Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres
Chapitre 26
L’hôpital était à dix minutes d’ici. Mais même si Lon collait au train de R ose monta dans l’ambulance avec Yvonne. Lon et moi suivîmes dans son SUV avec Adella. Les Holidays étaient restés avec Jupe. l’ambulance, j’eus quand même l’impression que le trajet durait dix heures. Quand il me posa la question, je lui fis un résumé succinct de ce qui s’était passé. Il ne fit aucun commentaire.
— C’est nous qui lui avons demandé, Lon, dit Adella.
Il ne répondit pas. J’aurais aimé savoir à quoi il pensait, mais je supposais que ça allait devoir attendre. Il ne dirait rien devant Adella, surtout s’il était en colère. Et s’il l’était ? Je comprendrais, mais je ne m’excuserais pas d’avoir ôté le sort de transmutation du corps d’Yvonne. Je m’en voulais juste d’avoir perdu le contrôle après coup. Et je m’en voudrais sûrement beaucoup plus si j’apprenais que j’avais causé des dégâts permanents, mais ça restait à découvrir. Inutile de brûler les étapes et de s’effondrer tout de suite.
Quand on arriva à l’hôpital, Lon partit trouver son ami. Le « Dr Mick », comme l’appelait Jupe. Quelques instants plus tard, je regardai le corps d’Yvonne être emporté dans le bâtiment, sanglé à une civière, pendant que Rose suivait l’équipe des urgences. Ils l’emportèrent derrière une porte battante et je ne sus rien de plus pendant une bonne heure.
Adella et moi étions assises ensemble dans une salle d’attente aux murs mauves et emplie de cette odeur d’antiseptique déprimante propre aux hôpitaux, regardant la télé comme des zombies… regardant les autres personnes qui attendaient les mauvaises nouvelles. Pour finir, je ne pus supporter ce silence plus longtemps, je lui rendis donc la bague avec le Sceau de Salomon et tentai de faire la conversation.
— Merci, dit-elle. Je la rendrai à maman.
Je hochai la tête et pris une grande inspiration.
— Adella ?
— Oui ?
— Tu m’as vue, dans la cour avec Yvonne ?
Elle me lança un regard confus.
— Quand Lon nous a hurlé de venir, oui.
OK, tant mieux. Elle n’avait pas vu ma forme reptilienne ou quoi que ça puisse être.
— Mon auréole est bizarre ?
Elle leva les yeux.
— Elle est un peu plus brillante que d’habitude et tressaute sur les bords.
Au moins, ma queue avait disparu.
— Je ne suis pas en colère contre toi, dit Adella, les yeux las, mais sympathiques. Je veux juste que tu le saches. Quoi qu’il se passe, c’était la bonne décision. Tu as dit que tu essaierais, et c’est ce que tu as fait. Alors merci.
Je m’apprêtais à répondre, mais c’est à ce moment-là que Lon nous rejoignit enfin dans la salle d’attente, pour nous donner les seules nouvelles qu’il avait : l’état d’Yvonne était stable. Il nous laissa à nouveau seules juste après. Je le regardai s’éloigner, et une tristesse se déploya dans ma poitrine.
Je ne l’avais pas tuée. Mais je l’avais peut-être transformée en légume. Tout ce que je pouvais espérer, c’était qu’elle soit encore en état d’être guérie. Et même si c’était le cas, j’avais peut-être fait d’elle une martyre sans le vouloir, qui disposerait soudain de la compassion et l’attention de tout le monde. C’était exactement ce qu’elle voulait. Quelle ironie.
Adella se leva et se mit à faire les cent pas dans la salle d’attente pendant que j’enfouissais mon visage dans mes mains, m’efforçant de me ressaisir et de me concentrer. De repousser toutes les pensées dissonantes qui exigeaient mon attention dans mon cerveau surchargé. Je pourrais peut-être appeler à nouveau les Holidays, pour vérifier que Jupe allait bien. Aux dernières nouvelles, il dormait encore. Il n’avait plus vomi. C’était déjà ça, supposai-je.
— Tiens.
Je tressaillis et levai la tête. Lon s’était assis à côté de moi et me tendait un gobelet de chocolat chaud. J’étais une addict reconnue au chocolat chaud et pouvais l’absorber sous toutes ses formes. Le chocolat chaud fait maison de Lon était sûrement l’une des choses que je préférais au monde. Mais même le chocolat en poudre instantané et dilué à l’eau du distributeur de l’hôpital était une distraction bienvenue.
Et une offre de paix.
Ses doigts effleurèrent les miens quand il me donna le gobelet. J’avais tellement besoin d’attention que le moindre contact provoqua une vague d’envie en moi. Son regard croisa le mien un instant, anxieux et scrutateur. J’avais envie de me retrouver seule avec lui. De lui raconter tout ce qui s’était passé et de découvrir ce qui se passait derrière son visage impénétrable. Mais même ce petit contact arbitraire et ce regard échangé brièvement suffirent à me maintenir debout.
C’était alarmant, à quel point je me sentais mieux quand il était dans le coin. Je n’étais pas habituée à un tel niveau de dépendance émotionnelle. Je détournai donc les yeux, embarrassée, réticente à m’y soumettre trop longtemps. Quand je le regardai à nouveau quelques secondes plus tard, il était concentré sur son thé, sur lequel il soufflait pour le refroidir.
Nous ne prononçâmes pas un mot. Plusieurs minutes passèrent. Je commençai à engloutir ma boisson, quand un médecin de haute taille, aux cheveux brun-roux sombre et à l’auréole bleu vif s’avança vers nous.
— Elle est sortie d’affaire, annonça-t-il avec un sourire serein.
Je sentis presque le soupir soulagé de Lon s’accorder au mien.
— Voici sa sœur, dit Lon au médecin quand elle vint nous rejoindre. Adella Giovanni. Mick Bright.
Le fameux Dr Mick. L’ami de Lon et l’un des meilleurs guérisseurs de La Sirena.
— Je crois qu’on s’est déjà rencontrés, dit-il, l’observant en plissant les yeux.
— C’est le cas, confirma Adella. Vous avez fait un lavage d’estomac à Yvonne quand elle a fait son overdose le jour du Nouvel An, il y a dix ans. Elle a failli mourir.
Le médecin se gratta l’oreille et hocha la tête.
— Oui, je m’en souviens très bien. Vous serez ravis d’apprendre que j’ai d’autres nouvelles rassurantes. Elle a fait une crise d’épilepsie. C’était peut-être un anévrisme, mais j’ai étudié tous les scanners et ils sont clairs. Il semblerait qu’elle ait un traumatisme crânien, par contre. Elle est aussi très déshydratée et a quelques côtes fêlées, mais rien de grave. On va la garder ici pour surveiller le traumatisme crânien.
— Ma mère vous a-t-elle prévenu qu’elle ne pouvait pas prendre d’antidouleurs ?
— Oui, je connais bien son dossier médical, la rassura-t-il. Elle se repose. Vous pouvez aller lui parler si vous voulez. Votre mère est avec elle en ce moment même.
Il fit signe à une infirmière de l’escorter. Adella le remercia et s’éloigna.
Mick se tourna vers moi et tendit la main.
— Vous devez être Cady.
Il me surprit en m’adressant un grand sourire, et me serra la main avec une poigne étonnamment ferme.
— J’aurais préféré qu’on se rencontre en de meilleures circonstances, mais je vais m’en contenter. Vous êtes encore plus charmante en personne que sur les photos que j’ai vues.
J’eus envie de lui demander de quelles photos il s’agissait, mais il continua de parler. Je le laissai faire, parce qu’il était si séduisant que c’en était aveuglant, avec ses cheveux vermeils teintés de gris près des tempes et sa mâchoire carrée parfaite. Un peu trop propre sur lui et amical à mon goût, mais chez lui, c’était assez charmant. Peut-être l’effet de sa blouse de médecin.
— Je n’arrête pas de dire à Lon qu’on devrait dîner tous ensemble, mais nos emplois du temps ne s’accordent jamais. On pourrait peut-être prévoir quelque chose pendant les fêtes, quand tout se calmera un peu. Avant que vous partiez en France.
Il était au courant pour la France ? J’eus la sensation d’avoir pénétré dans une réalité alternative bizarre, où Lon avait une relation normale avec un ami proche à qui il se confiait. Malheureusement, cela me rendit presque jalouse, parce que je croyais égoïstement être sa seule confidente. À chaque fois que je croyais avoir fini de cartographier la personnalité de Lon, un nouveau sentier apparaissait, menant dans un lieu étrange dont je n’avais aucune idée de l’existence. La cache d’Oreo secrète que j’avais récemment découverte était une chose, mais ça ? C’était vraiment perturbant.
— Ce serait avec plaisir, répondis-je. Mais on peut rembobiner une seconde ? Parce que je crois que vous devez bien comprendre que j’ai peut-être causé le traumatisme crânien d’Yvonne. Je ne sais pas ce que vous savez de moi…
— En rapport avec votre qualité de mage, ou de barmaid ?
— Euh… de mage.
— J’en sais un peu, répondit-il avec un sourire rusé.
Il croisa les bras et fit un signe de tête vers Lon.
— Il est extrêmement protecteur avec vous. Je suppose que ça ne vous surprend pas.
Lon grogna. Je me raclai la gorge. Seigneur, notre couple était tellement dysfonctionnel.
— Bref. J’ai employé la magie sur elle. C’est ce qui a causé la crise. Et sûrement aussi le traumatisme crânien.
— Je vois. Et pour voir le côté positif, dois-je supposer que c’est aussi la raison pour laquelle son auréole a repris une teinte normale ?
Mick faisait-il partie du Hellfire ? Je tentai de me souvenir. Je ne croyais pas, mais il connaissait clairement l’origine de l’auréole à deux couleurs de Lon ; et si c’était le cas, il savait aussi pour celle d’Yvonne.
— Oui, me contentai-je de répondre.
— Ne vous inquiétez pas, me rassura Mick. Je me suis occupé de tout. Elle va s’en sortir. Et votre secret ne craint rien avec moi. Très impressionnant, d’ailleurs.
Je ne savais que répondre à ça.
Il donna une tape affectueuse sur l’épaule de Lon, avec une familiarité déconcertante.
— Rentrez rejoindre Jupe. Vous ne pouvez rien faire de plus ici. Si Rose et Adella veulent passer la nuit dans sa chambre, elles peuvent le faire. Mais je dois y retourner, maintenant. Le devoir m’appelle.
— Merci, répondit Lon.
— Pas de problème. Je te ferai payer double pour m’avoir obligé à la sauver. Joyce piquerait une crise si elle savait qu’Yvonne était dans l’hôpital. C’est un miracle que je n’aie jamais été pris dans sa toile. J’aimerais garder un dossier irréprochable à ce niveau-là.
Il n’avait pas couché avec Yvonne ? Je l’appréciais de plus en plus.
— Si seulement j’avais eu cette chance, marmonna Lon. Allez, retournes-y. Soigne les morts avec ton sourire ou quoi que tu puisses faire ici.
Mick se pencha vers moi d’un air conspirateur.
— Je ne comprends pas ce que vous trouvez à ce type, mais je suis vraiment content que vous soyez là. Ne le quittez pas, s’il vous plaît. Je suis prêt à vous payer.
Je laissai échapper un rire nerveux. Il leva le pouce vers Lon, puis s’éloigna.
— Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? demandai-je à Lon.
— Qu’on se tire d’ici. Je ne supporte pas les hôpitaux. Laisse-moi juste le temps d’aller prévenir Rose.
Évidemment, il était submergé par toutes les émotions malheureuses des personnes présentes ici. Pourquoi ne l’avais-je pas réalisé plus tôt ? J’étais si accaparée par mes propres inquiétudes que je n’avais pas songé au poids qu’un tel endroit devait faire peser sur son penchant.
Il réapparut quelques minutes plus tard et me poussa vers la porte, tout en me disant que les Giovanni resteraient avec Yvonne cette nuit. Quand nous fûmes à quelques mètres du bâtiment, il se détendit visiblement. Je l’arrêtai dans l’ombre entre deux voitures garées.
— Qu’est-ce que tu as vu, tout à l’heure ? À quoi je ressemblais ?
Son regard scruta le mien.
— Tu étais… ta peau était…
Il s’interrompit et contracta la mâchoire.
— Tes yeux étaient argentés. Ton auréole presque trop vive pour la regarder. Elle m’a fait mal aux yeux. Et j’ai vu la queue.
Argh.
— Je n’ai jamais vu une queue comme ça sur aucune des créatures que j’ai pu invoquer, dis-je d’une petite voix.
Il ne fit aucun commentaire. C’était inutile. C’était bizarre, et on le savait tous les deux. J’allai au-delà des problèmes physiques et me concentrai sur la raison de notre présence ici.
— Écoute, quand tu es arrivé et nous as trouvées, j’avais perdu le contrôle, avouai-je. Mais j’ai fait ce que je croyais être le mieux à ce moment-là. Rose avait raison… tu te serais retrouvé en prison, si je t’avais laissé gérer ça toi-même. Tu ne l’as pas vu, Lon. Il était ivre et titubait, malade comme un chien.
Des larmes de colère me brûlèrent les yeux.
— Elle l’a encouragé à boire. Puis elle l’a laissé seul dans le restaurant, alors qu’elle aurait dû passer du temps avec lui. Mais ce que je veux dire c’est… c’est…
Il prit mon visage entre ses mains. Les éclats dorés de son auréole scintillaient au-dessus de sa tête.
— Tu crois que je suis en colère que tu sois intervenue pour défendre Jupe ? Que tu m’aies empêché de lui faire du mal ou de me retrouver en prison pour avoir essayé ? Parce que ça aurait été une éventualité très probable. Et d’accord, je suis ébranlé par la situation. C’était à la fois stupide et téméraire de ta part, de faire ça.
— Je sais, mais…
— Mais je suis content que tu l’aies fait. Et je suis surtout en colère parce que tu traverses une épreuve difficile et que je ne peux rien faire pour t’aider. Tout ce que je peux faire, c’est rester assis dans ma bibliothèque à parcourir de vieux livres, à la recherche d’un indice pouvant expliquer ce qui t’arrive, et jusqu’ici, je n’ai rien trouvé du tout.
— Je…
— Et au milieu de tout ça, il faut que tu gères mes casseroles. J’ai honte. Et ça m’inquiète. Parce que je sais que tu pourrais sortir avec un humain sympa, sans ex-femme cinglée et sans gamin hyperactif. Quelqu’un qui ne sera pas un senior quand tu seras encore dans la fleur de l’âge.
— Tu sais bien que je me fous de ça.
Il resserra les mains autour de ma mâchoire. Son regard était si intense qu’il m’effraya presque.
— Est-ce que tu réalises la chance que j’ai, que tu acceptes de supporter toutes ces conneries ? À quel point je suis reconnaissant ? À quel point je t’aime ?
Je me figeai. Il écarquilla les yeux. Il ne voulait pas le dire. Il était aussi surpris que moi. Un frisson profond me parcourut la poitrine. Ma gorge émit un petit son brisé quand j’inspirai.
— Qu’est-ce que tu viens de dire ? demandai-je, parvenant à peine à articuler les mots à voix haute.
Son regard devint distant. Il cligna plusieurs fois des paupières, très vite, puis poussa un lourd soupir, comme s’il cédait et se résignait à cette idée. Il leva les yeux et les riva aux miens.
— J’ai dit que je t’aimais.
— C’est vrai ?
— Oui.
— Tu es sûr ? insistai-je, lui prenant les mains et les écartant de mes joues.
Il laissa échapper un rire tendu et hocha la tête.
— Très sûr.
Je n’avais pas besoin de le lui dire en retour ; il connaissait mes sentiments mieux que moi-même. Mais entendre ces mots de sa bouche ? C’était comme si on m’avait donné une réserve infinie d’eau fraîche et que, avant d’en boire une gorgée, je n’avais pas réalisé que j’étais en train de dépérir dans un désert, de mourir de soif.
Je laissai aller ma tête contre lui, la posant dans l’espace au centre de sa poitrine où sa cage thoracique se creusait. Un espace qui semblait presque conçu spécialement pour moi. Où je pouvais sentir son cœur battre. Il enroula les bras autour de mon dos. Puis il me rapprocha et m’embrassa sur la tête. Pendant un long moment, il n’exista plus que nous deux, et plus rien d’autre n’eut d’importance.
Il m’aimait. N’était-ce pas merveilleux ?
J’avais envie de rester comme ça, enveloppée dans ses bras, sereine et en sécurité. Mais c’est alors que je me souvins de la fiole dans ma poche.
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