Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres
Chapitre 23
— Non !
Surtout pas. Pas ici, devant tout le monde.
— Une seconde !
Jupe fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Pas toi, précisai-je en lui tendant l’ordinateur pour me lever du canapé. Je reviens tout de suite.
Je courus vers l’arrière de la maison, l’endroit le plus éloigné du salon (et assez loin pour que la Terrestre clairaudiente dans la maison ne puisse plus m’entendre, espérais-je), et pressai le doigt sur le système de sécurité de la porte de la bibliothèque de Lon.
— OK. Maintenant, ordonnai-je.
J’étais debout devant la cheminée éteinte de la bibliothèque, le cœur battant. Des étagères encastrées en bois poli se déployaient du sol au plafond, toutes remplies de centaines et de centaines de livres occultes : des grimoires, des goéties, des livres de sort et des bibles enluminées à la main, tous disposés avec soin et catalogués selon les standards rigoureux de Lon.
L’air tressaillit et une ligne de lumière noire apparut au milieu de ma paume. Une masse de lumière blanche crépitante apparut à quelques pas de moi. Quand elle explosa, Priya en sortit en volant.
Ses ailes noires effleurèrent le dos des livres, renversant plusieurs grimoires des étagères.
Il prenait bien trop de place, avec ces ailes. C’était déjà quelque chose sur le toit de Kar Yee, mais c’en était une tout autre dans cette pièce. L’effet était proprement saisissant. Il tenta de voler vers moi, mais sa tête aux cheveux noirs se cogna contre une lampe suspendue. Il afficha une expression très humaine tout en montrant une rangée de dents argentées tout sauf humaines.
— Aïe, dit-il.
— Descends et atterris, pour l’amour du ciel, lançai-je avec nervosité. Arrête de voler. Bref, arrête de tout casser. Lon va être furieux.
Il passa la main sur son front blessé et descendit vers la moquette. Il atterrit maladroitement et replia ses ailes dans son dos. Sa grimace se transforma en sourire.
— Bonjour, maîtresse, dit-il en inclinant brièvement la tête.
La lampe suspendue au-dessus de sa tête projetait une ombre mouvante sur sa poitrine gris argenté.
— Dieu merci, murmurai-je. Je craignais qu’il te soit arrivé quelque chose.
Sa bouche s’étira. Ses yeux semblables à des trous noirs s’adoucirent et le coin de ses paupières se plissa.
— Tu t’inquiétais pour moi ?
— Eh bien, oui. Je ne voulais pas que tu sois tué.
Je marquai une pause, puis ajoutai :
— Encore. Et tu es resté parti si longtemps.
— Désolé de t’avoir déçue, dit-il en baissant la tête. Le voyage a été plus long que je m’y attendais, et je ne peux pas me déplacer aussi vite qu’avant, dans ce corps.
— Pas la peine de t’excuser. Je suis contente que tu ailles bien.
Son visage s’illumina.
— Moi aussi. Tu es charmante, dit-il en m’étudiant avec un intérêt non dissimulé.
Le nouveau Priya était facilement distrait. Pas étonnant que cette tâche lui ait pris autant de temps.
— Tu peux me dire ce que tu as appris ?
Il redressa les épaules.
— Bien sûr. Mais je crains que tu n’aimes pas beaucoup ce que j’ai à te dire.
— Oh, Seigneur.
— Enola Duval est toujours en vie.
Je fermai les yeux, une sombre déception pesant sur mes os. Je le savais depuis le début, d’une certaine manière. Depuis ma première vision d’elle sur la plage de la maison de Merrimoth. Je n’avais simplement pas envie d’y croire.
— Je ne l’ai pas vue personnellement, continua-t-il. Mais j’ai parlé à beaucoup de gens dont c’est le cas. Je connais sa position générale dans le plan démonique. Elle a pris le contrôle d’une citadelle dans une région isolée aux portes de la guerre. Des rumeurs se répandent à son sujet. Les démons sous son contrôle menacent un autre groupe de démons. Une légion puissante sous le commandement d’un Grand Duc.
Mon pouls devint erratique. Il devait y avoir un très grand nombre de Grands Ducs dans l’Æthyr. Mais il fallait que je sache.
— Il ne s’appellerait pas Chora, pas hasard ?
Priya eut l’air surpris.
— Tu le connais ?
— Tu n’es pas sérieux. C’est le Duc Chora ?
— Oui.
— Meeerde.
— Qu’y a-t-il, maîtresse ?
— Ce Duc a failli tuer quelqu’un que j’aime, il y a deux mois.
— Ton enfant démon ?
— Quoi ?
Priya pointa ma paume du doigt.
— Celui qui est lié à toi.
— Ce n’est pas « mon » enfant. Enfin, je ne lui ai pas donné naissance. Bref, je parlais de quelqu’un d’autre.
La porte de la bibliothèque s’ouvrit soudain.
— Elle parle de moi, annonça Lon en faisant irruption dans la pièce avec son auréole enflammée, ses cornes en spirale et ses yeux plissés en deux fentes.
Priya se précipita devant moi et déploya ses ailes.
— N’approche pas, Kerub.
Lon hésita un instant à la mention de son héritage démoniaque… à moins que ce soit le fait que Priya cherche à me protéger de lui.
— Priya, calme-toi, dis-je. C’est Lon. C’est, euh… c’est le père de l’enfant démon sous ma protection.
Je n’arrivais pas à réfléchir. J’étais encore sous le choc des révélations de Priya concernant ma mère.
— On est chez lui.
Priya battit des ailes et les laissa retomber. Il fit un pas de côté et baissa la tête, son auréole noire oscillant au-dessus de lui.
— Pardonnez-moi.
Je n’arrivais pas à déterminer s’il se sentait blessé ou en colère, mais sa bouche était pincée en une ligne fine et il avait du mal à détourner les yeux de Lon.
— Ce n’est rien, assurai-je.
Je posai la main sur le bras de Priya, qui était plus froid et lisse que je m’y attendais. C’était un simple geste, qui se voulait désinvolte, mais il parut nous surprendre tous les deux, et je m’empressai de retirer ma main. Je n’arrivais toujours pas à concilier la familiarité que j’éprouvais en sa présence à l’étrangeté de son nouveau corps. Je fis de mon mieux pour balayer mes émotions confuses et me raclai la gorge.
— Lon, voici Priya. C’est l’un de mes plus vieux amis, alors arrête d’avoir l’air aussi renfrogné, s’il te plaît.
Lon jeta un regard aux livres tombés au sol. Ouais. Il n’était pas content. Un accident, lui expliquai-je dans ma tête.
Il émit un son mécontent, puis s’adressa à Priya :
— Qu’as-tu appris d’autre au sujet de sa mère ?
Il avait écouté notre conversation, ce qui signifiait qu’il m’avait entendu prononcer le mot en A. Et maintenant, il m’écoutait me tracasser là-dessus. Super.
Priya me regarda.
— Tu veux que je continue de discuter de ça devant le Kerub ?
— Oui. Tout ce que tu me diras, tu peux aussi le dire à Lon. C’est un empathe, au fait. Il peut entendre tes pensées.
Il avait le droit de savoir, après tout.
Priya hocha la tête. Il devait bien connaître les penchants démoniaques. Quoi qu’il en soit, il n’avait pas l’air ravi. Il croisa les bras sur son torse nu et se tourna vers moi.
— Comme je le disais, les rumeurs se répandent concernant ta mère. La présence d’un humain dans l’Æthyr est toujours un moment historique. Mais on dit qu’elle possède de grands pouvoirs. Je crains que ces pouvoirs…
— Oui ?
Il cligna des paupières, déployant ses cils de plumes noires.
— Je crains que ses pouvoirs soient liés à toi.
— Quels sont ces pouvoirs, au juste ? demandai-je d’une voix plus aiguë que je le voulais.
Il secoua la tête.
— Je ne sais pas. Mais on dit qu’elle a donné naissance à quelqu’un capable de décimer des armées entières de démons.
Oh, bon Dieu.
— Et vu que tu es son unique enfant…
Priya haussa les épaules et m’observa en plissant les yeux.
— Tu t’es servie de ta capacité d’Enfant de la Lune il n’y a pas longtemps.
— Quoi ? Oui. Hier.
Il hocha la tête.
— Il me semblait bien avoir détecté ton Heka dans l’Æthyr. Ce n’était pas fort, mais si j’ai pu le sentir, alors ta mère le peut peut-être aussi, comme tu le soupçonnais. Et à cause de ça, je ferais preuve de méfiance quand je puise dans ces pouvoirs, à ta place. Tu dois te protéger. Garde à l’esprit que quand tu emploies la magie de la lune, tu ouvres un passage vers l’Æthyr.
Je grognai.
— Je ne connais pas les répercussions d’un tel acte, continua-t-il. Certaines créatures sont capables de traquer les signatures d’énergie. Elles peuvent suivre la piste de ton Heka et s’en servir pour se glisser entre les plans, ou pour t’espionner.
Je songeai à la personne cachée dans l’ombre, que j’avais vue à la piste de course après avoir utilisé mon pouvoir de la lune. Des frissons me parcoururent la peau. Et s’il s’agissait d’une créature m’épiant depuis l’Æthyr ? Ça n’expliquerait pas la voiture mystérieuse que j’avais aperçue au Diablo Market, ni celle que je croyais avoir vue quand Telly avait détruit le pont. Les créatures Æthyriques ne conduisaient pas de voitures.
— Tu n’as peut-être aucune raison de t’inquiéter, reprit Priya. Mais je crains que ton pouvoir n’attire l’attention d’autres êtres de l’Æthyr, qui reconnaîtront l’odeur de ton Heka.
— Comme quoi ? demanda Lon.
Priya lui lança un coup d’œil, menton levé.
— Tous les démons Æthyriques qu’elle a invoqués peuvent se souvenir de son odeur. Je suis lié à elle. Je porte une trace de son Heka en moi.
Il avait prononcé ces mots comme s’il en était fier. Comme s’il cherchait à provoquer Lon. Et à en croire la manière dont ce dernier crispa la mâchoire, ça fonctionnait.
— Priya, intervins-je. Tu dois préserver ta propre sécurité. Ne t’approche pas du Duc Chora.
— Chora est un chef respecté.
— Il est aussi dangereux. Reste loin de lui, s’il te plaît.
— Comme tu le souhaites. Je suis en train de suivre une autre piste qui pourrait m’apporter plus d’informations concernant les intentions de ta mère. Quand j’en saurai plus, je reviendrai te voir.
— OK, mais…
Une énergie crépitante émana de son auréole. Il grimaça.
— Il m’est difficile de rester beaucoup plus longtemps.
— Zut.
Je détestais ça. Maintenant, j’allais craindre pour sa sécurité en plus de la mienne.
— Écoute, tu dois être prudent. Promets-moi que tu le seras.
Un léger sourire étira ses lèvres.
— C’est promis.
— Si tu arrivais à découvrir les intentions de ma mère, ce serait génial. Mais si tu découvrais quoi que ce soit me concernant, ce serait encore mieux. Tu ne sais pas, hein ? Ce qu’elle a insufflé en moi, au juste ? Ce qu’est ce truc capable de « décimer » des armées entières de démons ?
— Je n’en sais pas plus que toi. Mais elle a peut-être confié ce secret à des démons de l’Æthyr. Je vais suivre les rumeurs et voir ce que je peux découvrir.
— Merci.
— C’est un honneur de te servir.
L’air crépita à nouveau autour de lui.
— Une dernière chose. Qu’en est-il de mon père ?
Priya effleura légèrement ma joue du bout des doigts.
— Je crains qu’il ne soit plus en vie.
Je hochai la tête, ne sachant trop si c’était une bonne ou une mauvaise nouvelle, ni ce que j’éprouvais à cette révélation.
— Sois prudent, s’il te plaît.
— Toi aussi. Protège-toi et appelle-moi si tu as besoin de moi.
En un éclair, tout son corps disparut. Envolé. Comme s’il n’avait jamais été là.
Je levai la tête vers Lon. Il n’était pas content. Peut-être même un peu choqué par la nouvelle forme de Priya… et comment ne pas l’être ? Mais quoi qu’il pense de l’apparence de mon gardien, ou quoi qu’il ait pu entendre dans sa tête, il eut le bon sens de le garder pour lui.
— Lon, dis-je d’une voix plus faible que je l’avais voulu. J’ai peur.
Il se pencha, me prit dans ses bras et me serra contre lui. Mais il ne m’affirma pas que tout irait bien, cette fois. Il se contenta de répondre :
— Je sais.
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