Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres
Chapitre 2
sable tête la première juste au moment où l’océan reprenait vit en rugissant. D ans ma stupeur, je perdis la connexion avec la magie de la lune et la femme disparut en un éclair. Soudain ranimé, Lon tomba dans le Comme en écho, Merrimoth poussa un cri furieux quelque part au-dessus de nous.
Mon cœur cognait dans ma poitrine comme un renard fuyant un chasseur. Une terrible sensation de désespoir m’envahit.
Enola Duval. Je n’aurais jamais cru la revoir un jour. Une chercheuse en occultisme de génie, auteure de multiples livres sur la magie. Elle était aussi un ancien membre de la société ésotérique très estimée Ekklesia Eleusia, ou E. .E.., comme on l’appelait dans les cercles occultes. L’une des tueuses du Refuge Noir. Le numéro 37 d’une collection de cartes à échanger à l’effigie des tueurs en série américains. Sur la liste des personnes les plus recherchées du FBI.
Ma mère.
Elle avait disparu depuis des mois, emportée par un démon albinos primordial appelé Nivella la Blanche, et emmenée dans l’Æthyr avec mon père en guise de rétribution pour les crimes qu’ils avaient commis. Des crimes odieux. Impardonnables. Bien avant de devenir tueuse en série, ma mère m’avait conçue durant une cérémonie arcanique qui avait invoqué un pouvoir puissant, secret et inconnu depuis l’Æthyr et qui l’avait intégré à mes cellules. Tout ça pour qu’elle et mon père puissent voler son essence par le biais d’un bon vieux sacrifice rituel.
Ma mère était diabolique. Folle. Elle ne pouvait pas être encore vivante. Nivella voulait la mort de mes parents. Elle avait toutes les raisons de les tuer dès qu’ils auraient rejoint l’Æthyr.
Ce que je venais de voir n’était que… une hallucination, ou quelque chose comme ça. Quoi que ça ait pu être, ce ne pouvait pas être ma mère. Point final.
Les jurons étouffés de Lon me tirèrent de mes pensées paniquées. Il se remit sur ses pieds et je me penchai pour l’aider, avant d’épousseter le sable sur sa veste.
— C’est toi qui as fait ça ? articula-t-il d’une voix râpeuse. Tu as stoppé ma chute ?
— J’en suis aussi surprise que toi.
Il étrécit les yeux avec inquiétude.
— Qu’est-ce que…
— Ne lis pas dans mes pensées tout de suite, d’accord ? Plus tard.
Il hocha la tête et grâce à son talent particulier pour compartimenter les situations émotionnelles, il repoussa sa curiosité et reporta son attention vers le dessous de la maison, tendant l’oreille pour repérer Merrimoth.
— Tu peux l’entraver d’ici ?
— Il arrive ? Tu détectes ses pensées ? Où est-il ?
Comme en réponse, le fracas des vagues se tut soudain. Le ressac était devenu blanc. Pas d’un blanc écumeux ; plutôt neigeux. Ce n’était pas l’effet de ma magie, cette fois. Lon et moi jetâmes un regard prudent entre les pilotis.
Merrimoth avait créé un bout d’iceberg boueux à la surface de l’océan. S’il nous visait et nous avait ratés, je n’avais pas envie de risquer qu’il retente sa chance.
Il était temps d’en finir.
Je me concentrai sur sa voix et puisai à nouveau dans le pouvoir de la lune. Comment avais-je pu avoir autant de mal à m’y connecter plus tôt ? Ça me paraissait si naturel, désormais. Le pouvoir bourdonnait en moi, prêt à être utilisé, et je scrutai les environs avec méfiance pour vérifier que ma mère n’était pas dans le coin. Non.
Tant mieux. Je ne savais pas ce qui avait causé l’apparition de tout à l’heure, mais c’était forcément le produit de mon imagination… un genre de bug de sorcière. C’était ce que je me répétais, en tout cas. Le point de lumière bleu marquant le point de départ de ma magie apparut dans mon champ de vision. Je le déployai tout en modelant la lumière pour lui donner la forme d’un triangle d’entrave standard, avec tous les sceaux et symboles requis. Puis je fermai les yeux, me concentrai et le projetai vers le haut à travers la maison, à la recherche de Merrimoth.
Je l’attrapai comme au lasso, mais quelque chose ne tournait pas rond. Il aurait dû être piégé, incapable de faire quoi que ce soit à part piétiner et gémir dans mon entrave, mais il bougeait. Lon hurla une phrase incompréhensible. Je rouvris vivement les yeux. Je vis la lumière bleue de mon entrave plonger en piqué dans le ciel nocturne et tourner en cercles autour de Merrimoth. Je tentai de l’attirer vers moi comme une laisse. De lui intimer de s’arrêter, de ralentir le temps à nouveau. Mais c’était trop tard.
Je pris soudain conscience de deux choses terribles. Merrimoth avait déjà sauté du balcon quand mon entrave le piégea ; il s’était construit l’iceberg enneigé pour amortir sa chute. Quoi qu’il ait pu faire pour amplifier son penchant jusqu’ici faible, il se croyait désormais infaillible. Divin.
Et en tirant sur mon entrave, même si je tentais de le sauver, je l’avais dévié de sa course. Son cri grotesque fut brusquement interrompu quand un craquement écœurant transperça l’air.
Comme un effet secondaire, l’iceberg fondit aussitôt dans la mer et le ressac se mit à marteler le buste de Merrimoth, empalé sur un rocher pointu.
Je venais de tuer un homme. Encore.
Nous restâmes choqués, silencieux pendant plusieurs secondes, debout sous la pluie. Pour finir, Lon s’éloigna de la rive et nous nous abritâmes sous la maison surélevée.
Je sentis quelque chose me chatouiller le nez, puis une chaleur humide familière. Je saignais du nez. Je levai la main pour attraper la première goutte, puis soulevai le bas de mon T-shirt pour me pincer le nez avec. L’air froid de la nuit effleura mon ventre nu.
— Oh, Cady. Pas encore.
— Je n’ai pas fait exprès, assurai-je, la voix étouffée par mon T-shirt.
Des larmes brûlantes me montèrent aux yeux. Lon sortit une serviette en papier mouillée de sa poche de manteau et me la tendit.
— Je parlais du saignement de nez. Bien sûr que tu n’as pas fait exprès de…
De tuer la deuxième personne la plus puissante du Hellfire Club ? terminai-je pour lui en pensée.
— Ce n’est pas parce qu’il était Numéro Deux qu’il était responsable en second, dit Lon. Tu le sais. Il a juste obtenu cette deuxième place à la mort de mon père. Un coup de bol.
Coup de bol ou pas, Merrimoth était un membre fixe du club depuis vingt ans. Dare n’allait pas être content. Si je ne l’avais pas entravé…
— Il se serait peut-être brisé la nuque plutôt que le dos. Il avait soixante-douze ans, Cady, pas dix-sept.
Il était en forme.
— Je ne suis même pas sûr qu’un chat à neuf vies aurait survécu à une chute de cette hauteur. J’étais certain d’être foutu, jusqu’à ce que tu me sauves. C’était quoi, ce sort, d’ailleurs ?
Ce n’était pas tout à fait un sort. Je voulais juste t’empêcher de tomber, et c’est arrivé.
Les yeux de Lon s’étrécirent en deux fentes.
— Pas de sort ?
Je secouai la tête.
— C’est…
Super flippant ?
— Incroyable.
Un léger vent au goût de sel souffla la pluie sous la maison sur pilotis. Lon referma son manteau et entreprit de fermer la rangée de gros boutons. Il prononça sa prochaine question d’un ton bas :
— Pourquoi tu pensais à ta mère ?
Argh. Il m’était impossible de garder le contrôle de mes pensées tant qu’il était transmuté. Il me fallut quelques secondes avant de répondre. J’ai vu une image d’elle, ou quelque chose comme ça. Par là, expliquai-je mentalement avec un signe de tête vers la gauche.
Lon regarda le sable. Une touffe de primevères poussait autour du pilotis où je l’avais vue. Il fronça les sourcils tout en fouillant mes pensées.
— Elle avait l’air solide, mais elle a disparu quand tu as relâché la magie de la lune.
Ce n’était sûrement rien. Juste un souvenir. Je tentai de balayer son image de ma tête, sans succès. Mon cerveau est peut-être endommagé. Je ne sais pas pourquoi je penserais à elle. Elle ne peut pas être en vie. Ce démon albinos l’a emmenée… Elle ne peut pas, Lon. Elle ne peut pas, répétai-je comme si ça pouvait rendre cette affirmation plus vraie.
— Tu as raison, elle ne peut pas, acquiesça Lon.
Mais la façon dont il détourna les yeux me fit me demander s’il mentait pour me rassurer. Et bien qu’il m’entendit sûrement penser ça, il laissa tomber le sujet et reprit sa forme humaine. Ses cornes vrillèrent, puis disparurent. Son auréole enflammée reprit sa couleur habituelle, verte aux éclats dorés, et notre connexion télépathique fut rompue.
Quand mon saignement de nez ralentit, nous nous dirigeâmes vers l’avant de la maison de Merrimoth et attendîmes Dare sous un large porche bordé par un bosquet de cyprès de Monterey. La pluie avait cessé quand deux SUV arrivèrent enfin. Quelques Terrestres costauds sortirent du premier véhicule. Des membres de l’équipe de sécurité de Dare. Puis ce dernier s’extirpa de la seconde voiture.
Vêtu d’un smoking, le chef grisonnant du Hellfire Club fourra les poings dans les poches de son manteau et remonta l’allée. Son auréole verte oscilla quand il les salua d’un signe de tête. Dare était de loin le Terrestre le plus puissant du coin, en plus d’être le plus riche. Il était propriétaire d’une entreprise d’énergie florissante, avait investi dans la moitié des commerces de La Sirena, et c’était lui qui avait permis au maire actuel d’accéder à ce poste. Environ quarante ans plus tôt, il avait créé le Hellfire Club avec le père de Lon. Après la mort de Butler Senior, Dare était devenu une figure paternelle pour Lon.
Quand on avait commencé à sortir ensemble, Dare avait fouiné dans mon passé et découvert ma véritable identité. Il connaissait mon plus dangereux secret : qu’Arcadia Bell n’était qu’un nom d’emprunt. Personne d’autre à part Lon et quelques membres de mon ancien ordre magique ne savait que j’étais en réalité Sélène Duval, la fille des tueurs du Refuge Noir. S’il le décidait, Dare pourrait utiliser cette information pour réduire à néant la vie indépendante que je m’étais battue pour construire en tant qu’Arcadia. C’était comme ça que je m’étais retrouvée avec deux boulots : barmaid au Tambuku Tiki Lounge et employée de garde pour tous les travaux magiques que requérait le Hellfire Club.
Dare s’arrêta devant nous, le visage grave.
— Montrez-moi.
— Par ici, répondit Lon.
Dare fit signe à ses hommes de le suivre et nous contournâmes la maison en direction de la plage. Lon pointa du doigt le rocher où gisait le corps brisé de Merrimoth. Il n’était désormais plus qu’une silhouette sombre battue par le ressac. Dare demanda une lampe de poche à l’un de ses hommes et la pointa vers l’affleurement. Il émit un son dépité quand le rayon trouva sa cible. Nous nous rapprochâmes jusqu’à ce que la marée effleure nos chaussures. Dare maintint la lumière de la torche sur le corps.
— Il n’était pas transmuté ? demanda-t-il. Vous en êtes certains ?
— Il ne l’était pas, assura Lon.
— Ni cornes, ni auréole enflammée, renchéris-je. On ne l’a pas vu déclencher les incendies, mais je l’ai vu créer de la glace sous mes yeux. Il n’était pas transmuté.
Dare regarda la mer pendant un instant.
— Vous avez déjà vu un truc pareil ?
— Jamais.
— Je crains que ce ne soit pas un cas isolé.
Lon tourna vivement la tête.
— Pourquoi ?
— Tu n’es pas au courant des événements récents, à Morella ? Les vols ? l’interrogea Dare en passant une main sur son crâne chauve. Il y en a eu un nombre anormal, ces deux dernières semaines. Effractions. Cambriolages. Braquages.
— Ce n’est pas si inhabituel, à l’approche des fêtes, remarquai-je. Les gens deviennent désespérés.
— C’est différent. Les journalistes ne s’en sont pas rendu compte, mais ils vont finir par le faire. Les vols sont tous commis par des Terrestres.
— Tu es sûr ? s’étonna Lon.
Dare hocha la tête.
— Des Terrestres employant de drôles de penchants.
— Comme Merrimoth.
Dare acquiesça à nouveau.
— Tu n’as rien capté dans ses pensées qui puisse expliquer ce qui a causé ça ? interrogea-t-il Lon.
Il pointa le rayon de la lampe de poche vers l’encadrement brûlé de la fenêtre du deuxième étage, là où Merrimoth avait projeté des flammes vers nous.
— N’importe quoi ? Un sort ? Une personne ? Un nom ?
Lon observa les vagues en plissant les yeux.
— J’ai failli percevoir l’image de quelqu’un, pendant qu’il se vantait. Je crois que c’était un homme, mais je ne suis pas sûr. Il m’a repoussé de ses pensées juste avant que j’aie pu le voir clairement.
Dare éteignit la lampe et la tendit à l’un de ses hommes de main.
— Récupérez le corps avant qu’il soit emporté par le courant et que je sois obligé de payer un bateau et une équipe pour draguer l’eau à sa recherche plus tard. Dis à Caine de passer la maison au peigne fin et de balancer tout ce qui pourrait être un tant soit peu incriminant dans des sacs-poubelle. Il pourra tout charger dans l’un des SUV et l’emmener à Swan Drive le temps que je puisse faire le tri demain. Puis appelle la police.
L’homme hocha la tête et entreprit de suivre les ordres pendant que Lon et moi revenions à l’avant de la maison avec Dare.
— Vous allez juste attendre de voir comment ça va tourner ? demandai-je.
— Pour l’instant, la majeure partie des crimes ont lieu à Morella, mais si ça s’étend à La Sirena, tout le monde va se tourner vers moi pour obtenir des réponses. Alors à votre avis, Mademoiselle Bell ?
— Je pense que vous allez me demander de commencer à enquêter à Morella.
Il m’adressa un sourire pincé.
— Pourquoi voudrais-je vous demander de faire ça alors que vous n’avez même pas été capable d’accomplir la tâche simple que je vous ai confiée ce soir ? Tout ce que vous aviez à faire, c’était entraver Merrimoth.
Il regarda Lon et reprit :
— Et toi, tu n’avais qu’à lire dans les pensées de cet homme. Au lieu de ça, non seulement vous n’avez pas réussi à obtenir l’information que je voulais, mais vous vous êtes aussi débrouillés pour tuer la cible. Mon petit-fils s’en serait mieux tiré que ça. Vous êtes des bons à rien, tous les deux.
— Pardon ? rétorqua Lon.
Il était en colère… très en colère. Moi aussi.
Dare ignora le regard noir de Lon et se tourna vers moi.
— Je trouverai quelqu’un d’autre pour accomplir le boulot que vous n’avez pas pu remplir. Considérez-vous comme temporairement relevée de vos fonctions auprès du Hellfire. Quand j’aurai besoin de vous pour autre chose de moins important, je vous appellerai, lâcha Dare en pointant un doigt vers Lon et moi. Malgré ça, comme les apparences sont importantes, vous allez tous les deux venir aux funérailles de David. Il n’aurait pas voulu de vous là-bas, bien sûr. Mais il aurait dû y penser avant de décider de sauter dans l’océan. Bonne nuit.
Avec un signe de la main peu enthousiaste, il repartit vers l’une des voitures.
Lon était à deux doigts de faire quelque chose qu’il regretterait plus tard ; je sentais presque sa colère irradier de lui. Mais c’était mon combat, pas le sien.
Et qu’est-ce que je pouvais bien y faire ?
Je n’aurais su dire si je me sentais plus forte après la magie que j’avais utilisée, stressée par la vision de ma mère ou perturbée d’avoir tué un homme par accident. Mais ce que je savais, à cet instant, c’était que je ne resterais pas plantée là à supporter les reproches du connard en train de s’éloigner.
J’étais enfin prête à faire ce que j’aurais dû faire la première fois que Dare m’avait menacée.
— Non.
Il s’arrêta et se retourna.
— Quoi ?
Je secouai la tête, irritée.
— Oubliez ça. C’est terminé.
— Très bien, lâcha Dare. Je me moque que vous veniez à l’enterrement ou pas.
— Je ne parle pas de ça.
Je m’avançai vers lui à grands pas. Soudain, tout était clair à mes yeux. Il y avait beaucoup de choses que je ne pouvais contrôler, mais ça, je pouvais.
— Je ne serai plus votre esclave.
— Les esclaves ne sont pas payés.
— Je n’ai jamais voulu de ce boulot. Vous m’avez intimidée… non, vous m’avez fait du chantage pour m’obliger à travailler pour vous.
— Ce n’est pas ma faute si vous vivez un mensonge.
— Non, mais c’était dégueulasse de votre part d’en profiter. Et j’en ai terminé avec vous. Ne me versez plus d’argent, ne me demandez plus de rien faire pour vous.
Une colère afflua en moi, me réchauffant la poitrine et me déliant la langue.
— Sans moi, sept des enfants de votre club seraient morts et la Californie centrale serait envahie de démons Æthyriques, rappelai-je en enfonçant un doigt dans sa poitrine. Vous devriez me baiser les pieds. Vous n’avez même pas idée de ce que je pourrais vous faire, démon. Aucune. Sinon, vous m’enverriez des roses tous les jours et vous me supplieriez de vous pardonner.
Il n’avait pas l’air prêt à tomber à genoux pour me demander ce pardon de sitôt. Mais il avait l’air surpris. Sûrement parce que personne ne lui tenait jamais tête.
— Je…
— Quoi ? Qu’est-ce que vous allez faire ? Demander à vos larbins de me pointer un flingue sur le visage pour m’obliger à faire un autre boulot pour vous ? Allez-y, si vous l’osez.
Il était en colère aussi, maintenant.
— Si vous voulez négocier des termes plus acceptables, j’y suis tout disposé. Mais vous avez l’air d’oublier que je pourrais faire s’effondrer le château de cartes qu’est votre existence en quelques coups de fil.
Je me rapprochai. Assez pour sentir l’après-rasage coûteux qui recouvrait sa peau tannée. Assez pour voir un muscle tressauter sur sa mâchoire.
— Allez-y, l’encourageai-je. Dites-le au monde entier. Je ne vais pas payer pour les crimes de mes parents toute ma vie. Si je finis en prison pour avoir vécu sous une identité volée ou pour avoir été complice de la disparition de mes parents, alors vous devrez payer ma caution pour me faire sortir, parce que je ne pourrai pas charger vos foutus cercles d’invocation du Hellfire depuis ma cellule. Et si vous vous avisez d’utiliser Lon pour m’atteindre ou de menacer les personnes auxquelles je tiens, vous et moi deviendrons ennemis. Je vous conseille de garder en tête que tous mes ennemis sont morts. Y compris l’homme que vous vous apprêtez à repêcher dans l’eau.
Dare resta figé, à me jauger. À calculer. Puis il leva les yeux par-dessus mon épaule.
— Lon.
Oh, j’en avais assez. S’il refusait d’écouter mes mots, il écouterait le bourdonnement de l’électricité que je projetterais vers sa poitrine. Je plongeai la main dans la poche intérieure de mon manteau et en sortis un caducée miniature. Un bâton au noyau de graphite dont je me servais pour rediriger le Heka embrasé dans mes sorts. À moitié folle de rage, je me préparai à siphonner le courant électrique et levai le caducée comme une dague, prête à frapper.
Dare bondit en arrière et fourra la main dans sa veste comme pour tirer une arme.
— Assez ! s’écria Lon en sautant entre nous et en repoussant vivement le bras de Dare.
Ils se dévisagèrent un long moment.
— J’en ai assez d’avoir honte de mon passé, lançai-je à Dare par-dessus l’épaule de Lon. Et je refuse de payer pour ça plus longtemps.
Le chef du Hellfire nous regarda tous deux en clignant des paupières, l’air vieux et las, dans la pénombre.
Personne n’ajouta un seul mot, je croisai donc les bras sur ma poitrine et commençai à remonter l’allée. Au bout d’un instant, j’entendis des pas me suivre. J’étais presque sûre qu’il s’agissait de Lon. Sa démarche était leste, comme si rien au monde ne pourrait le convaincre de presser le pas. Je sus avec certitude que c’était lui quand il déverrouilla la voiture et tendit la main devant moi pour m’ouvrir ma portière.
J’étais encore en colère. Un peu tremblante, je me hissai dans le SUV. Sa cigarette de valrivia pendait à ses lèvres quand il démarra le moteur. Il entrouvrit la fenêtre, puis quitta l’allée de chez Merrimoth et rejoignit une route côtière sinueuse. Il accéléra après le virage et nous roulâmes en silence. Ma fureur se transforma en une angoisse inconfortable. Lon n’avait toujours pas prononcé un mot. Était-il en colère contre moi pour m’en être prise à Dare ? Il m’avait souvent encouragée à lui tenir tête, mais ce n’était peut-être pas le meilleur moment pour me rebeller. Dare venait de perdre l’un de ses plus vieux amis. Je supposais que Dare et Merrimoth étaient amis, en tout cas. Associés. Collègues. Confrères du club. Quoi qu’ils aient été l’un pour l’autre, ils se connaissaient depuis des décennies.
J’aurais peut-être dû penser à ça avant de dire à Dare d’aller se faire voir. J’aurais peut-être dû réfléchir à la manière dont cela affecterait Lon. Puis je compris soudain que ce n’était pas la raison de son silence.
Je n’avais jamais dit à Lon que Dare avait découvert mon secret de famille.
Zut.
— Je ne sais pas comment il l’a découvert, commençai-je. Mais il sait qui étaient mes parents. Il est au courant, pour mon ordre magique. Il sait tout.
— C’est ce que j’ai cru comprendre en écoutant ta diatribe, répondit-il à voix basse. Depuis combien de temps ?
— La parade d’Halloween.
Il émit un son bref.
— Je ne sais pas pourquoi je ne te l’ai pas dit. Je suppose que j’avais… honte. C’est stupide, je sais. Mais tu ne peux pas comprendre ce que c’est, de garder un tel secret pendant autant de temps… j’ai bâti ma vie autour de la nécessité de conserver ce secret. J’ai juste…
Je terminai ma phrase par un grognement. J’étais en colère contre moi-même. Et j’en avais assez de tout ça.
— On n’est pas censé avoir de secrets l’un pour l’autre, et j’aurais dû t’en parler. Je suis désolée. Mais je pensais ce que j’ai dit. J’en ai fini avec lui. J’en ai marre de me cacher.
De manière étrange, j’étais contente d’en être venue à cette conclusion par moi-même. Si j’en avais parlé à Lon, il aurait sûrement affronté Dare pour moi. J’en étais même certaine. Mais ça m’avait fait du bien de m’en charger moi-même.
Lon garda le silence pendant quelques secondes.
— Tu es en colère contre moi ? l’interrogeai-je.
— Je ne suis pas content.
Je pouvais comprendre.
— Tu ne vas rien faire de stupide avec Dare, hein ?
— Si j’avais su qu’il se servait de ça pour te menacer…
— Je suis vraiment désolée de ne t’avoir rien dit. Mais c’est un problème entre lui et moi. Je n’ai pas envie que tu passes en mode homme de Néandertal.
Il lui fallut un moment avant de répondre.
— Ça faisait longtemps que tu ne m’avais pas appelée comme ça. Ça m’avait manqué.
Le soulagement m’envahit. Il n’était pas trop en colère. Je lui adressai un petit sourire. Il m’étreignit la nuque et tourna la voiture sur une autre route.
— Tu crois que Dare va prévenir le FBI ou la police de mon identité ? l’interrogeai-je au bout de quelques minutes.
Lon grogna.
— Non. Il n’est pas assez stupide pour ça. Malgré son attitude, il a peur de toi.
— Je ferais quand même mieux de dire la vérité à Kar Yee tout de suite.
— Il est sûrement temps de le faire.
— Mais je n’en parlerai pas à Jupe.
— Quand tu seras prête, je pense qu’il pourra l’encaisser.
— Je ne suis pas encore prête.
Peut-être après les vacances. L’ancienne belle-famille de Lon venait pour Noël. La grand-mère et la tante maternelles de Jupe. J’avais donc bien assez de stress familial à gérer pour l’instant.
Lon ralentit le SUV quand nous approchâmes d’un feu rouge.
— On s’inquiétera de ça plus tard. Pour l’instant, rentrons à la maison. On va boire un verre de vin, réchauffer à dîner et regarder un film.
Ça avait l’air merveilleux. Et grâce à cela, nous réussîmes à sauver le restant de la soirée.
Je bénéficiais d’une dernière soirée de paix et de calme. Une soirée pour savourer le fait d’être libérée de Dare. Pour ignorer l’appréhension qui m’envahissait quand je songeais à l’expansion inexpliquée de mes pouvoirs de la lune. Pour balayer de mon esprit la vision de ma mère debout devant la maison de Merrimoth. Pour oublier la vague de crimes démoniaques qui s’étendait dans toute la ville.
Une dernière soirée plaisante avant que tout tourne au désastre.
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