Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres

Jenn Bennett · Chapitre 20 sur 32

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Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres

Chapitre 20

 

herbeuse, quand j’avais cinq ou six ans. Je m’égratignais les genoux. Le L ’odeur de la terre froide et humide emplit mes sens. Un souvenir flotta à la surface : je tombais sur une colline visage pressé contre le sol, je pleurais. Et personne ne venait à mon secours. Je me souvenais avoir pleuré jusqu’à n’en avoir plus la force, puis m’être relevée et être rentrée à la maison toute seule. Ma mère m’avait regardée et avait lancé : « Oh, quel petit cochon ! » Après ça, mon père avait construit une clôture autour de notre cour et je n’avais plus eu le droit de sortir.

C’est là que je crus être, pendant un instant. Puis je sentis d’autres choses : l’odeur entêtante de la lavande et du pin, celle, âcre et côtière, de l’armoise. L’arôme inimitable de l’air océanique. Puis je réalisai que la personne qui m’appelait ne disait pas « Sélène », mais « Cady ». Et il n’y avait ni colère ni dégoût dans sa voix, seulement une douloureuse inquiétude.

Des mains fortes et chaudes me retournèrent sur le dos. Je découvris un ciel bleu indigo parsemé de centaines d’étoiles. Rien que ça suffit à me faire comprendre où j’étais. On ne voyait pas beaucoup d’étoiles, depuis la ville. Ici, le paysage était d’une beauté à couper le souffle, autant la nuit que le jour. Et le mieux, c’était l’homme dont le visage planait au-dessus du mien.

— Cady !

J’étais dans la cour de chez Lon. Son jardin d’Éden luxuriant donnant sur les falaises longeant le Pacifique. Derrière moi se trouvait le refuge bienvenu de la terrasse en séquoia avec son patio couvert, où on buvait du thé au jasmin l’après-midi. Où on regardait Jupe jouer à la balle avec Foxglove. Où on dînait durant les soirées chaudes d’été, où on parlait, riait et faisait des projets.

J’étais en sécurité. À la maison.

Je regardai Lon pendant un long moment, m’attardant sur les longs creux de ses joues et la ligne fine au milieu de son front plissé par l’inquiétude. Il était transmuté. Le vert et or de son auréole enflammée oscillait au-dessus de ses cornes rugueuses à spirale. D’habitude, quand son auréole était large et transmutée comme ça, elle projetait de longues ombres sur son visage. Mais ses traits semblaient plus lumineux que d’habitude. Ah, c’était l’effet de mon auréole, qui éclairait son visage d’une lueur argentée.

Mon auréole. Trop vive. Le parking souterrain. Tout me revint d’un coup.

Je paniquai et tendis la main dans mon dos. Pas de queue reptilienne. Mais je ne l’avais pas imaginé : mes doigts trouvèrent une déchirure dans mon jean, là où elle était apparue.

— Oh mon Dieu, murmurai-je, mes mots se noyant dans un accès de sanglots incontrôlables.

Il m’observa de ses yeux verts intenses, sérieux et autoritaires.

— Montre-moi, dit-il à voix basse.

Je n’avais jamais été si heureuse qu’il ait cette capacité. J’étais soulagée de n’avoir qu’à me souvenir de tout, au lieu d’essayer de lui expliquer. Je n’avais pas la force d’éditer les détails, je lui laissai donc tout voir ; ma conversation avec Hajo, l’homme qui m’avait accostée dans l’ascenseur et tout ce qui s’était passé ensuite, dans les moindres détails fous, y compris la queue.

S’il était stupéfait, il ne le montra pas. Et je lui en fus aussi reconnaissante.

Je ne sais pas si je l’ai tué, dis-je dans ma tête. Je ne crois pas, mais je n’en suis pas sûre. Et si c’était le cas ?

— Ce salopard le méritait.

Mais…

— Arrête de t’inquiéter et laisse-moi m’occuper de ça. Tu es blessée ?

Je secouai la tête, mais je n’en étais pas totalement sûre. Je n’avais pas l’impression de pouvoir bouger. C’était comme si toute mon énergie était épuisée. Lon s’assit dans l’herbe et m’attira sur ses genoux. Il me garda contre lui et me caressa le dos pendant que je pleurnichais et reniflais. Quand je n’eus plus de larme à verser, je lui demandai :

— Ma voiture est là ?

Sa voix grave vibra contre ma joue.

— Je ne crois pas.

— Oh, Seigneur.

Qu’est-ce que j’avais fait ? Avais-je traversé le temps et l’espace ? Avais-je volé jusqu’ici ? M’étais-je téléportée cinquante mètres plus loin sans

l’aide de l’U.S.S Enterprise1 ?

— Je commençais à m’inquiéter, dit Lon. Tu ne répondais pas au téléphone. Je suis sorti fumer et j’envisageais d’essayer de te joindre une dernière fois quand j’ai vu un éclat de lumière sur la pelouse. Tu es… apparue de nulle part.

— Comment ?

— La cour était plongée dans la pénombre. Il y a eu un éclat de lumière. Et je t’ai trouvée couchée dans l’herbe, résuma-t-il de manière laconique. Au début, je n’ai pas vu que c’était toi, mais la protection autour de la maison ne s’était pas déclenchée, alors je me suis dit que ça ne devait être rien de dangereux. Puis j’ai reconnu ta perception. À l’intérieur. Tes émotions.

Il chercha maladroitement les mots un instant, avant de continuer :

— Je me suis transmuté et j’ai entendu tes pensées. Je savais que c’était toi. Ton auréole…

— Elle est si brillante.

— Elle est…

Il faillit ajouter autre chose, mais parut changer d’avis à la dernière seconde.

— Elle est brillante, finit-il par se contenter d’acquiescer.

— Je me suis téléportée ici à la force de ma volonté, murmurai-je. Ce n’est pas possible, si ? Lon ? Comment est-ce possible ?

Il passa une main dans mes cheveux.

— Je ne sais pas. Mais je pense que tu as posé la mauvaise question à ton gardien homme oiseau. Si ta mère est en vie, elle est dans un autre plan. Mais quoi qu’il t’arrive, ça se passe ici. Tu aurais dû demander à Priya de déterminer ce que tes parents avaient insufflé en toi durant ta conception.

Une tristesse infectieuse manqua de me submerger. Il avait raison, bien sûr. Je pourrais peut-être rappeler Priya et changer de plan. Mais j’étais vidée. Restait-il la moindre goutte de Heka en moi ?

— Tu l’invoqueras plus tard, conseilla Lon, me surprenant.

Il lisait dans mes pensées.

Il fit mine de se relever, mais je lui étreignis le bras.

— Je ne veux pas que Jupe me voie comme ça, plaidai-je.

— Calme-toi, dit-il avec tendresse. Ils sont tous sortis voir un film. On est seuls.

Un maigre soulagement. Mes mains étaient couvertes de taches d’herbe. Mes cheveux étaient ébouriffés, comme quand je relâchais du Heka sans caducée. Une légère odeur de brûlé émanait de mes vêtements.

— J’ai besoin d’une douche.

Sans un mot de plus, il me souleva dans ses bras et me porta jusqu’à la maison.

Quand il me reposa enfin, j’étais dans la salle de bain de sa chambre. Mes jambes étaient flageolantes, mais il me soutint, m’appuyant contre le lavabo le temps d’allumer la lumière. Il déboutonna et retira mon manteau. Une grosse tache rouge en maculait l’avant ; la fiole s’était brisée dans ma poche de poitrine. Tout ça pour ça. Ce n’était pas comme si j’en avais besoin, mais quand même.

— Peu importe, murmura-t-il.

Il jeta la veste dans un coin, sur le carrelage en ardoise gris foncé de la salle de bain. Il plaqua son avant-bras contre mon ventre pour me maintenir debout et s’accroupit le temps de retirer mes chaussures et mes chaussettes. Je sentis la porcelaine froide contre mon dos quand il fit passer mon T-shirt par-dessus ma tête. Je regardai ses longs doigts dégrafer la fermeture à l’avant de mon soutien-gorge. Kar Yee avait raison : il avait de très belles mains. De bonnes mains. Fines et musclées, comme le reste de son corps. Il émit un petit son en réponse à ces pensées, puis libéra mes seins.

Mon cerveau embrouillé repensa aux commentaires de Hajo.

Lon grommela.

— La prochaine fois que je vois ce sourcier, je lui casse le nez.

J’étais sûre que j’apprécierais le spectacle.

Mon jean était foutu. J’en avais un million d’autres, alors ça n’avait pas d’importance. Mais quand il le jeta sur la pile avec le reste de mes vêtements, je me remémorai la sensation surréaliste de cette queue… une foutue queue ! … et sentis ma panique grandir à nouveau.

— Chut, dit-il, avant de tendre la main derrière son épaule pour ôter son T-shirt.

Il passa ensuite un bras autour de ma taille et me fit parcourir les quatre pas jusqu’à la douche.

La douche de Lon. Il n’y avait rien de mieux au monde. Elle était séparée de la grande baignoire au coin de la pièce, une douche à l’italienne spacieuse en carrelage brut et gris et en pierre marron, ouverte d’un côté et sans porte. De l’eau chaude jaillit des deux côtés et d’au-dessus. La configuration et les angles étaient modifiables en un milliard de combinaisons, mais Lon gardait toujours les mêmes réglages : des jets continus venant de toutes les directions. Un banc de pierre bas avait été intégré au mur du fond, et les alcôves au-dessus étaient toujours approvisionnées en savon au bois de santal et en shampoing coûteux.

Si je devais déclarer mon allégeance éternelle à une seule douche pour le restant de ma vie, ce serait celle-là.

Lon me maintint sous les jets et commença à me nettoyer avec une précision efficace. Je fondis contre l’un des murs, lui laissant le champ libre. Il shampouina mes cheveux. Étala du savon sur tout mon corps avec ses mains fortes et agréables, sans prendre la peine d’utiliser un gant, passant de mon visage à mes épaules, puis mes bras. Le plat de mon ventre, la courbe de mes hanches. Quand ses paumes se refermèrent sur mes seins, je gémis. Il n’essayait pas de me séduire, mais ce geste avait quelque chose de possessif. Je fermai les yeux et le laissai faire.

— Lon, murmurai-je. S’il te plaît. J’ai besoin de toi.

Il glissa la main entre mes cuisses.

— Ici ?

Oui. S’il te plaît… aide-moi à me retrouver, lui dis-je en pensée tandis qu’il suivait à nouveau la traînée de savon qu’il avait laissée, rinçant tout de manière méthodique. Ramène-moi les pieds sur Terre.

Les jets s’éteignirent. Il me souleva hors de la douche et me sécha avec une serviette. Ce n’est qu’à ce moment-là que je parvins à rester debout sans son aide. J’entendis des gouttes heurter le sol en ardoise et vis qu’elles s’écoulaient de ses cornes. J’en entendis d’autres et baissai les yeux, pour découvrir qu’il portait encore son jean. Il était trempé et collé à ses cuisses. De l’eau ruisselait le long des lignes dures de sa poitrine, ondulant le long des crêtes et des vallons de son ventre… jusqu’à cette légère ligne de poils couleur miel, qui plongeait sous la ceinture de son jean. Avec hésitation, je touchai la vilaine cicatrice au niveau de ses côtes, celle causée par Yvonne. Elle me paraissait plus horrible, d’un coup, comme si maintenant que j’avais vu le visage d’Yvonne et que je lui avais parlé, elle était d’autant plus réelle.

Yvonne. Ma mère. Ma magie. Mon corps… je n’avais plus le contrôle de rien.

Je me sentais si perdue.

Promets-moi que tout ira bien, pensai-je.

— Je te le promets, murmura-t-il avec un tendre baiser.

Il était doux et délicat, mais je ne voulais pas de sa tendresse. La tendresse, c’était la faiblesse, et j’avais besoin de force. Je voulais une garantie, pas une promesse en l’air.

Je repoussai ses épaules dans un geste de colère défiante.

— Fais en sorte que je te croie. Montre-moi que tu le penses vraiment.

Ses bras durs comme l’acier m’attirèrent tout contre son corps. Sa bouche recouvrit la mienne et il m’embrassa brutalement. Avec une brusquerie stupéfiante. Je résistai, mais il m’attrapa l’arrière de la tête avec fermeté pour me maintenir en place. Il était brutal. Inflexible.

C’était la réaction la plus parfaite possible, et je lui cédai totalement. J’ouvris la bouche. Il glissa la langue à l’intérieur et je lui rendis son baiser, avec autant de brusquerie. D’impatience. Il gémit dans ma bouche et j’adorai ça. Ça me faisait me sentir en vie.

Il me fit sortir de la salle de bain et m’attira jusqu’au lit. Il m’y jeta si fort que je rebondis sur le matelas. Un frisson terrible me traversa quand je le regardai retirer son jean trempé par la douche. Son érection épaisse se dressa fièrement, s’inclinant vers le haut depuis une touffe de poils extrêmement dense. Et son regard sombre posé sur moi me donna envie de perdre ce qu’il restait de ma raison, après m’être grillé le cerveau avec la magie. J’ouvris les jambes.

En un éclair, il me cloua les mains au-dessus de la tête. Il ouvrit la bouche et me mordit fermement la joue. Je poussai un cri et il me mordit à nouveau, dans le cou, cette fois. L’épaule. Sa peau était humide et chaude. Je levai les hanches contre les siennes et il fit rouler l’un de mes tétons entre son pouce et son index, avant de le pincer. Je me pressai à nouveau contre lui et gémis. Il appuya son front contre le mien, ses cornes effleurant mes oreilles et ses doigts retenant mon téton en otage.

— Dis-moi que tu es à moi, ordonna-t-il.

Je suis à toi, pensai-je.

— Dis-le.

— Je suis à toi. Je suis à toi.

Quand il relâcha mon téton et s’enfonça en moi, je faillis jouir. Mais il souleva une de mes jambes aussi haut que possible. L’angle me déstabilisa, mais lui offrit un meilleur accès. Il s’enfonça un peu plus et s’immobilisa en moi, figé, jusqu’à ce que les larmes me montent aux yeux. Puis il commença à aller et venir en longs mouvements douloureusement lents.

J’émis des sons horribles. Bien pires que mes gémissements sonores et mes ordres aboyés habituels. J’émis des sons qui m’inquiétèrent. C’était comme si quelque chose clochait vraiment, chez moi. Mais après quelques coups de reins supplémentaires, tout ça n’eut plus d’importance. Sa belle-famille aurait pu nous surprendre sans que ça me fasse ni chaud ni froid. J’avais atteint un tel niveau de folie, un état d’esprit dangereux où plus rien n’avait d’importance à part son souffle brûlant sur ma peau.

Seigneur, seigneur ! J’étais allée trop loin pour me soucier de quoi que ce soit d’autre que nous. Et quand mon corps se crispa autour de lui, ce fut si intense… si tout à la fois… que je tentai de battre en retraite. Mes mains se débattirent contre sa poigne de fer. Je tentai de ruer pour l’écarter de moi, mais cela ne fit que l’encourager à s’enfoncer plus profond. J’étais piégée. Clouée au lit. Empalée.

J’étais à lui.

Je jouis à l’infini. Jusqu’à ne plus pouvoir respirer.

Jusqu’à me croire sur le point de m’évanouir. Quelques secondes plus tard, il céda et hurla mon nom, tressaillant violemment au-dessus de moi. Et tout ce qui avait été chamboulé ce soir-là, toute la santé mentale que j’avais cru perdre me revint et se remit en place.

Il me lâcha les mains et se retira avec un grognement. De petites décharges de plaisir continuaient de pulser en moi tandis que je me dissolvais dans le matelas. Il s’écroula sur moi, sa joue plaquée contre ma poitrine et l’une de ses cornes en spirale enfoncée dans ma clavicule. Ses cheveux mouillés et ondulés s’étalaient partout. J’étais en vie, et j’allais bien. Le monde n’avait pas volé en éclats.

— Ton auréole a l’air normale, remarqua Lon quelques minutes plus tard.

Je portai la main à ma tête comme si je pouvais la sentir.

— Ah oui ?

— Hum hum, acquiesça-t-il, passant une main dans mes cheveux pour les replacer derrière mon oreille. Où est ton téléphone ?

— Hein ?

— Ton téléphone.

— Dans mon jean.

Celui avec le gros trou à l’arrière. Parce que j’avais une queue flippante. Rien de grave. C’était tout à fait normal.

Lon m’embrassa sur le front et se leva du lit. Je l’observai d’un œil appréciateur tandis qu’il retournait dans la salle de bain. J’entendis des froissements, puis j’entendis sa voix grave résonner sur les murs carrelés, sans comprendre ce qu’il disait. La douche s’alluma brièvement. Au bout d’une minute ou deux, mon téléphone sonna dans la salle de bain. J’entendis à nouveau parler, mais cette fois, ce fut bref. La lumière s’éteignit dans la salle de bain et Lon revint.

— J’ai appelé Hajo, expliqua-t-il en enfilant un pantalon ample couleur charbon sur ses hanches étroites. Il est allé voir dans le parking souterrain. L’homme était parti. Les employés du parking n’ont rien remarqué qui sorte de l’ordinaire, et aucune ambulance n’est passée.

— Je ne l’ai pas tué.

Le soulagement m’envahit.

— Et ta voiture est toujours là-bas. On ira la chercher demain.

— Merci.

Il me jeta mon peignoir préféré : un kimono aux manches larges et béantes et avec des motifs de gros coquelicots noirs et blancs imprimés dessus.

— Hajo s’interroge sur tes capacités, maintenant, mais tu pourras arranger ça.

Je mentais mieux que personne.

1 Vaisseau spatial dirigé par le capitaine Kirke dans la saga de science-fiction Star Trek.

 

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