Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres
Chapitre 28
U n instant, tout disparut autour de moi. Les poils de mes bras se hérissèrent. — Dare ? Comment ça ?
Evan déglutit.
— D’après Merrimoth, Dare a demandé à un magicien de concocter cette potion il y a quelques années. Merrimoth a eu l’idée d’arrêter d’administrer le sort de transmutation aux nouveaux initiés du Corps.
Les membres haut placés et transmutés du Hellfire Club composaient ce qu’ils appelaient le Corps. Il n’y avait que treize sièges, et Lon en détenait un. C’était le cas par le passé, en tout cas. Il n’était plus actif dans le club depuis des années et n’avait plus assisté à une seule « réunion » de pleine lune depuis la fois où il m’avait emmenée à l’une d’elles, plusieurs mois plus tôt. Aucun de nous ne savait quelle était sa position au club, maintenant que j’avais dit à Dare d’aller se faire foutre.
Evan reprit la parole, sa voix fine et rauque encore plus lasse que son expression.
— C’était une solution pour se transmuter en public. Sans les cornes, tu sais, dit-il en regardant Lon et en haussant les épaules. Merrimoth se plaignait que Dare ait tout gardé pour lui, il affirmait que ce n’était pas juste, parce que c’était son idée. Ils étaient en froid depuis que Dare l’avait puni pour…
Evan tourna les yeux vers moi et écarquilla les yeux de compréhension.
— Vous êtes la fille qui a brisé les cercles d’invocation des grottes. La raison pour laquelle Merrimoth a été puni.
Et celle qui avait tué Merrimoth quand il avait sauté du balcon de sa maison dans l’océan, mais je ne précisai pas cette information.
— Ne t’occupe pas d’elle, dit Lon.
— D’accord, d’accord, marmonna Evan. Bref, Merrimoth a pris les fioles à Dare. Il a sous-entendu qu’il ne s’était pas rendu compte du vol, mais à mon avis, Dare a compris en entendant parler des braquages aux infos. C’est quand j’ai entendu ça que j’ai su que Telly vendait l’élixir. J’ai essayé de le récupérer, mais il s’était encore enfui. Il avait dit à sa mère qu’il était suivi par une voiture noire.
Une voiture noire. Oh… merde. Je regardai Lon. Dare m’a fait suivre.
Evan se toucha le nez et grimaça.
— Quand j’ai découvert que Dare cherchait l’élixir, je n’ai plus eu qu’une seule envie : m’en débarrasser. Alors quand j’ai vu qu’Yvonne était en ville, je me suis dit, elle vit en Floride et l’emmènera avec elle. Elle le fera sortir du territoire de Dare, vous voyez.
— Pourquoi ne pas vous être contentés de le jeter ? m’enquis-je.
Evan se gratta le bras, évitant le regard de Lon.
— Parce qu’il voulait coucher avec Yvonne, répondit Lon à sa place.
— Je suis désolé, mec. Tu ne comprends pas ce que c’est d’être dans ce club et de regarder tous les autres s’amuser. Se faire des amis. Obtenir les meilleurs boulots. Je ne suis personne. Je ne sers à rien. Je n’ai pas de famille. Je suis divorcé. J’ai presque cinquante ans et je ne fais que rentrer des chiffres dans des cases à longueur de journée. Je voulais juste faire partie de quelque chose, pour une fois.
Nous gardâmes tous le silence un long moment.
— Si Dare a fait tuer Telly, il vous tuera aussi, remarquai-je.
— Vous croyez que je ne le sais pas ? J’étais en train de faire mes valises quand vous vous êtes pointés. Je dois quitter la ville. S’il vous plaît, je vous en supplie… laissez-moi partir.
— Et pour le corps de Telly ? demanda Lon. Tu vas juste le laisser là ?
— Je comptais appeler ma femme après mon départ.
— Tu as d’autres fioles d’élixir cachées quelque part ?
Evan secoua la tête.
— Telly a volé tout le reste. Tout ce que j’avais, c’est ce que j’ai donné à Yvonne.
Lon jeta la fiole d’élixir d’Yvonne au sol et l’écrasa sous son pied. Du liquide rouge coula sur la moquette pâle.
— Ça ne se fait pas, de laisser le gamin comme ça, dit-il.
— La police parviendra à déterminer que la balle ne venait pas de votre arme, ajoutai-je.
— Je sais, mais qu’est-ce que je suis censé faire ? Leur dire que Dare est le responsable ? Qui croiront-ils ? Je n’ai aucune preuve. Je n’ai aucune chance contre lui.
Les cornes de Lon disparurent. Son auréole enflammée reprit sa couleur vert et or habituelle et il lâcha Evan.
— Tu peux fuir, mais si Dare te rattrape, tu devras te débrouiller. Ne contacte plus Yvonne.
— Plus jamais.
Lon me tapota la main.
— Partons, dit-il à voix basse.
— Bonne chance, lançai-je à Evan.
Il émit un petit son, mais ne détourna pas les yeux du corps de Telly.
Une fois dehors, Lon se précipita dans le SUV, avant de rouler jusqu’au bout de la rue et de se garer.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je surveille la maison d’Evan. Je veux voir si quelqu’un nous a suivis. Je n’ai rien entendu quand j’étais transmuté, mais je veux être sûr.
Je scrutai les ombres au bout de la rue, cherchant à déceler le moindre mouvement.
— Il nous a envoyés chez Merrimoth pour qu’on trouve d’où provenait la fuite.
— Quoi ?
— Dare. Il a dit qu’il voulait qu’on découvre pourquoi le penchant de Merrimoth était amplifié, mais il le savait déjà. Il a peut-être réalisé que quelqu’un lui avait volé son élixir, quand il a entendu les rumeurs selon lesquelles le penchant de Merrimoth devenait démesuré. Mais quand il a entendu parler de ces crimes déments à Morella, il a su qu’il avait un plus gros problème. Ça expliquerait pourquoi il était si furieux, quand on n’a pas réussi à obtenir la moindre info de Merrimoth.
— Ensuite, il a entendu dire que ton bar avait été attaqué et il a deviné que tu te lancerais à la recherche des voleurs.
— La première fois que j’ai vu la voiture noire, c’était devant le Diablo Market. Et j’ai aussi aperçu quelqu’un à la course de voitures, quand j’ai pourchassé Noel sur le parking.
Lon avait les yeux levés par-dessus le volant.
— Il suivait déjà Hajo avant qu’on aille au parc de caravanes. Il t’avait sûrement filée jusqu’à son appartement.
— C’est nous qui avons mené Dare à Telly.
D’accord, Telly était un connard et j’avais toutes les raisons de le détester, mais c’était juste un gosse. Une sensation sombre et écœurante afflua en moi.
— Si ça n’avait pas été nous, ça aurait été quelqu’un d’autre, répondit Lon. Dare est un homme mesquin. Il est très porté sur la rétribution. En tuant Telly, il envoyait un message à Evan.
Dare. Ce connard arrogant n’avait fait que me pourrir la vie.
Il était le seul responsable de tout ça. Pour Merrimoth. Pour le braquage du Tambuku. Pour la blessure de Kar Yee. Pour la destruction que Telly avait laissée dans son sillage. À cet instant, je le blâmais même pour l’ivresse de Jupe, et pour m’avoir forcé la main s’agissant de ce que j’avais fait à Yvonne.
— Cady, dit Lon.
— Ne le défends pas, le prévins-je. Qu’en sera-t-il de nous ? S’il découvre qu’Evan a donné une fiole à Yvonne, est-ce qu’il décidera de t’envoyer un message en lui collant une balle dans la tête ?
— Non, il… je ne sais pas, admit-il. Dare n’est plus l’homme que j’ai connu. Je ne sais pas jusqu’où il serait prêt à aller pour protéger ses secrets, et je ne sais pas jusqu’où il irait pour punir ceux qui lui ont fait du tort.
— Il a déjà une dent contre moi. Il va peut-être essayer de m’éliminer comme Telly.
— Qu’il essaie, répliqua Lon en me prenant le bras. Je le tuerai moi-même avant que ça arrive.
— Pas si je le trouve en premier.
Il avait beau être riche et s’entourer de gardes du corps, qu’est-ce que ça pouvait faire, pour quelqu’un comme moi ?
— Cady, m’avertit Lon. Je perçois tes émotions, mais tu ne peux pas faire ce que tu penses.
— Pourquoi pas ? Qui d’autre peut l’arrêter ? La police ?
— On ne peut pas défoncer sa porte et le tuer. On ne vaudrait pas mieux que lui, si on faisait ça. Et on a aussi d’autres choses à prendre en compte.
— Comme quoi ?
— Comme Jupe. Telly n’avait que quelques années de plus que lui.
— Dare n’oserait jamais…
— Tu veux parier ? Comment savoir où sont ses limites ? Même s’il n’appuyait pas sur la gâchette lui-même, qu’est-ce qui l’empêche de provoquer un accident pendant que Jupe est à l’école ? Tu crois qu’un homme qui se moque de tuer un adolescent va hésiter à en tuer un autre ?
— Mais c’était le meilleur ami de ton père. Tu fais partie de la famille, pour lui.
— Tu es prête à jouer la vie de Jupe là-dessus ? Celle de M. et Mme Holiday ? Des Giovanni ?
Je le dévisageai dans la pénombre de la voiture pendant plusieurs secondes, puis je secouai la tête.
— Je suis responsable de la vie de trop de personnes, Cady, y compris la tienne. Je ne prendrai aucun risque avant d’avoir pris le temps de réfléchir à tout ça.
Je ne pouvais le contredire. Il avait raison. Mais tandis que nous retournions à la maison en silence, une autre partie de moi se demandait si notre prudence signifiait que Dare avait gagné. Encore.
Quand nous arrivâmes à la maison, j’eus un chassé-croisé téléphonique avec Kar Yee ; je lui laissai un message pour lui annoncer que j’avais des nouvelles concernant Telly. Elle m’en laissant un en retour pour me dire qu’elle passerait chez Lon demain après-midi, en rentrant de sa visite chez notre amie à la campagne.
Nous allâmes voir si Jupe allait bien. Il décuvait de sa soirée avec Yvonne en ronflant. Nous renvoyâmes les Holiday chez elles et nous couchâmes. Je m’endormis en colère, songeant encore à Dare, mais je finis par rêver de quelque chose de bien pire.
J’étais couchée sur le dos dans un champ de fleurs sauvages guillerettes, rouges, jaunes et violettes. Une légère brise agitait l’herbe verte et les brins oscillaient autour de mes membres. Lon m’étreignait la main. Il était couché à côté de moi, les yeux fermés, et le vent agitait ses cheveux couleur miel.
Le ciel bleu éclatant commençait à s’assombrir, prenant une teinte céruléenne piquetée d’un gris morne. Quelque chose approchait… je ne le vis pas aussitôt, tandis qu’il se faufilait à travers le champ. La peur me submergea quand je regardai les hauts brins d’herbe s’incliner. Les fleurs autour de nous s’affaissèrent et se flétrirent. L’herbe verte se transforma en paille.
Quelque chose clochait.
Je secouai Lon, tentant de le réveiller, mais il continua à dormir.
Deux jambes apparurent dans l’herbe morte. Je les suivis des yeux. Le long visage de ma mère était baissé sur moi, un sourire narquois étirant ses lèvres.
Le ciel derrière elle continua à s’assombrir, mais ce n’était pas la nuit.
— Qu’est-ce que tu fais là ? demandai-je. La lune n’est pas sortie, et je ne fais pas de magie. Tu ne peux pas me voir.
— La lune n’est pas visible ici, corrigea-t-elle, sa tunique blanche flottant sous la brise. Mais dans ton plan, il fait nuit.
— Mais je ne fais pas de magie.
— Ça ne fait aucune différence pour moi. Plus maintenant. Tant que la lune est visible, je peux pister ton Heka jusqu’ici.
— Où est-on ?
— Entre les plans.
— Menteuse, rétorquai-je. C’est un rêve.
Elle plissa les yeux.
— Moi, une menteuse ? Regarde-toi. C’est toi qui as la queue et la langue fourchue du serpent dans le jardin. La grande trompeuse, remplie de venin.
Langue fourchue. Je me souvenais m’être mordu la lèvre à la piste de course. Elle n’était pas encore totalement guérie.
Ma queue glissa le long de ma cuisse. Les rayures noires et blanches tournoyaient à mesure qu’elle grandissait, jusqu’à être plus longue que mes jambes. Ma mère l’observa avec attention, faisant un pas en arrière pour rester hors de sa portée.
— Qu’est-ce que je suis ? Qu’est-ce que tu as insufflé en moi ? murmurai-je.
— Eh bien, Sélène… tu n’aimes pas ta forme de serpent ? C’est la vraie toi, après tout. Et chaque nuit, tu te délesteras de ta peau humaine pour reprendre ta vraie nature, ma petite.
Je secouai la tête.
— Je ne suis pas à toi.
— Tu seras toujours à moi. J’ai invoqué des créatures que tu ne peux même pas imaginer, et j’ai piégé leur magie pour te créer dans mon ventre. J’ai donné naissance à ton corps.
— Un pacte avec quoi ? Qu’est-ce que je suis ? Qu’est-ce que tu as créé ?
Au lieu de me répondre, elle contourna la question.
— Après tous mes efforts, comment m’as-tu remerciée ? Tu ne m’as causé que du malheur.
Elle murmura des mots qui ressemblaient à un sort, s’accroupit à mes pieds et plaqua cruellement ma queue au sol. Une douleur la traversa jusque dans mon dos. Je tentai de me dégager, mais j’étais paralysée. Elle m’avait fait quelque chose avec sa magie.
La terreur me submergea. Je tentai de regarder Lon : il dormait toujours.
Ma mère grogna à mes pieds, maintenant toujours ma queue au sol.
— Tu as vendu tes propres parents à un démon, dit-elle, la colère assombrissant ses yeux. Après nous avoir emportés dans l’Æthyr, Nivella a tué ton père. Elle l’a découpé en lambeaux comme un morceau de viande.
Elle se pencha vers moi.
— Tu n’en as donc rien à faire ? L’homme qui t’a élevée est mort.
— Non, je m’en moque, répondis-je froidement. Je suis contente qu’il soit mort. J’aimerais que tu le sois aussi.
Elle me grogna au visage.
— C’est de ta faute. Tu as le sang de ton père sur les mains. Tu t’en fiches peut-être, mais pas moi. C’était mon amant. Mon âme sœur. Ma raison de vivre.
— Pourquoi es-tu encore en vie, dans ce cas ?
— Je vis pour toi, maintenant, ma chérie. Pour toi seulement.
Elle rampa sur moi et me murmura à l’oreille :
— Et je veux récupérer ce qui m’appartient. Je t’ai créée, j’ai passé les vingt-cinq dernières années de ma vie à t’attendre. Et tu crois peut-être t’être échappée, mais ce n’est qu’une question de temps avant que je t’aie à nouveau sous mon contrôle. Et pour le prouver, je vais te prendre ce que tu m’as pris. Œil pour œil… cœur pour cœur.
Elle se redressa et lâcha ma queue. Je sentis quelque chose de froid dans ma main et baissai la tête. Je tenais un couteau. Qui ressemblait énormément à la dague cérémoniale dont elle s’était servie pour m’entailler la poitrine, dans ses efforts pour me sacrifier et voler mes pouvoirs de la lune.
— Ta forme humaine a trahi ton père. M’a trahie, moi, continua-t-elle. Mais ta vraie forme, à l’intérieur, ne le peut pas, parce qu’elle est liée à moi par ces règles anciennes. Nous sommes liées, toi et moi. Et ce lien ne va faire que se renforcer. Ce n’est qu’une question de temps.
Elle ferma les yeux et leva les mains vers le ciel. Des mots Æthyriques étrangers se déversèrent de sa bouche. Encore un sort.
Je tentai de m’éloigner, mais ne fus pas assez rapide. Le Heka me heurta de plein fouet comme un coup de poing dans le ventre. Mes membres trop lents semblaient plongés dans du sirop. Puis son chant cessa et elle me parla :
— Je t’ordonne de m’offrir un sacrifice. En guise de paiement pour la mort de ton père, tu vas tuer celui que tu aimes.
Je me redressai dans l’herbe morte, mais pas de mon plein gré. Elle me contrôlait. J’étais une marionnette dont elle tirait les ficelles pour me faire me rapprocher de Lon. J’appelai son nom, tentant de le prévenir, mais il ne se réveillait toujours pas. La dague à la main, je levai le bras bien haut et visai sa poitrine.
Ça ne pouvait pas être réel. C’était juste un rêve.
Réveille-toi, réveille-toi, réveille-toi ! me répétai-je.
Et je réussis. Le champ grésilla et disparut. Ma mère aussi.
J’étais dans la chambre plongée dans la pénombre de Lon. La lueur de la lune se déversait sur les draps, illuminant le couteau de cuisine que je tenais dans les mains, à califourchon sur le corps endormi de Lon.
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