Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres

Jenn Bennett · Chapitre 3 sur 32

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Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres

Chapitre 3

 

rien d’inhabituel, pour la saison de Yuletide. Les Terrestres qui M on service du lendemain au Tambuku Tiki Lounge fut animé en début de soirée, mais la foule s’estompa avant minuit. Ça n’avait fréquentaient notre bar accueillant les démons venaient pour l’happy hour avant de rejoindre leurs fêtes de bureau, leurs réunions de famille ou de reprendre leur shopping. Au Réveillon de Noël, seuls les alcooliques les plus endurcis pousseraient nos portes flanquées de statues Moai à couronnes en néon.

Même si j’étais toujours déterminée à tenir tête à Dare, je m’efforçais de ne pas trop penser à mes capacités magiques en expansion tant que je travaillais et j’évitais tout particulièrement de laisser mes pensées dériver vers ma mère. Après une bonne nuit de sommeil, j’avais presque réussi à me convaincre de ne pas l’avoir vraiment vue. Presque. Avant que je vienne bosser, Lon m’avait rappelé que même si elle était en vie (et comment serait-ce possible ?), elle se trouvait dans l’Æthyr. Je ne risquais pas de la croiser dans la rue. Cela m’accorda assez de tranquillité d’esprit pour tenir jusqu’à la fin de mon service.

Je travaillais moins ces derniers temps. Seulement trois jours par semaine, et je ne restais jusqu’à la fermeture, à deux heures du matin, qu’une seule fois par semaine. Quand Kar Yee et moi avions ouvert le Tambuku deux ans plus tôt, j’étais derrière le bar six soirs par semaine et je travaillais en général douze heures par jour. Et puis j’avais rencontré Lon. Ma maison à Morella était à six minutes de route du Tambuku. Le trajet entre le bar et la maison de Lon à La Sirena prenait une demi-heure, ou plus, selon la circulation.

Je n’avais pas dormi chez moi depuis des semaines. Plus depuis que le seigneur démoniaque Chora avait désactivé les sorts protégeant ma maison. Mais arriver chez les Butler à trois heures du matin ne convenait à aucun d’entre nous : Lon était un vrai zombie après ses séances photo, et il m’arrivait de passer des jours sans voir Jupe, vu que je dormais quand il se préparait pour l’école et que j’étais déjà au boulot à son retour.

Lon ne s’était jamais plaint et ne m’avait jamais demandé de changer mon emploi du temps. Mais Jupe ronchonnait assez pour deux, l’adolescent de quatorze ans affirmant être en train de se transformer en « pauvre gosse livré à lui-même ». Je ne savais pas où il avait entendu cette phrase, mais elle m’avait fait me sentir assez coupable pour me pousser à changer mes horaires de boulot. Après tout, j’étais copropriétaire et le bar tournait bien. On pouvait se permettre d’embaucher un autre barman. Kar Yee ne travaillait pas plus de trois services par semaine, depuis qu’elle avait récemment promu notre serveuse principale, Amanda, au poste de directrice adjointe. Amanda aimait faire la fermeture et, miracle, Kar Yee commençait à lui faire assez confiance pour lui remettre ses précieux dépôts bancaires. Tout le monde était content.

L’une de ces heureuses personnes descendit les marches en ciment du Tambuku menant à l’entrée de notre sous-sol. Avec son auréole bleu turquoise et son regard intimidant propre à faire tressaillir l’inspecteur Harry, Kar Yee était ma meilleure amie et la copropriétaire du Tambuku.

L’expatriée chinoise salua de la tête les deux clients réguliers en train de jouer au flipper vintage Tahiti Tropicana que Jupe avait trouvé sur internet. Il avait un gros béguin pour Kar Yee et cherchait les excuses les plus extravagantes pour avoir une occasion de lui parler. Sa dernière ruse consistait à fouiller sur eBay et d’autres sites du même genre à la recherche de toutes sortes de cochonneries sur le thème tropical. Le Tahiti Tropicana datait des années soixante-dix et arborait deux vahinés à moitié dévêtues. L’une des bascules se coinçait à chaque fois qu’on essayait de frapper les balles en argent ébréchées. La vieille machine était une horreur, mais Kar Yee l’adorait : elle nous faisait gagner en moyenne vingt dollars en pièces de monnaie tous les jours.

Kar Yee s’assit sur un tabouret pivotant et posa les coudes sur le comptoir de bar en bambou.

— C’est déjà mort, ici ?

— Ça l’est depuis une heure.

Et c’était à ce moment-là que j’avais éteint la musique. Il y a une limite au nombre de fois où on peut entendre « Mele Kalikimaka », la soi-disant chanson de Noël hawaïenne, avant d’avoir envie de s’enfoncer des objets tranchants dans les oreilles.

— Mais un groupe d’employés de bureau est passé plus tôt et a dépensé plusieurs centaines de dollars.

Elle entortilla autour de son doigt l’une des deux mèches de cheveux pointues qui s’étendaient au-delà de la ligne sévère de sa coupe au carré.

— Je m’occupe des reçus dans une minute.

Je scrutai les deux hommes qui venaient d’entrer dans le bar. Leur visage était couvert de maquillage de scène : l’un d’eux était déguisé en renne au nez rouge et l’autre était censé être un elfe… ou un robot portant un chapeau d’elfe. En tout cas, ses oreilles dépassaient comiquement au-dessous. Je n’aurais su dire s’ils avaient participé à une fête de Noël ringarde ou s’ils sortaient d’une adaptation de Casse-Noisette, mais à leur carrure fine, je voyais bien qu’il y avait cinquante pour cent de chances pour qu’ils n’aient pas l’âge de boire.

Et s’ils croyaient pouvoir s’en tirer avec une fausse pièce d’identité, ils allaient être déçus.

— Où est Docteur Bien-Être ? demanda Kar Yee.

C’était comme ça qu’elle surnommait Bob, un Terrestre d’une trentaine d’années toujours vêtu d’une chemise hawaïenne et qui passait quasiment toutes ses soirées au Tambuku depuis son ouverture. Le père de Bob était un médecin Terrestre populaire de Morella, avant sa mort, et Bob avait hérité d’une version plus faible du penchant de guérison de son paternel.

— Il était là il y a une seconde, répondis-je.

Je fis un geste vers le couloir voûté à l’arrière du bar où était suspendue notre télé, sous un filet de lumières blanches.

— Il est peut-être parti aux toilettes.

— Je me suis froissé un muscle, se plaignit Kar Yee en se frottant l’épaule.

— Oh, je suis sûr qu’il sera plus que ravi de poser ses mains sur toi.

Kar Yee plissa ses yeux cerclés de kohl.

— Bob a besoin d’une petite amie. Bon sang, j’ai besoin de quelqu’un moi aussi. On dirait bien que tu es la seule petite chanceuse parmi nous, pour changer. Au fait, je connais un secret que tu ignores.

Je la dévisageai.

— Quel secret ?

— Juste un petit truc, répondit-elle d’un ton énigmatique, une note taquine dans la voix. Une surprise. C’est mon futur petit-ami qui me l’a dit.

— Oh, ça me rappelle un truc…

Je me penchai sous le bar et fouillai pour retrouver le petit paquet.

— Quelqu’un m’a demandé de te donner ça.

Kar Yee accepta le cadeau avec réticence. Il était enveloppé dans du papier cadeau imprimé à l’effigie de Cthulhu, avec les tentacules verts assortis… et beaucoup trop de scotch. Son visage se détendit quand elle lut le mot écrit à la main en lettres brouillonnes sur l’étiquette.

— Un cadeau de Jupe ?

— Il dit que tu ne dois pas l’ouvrir avant Noël.

Elle le secoua près de son oreille et sourit.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Je ne te le dirai pas, mais c’est plutôt mignon.

— Il faut que je sache. Ne lui dis pas que je l’ai ouvert en avance.

Elle déchira l’emballage et en tira une petite boîte en bois. À l’intérieur, il y avait une petite figurine sculptée dans le bois : une femme belle, mais étrange, à longue robe et avec un masque peint argenté sur le visage.

— C’est un personnage d’opéra traditionnel chinois, dit-elle d’une petite voix. Ma mère adore l’opéra.

— Jupe a dit que l’or et l’argent représentaient les créatures surnaturelles. Les démons.

Elle la retourna dans ses mains et vit le petit disque vert placé au-dessus de la tête de la figurine.

— C’est moi qu’elle représente.

Elle sourit et deux profondes fossettes apparurent sur ses joues.

— Il l’a commandé à un type qui en fabrique à San Francisco.

— Je l’adore ! Quel gentil cadeau.

Son sourire se fana et elle demanda :

— Je dois lui acheter quelque chose, maintenant ?

— Ce serait poli de ta part, oui.

— Mais qu’est-ce que je connais des goûts des ados, moi ?

— Tu en sais assez pour encourager cette amourette stupide, apparemment, me plaignis-je.

— Il se rend bien compte que je plaisante quand je le qualifie de « petit ami ».

— Tu sais qu’il a mis l’une des photos qu’il a prises de toi sur le bateau, le mois dernier, en fond d’écran de son ordinateur portable ? Dieu seul sait ce qu’il a fait d’autre avec elle. Il a sûrement photoshoppé ta tête sur le corps d’une star du porno.

Elle étira lentement ses lèvres fines.

— C’est pas drôle, insistai-je. Offre-lui une carte cadeau pour le cinéma. Il sera dévasté, si tu ne fais rien.

Elle laissa tomber le cadeau de Jupe dans la poche de son manteau noir et or.

— Techniquement, mon père est juif, tu sais. Je n’ai aucune obligation de participer à ces fêtes.

— Je croyais que c’était ta mère qui t’avait transmis tes origines juives.

— Eh bien, ma mère est taoïste, alors je suis couverte quoi qu’il en soit.

— Tu m’as dit que ta mère faisait toujours un sapin de Noël, à Hong Kong !

Elle poussa un lourd soupir.

— Tu ne pourrais pas te contenter de mettre mon nom sur un cadeau que tu as déjà acheté ? Je te rembourserai.

— Peut-être, si tu m’en dis plus sur cette « surprise ».

— Impossible. Je suis la gardienne du secret officielle. Jupiter me fait confiance.

Je maugréai entre mes dents, avant de me souvenir d’un certain secret que je gardais aussi, et que je devais lui révéler. Je ne savais vraiment pas comment elle allait réagir ; même si Lon pensait qu’elle accepterait ma véritable histoire, je n’étais pas totalement convaincue. Je lui mentais depuis des années. J’avais eu un tas d’occasions de lui avouer la vérité, mais je ne l’avais jamais fait. Je craignais qu’elle me déteste pour avoir maintenu ce mensonge pendant si longtemps, et j’étais terrifiée à l’idée qu’elle soit si dégoûtée par la vérité qu’elle ne veuille plus jamais rien avoir à faire avec moi. Mais je ne pouvais pas prendre le risque que Dare lui parle en premier. Et puis, cette vision que j’avais eue de ma mère sur la plage (s’il s’agissait vraiment du produit de mon cerveau imbibé de Heka) était peut-être l’effet de mon subconscient tentant de m’inciter à arrêter de fuir.

À tourner la page.

— Eh, il faut que je te parle de quelque chose, annonçai-je, un peu nerveuse.

— Ah ?

— Après la fermeture, on pourrait peut-être aller manger un truc au Black Cherry…, commençai-je.

Je m’interrompis cependant en remarquant que les rebuts du Village du père Noël s’étaient arrêtés au bout du bar. L’elfe aux grandes oreilles avait une auréole vert pâle et regardait autour de lui d’un air nerveux tandis que son ami renne, qui avait une coupe militaire sous ses bois duveteux, posait son sac à dos sur un tabouret et l’ouvrait : il semblait contenir une grosse boîte en métal.

— Qu’est-ce que c’est que cette odeur ? dit Kar Yee. Quelque chose est en train de brûler ?

Merde. Mes nouveaux sceaux de protection autour de la porte. Les symboles luisaient comme des braises. Ce n’était pas tout à fait un avertissement tonitruant. Ça m’apprendrait à expérimenter avec de la magie inconnue.

Je reportai vivement mon attention sur les gosses costumés. Le renne enfonça une petite barre métallique sur le bord de la boîte. Il était en train de retirer le couvercle.

Une boîte de peinture ? La panique me submergea.

— Eh ! m’écriai-je en m’avançant vers lui. Qu’est-ce que tu fabriques ?

— Vite ! dit l’elfe en ouvrant son manteau et enfilant une paire de grosses lunettes de protection noires accrochées autour de son cou.

La boîte argentée s’éleva dans les airs au-dessus du sac à dos ouvert. La télékinésie. Je voyais ça tout le temps, au bar, mais la plupart des Terrestres possédant ce penchant n’étaient capables de soulever que les petits parapluies dans leur Mai Tai, et pas de grosses boîtes de peinture.

Le renne fit un geste de la main et la boîte s’inclina. Une épaisse vague de peinture rouge se déversa au sol devant les tabourets. Kar Yee poussa un cri incohérent quand le liquide éclaboussa le bas de son pantalon. Je réagis d’instinct. Je tendis la main vers le caducée à ailettes que je conservais sous le bar. Il était de taille normale et mesurait environ un mètre. Mais le renne fit un geste de la main dans ma direction et le bâton sculpté m’échappa des doigts, s’envolant à travers le bar avant de s’écraser contre une table haute.

Je n’avais jamais vu personne doté d’une portée télékinétique aussi grande. Jamais !

— Maintenant, idiot ! hurla le renne à son compagnon blond et dégingandé tout en enfilant à son tour ses lunettes de protection.

Le Terrestre déguisé en elfe ferma les yeux. Un pop déconcertant résonna dans la pièce. La télé devint noire, tout comme les filets de lumières blanches et les lampes de l’île de Pâques au niveau de chaque coin banquette.

Il avait causé un court-circuit. Tout était coupé. Le bar était plongé dans le noir complet, mis à part la légère lueur surnaturelle des auréoles vertes et bleues et le faible rayon de lumière provenant des lampadaires dans la rue, qui s’infiltrait par les vitres teintées près de la porte.

Des cris paniqués s’élevèrent dans la pièce plongée dans les ténèbres.

— Ne bougez pas et personne ne sera blessé, lança une voix.

Le renne. Son auréole le trahissait. Trois points rouges s’allumèrent autour de ses lunettes de protection, et de celles de son ami. Des lunettes de vision nocturne.

— Toi, la barmaid, m’interpella-t-il, et je sentis quelque chose glisser sur le comptoir du bar.

Je pensais que c’était son sac à dos, mais je n’en étais pas sûre.

— Ouvre la caisse et mets tout là-dedans.

Une colère féroce s’enflamma dans ma poitrine.

— Ils ont couvert les pièges d’entrave avec la peinture ! cria Kar Yee.

C’était audacieux de leur part. Et stupide. Je n’avais plus besoin de ces pièges d’entrave. Sans électricité, ils ne me servaient à rien, de toute façon. Je n’avais qu’à appeler mon pouvoir d’Enfant de la Lune. C’est alors que je repensai à l’apparition de ma mère, près de la maison en bord de plage de Merrimoth… et j’hésitai. Juste un instant, mais cela dut durer trop longtemps pour Kar Yee, qui n’était pas au courant de mes talents spéciaux. Pour elle, mon caducée était à l’autre bout de la pièce et les triangles d’entrave étaient compromis par la peinture.

Une peur horrible me heurta de plein fouet, me serrant la gorge et vibrant en moi comme un gong. Je m’entendis gémir. Les clients du bar se mirent à hurler et se cognèrent contre les masques tiki sculptés et la déco tropicale kitsch. Mais ce n’est que lorsque j’eus plongé sous le bar, me recroquevillant comme une tortue effrayée, que je me souvins de la sensation très relevée du penchant de Kar Yee.

Elle avait la capacité de faire trembler de peur toute personne à moins de quelques mètres d’elle. Son penchant était qualifié simplement de « peur ». Le problème, c’était qu’elle ne le contrôlait pas du tout. C’était tout ou rien. Elle ne pouvait pas le diriger sur une seule personne.

Je le savais. Je savais exactement ce qui m’arrivait.

Mais je ne pouvais pas bouger quand même.

Par les dieux, je n’avais jamais eu aussi peur de ma vie. La terreur embrouillait mes pensées et avait pris mon corps en otage. Mon cœur se mit à battre de manière saccadée dans ma poitrine et la chair de poule se déploya sur mes bras. Je parcourus frénétiquement le bar assombri des yeux.

Un cliquetis métallique attira mon attention vers le comptoir qui longeait le mur au fond du bar. La caisse ressemblait à un avion en train de décoller de la piste. Elle s’éleva dans les airs. L’écran qui y était fixé glissa, puis s’écrasa par terre près de mes pieds, emmêlé dans son câble. Je bondis sur le côté quand la caisse enregistreuse métallique noire et carrée traversa l’air.

Ce petit con de renne.

Je ne le voyais pas, mais j’entendis un fracas, puis son grognement de douleur.

— Allez, allez ! dit l’elfe d’une voix grinçante de peur.

Il y eut d’autres grognements. Des baskets à semelle en caoutchouc claquèrent sur le plancher et j’entendis des pièces tinter dans la caisse comme des grelots. Ils étaient en train de nous voler, et je me cachais derrière le bar comme une fillette.

— Stop ! ordonna Kar Yee d’une voix autoritaire de sergent d’armée.

À la suite de ce cri, j’entendis un bruit sec. Le sol trembla tandis que résonnait le bruit sourd de la chair qui tombe au sol, puis un craquement d’os, trop similaire au bruit qu’avait fait Merrimoth quand il s’était empalé. Kar Yee hurla, un son déchirant et douloureux qui me transperça le cœur. Le brouillard de peur se souleva aussitôt.

Je bondis sur mes pieds et contournai le bar. Quand j’arrivai de l’autre côté, mes pieds glissèrent dans la peinture épaisse. Je dérapai sur le côté et me rattrapai au coin du bar juste à temps pour éviter de finir sur les fesses.

Les voleurs se découpaient devant la porte ouverte, les lumières rouges de leurs lunettes les faisant ressembler à de petits aliens sombres.

— Vous êtes morts, tous les deux ! m’exclamai-je dans leur direction.

Je puisai dans ma magie d’Enfant de la Lune. La porte du Tambuku claqua et la salle déjà assombrie plongea dans les ténèbres totales. Le point de lumière bleue scintilla. Avec mon esprit, je lui donnai la forme d’un triangle d’entrave standard, bordé de symboles, mais au lieu du silence engourdi qui accompagnait d’ordinaire la magie de la lune, j’entendis… des voix ? Des murmures. La lueur bleue commença à se dissiper. Je cessai d’écouter les murmures et me concentrai sur l’entrave…

Jusqu’à ce que quelque chose remonte en rampant le long de ma jambe gauche.

La magie de la lune claqua comme un élastique cassé.

Alarmée et stupéfaite, je tendis la main vers ma jambe de pantalon. Rien. La sensation avait disparu. Les murmures s’étaient tus. Un drôle d’étourdissement m’envahit. Mon pouvoir d’Enfant de la Lune ne me donnait jamais le tournis. Cela n’arrivait que quand j’embrasais du Heka avec de l’électricité. Qu’est-ce qui m’arrivait ?

Je repensai aussitôt à la vision de ma mère. Seigneur, au moins, je ne l’avais pas revue.

Un sanglot horrible déchira l’air. Mon cœur se serra. Je connaissais Kar Yee depuis des années, et pourtant je n’avais jamais entendu ce son.

Je tâtonnai dans sa direction, dérapant sur la peinture visqueuse.

Mon pied cogna quelque chose. Je me laissai tomber à genoux et rampai à quatre pattes sur le sol couvert de peinture. Une odeur de latex nauséabonde m’envahit les narines.

— Kar Yee !

Je tendis ma main collante et la touchai… même si je n’aurais su dire à quel endroit. Il faisait trop noir. Mais je sentis le tissu doré et bouffant de sa veste.

Elle gémit et dit quelque chose en cantonais. Sa voix était faible et fragile.

— Où es-tu blessée ?

— J’ai glissé. Je me suis cassé quelque chose ici.

Cassé. Je remontai ma main le long de son manteau, cherchant. Elle était couchée sur le dos, je pouvais au moins deviner ça, à la sensation de la fermeture de son manteau et la direction de sa voix. Mes doigts touchèrent une peau chaude. Son cou ? Elle poussa un cri. J’ôtai vivement ma main.

— Où est-ce que tu t’es cassé quelque chose ? Au niveau des épaules ? Des bras ? Des côtes ?

— Mes clavicules, répondit-elle entre deux sanglots. Je ne peux plus bouger !

— N’essaie pas. Reste immobile. Garde ton calme.

Cette dernière instruction était plus destinée à moi-même qu’à elle.

— Cady !

Je levai la tête. Une lumière blanche électronique flotta dans l’air. Bob accourut vers nous, se servant de son téléphone en guise de lampe.

— Elle dit que ses clavicules sont cassées, dis-je à Bob.

Ce dernier vacilla sur ses pieds et se mit à glisser.

— Attention !

Je refermai la main autour de son mollet pour le rattraper, laissant une tache de peinture humide sur son pantalon. Il reprit l’équilibre et s’agenouilla à côté de moi, avant de tourner son téléphone vers Kar Yee. Elle avait les yeux fermés. Des larmes teintées de kohl marbraient ses joues. Elle avait les dents serrées. Ses vêtements, sa peau et ses cheveux noirs aussi droits que des rasoirs étaient imbibés de peinture rouge.

— Je suis là, Kar Yee, dit Bob.

— Aide-moi, plaida-t-elle.

Il se pencha un peu plus près et ouvrit l’un des pans de son manteau d’un geste prudent. Ses cheveux noirs coiffés en arrière scintillaient à la lueur du téléphone.

— Je ne peux pas guérir les os tant que je ne sais pas où ils sont cassés. On doit d’abord faire une radio.

— Que quelqu’un appelle le 911 tout de suite ! hurlai-je derrière moi. Dites-leur qu’on a été volés et que quelqu’un est blessé.

Quand quelques voix acquiescèrent, je reportai mon attention sur Bob.

— Le Sacré-Cœur est à quelques minutes d’ici.

— Il y a beaucoup de personnel Terrestre, là-bas, approuva-t-il. Il y aura peut-être quelqu’un qui connaissait mon père. Je vais monter dans l’ambulance avec elle.

Elle sanglota à nouveau.

— Tout ira bien, lui assura Bob d’une voix calme. Tu ne saignes pas ?

Elle répondit que non, mais comment en être sûr, avec toute cette fichue peinture rouge partout ? Bande de connards. Ils avaient foutu en l’air mes pièges d’entrave, ils nous avaient volés et ils avaient blessé Kar Yee.

C’est alors que je réalisai quelque chose : c’était lié à la vague de crimes dont avait parlé Dare la veille au soir.

Comme le penchant de contrôle de la température immodéré de Merrimoth, le don de télékinésie et la capacité à court-circuiter l’électricité dont je venais d’être témoin n’étaient pas normaux, mais ces garçons n’étaient pas transmutés. Ni cornes, ni auréole enflammée. Juste deux ados Terrestres aux pouvoirs surnaturels renforcés. Comment était-ce possible ?

Un fracas résonna quelque part derrière la porte.

— Reste ici avec elle, dis-je à Bob. Je dois aller pourchasser ces connards.

Je me redressai en prenant garde de ne pas la bousculer.

— Attrape-les, articula Kar Yee en serrant les dents.

Je dépassai le bar tout en demandant si tout le monde allait bien et reconnus certaines des voix qui me répondirent. On y voyait plus clair, ici, près de la fenêtre. Stupides protections, elles étaient inefficaces. Elles n’avaient fait que brûler l’encadrement de la porte. Je l’ouvris et montai les marches quatre à quatre, une colère noire pulsant dans mes veines. Quand j’atteignis la dernière marche, mon regard se posa sur le ciment. Des pièces cuivrées et argentées parsemaient le trottoir comme les embruns de l’océan sur des rochers. Quelques billets verts éparpillés voletaient sous le vent, se mettant à danser quand une voiture passait sur Diablo Avenue. La caisse vide était abandonnée contre le mur de brique de notre bâtiment, cassée et cabossée.

Je traversai le trottoir, scrutant chaque côté de la rue, avant de faire demi-tour pour regarder derrière moi. Quelques Terrestres se baladaient après un dîner tardif. Un sans-abri était blotti sous une couverture sale sur un banc. Mais je ne repérai le renne voleur et son acolyte elfique nulle part.

Ils s’étaient enfuis.

 

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