement aiguisées. Comme la majorité des Terrestres des États-Unis, il pouvait remonter son arbre généalogique paternel jusqu’à la colonie disparue de Roanoke, mais d’après ses dires, sa mère était turque. Son héritage dépareillé se combinait plutôt bien.
Il prit la carte de visite de l’homme et fit un signe de tête vers la porte.
— Dehors.
Le type parut un peu vexé, mais ne s’en alla sans faire de commentaire tandis que Hajo décrochait les mains de la fille de ses épaules.
— Allez, lui dit-il.
— Hajo…
— Tu es sourde ? Tire-toi d’ici. Et ferme la porte derrière toi.
La fille parut sincèrement offensée, et pour la énième fois, je songeai qu’il était vraiment dommage que ce corps grand, séduisant et ténébreux soit gâché chez un connard aussi méprisable.
La poitrine et les épaules de Hajo gonflèrent quand il croisa les bras, étirant le tissu sombre de son T-shirt. Son jean était coûteux et à la mode européenne, descendant bas sur ses mocassins plats et cirés. Tout, dans son apparence, renvoyait l’image d’un magnat des affaires continental, du genre à commander des bouteilles de champagne à cinq-cents dollars dans la section VIP d’une boîte de nuit hipster. C’était la première fois que je le voyais sans sa veste de course en cuir noir. Ce devait être à ça que ressemblait Hajo dans son environnement naturel. À moins que ce soit l’autre Hajo, le vrai, et que tout ça ne soit qu’un rôle. Difficile à dire.
— Pourquoi organiser une fête si tu n’as pas envie de te montrer sociable ? l’interrogeai-je tandis que les portes se refermaient.
— C’est le quarterback qui l’a suggéré, répondit-il d’un ton renfrogné. J’ai peur qu’il sache que je suis un dealer. Il pose trop de questions. Il prend de la cocaïne et cherche aussi quelqu’un qui puisse lui procurer des stéroïdes.
Il fit un geste vers la fête de l’autre côté de la porte et continua :
— J’essaie de l’amadouer. De le présenter à des gens qui pourront le tenir à l’écart de moi. Je n’ai pas besoin d’un client médiatisé et grande gueule.
— Comme ce doit être dur, d’être toi, remarquai-je en regardant autour de moi. Ton appart est… vraiment cool.
— Ne prends pas cet air si surpris.
— Je te rappelle que la première fois que je t’ai rencontré, c’était dans ce trou à rats de Waxtown.
Il leva le menton et émit un son d’acquiescement.
— Chez Cristina. C’était une vraie cochonne.
— Je suis sûre qu’elle n’était pas la seule, marmonnai-je.
Son regard paresseux erra sur mon corps.
— Groin.
— Ne commence pas.
— Tu as quelque chose en plus, ce soir, Bell, remarqua-t-il en agitant les bras de bas en haut entre nous. Ton énergie est plus vive. Qu’est-ce qui se passe ?
Une fois, Hajo m’avait expliqué pouvoir sentir les traces énergétiques des êtres vivants, pas seulement des personnes mortes. Il disait que mon énergie était différente et qu’il pourrait sûrement la pister. Pour être franche, ça m’avait fichu une trouille bleue. Et maintenant qu’il avait remarqué quelque chose de différent, je songeai à ma magie de la lune et à ma mère. Une panique sourde m’envahit.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Elle est plus animée. Puissante. Mûre.
— Tu es peut-être juste plus défoncé, suggérai-je.
— Peut-être. Tu as pris du poids ? Tes seins commencent à rivaliser avec ton gros cul.
J’en restai bouche bée. D’accord, le chemisier de Kar Yee exhibait mes seins de manière ridicule, mais je portais un T-shirt, cette fois. Avais-je vraiment grossi ? Et, oh mon Dieu, pourquoi je l’écoutais ? Qui disait des trucs pareils ?
— C’était un compliment, précisa-t-il. Ton cul est magnifique.
— Qu’est-ce qui cloche, chez toi ? Arrête de dire des trucs comme ça.
— Moi ? Et toi, qu’est-ce qui te prend ? Tu es d’une humeur massacrante.
Pff. Comme si j’allais le lui dire. Je grommelai entre mes dents et détournai la tête, mais il continua de me dévisager, attendant une réponse.
— L’ex-femme de Lon est en ville.
Il émit un sifflement.
— Le mannequin sexy.
— Elle est encore plus sexy en personne.
— Cool. Enfin, pas pour toi. Ça craint. Ils vont se remettre ensemble ?
— Il faudra d’abord me passer sur le corps. À moins que je passe sur le sien.
— Hum, ça sent la jalousie, lança-t-il avec un sourire narquois.
— La ferme.
Il haussa les épaules et tourna à nouveau les yeux vers les peintures.
— Alors, qu’est-ce que tu attends de moi ?
— Rien, finalement.
— Oh, allez. Dis-moi ce qui t’amène. Un autre boulot de sourcier ? Le dernier n’a pas très bien tourné. Je ne suis pas pressé de tomber à nouveau sur des cafards magiques.
— Moi non plus, répondis-je, avant de plonger la main dans ma veste pour en tirer la fiole rouge. Tu sais ce que c’est ?
Il plissa les yeux.
— On dirait un élixir. Je t’en ai déjà rendu un du même type, même si je ne comprends toujours pas bien pourquoi.
Il secoua la tête et déglutit, perdu dans ses souvenirs un instant. Il n’avait pas compris que Jupe l’avait persuadé de le faire avec son penchant. Je tenais vraiment à ce que ça reste comme ça.
De la musique se déversa dans la pièce. Je levai la tête et vis que quelqu’un se tenait sur le seuil, un homme d’environ mon âge, aux longs cheveux blonds noués en queue de cheval. L’une des filles pied nu qui erraient chez Hajo avait les mains posées sur lui et tentait de déboutonner sa chemise.
— Tu ne comprends pas ce que signifie une porte close ? Tire-toi d’ici, Darren, lança sèchement Hajo. Et ne t’avise pas d’aller dans ma chambre. Va baiser dans ton propre appartement.
— Désolé, marmonna l’homme, qui avait l’air de planer complètement.
Je cachai la fiole rouge derrière mon dos jusqu’à ce qu’ils soient partis et aient refermé les portes.
— Connard d’investisseur, lâcha Hajo entre ses dents.
— Ce n’est pas un ami à toi, je présume ?
— Il vit à l’étage du dessous. Il me demande toujours des trucs. Un abruti pourri gâté. Comme tous les autres, ici. Je déteste tous ceux qui vivent dans ce foutu immeuble.
Il fit un signe de tête vers la main derrière mon dos.
— Bref, tu disais ?
— Ce n’est pas moi qui l’ai fait, expliquai-je en lui montrant à nouveau la fiole. Tu n’as vraiment jamais vu ça ?
— Je peux ? demanda-t-il en tendant la main.
Mes doigts effleurèrent les siens quand je la lui passai. Une petite décharge d’électricité statique manqua de me faire laisser tomber la bouteille.
Il prit une brusque inspiration.
— Oh, Bell. Un de ces jours…
— Un de ces jours, tu craqueras pour quelqu’un qui aura envie de toi aussi. Et si tu as de la chance, elle sera assez patiente pour t’attendre pendant que tu te sèvreras du sømna.
Ses cils noirs papillonnèrent tandis qu’il observait la bouteille avec curiosité, la levant vers la lumière.
— Qu’est-ce que je regarde ?
— Du jus bionique.
Tous ses muscles se raidirent. Il riva son regard au mien.
— Tu plaisantes.
— Tu en as entendu parler ?
— Trois personnes m’en ont demandé ce soir. Y compris le quarterback et ce crétin d’investisseur, expliqua-t-il en faisant un geste vers la porte.
— Merde. Tu crois qu’il a vu la fiole ?
Il secoua la tête avec indifférence.
— Il est bête comme ses pieds et trop défoncé pour s’intéresser à ça, en ce moment.
Il inclina la fiole et étudia le liquide qu’elle contenait.
— Je sais que les gens ont tendance à exagérer… dois-je supposer que ce truc fait vraiment ce qu’on dit ?
— Ça accroît la force des penchants des Terrestres, si c’est ce que tu as entendu dire.
Il me fourra vivement la fiole dans la main comme si c’était du poison.
— Tu es sérieuse ? Éloigne cette saleté de moi. C’est la dernière chose dont j’ai envie. Tu as un truc capable d’émousser mon penchant ? Je signe quand tu veux. Mais je crois vraiment que je préférerais encore m’ouvrir les veines plutôt que de le renforcer.
— Je n’essaie pas de te le vendre, la drama queen.
Il renifla et s’essuya le nez.
— C’est vrai. Désolé.
— Un petit voyou en a pris une dose et ça l’a rendu capable de soulever la moitié d’un pont pour essayer de me l’abattre sur la tête. Un sans-abri aux pouvoirs télékinétiques. Et c’était après avoir soulevé une voiture par la pensée pour tuer son ami.
— C’est quoi, ces conneries ? marmonna Hajo.
Je rangeai la fiole dans ma poche et lui parlai des vols de Diablo Avenue, de la blessure de Kar Yee et des autres crimes bizarres aux infos, qui étaient peut-être dus à cet élixir. Je lui répétai aussi tout ce que je savais de Telly et lui expliquai où nous l’avions retrouvé.
Il écouta en silence, bras croisés sur la poitrine, avant de maugréer un « putain » quand j’eus terminé.
— C’est pour ça que je t’ai appelé, conclus-je. Je me disais que tu pourrais peut-être m’aider. Tu as déjà entendu parler de ce gosse aux pouvoirs télékinétiques, Telly ?
— Tu crois qu’étant un dealer, je dois connaître tous les autres dealers de la ville ? Jusqu’au moindre gamin sans-abri vendant de la meth et des branlettes à dix dollars sous un pont ?
— Dix dollars ? C’est tout ?
Pas étonnant que Telly préfère vendre l’élixir.
— T’es sérieuse, Cady ?
— Écoute, je ne connais pas la hiérarchie des dealers de drogue, me plaignis-je, un peu embarrassée. Bref, il a dit que cette bouteille valait cinq mille dollars. Je suppose qu’il distribuait des doses d’une seule goutte sur un sucre, et qu’il les vendait trois cents dollars l’unité.
— On est où, là, dans les années 70 ? Pourquoi il n’utilisait pas du papier buvard ?
— Qu’est-ce que j’en sais ? Je te dis juste ce que j’ai trouvé dans son sac à dos.
— Et je suppose que tu ne sais pas comment concocter ce truc ?
— Aucune idée. Je n’ai jamais rien vu de pareil.
Je lui parlai de Peter Little et de sa chance pas si petite que ça.
— Il affirme n’avoir pris qu’une seule dose et pourtant il a gagné à la loterie deux semaines plus tard. Dieu seul sait combien de temps durent les effets.
— Merde.
— Ouais. Telly commençait peut-être à manquer de batterie. On l’a entendu dire qu’il n’existait que deux sources de ce truc. On a supposé qu’il s’agissait du fabricant et du distributeur. J’espérais que tu puisses interroger les gens autour de toi, pour voir si tu pourrais nous obtenir le nom du dealer.
— Je vois, acquiesça-t-il en croisant les bras sur sa poitrine. Si ce truc est aussi rare que ça, je parie que le gosse est furieux contre toi pour le lui avoir volé.
— Eh bien, je suis assez furieuse contre lui pour avoir blessé Kar Yee et m’avoir volée, moi aussi.
— Je ne peux pas t’en vouloir. Comment elle va ?
— Kar Yee ? Mieux. Bob la soigne.
Un rare sourire sincère révéla ses dents blanches.
— Le docteur Robert Hernandez. Qui l’aurait cru ?
— Laisse-le tranquille. T’es vraiment un crétin.
— Je plaide coupable.
Mais pas assez pour vraiment s’en vouloir, supposai-je. Il replaça ses cheveux en arrière avec ses longs doigts et étudia la peinture d’infirmière.
— Je n’ai jamais rencontré ta collègue, mais je l’ai déjà vue à ton bar. Elle est canon. Tu devrais peut-être nous présenter.
Jamais de la vie.
— Tu ne mérites pas de te retrouver dans la même pièce qu’elle. Est-ce qu’on peut se concentrer sur l’élixir bionique, maintenant ? J’aimerais retrouver le dealer de Telly. Ou Telly lui-même. J’aimerais bien l’entraver jusqu’à ce que son cœur explose.
— Je n’en doute pas. Écoute, je vais tâter un peu le terrain. Essayer de découvrir qui distribue ce truc, et tant que j’y suis, je vais essayer de découvrir si quelqu’un a entendu parler de ce Telly. S’il fait affaire avec d’autres dealers, ils doivent savoir qu’il est dangereux. Ça va peut-être me prendre quelques jours, mais je t’appelle dès que j’ai quelque chose.
— Merci, Hajo. Je t’en suis reconnaissante.
Il m’étudia pendant un long moment, ses yeux dilatés manigançant quelque chose, derrière les kilomètres de cils noirs qui se déployaient sur sa peau.
— Alors, tu veux…
— Non.
— Tu ne sais même pas ce que j’allais proposer.
— Je n’ai pas besoin de savoir.
— Que dirais-tu d’un plan à trois ? Moi, toi et Lon.
Je m’étranglai avec ma salive.
— Ne me dis pas que tu n’y as jamais songé, lança-t-il.
— Non, Hajo. Je peux sincèrement affirmer n’y avoir jamais songé.
Il m’adressa un petit sourire sexy.
— Mais tu vas le faire, maintenant.
— Dans mes cauchemars.
Argh. Si cette pensée se matérialisait dans mon cerveau pendant que je couchais avec un Lon transmuté et capable de lire mes pensées, j’en mourrais. Et Lon viendrait sûrement ici pour étrangler Hajo à mains nues. Ce qui ne serait sûrement pas si grave, mais quand même. Je tressaillis et balayai cette pensée tout en me dirigeant vers les doubles portes.
— Présente-moi à Kar Yee, lança Hajo dans mon dos.
Je lui lançai un coup d’œil par-dessus mon épaule tandis que la musique trance pulsait à travers les portes.
— Achète la peinture d’infirmière, dis-je avec un sourire. Et appelle-moi quand tu auras un nom.
Je me frayai un chemin parmi la foule de fêtards et fis un petit salut de la main à la copine de Hajo pour lui faire savoir que j’en avais terminé avec lui. Une fois sortie de l’appartement, je poussai un soupir soulagé. Lon ne serait pas ravi d’apprendre que j’étais venue ici, mais au moins, j’en étais ressortie en un seul morceau, et Hajo trouverait peut-être un nom à même de nous aider. Je boutonnai mon manteau et pris l’ascenseur du parking souterrain juste au moment où quelqu’un en sortait. Mais quand j’appuyai sur le bouton du sous-sol, une main empêcha les portes de se fermer.
— Salut. Ça vous dérange si je descends avec vous ?
C’était l’homme à queue de cheval blonde… l’investisseur. Darren, si je me souvenais bien. Et la manière prédatrice dont il me regardait fit se hérisser les poils sur mes bras.
1 Auteur, acteur et réalisateur américain spécialisé dans le cinéma underground et expérimental.
OceanofPDF.com