Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres

Jenn Bennett · Chapitre 14 sur 32

Pages du PDF

Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres

Chapitre 14

 

avait installés sur une terrasse extérieure fermée ornée de lumières blanches D eux heures plus tard, nous étions tous affalés sur nos chaises, grognant et l’estomac plein. Le personnel du Cypress House nous scintillantes. Elle donnait sur l’océan sombre et un sentier sinueux et éclairé menait à un bosquet de cyprès situé sur un promontoire au-dessus de l’eau. C’était un endroit très agréable, mais décontracté, comme ils l’avaient dit. Et j’étais surprise par la facilité avec laquelle je me sentis à mon aise avec les Giovanni.

Imaginez un peu ça.

Je ris aux histoires de famille. Jupe et moi racontâmes même certaines des nôtres. J’avais le sentiment de faire partie de quelque chose. C’était comme si j’étais la bienvenue parmi eux, et que tout irait bien, pour finir. C’était pathétique, l’intensité avec laquelle je désirais leur acceptation. De manière tout à fait rationnelle, je savais que si j’avais été couchée sur le canapé d’un psy, occupée à fouiller dans les recoins sombres de mon cerveau, j’aurais pris conscience que c’était à cause de ma relation tordue avec mes parents détraqués. Bien sûr que oui. Mais savoir quelque chose et en faire l’expérience étaient deux choses différentes.

Lon m’adressa un petit sourire approbateur à un moment où personne ne lui prêtait attention. Je crus l’entendre soupirer de bonheur à ce sourire. Et à mesure que le dîner progressait, il se transforma en quelque chose de plus audacieux. Il me lança des regards pornographiques depuis l’autre côté de la table, glissant son regard lourd sur mes seins pressés dans mon chemisier trop serré. L’un de ses regards me donna la chair de poule, et son expression si suffisante me fit comprendre qu’il le savait. C’était un peu romantique, si l’on oubliait que j’étais entourée de sa belle-famille et que Jupe était en train de mutiler joyeusement le cadavre de plusieurs crabes avec son maillet en bois. Il ne parvint pas à manger la douzaine de crevettes promises, mais il se rattrapa avec les crabes. Assis entre moi et Adella, il était désormais occupé à se plaindre de maux d’estomac.

— Je crois que je vais exploser, gémit-il.

— Vraiment ? demanda Adella.

Ses cheveux étaient noués en arrière avec un foulard, ce soir ; sa masse de boucles bouffantes était exactement de la même taille celle de Jupe. Elle enfonça un doigt dans ses côtes, le faisant sursauter sur sa chaise.

— Ne fais pas ça, Tata, plaida-t-il. Je risque de vomir.

— Il risque de faire même pire que ça, remarqua Lon après avoir vidé son restant de bière.

— C’est vrai, admit Jupe en étouffant un petit rot. Tu ne pourras pas dire qu’on ne t’avait pas prévenue.

De l’agitation dans le restaurant me fit reporter mon attention vers la porte de la terrasse. Elle s’ouvrit d’un coup et une femme afro-américaine apparut, suivie par un serveur en train de protester. Ses cheveux noirs et brillants retombaient en cascade autour de ses épaules nues, oscillant en rythme avec le bord léger de sa robe noir et or. Dressée sur de hauts talons fins et cliquetants, elle s’arrêta au milieu de la terrasse et scruta les environs. Au bout d’un moment, son long visage régalien se tourna vers nous, révélant des yeux marron en forme d’amande encadrés par des kilomètres de cils, ainsi qu’une peau parfaite couleur noix de muscade.

Elle ressemblait à une mannequin. Une mannequin avec une auréole verte au-dessus de la tête. Teintée d’éclats dorés.

Yvonne Giovanni.

Non non non non non.

Elle croisa le regard de Lon. Je vis la scène se dérouler au ralenti, comme si j’avais utilisé ma magie de la lune pour ralentir le temps. La stupeur étira ses traits. Avec un bruit sec, le goulot de la bouteille de bière brune se brisa dans ses mains. Il ne s’en rendit même pas compte. Ses narines se dilatèrent et il se mit sur ses pieds, puis…

Puis son visage se transforma en pâte à modeler. Ses yeux devinrent liquides et pleins d’adoration. C’était comme s’il avait vu le visage de Dieu. Il était extatique.

Mon cœur tressauta dans ma poitrine, noircit et se flétrit.

Si je n’avais pas été consumée par une jalousie furieuse, j’aurais peut-être réalisé que ce que je voyais sur le visage de Lon n’était que l’effet du penchant d’Yvonne poussé au maximum. Et si j’avais compris ça, j’aurais peut-être eu le bon sens de ne pas relever la tête vers elle.

Mais j’avais perdu tout mon bon sens et je levai la tête. Tout mon monde bascula.

J’étais éblouie. Sous le choc. Je savais ce qu’avait dû ressentir Cupidon quand il avait regardé Psyché après s’être piqué avec sa propre flèche. La femme qui venait d’entrer sur la terrasse du restaurant quelques secondes plus tôt était belle, mais cette femme-là… cette version d’Yvonne… était plus étincelante qu’une étoile. Magnifique, belle, parfaite. J’avais envie de passer des heures à l’admirer.

Comment une personne pouvait-elle être aussi… divine ?

L’espace d’un instant, un bref instant, j’entendis un chœur de murmures autour de la table, des murmures émerveillés qui firent écho à mes propres sentiments. Puis une voix sèche transperça mon hébétude.

— Yvonne Grace Giovanni ! Arrête ton cirque avant que je vienne te donner une correction.

Toute la brillance éclatante, la beauté et la bonté écrasante… s’estompèrent. La déesse disparut. Une mannequin à la retraite d’une quarantaine d’années prit sa place. Elle était toujours éblouissante. Toujours régalienne. Mais ce n’était qu’un être humain.

Comment Rose avait-elle réussi à résister au penchant d’Yvonne ? Y était-elle immunisée parce que c’était sa mère ? Ou était-elle juste habituée ? Quelle que soit l’explication, Yvonne n’eut pas l’air surprise. Elle se contenta de prendre une grande inspiration.

— Bonjour, maman, dit-elle.

— Qu’est-ce que tu fabriques ici ? lâcha sa mère.

— C’est Noël. Je suis venue voir mon fils.

— Je t’avais dit de ne pas venir ! lança Jupe d’un ton désespéré.

Lon vint se placer entre Yvonne et la table, comme s’il avait l’intention de nous défendre d’un dragon cracheur de feu.

— Tu lui as parlé ? demanda-t-il, sourcils froncés.

Une profonde ride de colère creusa le milieu de son front tandis qu’il venait se placer devant elle. Elle tourna la tête sur le côté, s’efforçant d’éviter son regard, mais il bougea en même temps qu’elle, sans la toucher, mais de peu. Elle finit par céder et lui rendre son regard, l’air à la fois défiante et un peu craintive.

— Elle m’a appelé la semaine dernière, marmonna Jupe à côté de moi. J’aurais dû te le dire, papa. Je suis désolé. Mais je lui ai demandé de ne pas venir… je te le jure ! Elle voulait savoir quand était le dîner et…

Lon pivota et lança un regard noir à Jupe.

— Et tu lui as dit ?

— Il n’a pas eu besoin de le faire, intervint Yvonne d’un ton amer. Vous mangez au même endroit tous les ans.

— Je lui ai dit de ne pas venir, répéta Jupe.

Il fit mine de continuer à protester, mais Lon lui lança un regard d’avertissement qui le fit taire. Ils rediscuteraient sûrement des secrets que Jupe avait cachés à son père plus tard.

Lon reporta son attention sur Yvonne.

— La cour a décidé que tu pouvais le voir de midi à dix-sept heures le jour de Noël, tant que tu me prévenais. Tu le sais depuis des années. Rien n’a changé.

— Et si j’ai changé, moi ?

— Si j’avais gagné un dollar à chaque fois que j’avais entendu ça…, maugréa-t-il.

Elle renifla, offensée, puis carra les épaules.

— Je le mérite, je suppose.

Elle l’étudia des yeux, curieuse. Puis ses épaules s’affaissèrent. Elle déglutit.

— Tu as l’air en forme, Lon.

Elle tendit la main pour lui toucher les cheveux, mais il écarta vivement la tête. Elle laissa retomber son bras le long de son corps. Elle cligna plusieurs fois des paupières et tenta maladroitement de prendre cette rebuffade avec légèreté.

— Ce n’est pas juste que tu n’aies pas un seul cheveu gris. J’ai rendez-vous chez le coiffeur régulièrement pour cacher les miens.

Elle lui adressa un doux sourire. Quand il ne le lui rendit pas, elle s’écarta de son chemin et parcourut la table des yeux.

— Tu ne me dis pas bonjour ? demanda-t-elle à Adella. Je t’ai laissé plusieurs messages, ces dernières semaines.

Adella dévisagea sa sœur pendant quelques secondes, avant de se contenter de répondre :

— J’étais occupée.

Yvonne cogna nerveusement son sac à main contre sa cuisse. Elle adressa un signe de tête à M. et Mme Holiday.

— Contente de vous revoir, toutes les deux.

Elles ne répondirent pas.

Pour finir, Yvonne tourna les yeux vers moi. Puis mon auréole. Elle tressaillit et une étincelle de compréhension passa dans ses yeux. Oh oui, elle savait qui j’étais. En tout cas, elle savait ce que j’étais : la petite amie. Un millier d’expressions passèrent sur son visage. Au début, je crus qu’elle allait se mettre à rire ; un son vaguement cruel se coinça dans sa gorge. Puis elle eut l’air confuse. À moins qu’il s’agisse d’incrédulité. Elle jeta un coup d’œil à Lon, secoua la tête et dit :

— Je vois.

Dans ma tête, j’imaginais Yvonne comme une méchante de film diabolique. Quelqu’un qui abandonnait son fils pour aller faire la fête, qui était accro à la cocaïne et qui avait survécu à cinq séjours dans les centres de désintoxication les plus exclusifs du pays. Qui avait trompé Lon ouvertement, avec un nombre incalculable d’autres hommes. Qui l’avait entaillé au couteau devant la cour de justice, le jour de leur divorce. Que le juge avait décrété inapte à voir son propre enfant sans la présence d’un autre adulte.

Quelqu’un en qui sa propre famille avait cessé de croire des années plus tôt.

Mais maintenant qu’elle se tenait devant moi, ressemblant moins à un monstre qu’à une personne ayant foutu sa vie en l’air de manière irréparable, je ne savais pas quoi lui dire. Je n’éprouvais pas vraiment de compassion, mais j’étais quand même désolée pour elle.

Elle se racla la gorge et me dit :

— Je suis la mère de Jupe.

Il me fallut un instant avant de réaliser que cette remarque était une revendication. Une partie sauvage de moi se hérissa. L’espace d’un bref moment, je me vis sauter sur Yvonne et lui arracher les yeux. Je pourrais peut-être invoquer le pouvoir de la lune et l’entraver jusqu’à ce qu’elle me supplie de la libérer.

Puis Jupe glissa sa main dans la mienne sous la table. Il tremblait. Mon cœur fondit un peu à ce geste. Je repliai les doigts autour des siens. C’était lui, qui comptait ; pas moi ou mes insécurités. Il comptait sur moi. Je devais agir en adulte. Je me contentai donc de répondre :

— Je suis là, maintenant.

Il m’étreignit les doigts. Je fis la même chose.

Ses bracelets en or cliquetèrent autour de son poignet quand elle leva la main pour repousser ses cheveux derrière son épaule.

— Je suis sûre que vous avez entendu des histoires, me dit-elle. Souvenez-vous que tout ce que vous avez lu dans les tabloïds n’est pas vrai. J’ai dû porter plainte pour certains de ces articles.

Croyait-elle vraiment que je passais mon temps à chercher de vieux articles d’elle en ligne ? J’étais désolée pour elle, mais mis à part quelques recherches quand j’avais rencontré Lon, son nom ne s’était jamais retrouvé dans mon historique. Je n’avais pas besoin de me torturer en regardant des photos de son corps parfait prenant la pose dans des lieux exotiques, en me demandant si c’était Lon qui avait pris ces photos, ou ce qu’ils avaient fait ensemble une fois la séance terminée.

— Quelle est la vraie raison de ta présence, Yvonne ? demanda Lon. Tu n’obtiendras plus un centime de ma part. Même s’ils ont encore saisi ta maison, je m’en fiche.

— Pourquoi faut-il que tu m’embarrasses devant notre fils ? Ma maison va très bien. Et je te ferai savoir que je travaille. J’ai un nouveau contrat de mannequinat. Je suis sobre depuis six mois et je vais à des réunions de soutien. Tu le saurais, si tu répondais au téléphone.

Elle parcourut la table des yeux et ajouta :

— Si un seul d’entre vous répondait à son foutu téléphone, mis à part Jupiter !

Un silence s’abattit autour de la table, puis Adella lança un regard sombre à Yvonne.

— Je répondrai au téléphone quand ce sera le médecin légiste me demandant de venir identifier ton corps.

Bon Dieu.

— Adella ! s’exclama Rose.

Cette dernière regarda Jupe et marmonna une excuse.

— Addy…, plaida Yvonne.

— Ne m’appelle pas « Addy ». Ne te pointe pas ici comme si tu méritais notre pitié. Ce que tu as fait à cette famille est impardonnable.

— Ça suffit, lâcha Rose d’une voix sèche. Jupe, et si toi, Cady et ta tante sortiez pendant que ton père et moi parlions à ta mère ?

Mais Adella était remontée et ne prêta pas attention à sa requête.

— Maman te pardonnera peut-être un jour. Lon et Jupe aussi. Mais je ne te pardonnerai jamais ce que tu m’as fait.

Qu’est-ce qu’elle avait bien pu faire à Adella ? Jupe avait l’air tout aussi surpris par ce coup d’éclat, alors quoi que ce puisse être, il ne savait pas non plus.

Les narines d’Yvonne se dilatèrent. Ses bras se raidirent le long de ses flancs et des larmes firent briller ses yeux.

— Je ne peux pas changer le passé. Je ne peux pas continuer à répéter que je suis désolée. Mais j’essaie de reprendre ma vie en main, maintenant. Ce serait plus facile si vous me souteniez un peu. Je suis installée au Landmark Hôtel, au Village, si vous voulez me contacter. Autrement, on se voit à midi le jour de Noël. Considère-toi prévenu officiellement, Lon.

Elle regarda Jupe et reprit :

— J’ai des cadeaux pour toi. Je veux que ces fêtes soient plaisantes. J’espère que toi, au moins, tu me donneras une chance, mon bébé. Je veux faire à nouveau partie de ta vie.

Tandis que le visage de Jupe se plissait sous l’effet d’émotions contradictoires, Yvonne essuya une larme, redressa les épaules et sortit du restaurant.

 

OceanofPDF.com