Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres
Chapitre 12
avant d’être soudain relié à l’une de ces poches douteuses et vaguement M onterrey Street se situait à quelques pâtés de maisons de là, à l’endroit où le quartier riche laissait place à la classe moyenne, menaçantes de la ville, négligées depuis des années. Lon ralentit le SUV tandis que je regardais par la fenêtre, suivant des yeux les vieux rails de chemin de fer désaffectés qui rampaient le long du pont, au loin. Je ne voyais pas grand-chose, d’ici. Le pont enjambait ce qui était autrefois la rivière Monterrey, d’après le GPS, mais qui ressemblait plus à un fossé infesté de mauvaises herbes, maintenant.
Lon arrêta la voiture à un demi-pâté de maisons de là.
— Je vais me garer ici, expliqua-t-il. Si ce gosse peut soulever les voitures, je n’ai pas envie de lui fournir une arme.
Je regardai autour de nous et fis de mon mieux pour réfréner mon angoisse grandissante. Je me demandais combien de temps nous aurions avant que quelqu’un brise l’une des vitres de Lon pour lever les voiles avec le SUV après en avoir bidouillé les câbles.
En réponse à mes craintes, il tapota le tableau de bord.
— Il est mieux protégé que Fort Knox.
— Et Telly ? Et s’il traînait avec d’autres Terrestres aux penchants amplifiés ? On s’apprête peut-être à entrer dans un vrai nid de frelons.
— Heureusement que je dispose d’un système de détection précoce, répondit-il.
Ouais, je me sentais un peu plus en sécurité sachant qu’il sentirait le moindre changement d’émotion. Il tendit la main vers mes jambes et la plaça entre mes genoux.
— Eh ! m’exclamai-je, d’une voix un peu trop pleine d’espoir pour sonner comme une vraie protestation.
— Ne rêve pas. Bouge.
Il plongea la main sous mon siège et en tira son Lupara vintage à canon scié.
— Je me souviens distinctement t’avoir demandé de ne pas apporter ce truc, me plaignis-je.
— J’ai eu l’impression que tu me lançais un défi.
Les lignes fines aux coins de ses yeux plissés se crispèrent et sa bouche trembla.
— Ça vaut toujours mieux que ton vrai fusil, je suppose. Au moins, tu peux le cacher, celui-là.
— De rien. Allez, viens.
Nous descendîmes un trottoir totalement fissuré, mon jean effleurant des herbes sèches et mortes. Le pont qui s’étendait en parallèle avait connu des jours meilleurs. Son béton était marbré et délabré, ses poutres rouillées. Le dessous incurvé au-dessus du lit asséché de la rivière était caché dans l’ombre. S’il y avait quelqu’un là-bas, on ne pouvait pas le voir… mais il ne pourrait pas nous voir non plus.
Lon me fit m’arrêter à l’endroit où le trottoir se terminait et où commençait la pente poussiéreuse du lit de la rivière. Au bout d’un moment, il regarda autour de lui et sortit le Lupara de l’intérieur de sa veste. Il leva deux doigts et fit un signe de tête vers l’ombre sous le pont. OK, on était deux contre deux. Avec un peu de chance, il ne s’agirait pas de deux immenses loubards avec le penchant de contrôle de la température amélioré de Merrimoth. Mais quand nous fîmes quelques pas prudents le long de la pente abrupte, suivant un chemin tracé à travers les herbes sèches, nous ne vîmes aucun cracheur de feu couvert de muscles, ni aucun troll monstrueux prêt à nous demander un tribut. Il n’y avait que trois tentes de camping en loques le long du lit de la rivière, quelques chaises de jardin et deux garçons occupés à bavarder et à rire.
L’un d’eux avait les cheveux sombres, mais nous tournait le dos. L’autre devait avoir seize ou dix-sept ans. Difficile à dire. Je ne voyais que son profil. Mais il parlait d’une voix rauque et animée, l’air de supplier l’autre garçon de faire quelque chose.
— Allez, montre-moi.
Je songeai que nous étions peut-être sur le point d’interrompre un échange de taillage de pipes sordide, mais assez torride, entre deux voyous des rues. Si c’était le cas, nous devrions peut-être… attendre que ce soit terminé. Inutile de gâcher un si bon spectacle. Lon me lança un regard en coin. Je haussai les épaules. Je devais être la seule à avoir l’esprit mal placé, parce que le garçon n’essayait pas de flirter avec l’autre, il était en train de tirer un sac vers lui.
— Tu ne peux pas en avoir. Oublie.
— Juste une goutte.
— Tu as trois-cents dollars enterrés sous ta tente ? Je ne crois pas. Mais si tu veux être mon équipier, tu peux faire en sorte de le mériter.
Pendant que le garçon hésitait, celui aux commandes écarta le sac hors de portée. Il pouvait s’agir d’un vieux sac à dos. Difficile de dire si ses cheveux étaient juste coupés court ou rasés, mais il avait bien une auréole bleue. Je me concentrai sur sa voix tandis que Lon et moi nous rapprochions.
— Tu veux que je t’aide à le vendre ?
— Mes réserves s’amenuisent trop à mon goût, je dois me réapprovisionner. Je veux que tu m’aides à obtenir un peu plus de cash.
— Je croyais que tu l’avais volé. Pourquoi ne pas en piquer plus ?
— Je ne peux obtenir ça qu’à deux endroits, et la personne à qui je l’ai chouravé… je ne peux pas retourner là-bas. Et puis, il n’en avait pas beaucoup plus, et je ne veux pas d’une came au rabais. Cette fois, je dois aller directement à la source, et le type dispose d’un gros système de sécurité. Je vais avoir besoin d’argent pour acheter de l’équipement neuf qui me permettra de le contourner. Je parle d’un attirail du niveau de James Bond… des découpeurs plasma, du C-4, un logiciel de piratage. Tout ça a un coût. J’ai besoin que tu m’aides à vider quelques coffres-forts et caisses enregistreuses.
— Je croyais que vous en aviez terminé avec ça, Noel et toi.
Quel fils de flûte.
— Noel était un froussard. Tu veux m’aider, ou pas ?
Il plongea la main dans son sac à dos et en sortit quelque chose. Après avoir ôté un emballage de papier bulle, il le leva sous les yeux de l’autre gosse. C’était une petite bouteille transparente au bouchon de liège, remplie d’un liquide rouge vif. Elle ressemblait tout à fait à l’un de mes récipients médicinaux.
— Waouh, s’extasia le garçon, en salivant presque. Ça coûte combien ?
L’autre enroula à nouveau la bouteille dans le papier bulle et la rangea dans le sac à dos.
— Cinq mille balles. Vingt-cinq doses de jus bionique, répondit-il fièrement.
Il referma son sac et le posa au sol derrière sa chaise. Comme s’il voulait mettre un peu plus de distance entre lui et le garçon potelé aux yeux avides.
— Assez pour accroître vingt-cinq penchants ordinaires.
Du jus bionique.
Je regardai Lon. C’était une putain de potion médicinale. Un élixir. C’était forcément ça. La bouteille à l’ancienne aurait tout aussi bien pu disposer d’une étiquette « concoctée par un magicien occulte » ! Mon sang bouillonnait. J’en avais assez d’être furtive.
Un nuage de poussière s’éleva sous mes pieds quand je fonçai au bas du talus, sans me soucier de savoir s’ils m’entendaient ou pas. Il n’y avait pas grand-chose d’assez lourd pour que ça vaille la peine de nous le lancer – des tentes, des cartons et des chaises de jardin. Aucune voiture dans les environs immédiats. Mon sang chantait presque tant j’avais envie d’absorber une tonne de courant pour lui envoyer une décharge dans les testicules.
Les deux garçons levèrent la tête, stupéfaits, quand j’arrivai vers eux en courant. Ils bondirent tous deux de leur chaise. Le Lupara de Lon cliqueta à côté de moi.
— Où est mon argent, espèce de petit con ? hurlai-je.
Telly me lança un regard pas du tout apeuré.
— Tu l’as caché dans un trou sous l’une de ces tentes ? Ou bien c’est Noel Saint-Hill qui le gardait pour toi quand tu l’as écrabouillé sous cette foutue voiture ?
Le deuxième garçon émit un son surpris. Il tourna un regard nerveux vers Telly.
— C’était la première personne que tu tuais avec ton nouveau penchant bidouillé ? Blesser des femmes ne suffit plus, pour toi ? Parce que tu as brisé les os de ma partenaire, à cause de ta petite ruse avec la peinture, dans mon bar.
— Si vous vouliez m’arrêter, vous auriez peut-être mieux fait de l’amener, elle, répondit Telly d’une voix égale et défiante. Parce que vous auriez eu plus de chance d’y parvenir avec son penchant de peur qu’avec un surfeur aux cheveux longs armé d’un fusil.
Un coup de feu retentit. Les garçons plongèrent sur le côté et un nuage de poussière s’éleva de la terre craquelée près des pieds de Telly.
— Bordel de merde ! s’exclama le deuxième garçon tout en trébuchant à reculons dans une chaise de jardin renversée.
— Les balles priment sur les penchants, lança Lon tandis que mon oreille tintait encore.
Le visage de Telly devint cramoisi. Il était furieux. Il fit un geste de la main et le bras de Lon suivit le mouvement. Il se raccrocha au fusil, bien que Telly fasse tout son possible pour lui arracher des doigts. Le gosse m’avait fait la même chose au bar avec mon caducée, sauf que contrairement à moi, Lon ne fut pas pris par surprise. Il se raccrocha à l’arme tandis que Telly grognait de frustration. La scène ressemblait à un mauvais spectacle de mime.
Mais juste au moment où je pensais que Lon allait gagner ce bras de fer, le Lupara s’envola en travers du lit de la rivière, avant d’atterrir dans une pile de mauvaises herbes sur la rive opposée. Pourquoi avait-il abandonné ? Une seconde plus tard, j’avais ma réponse. Une sensation surnaturelle familière me traversa comme un troupeau de chevaux au galop. Une lumière explosa autour des épaules de Lon et son auréole doubla de taille, avant de s’enflammer en un ovale doré qui recouvrit ses épaules. Deux cornes rouges en spirale jaillirent de la racine de ses cheveux, au-dessus des tempes, et se recourbèrent autour de ses oreilles.
Les deux garçons se figèrent, yeux écarquillés. Une tache sombre se déploya au niveau de l’entrejambe du gamin costaud. Telly était bouche bée.
— Ça a effacé ce petit sourire arrogant de ton visage, hein, remarquai-je. Et tout ça sans avoir à prendre de jus.
Avant qu’il ait pu répondre, le garçon qui avait pissé dans son pantalon fit volte-face et décampa, remontant sur la rive opposée en courant. J’envisageai brièvement de le tacler au sol, mais on n’avait pas besoin de lui. Pour l’instant, je voulais concentrer mon attention sur le problème principal.
— Ton ami t’a lâché, Telly, lançai-je.
Il tressaillit en m’entendant prononcer son nom, mais à peine.
— Tu vas peut-être le tuer aussi, quand tu le retrouveras plus tard.
Il passa une main tremblante sur son crâne rasé.
— Qu’est-ce qu’il y a dans le sac ? l’interrogeai-je.
Il était posé au sol à quelques mètres de Telly.
— On dirait que tu le sais déjà, répondit-il.
— À qui tu l’as volé ? demanda Lon.
Il tourna un regard nerveux vers Lon, mais ne répondit pas. Ce petit sac à merde ne savait pas que Lon pouvait lire dans ses pensées, maintenant. Il se tourna plutôt vers moi.
— Je vais te rendre ton argent.
— Oui, c’est ce que tu vas faire. Mais qu’est-ce que tu comptes faire en ce qui concerne les dégâts causés à mon bar ? Les revenus perdus ? Et tu as brisé les os de ma partenaire.
— Je n’ai rien fait du tout. Ce n’est pas ma faute si elle a été maladroite.
La fureur et l’adrénaline se déployèrent dans ma poitrine.
— Tu vas payer pour ça, petite merde.
Je puisai dans l’électricité autour de moi et m’avançai vers lui, réduisant la distance entre nous. Il n’était plus qu’un petit lapin nerveux et piégé, les muscles tendu, prêt à bondir. Mais il ne pouvait pas abandonner son sac à dos. Il était entre nous et je lus un désir désespéré dans son regard quand il baissa les yeux vers lui. Je puisai dans le courant électrique présent au-dessus du pont et l’absorbai en moi. Une chaleur piquante se développa dans mes cellules.
J’entendis Lon aboyer mon nom derrière moi, mais j’étais si près. Telly et moi bondîmes vers le sac à dos en même temps. Nous posâmes tous deux les mains dessus. Sauf que mes mains étaient un peu plus dangereuses que les siennes. J’insufflai du Heka embrasé dedans et en projetai une décharge à travers la fermeture en métal que je serrai entre mes doigts.
Comme beaucoup de magiciens talentueux, mon corps était résistant aux décharges électriques. Quand elles y entraient, en tout cas. Le moment où elles ressortaient était une tout autre histoire. J’avais besoin de graphite pour équilibrer les choses, parce qu’une fois l’électricité liée à mon Heka, elle déraillait un peu.
Je n’avais pas de graphite.
La force du choc propulsa Telly dans les airs. Avec un cri de douleur, il s’écrasa au sol et glissa sur la surface. C’était exactement le résultat que je cherchais. Sauf que le recul me frappa aussi. Je sentis le moment exact où cela se produisit. Je sus que j’allais bientôt avoir mal et me retrouver avec quelques cheveux roussis.
Mes doigts se figèrent au niveau de la fermeture. Une douleur brûlante bombarda mes cellules tandis que mon corps formait un circuit fermé avec le métal. L’espace d’un instant, la douleur fut si insoutenable, si brutale que je ne vis qu’une lumière blanche. Mon esprit se vida. Le monde entier disparut. Tout… se réinitialisa.
J’avais déjà vécu ça. Je ne pouvais que laisser faire et y survivre. Attendre que le cauchemar se termine. Ça ne prendrait que quelques secondes, même si ça semblerait durer une éternité. Quand le choc s’amoindrit, je sentis un drôle de grondement silencieux. Comme si j’étais eu milieu d’un tremblement de terre. On était en Californie, c’était possible. Et je savais que ce grondement n’émanait pas de moi.
Les muscles de ma main étaient à deux doigts de se décrisper. Je sentis le changement au moment où il se produisit. Où la douleur se transforma. Du Heka électrique me parcourait encore. C’était une sensation horrible, mais pas aussi vive et débilitante que le choc lui-même. Mes os se transformèrent en gelée. Et au moment où mes jambes commencèrent à céder sous moi, je sentis l’odeur de Lon. C’était drôle, hein ? Je le sentis. Pas son shampoing, son chewing-gum à la cannelle ou sa veste en cuir. Juste lui. L’odeur que j’identifiais sous tout le reste. Celle que je humais quand je me réveillais au lit et qu’il avait passé un bras autour de ma taille.
C’était là que se trouvait son bras à cet instant. Il m’attira contre lui au moment où le monde réapparaissait dans un rugissement.
À moins de dix mètres de là, une énorme forme noire tomba de sous le pont. Quand elle heurta le sol, ce fut comme si une bombe avait explosé. Mes os s’entrechoquèrent. Mes dents claquèrent. Un énorme nuage de poussière et de terre s’éleva dans l’air. Un raz-de-marée. Lon fourra mon visage contre sa poitrine et me couvrit de son corps.
Nous toussâmes de la poussière. Elle me piquait les yeux et recouvrait mes lèvres. Au bout de quelques instants, quand tout commença à s’éclaircir, je découvris ce qui avait causé tout ça : une épaisse plaque d’acier d’environ cinq mètres de long et un mètre cinquante de hauteur était étalée en travers du lit de la rivière, écrasant l’une des tentes et deux chaises de jardin, dont les pieds pliés dépassaient de sous la plaque comme les pattes d’un cafard mort sous une botte.
Je me protégeai les yeux d’une main et levai la tête. Une énorme section de poutre externe longeant le pont de chemin de fer était manquante. Ce connard télékinétique s’était servi de son penchant amélioré par magie pour détacher un morceau du pont.
Je scrutai la zone. Aucun signe de Telly. Il avait réussi à faire diversion le temps de s’enfuir. Si je n’avais pas été en train de tousser de la poussière, j’aurais hurlé de frustration. Mais c’est alors que je sentis une odeur de brûlé et baissai les yeux sur mes mains. Roussi par ma décharge de Heka et taché d’une ligne de peinture rouge, son sac à dos rempli de jus bionique pendait de la lanière accrochée à mon poignet.
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