Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres

Jenn Bennett · Chapitre 17 sur 32

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Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres

Chapitre 17

 

 

mais après l’enterrement, Lon nous emmena jusqu’à un appartement A vec un nom comme Peter Little, je m’attendais à moitié à ce que cet homme vive dans un champignon du village des Schtroumpfs, luxueux donnant sur la promenade de La Sirena. Le bâtiment où se trouvait ledit appartement était haut de cinq étages et sécurisé par un portail. Au lieu de s’arrêter devant la guérite, Lon approcha son Audi argentée de la barrière rayée et entra quatre chiffres dans un petit boîtier en métal.

— Comment se fait-il que tu aies le mot de passe pour entrer ici ? l’interrogeai-je quand la barrière commença à se soulever.

Il me lança un regard en coin plus rapide que la lumière.

— Je suis sorti avec quelqu’un qui vit ici.

Ah ah !

— Megan Pierce, précisa-t-il, à ma plus grande surprise. Elle s’esclaffait comme une hyène à chaque phrase que je prononçais. Ça m’a rendu fou.

— Je la déteste déjà. Si on la voit à l’intérieur, je lui arracherai les yeux. Juste pour te prévenir.

— Hum, un crêpage de chignons.

— Grrr.

Il émit un petit rire.

— Je t’ai dit que tu étais ma personne préférée ?

Je souris tandis qu’il roulait vers le bâtiment, serpentant entre les places de parking libres pour éviter les dos d’âne, avant de se garer à une place près de l’entrée. Des pétunias jaunes et violets plantés il y a peu longeaient le trottoir. Je contournai un arrosage automatique ayant des ratés et repérai un fourgon blanc orné du logo de Channel 5, en train de s’éloigner des appartements.

— Le Père Carrow n’a pas menti, remarquai-je en le montrant à Lon du doigt.

— Tout le monde aime les gagnants, dit-il.

Il entra un autre code et me tint la porte ouverte.

Le lobby, si on pouvait appeler ça comme ça, était constitué d’une seule pièce entourée de quatre ascenseurs. Un groupe de palmiers et de plantes tropicales luxuriants se trouvait au milieu de la pièce, sous un puits de lumière. De la musique d’opéra dérivait de haut-parleurs cachés. Nous prîmes l’ascenseur jusqu’au dernier étage, avant de sortir dans un couloir éclairé par des chandeliers et composé de deux appartements. Lon s’avança vers une porte flanquée d’un porte-parapluie et appuya doucement sur la sonnette.

De la musique à pleines basses pulsait à travers les murs. Lon haussa un sourcil. Ouais, ça ne me disait rien qui vaille non plus. C’était peut-être une mauvaise idée. Au bout de quelques secondes, une voix crépitante nous parvint depuis le petit haut-parleur près de la porte.

— Oui ?

— C’est Lon Butler.

Il y eut une courte pause, puis un bruit de verrou qui tourne. La porte s’ouvrit, révélant un homme très bronzé et très blond qui devait avoir quelques années de plus que Lon.

Son long short de bain bleu marine lui arrivait aux genoux. Sa chemise à manches courtes déboutonnée révélait un torse large et parsemé de poils blonds grisonnants. De toute évidence, M. Little passait beaucoup de temps à gonfler ses abdos à la salle de sport. Il était aussi au milieu d’une fête, à ce qu’il semblait. Une fille en maillot de bain passa une porte derrière lui et j’entendis un rire lointain quelque part plus au fond.

— Butler, lança-t-il d’un ton enthousiaste par-dessus la musique de club désagréable qui emplissait l’air. Comment ça va, mec ?

— Pas aussi bien que toi, apparemment.

M. Little m’observa de haut en bas. Un sourire concupiscent s’étira lentement sur son visage.

— Je vous en prie, entrez et joignez-vous à la fête.

Il ferma la porte derrière moi et la verrouilla.

— Je suis Peter, au fait.

— Cady, répondis-je en regardant autour de moi.

Son appartement était décoré dans des tons blanc sur blanc aveuglants : les murs, les meubles, les tapis et le sol étaient de cette couleur, parfois associée à une teinte vive et saisissante de bleu turquoise assortie à son auréole et à ses yeux trop bleus.

— N’y pense même pas, ou je t’explose les dents.

Je pivotai vers Lon. Il avait étréci les yeux en deux fentes. Il referma la main sur mon poignet d’un geste possessif et me rapprocha de lui.

— Oh, là, du calme, s’exclama Peter en levant les mains. Je ne voulais pas…

Il me regarda, avant d’adresser un sourire penaud à Lon.

— OK, si, mais… bon sang, Butler. J’avais oublié à quel point je détestais ton penchant.

Des voix féminines nous parvinrent depuis une autre pièce.

Peter regarda derrière lui et haussa les épaules.

— J’ai déjà les mains pleines, de toute façon.

Il appela la fille en bikini par-dessus la musique. Quand elle approcha, il lui murmura quelque chose à l’oreille. Elle regarda Lon et sourit, avant de faire un signe de tête à Peter et de s’éloigner. Qu’est-ce que ça voulait dire ? Je jetai un coup d’œil interrogateur à Lon, mais il arborait une drôle d’expression. Il y avait intérêt à ce que cette fille n’ait pas été cette pétasse de Megan Pierce.

— Vous sortez, ou vous venez de quelque part, tous les deux ? demanda Peter en nous faisant signe d’entrer plus avant dans l’appartement.

Le volume de la musique de club pulsante s’accrut.

— L’enterrement de David Merrimoth, répondit Lon.

Nous suivîmes Peter jusqu’à un salon en contrebas et coiffé d’une large cheminée blanche. Les rayons du soleil se déversaient par les longues fenêtres. Je n’arrivais pas à comprendre comment il pouvait vivre dans un endroit aussi stérile. Mais quand j’y regardai de plus près, je remarquai beaucoup de vêtements éparpillés dans tous les sens. Surtout des vêtements féminins.

— Oh, l’enterrement. C’était aujourd’hui ? s’enquit Peter en se laissant tomber sur un canapé.

Sa chemise s’ouvrit de quelques centimètres supplémentaires. Quatre verres de vin vides étaient posés sur une table basse en verre, à côté d’une bouteille. Où étaient les fêtards ? Je vis brièvement une silhouette traverser un couloir au fond de la pièce, et crus entendre des gens parler dans ce qui devait être la cuisine, mais je ne vis personne.

Peter renifla et s’essuya le nez.

— Je comptais y aller, mais…

Lon se percha sur la causeuse en cuir blanche en face de lui.

— Je suppose que j’aurais oublié aussi, si j’avais gagné cinquante millions de dollars.

Un énorme sourire niais s’étira sur les lèvres de Peter.

— Je n’arrive toujours pas à y croire, avoua-t-il.

Il pinça les lèvres et poussa un long soupir.

— On ne te donne pas l’argent aussitôt, tu sais ? Je dois me coltiner des avocats et des comptables. Il y a plus de paperasse que je n’en ai jamais vu au conseil municipal.

— À ce qu’il paraît, c’est la troisième fois que tu remportes le gros lot.

Le sourire de Peter s’atténua.

— Tu aimerais bien échanger ton penchant avec le mien, c’est ça ?

— Non, je me demandais juste pourquoi tu n’avais encore jamais remporté la loterie avant.

Il haussa les épaules.

— Je n’avais jamais vraiment essayé.

— Vous avez un penchant de chance et vous n’aviez encore jamais joué à la loterie ? m’étonnai-je. C’est sûrement le premier truc que j’aurais fait, à votre place.

J’étais assise sur un truc. Je me relevai un peu et tirai une culotte violette de sous mes fesses. Je la jetai aussitôt au sol. Dieu seul savait où elle avait traîné.

Peter ne parut pas remarquer mon geste.

— J’ai peut-être joué quelques fois quand j’étais plus jeune. J’ai gagné quelques sommes intéressantes par-ci par-là, je ne sais plus.

— Mais soudain, tu gagnes trois fois en un mois ? dit Lon.

Peter se renfonça dans le canapé et croisa les chevilles.

— J’aurai cinquante ans cette année. Je suppose que je me suis dit, pourquoi pas ? On ne vit qu’une fois.

— Conneries.

De petites rides apparurent sur le front de Peter et il haussa les sourcils.

— Qu’est-ce que tu sous-entends, Lon ?

— Je ne sous-entends rien du tout. Je te le dis, je sais que quelque chose a changé.

— Comme quoi ?

— À toi de me le dire. Comment as-tu amplifié ton penchant ? demanda Lon d’un ton hostile et accusateur.

— Parce que si vous êtes tombé sur un truc qui fonctionne…, intervins-je, m’efforçant d’arrondir les angles. On aimerait vraiment en profiter aussi.

Je lui adressai mon sourire le plus charmeur.

— On ? répéta Peter. Je croyais que les gens comme vous utilisaient la magie pour obtenir tout ce que vous vouliez.

Une vive colère s’éveilla dans ma poitrine.

— Et combien de magiciens connaissez-vous ?

Il recourba son pouce et son index pour former un zéro.

— À moins de vous compter.

— Ne la compte pas, répliqua Lon.

— Tu es si protecteur, lâcha Peter.

Il attrapa la bouteille de vin et tenta de se verser un verre, mais rien n’en sortit.

— Si un jour vous vous lassez de monsieur le rabat-joie, commença-t-il en pointant la bouteille vers Lon, appelez-moi. J’aurais bien besoin d’un peu de magie dans ma vie.

Un long silence s’abattit. Je sentais presque la pression sanguine de Lon s’élever. À moins qu’il s’agisse de la mienne.

— Arrêtons les conneries, lançai-je. On sait que vous utilisez une drogue bionique. On veut juste le nom de votre dealer.

Le visage de Peter se tordit à au moins cinquante endroits différents.

— Je ne sais pas de quoi vous parlez.

Un long moment passa. Tout le monde s’entre-dévisagea. Des sons étranges flottaient vers nous. Comme si quelqu’un venait de se faire mal.

— Entrave-le.

— Quoi ? m’étonnai-je en regardant Lon.

— Entrave-le. Il ne parlera pas si on ne l’y oblige pas.

Peter se redressa sur son siège, de plus en plus agité.

— De quoi tu parles, bon sang ?

— On est en plein jour, tu te souviens ? murmurai-je à Lon d’un ton agacé.

Je n’étais pas l’Enfant du Soleil.

— Il y a plus d’une manière de faire ça.

L’affolement se peignit sur les traits de Peter, se répandant en lui comme un feu de forêt. Il bondit de son siège et contourna le canapé pour rejoindre le buffet bas juste derrière. Il était en train d’ouvrir un tiroir quand Lon se leva calmement, fit trois grands pas et referma le tiroir d’un geste vif. Peter manqua de se faire écraser les doigts. L’homme blond battit en retraite de plusieurs dizaines de centimètres.

— N’approchez pas, ou…

— Peter ?

Nous tournâmes tous la tête vers le fond du salon et l’arche qui menait à la cuisine. Une fille plantureuse au haut de bikini noir et avec une serviette blanche autour de la taille. Une autre fille regardait par-dessus son épaule.

— Le jacuzzi est prêt, annonça-t-elle bêtement.

Peter ne répondit rien.

— Il arrive dans une minute, leur dis-je.

La première fille haussa les épaules et elles repartirent toutes les deux dans la cuisine. Dès qu’elles furent hors de vue, je demandai :

— Qui est votre dealer, Peter ?

— Je n’en ai pas ! Je le jure devant Dieu. Je suis allée à une fête à Morella il y a quelques semaines et tout le monde parlait de penchants bioniques, mais personne ne savait comment ça marchait. Une fille m’a invité à une fête secondaire dans une chambre où ils se faisaient passer une boisson. Elle m’a dit que ça me rendrait encore plus chanceux, et j’en ai bu une gorgée. Tout le monde l’a fait. Je n’ai rien ressenti de spécial, mais j’étais déjà pas mal bourré. Après ça, tout est un peu flou. Je n’y ai pas vraiment repensé, jusqu’à ce que j’essaie de jouer à la loterie. Et, vous savez… ça a marché, je suppose.

— C’était où, cette fête ?

— Je ne sais pas. Quelque part en centre-ville. Un endroit très chic. Chez un type riche, qui a des relations avec des politiciens de Morella. Je ne me tiens plus au courant de qui fait quoi dans la politique de la ville, et c’était l’ami d’un ami… il a entendu parler de la fête quand on était au bar et quelqu’un nous y a emmené. J’étais vraiment saoul. Je n’ai pas fait attention.

J’échangeai un regard avec Lon, qui hocha la tête avec réticence. Peter disait la vérité. Super.

— Personne ne vous en a plus offert, depuis ? l’interrogeai-je.

— Non.

— Et vous êtes allé à cette fête il y a deux semaines ?

— Ouais. La veille du jour où j’ai gagné à la première loterie.

Ce qui voulait dire que les effets de la potion duraient bien plus longtemps que je l’espérais. Ce n’était pas vraiment ce que j’avais envie d’entendre, mais ça m’indiquait au moins que Telly était toujours dangereux.

Lon lança un long regard à Peter.

— Si tu entends parler de quoi que ce soit d’autre, de quelqu’un qui vendrait ce truc, par exemple, on apprécierait que tu nous transmettes son nom.

— Euh, ouais, bien sûr, répondit Peter avec un coup d’œil vers mon auréole.

— On va vous laisser rejoindre votre petite équipe d’adolescentes, lançai-je en écartant la culotte violette de mon passage d’un coup de pied.

Nous repartîmes par là d’où on était venus et aucun de nous ne prononça un mot jusqu’à ce qu’on soit de retour dans l’ascenseur en verre.

— Pourquoi tous tes amis sont des tarés ? m’enquis-je, un peu perturbée.

— Ce n’est pas mon ami.

J’appuyai plusieurs fois sur le bouton du lobby, puis plusieurs autres sur celui de fermeture des portes.

— J’ai des amis normaux, assura-t-il d’une voix calme en écartant ma main du panneau de contrôle.

— Comme qui ?

— Mick.

— Le médecin ?

Je ne l’avais vu que brièvement, et de loin, dans la salle des Urgences quand le tatouage de Jupe s’était infecté au cours de la période chaotique ayant précédé Halloween.

— Sa femme est très sympa. Elle te plairait. Ils ont deux filles. L’une d’elles a l’âge de Jupe et l’autre a quelques années de plus.

— Hum.

L’ascenseur entama sa descente. Je croisai les bras sur ma poitrine et réfléchis à ce que Peter Little nous avait révélé.

— Il a dit que la fête à laquelle il était allé était très m’as-tu-vu. Organisée par un type lié à la vie politique de Morella. Cet élixir bionique est donc distribué aux politiciens riches. Je ne pense pas qu’ils l’aient acheté à des voyous des rues comme Telly.

— Ils se le sont sûrement procuré auprès du distributeur de Telly.

Je grognai de frustration.

— Tous ces ennuis pour un petit voyou stupide. Je veux juste qu’il se retrouve sous les verrous.

— Et s’il se contente d’arracher les barreaux de sa cellule ?

— Les effets finissent forcément par s’estomper, répondis-je.

J’espérais, en tout cas.

— Mais si l’élixir reste sur le marché, il y aura toujours un autre Telly. Ce n’est pas sûr, Cady.

Maudit soit-il pour avoir toujours raison.

— Eh bien, je retrouve Hajo ce soir, alors on découvrira bientôt s’il sait qui distribue ce truc.

Lon se renfrogna. C’était à son tour d’être grincheux. Parce que de toute évidence, il n’était pas le seul à avoir des amis bizarres.

 

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