Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres
Chapitre 8
Rose m’observa sans prononcer un mot. Adella s’avança et me tendit la J upe prononça mon nom comme si c’était une enseigne de quinze mètres de hauteur constellée de lumière, mais l’accueil fut très mitigé. main.
— Ravie d’enfin te rencontrer.
Elle prit ma main entre les deux siennes et m’adressa un gentil sourire.
— Moi aussi, répondis-je. Jupe me parle de toi…
— Tout le temps ? devina-t-elle. Parce que j’ai des nouvelles de toi toutes les semaines. Cady par-ci. Cady par là.
Jupe eut presque l’air embarrassé, mais il était tout bonnement incapable de rester timide très longtemps.
— Tu m’as dit que je parlais trop souvent de films, alors qu’est-ce que je peux dire d’autre ? Mince alors.
Elle lui fit un clin d’œil.
— Je suis heureuse d’entendre tout ce que tu as à me dire. Et puis, je parle tout le temps d’art, moi.
Je me souvins qu’Adella enseignait l’histoire de l’art à l’université de Portland.
— Le semestre est terminé ? Tes cours, je veux dire.
— Oui, Dieu merci. Mes copies sont corrigées et les réunions sont terminées. Les étudiants ont fui le campus hier comme s’ils étaient menacés par une tornade.
À trente-cinq ans, Adella avait dix ans de plus que moi et une poignée de moins que sa sœur, Yvonne (qui avait la quarantaine, comme Lon). Elle avait un visage sympathique. Dans d’autres circonstances, je l’aurais appréciée aussitôt. Et c’était le cas, mais ce sentiment était entaché par mes doutes et mes craintes qu’elle ne m’accepte pas, même si je me montrais agréable. Quand je regardai sa mère, mes appréhensions grandirent.
— Et voici ma grand-mère, reprit fièrement Jupe.
Rose Giovanni ne me tendit pas la main. Elle se contenta de m’étudier froidement en clignant rapidement des paupières. À chaque centimètre carré de mon corps qu’elle examinait, j’avais la sensation de me recroqueviller un peu plus sur moi-même. Même si c’était elle, le démon, j’avais la sensation d’être le diable de cette pièce.
— Ravie de vous rencontrer, dis-je.
Je me demandai si je devrais ajouter un « madame ». Mais ça aurait peut-être été insultant ? Mieux valait jouer la sécurité et garder la bouche close.
Elle regarda par-dessus ma tête.
— Voilà donc cette auréole argentée dont j’ai tant entendu parler.
— Oui.
— Une vraie sorcière, hein ?
— Magicienne, corrigeai-je.
Elle émit un petit son comme pour me faire savoir qu’elle n’était pas impressionnée, puis regarda les taches de terre sur ma manche.
Je baissai les yeux à mon tour.
— J’ai… j’ai eu une soirée difficile.
— Ah ?
Elle repoussa ses lunettes à monture en métal sur l’arête de son nez d’un ongle verni, puis se tourna vers Lon et haussa un sourcil.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Super. Elle venait officiellement de me rejeter de la conversation.
— Le bar de Cady a été braqué plus tôt dans la semaine, expliqua Lon.
— Oh, ma pauvre, dit-elle. C’est un métier dangereux, j’en suis sûre. Vous êtes ouverts toute la nuit et attirez les mauvaises personnes. C’est comme quand on possède un magasin d’alcool.
— Le Tambuku est le bar le plus génial de tout Morella, Grand-mère, affirma Jupe.
— J’aimerais beaucoup le visiter, dit Adella. Je donne des cours sur l’art polynésien tous les étés.
Je ne m’attendais pas à ce que notre flipper Tahiti Tropicana l’impressionne, mais elle se montrait gentille, au moins. J’ouvris la bouche pour lui répondre, mais Rose m’interrompit.
— Il n’y a rien de « génial » dans les bars, Jupiter. La boisson ne mène qu’au malheur.
— Seigneur, je pense que c’est moi qui ai besoin d’un verre, là, tout de suite, marmonna Lon quelque part derrière moi.
— Il n’est pas du tout comme ça, protesta Jupe. Hein, Cady ?
— Le métier de barman n’a rien de respectable, insista Rose.
Je n’avais jamais eu honte de ma profession, et je n’allais pas commencer maintenant. Si cette femme essayait de me rabaisser, elle allait devoir faire plus d’efforts que ça.
— Je suis une bonne barmaid. Je surveille mon bar et garde un œil sur la quantité d’alcool que je sers aux gens. Quand un client dépasse les bornes, je cesse de le servir et je lui appelle un taxi.
— Mais tu les sers quand même, hein ? Et ce n’est pas parce qu’ils prennent un taxi qu’ils ne vont pas faire des choses stupides ailleurs. Il ne ressort jamais rien de bon de la boisson.
Je réalisai soudain où elle voulait en venir. Les nombreux passages d’Yvonne en cure de désintox. Son combat contre la drogue et l’alcool. Les accidents de voiture et les dettes de jeu, tout cela alimenté par les gros titres des tabloïds, à l’époque où elle était encore mannequin. Je ne savais pas si elle était sobre, désormais ; Lon et Jupe ne parlaient jamais d’elle. Et la presse avait perdu tout intérêt pour une mannequin vieillissante qui ne travaillait plus depuis des années.
La famille Giovanni avait déshérité Yvonne. Rose s’était liée avec Lon à travers Jupe et les avait choisis plutôt que sa propre fille. Je savais que c’était un sujet sensible. Je n’avais pas envie de perturber Jupe, mais je ne pouvais pas me laisser faire sans rien dire.
Je me redressai et la regardai dans les yeux.
— Je devine sans mal pourquoi vous avez cette opinion, mais ne commettez pas l’erreur de me confondre avec votre fille.
Elle tressaillit de surprise, puis me dévisagea comme si elle cherchait à me faire entrer en combustion spontanée à la force de son regard. Un silence inconfortable s’abattit dans la pièce.
— Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, finis-je par reprendre. Je dois aller me laver.
Je me retournai pour monter à l’étage. Lon tenta de me suivre, mais je posai une main ferme sur son bras pour l’en dissuader. Tandis que je montais les premières marches, j’entendis Rose lancer comme si rien ne s’était passé :
— Qui veut des barres de céréales aux mûres ?
La situation s’arrangea dans la soirée. Les présentations inattendues avec M. Piggy aidèrent à égayer l’atmosphère. Qui pouvait résister à un hérisson pygmée capable d’escalader le sapin de Noël et de sauter sur votre épaule quand vous vous y attendiez le moins, comme un genre de singe psychotique couvert de piquants ?
J’évitais de parler directement à Rose, sauf pour dire « merci », « excusez-moi » et « désolée que mon hérisson de compagnie ait sauté sur votre épaule ». Elle évitait de m’adresser la parole aussi, mais sans être antagoniste. Après l’incident du hérisson, Lon mit de la musique, une compilation de Stax Records qu’il mettait parfois le jour de la fête des gaufres, qu’on appelait aussi « dimanche » en dehors du domicile des Butler. Difficile de rester en colère en écoutant Issac Hayes ou Otis Redding. Il le savait bien : il avait choisi ce disque exprès. Quand Jupe et Adella se mirent à raconter en détail l’origine de l’une des décorations de Noël faites main dans le sapin (un disque d’argile qui ressemblait à l’empreinte de main de Jupe, à première vue, mais qui était en réalité un moulage de la patte de Foxglove), Lon se glissa à côté de moi sur le canapé et m’attira contre lui, presque sur ses genoux, avant de passer les bras autour de mon corps. Du coin de l’œil, je vis Rose nous lancer plusieurs brefs regards, mais elle ne fit aucun commentaire.
Adella et Jupe finirent leur histoire. Ils faisaient tous deux de grands mouvements de la main tout en parlant. Qu’avait-il hérité d’autre du côté maternel de sa famille ? C’était comme si tous les mystères de sa personnalité si dynamique m’étaient révélés une couche après l’autre.
Et bon sang, j’appréciais vraiment Adella. Elle était intelligente et pleine d’esprit, et elle reniflait quand elle riait, comme Jupe. Je fis tout mon possible pour ne pas être jalouse, quand Jupe la supplia de monter dans sa chambre pour regarder la télévision. Mais bon, après tout, c’était mon boulot. C’était moi qui éteignais la télé quand Jupe s’endormait sur mon bras.
Mon Dieu, j’étais vraiment en train de m’apitoyer sur moi-même. J’eus envie de me gifler. Au lieu de ça, je m’excusai et allai manger une autre barre de céréales aux mûres à la cuisine. J’étais en train de lécher les dernières miettes collantes sur mon doigt quand Rose entra. Seule.
— J’en aurais fait plus si j’avais su qu’ils partiraient si vite, remarqua-t-elle en regardant le plat enveloppé de plastique et presque vide.
Ils étaient vraiment divins, mais je n’avais pas l’intention de lui dire ça. Et je ne savais pas si elle essayait de me dire d’ôter mes sales pattes de ses pâtisseries, ou si elle reconnaissait être contente que je les apprécie. Elle savait peut-être que c’était mon troisième, même si je m’étais efforcée d’être discrète.
Je n’avais vraiment aucune idée de ses intentions, je gardai donc le silence.
Elle avait retiré sa veste et marchait pieds nus. Elle avait des bras fins et fermes, ainsi que des jambes incroyables, ce qui n’était pas juste. Elle avait soixante ans. Elle aurait dû avoir les jambes… eh bien, je ne savais pas trop comment, mais pas comme ça. Les miennes étaient bien loin de leur ressembler. Je fus soulagée quand elle rangea les barres aux mûres dans le frigo et emporta ses jambes trop belles hors de ma vue. Debout derrière l’îlot incurvé de la cuisine, je me lavai les mains à l’évier.
— Je ne crois pas aux couples qui vivent en dehors des liens du mariage.
Mes mains glissèrent sur le distributeur de savon. Un jet de gel vert s’étala sur le carrelage blanc derrière l’évier de Lon.
— Vous essayez de me dire quelque chose ? m’enquis-je tout en me frottant les mains d’un geste agressif. Ou c’est juste une observation ?
— Quand je lui ai demandé si tu vivais ici, Lon m’a répondu que ce n’étaient pas mes affaires, et c’est sûrement vrai. Mais Adella m’a dit que Jupe lui avait expliqué que tu louais une maison à Morella.
— Je suis propriétaire d’une maison à Morella, corrigeai-je.
— Eh bien, quel que soit votre arrangement habituel à Lon et toi, j’aimerais que tu restes chez toi tant que je suis ici.
J’abattis la main sur le robinet pour l’éteindre et me retournai à demi, projetant des gouttes d’eau dans l’évier.
— Mettons les choses au clair. Êtes-vous en train d’exiger que je…
Elle leva les deux mains devant elle.
— Ce n’est pas une exigence, mais une requête. Je n’aime pas l’idée que Jupiter pense que c’est normal qu’un couple sans attache vive ensemble. Et si je consens à rester ici pendant que vous vivez dans le péché, Lon et toi, cela laissera entendre à Jupiter que j’approuve. Ce qui n’est pas le cas. J’aimerais que tu respectes ça.
— Eh bien, je trouve ça assez culotté de votre part de me demander ça.
Elle retira ses lunettes et les essuya avec un bout de son T-shirt rayé sans manches.
— Personne ne m’a jamais accusée de frilosité s’agissant de dire ce que je pense.
Sans me regarder, elle remit ses lunettes sur son nez.
— Quoi qu’il en soit, c’est toi ou moi. Si tu restes, je m’installerai dans un hôtel en ville. Mais j’apprécierais que tu te décides vite, parce qu’il est vingt-et-une heures trente. Ça ne signifie peut-être pas grand-chose pour quelqu’un qui travaille de nuit dans un bar, mais j’ai passé l’après-midi à faire la queue à l’aéroport. Je suis fatiguée. J’aimerais aller me coucher. Et j’aimerais aussi que Noël soit une occasion heureuse. Sa mère a déjà gâché bien trop de fêtes dans cette famille. J’espère que tu ne feras pas la même chose.
Tandis que je restai plantée là, bouche bée, elle se retourna et sortit de la cuisine.
Bon Dieu, quelle audace.
D’abord, mon arrangement avec Lon n’était pas ses affaires. Et que croyait-elle que ça changerait, si je partais ? Même si je m’en allais quelques jours comme elle le voulait, je reviendrais quand elle serait repartie après Noël, exhibant mes manières de dévergondée sous les yeux impressionnables de son petit-fils. Ça n’avait aucun sens. Je ne partirais pas. Hors de question. Décision prise. Je me fichais bien de ses principes moraux, j’avais d’autres chats à fouetter. Comme les voyous stupides aux penchants impossibles, et le fait de savoir si ma mère tueuse en série essayait à nouveau de faire de ma vie un enfer.
Je réprimai ma colère et sortis de la cuisine pour entrer dans le studio de photographie de Lon.
Mes doigts trouvèrent l’interrupteur et j’allumai. Une vive lumière blanche éclaira la grande pièce entourée de larges fenêtres sur trois côtés. De jour, les lieux étaient chauds et dorés, illuminés par les rayons du soleil. Mais le soir, le verre formait un corset sombre et contraignant autour des murs blancs.
Des lampes, des parapluies de diffusion et des canevas se trouvaient dans un coin, près d’une corde enroulée et accrochée au mur. Sur les longues tables en bois pâle bordées de tabourets roulants se trouvaient de multiples ordinateurs, une imprimante photo grand format et d’autres équipements que je ne connaissais pas. Deux zones de la pièce étaient préparées pour des séances photo.
J’aimais cet endroit. Il était à la fois organisé et désordonné. Calme. Je parcourus des yeux le mur de photos récentes, certaines prises pour le boulot et d’autres dans le cadre personnel. L’une d’elles me représentait, couchée sur le canapé avec Jupe. La première fois que je l’avais vue, je m’étais sentie embarrassée : j’avais l’air à moitié morte, avec ma bouche ouverte et mes traits lâches. À cet instant, cette photo me serra le cœur. Je m’obligeai à détourner les yeux et me dirigeai vers la zone où Lon stockait son papier photo et le nécessaire pour les encadrer. C’est alors qu’il entra dans le studio derrière moi.
— J’ai besoin de papier pour dessiner, expliquai-je d’une voix sérieuse.
Il ne me demanda pas pourquoi, se contentant de se pencher pour atteindre un gros calepin.
— Comme ça ?
— Parfait. J’ai besoin de deux feuilles.
Il en arracha deux. Quand il me les tendit, il me lança un regard
nonchalant très « Luke la main froide »1.
— Tu vis ici. Elle fait partie de la famille. Personne n’a besoin de partir.
Je le dévisageai.
— Elle vient de tout me dire, expliqua-t-il. Personne n’ira nulle part.
Toutes les émotions que je refoulais au fond de moi s’échappèrent comme une nuée d’abeilles se déversant d’une ruche.
— Apparemment, l’une de nous deux va devoir le faire.
Je savais qu’elle m’entendait sûrement, grâce à son fichu penchant de clairaudiente. Je m’en foutais.
— C’est ridicule.
— Je suis d’accord.
— Tu avais raison, tout à l’heure, reprit Lon, l’air de se moquer que Rose nous entende, lui aussi. C’est à cause d’Yvonne.
Ça ne faisait aucun doute. Mais je m’en tenais à ce que j’avais dit : je n’étais pas Yvonne. Et Jupe n’allait pas suivre l’exemple de sa mère juste parce que la petite amie de son père travaillait dans un bar, ou vivait chez lui sans avoir de bague à son doigt.
Rose essayait de me faire sortir de mes gonds. De me tester. Elle voulait peut-être savoir jusqu’où elle pouvait aller jusqu’à ce que je craque et cause une scène. Après quoi je deviendrais la méchante de cette histoire. Celle qui avait gâché Noël.
Si je restais, elle partirait et Jupe en serait ébranlé. D’un autre côté, si c’était moi qui partais, Jupe serait peut-être simplement confus. Mieux valait ça plutôt qu’il se retrouve au milieu d’un conflit familial. J’avais beau être jalouse de ces deux femmes (bon sang, comment aurait-il pu en être autrement ?), il était hors de question que je me batte avec Rose Giovanni pour lui prouver quelque chose.
Et merde.
Je trouvai un endroit dégagé sur l’une de ses tables de photographie, près de la porte de la chambre noire, et étalai le papier à dessin ici. J’alignai les deux feuilles, puis les repliai en un carré soigné, qui ressemblait un peu au drapeau blanc que j’étais prête à agiter.
— Je vais partir, annonçai-je en me retournant face à lui.
Debout devant moi, Lon posa une main sur le bord de la table, à côté de ma hanche droite, puis il plaça l’autre du côté gauche, me piégeant entre ses bras. Il secoua lentement la tête, puis se pencha et approcha sa bouche de ma joue.
— Non, me murmura-t-il à l’oreille.
Il m’embrassa avec une lenteur délibérée. Mes résolutions se liquéfièrent. Ses hanches se pressèrent contre mon bas-ventre. Existait-il une sensation meilleure que celle-là ?
— Non, répéta-t-il contre mes lèvres.
Il utilisait le sexe contre moi. Et en termes d’arguments, celui-là était excellent. Rien que le sexe avec Lon suffisait à me faire hésiter. Il pencha la tête et prit une grande inspiration contre mon cou, gonflant les poumons et pressant son torse ferme contre ma poitrine tout en aspirant ma peau. Ses cheveux détachés et couleur miel retombèrent sur mon visage et je me sentis submergée par l’envie de le supplier de m’étreindre. De me donner refuge. De m’autoriser à baisser ma garde un instant. Parce que de tout ce qu’il pouvait me faire et faire pour moi, cette capacité particulière était tout en haut de la liste. Je n’avais confiance en personne d’autre sur ce plan ou le suivant autant que j’avais confiance en Lon. Personne.
Je ne le comprenais pas toujours. Ses motivations étaient souvent à demi cachées, et sa force silencieuse m’était parfois effrayante et étrangère, surtout quand il était transmuté.
Pourtant, je lui faisais confiance. Totalement. Et après tout ce que j’avais traversé avec mes parents, c’était un sacré exploit.
— Laisse-moi me charger de ça. Je vais la convaincre de rester, murmura-t-il. Personne ne s’en ira.
Mais une pensée insistante dansait au fond de ma tête, refusant de partir et étouffant la chaleur rugissante de mon corps. Même si Lon arrivait à convaincre Rose de rester, même si elle changeait d’avis, qu’est-ce que j’allais faire ? Aller me coucher avec Lon, en sachant qu’elle pourrait entendre le froissement des draps ? Elle percevait sûrement le frottement de sa moustache contre mon cou, à cet instant.
J’avais même peur d’aller aux toilettes, pour l’amour du ciel, en sachant qu’elle pourrait m’entendre uriner.
Toute cette histoire craignait. Dans les grandes largeurs.
Même si ça me serrait le cœur, je le repoussai.
— Je m’en vais.
Son regard s’assombrit.
— Tu ne peux pas passer la nuit chez toi. Ta maison est sans protection.
— Je vais aller chez Kar Yee, répondis-je d’un ton raisonnable. Bob ne peut pas rester là-bas éternellement, elle finirait par le tuer. Je vais lui accorder une petite pause. Ça vaudra mieux pour tout le monde.
— On n’a plus passé la nuit séparément depuis des semaines.
— On dort séparément chaque fois que tu pars en séance photo.
— Et je déteste chaque seconde.
— Moi aussi, mais je ne serai pas la Yoko Ono de ta famille. Si quelqu’un doit gâcher Noël, ce sera elle, pas moi. Parce que quand je ne serai pas là demain matin, elle pourra expliquer à Jupe que c’est elle qui m’a fait partir.
Je ne le savais pas jusqu’à ce que je le dise à voix haute, mais c’était ça, hein ? Je n’essayais pas de jouer les martyrs. Je voulais qu’elle perde. Et à la manière dont Lon plissa le coin de ses yeux, je devinai qu’il avait compris, lui aussi.
— Et puis, repris-je en ramassant les feuilles de papier à dessin pliées. Je dois retrouver ce voyou de Noel Saint-Hill à Morella, demain. Ça me fera économiser le voyage.
C’était la vérité, mais j’avais autre chose à faire avant. Parce qu’entre l’attaque de hérisson et le moment où Rose avait insisté pour que je parte, j’avais réalisé que je connaissais une personne à même de me dire si ma mère était encore bien en vie sur un autre plan.
1 Film de 1967 avec Paul Newman dans le rôle d’un détenu de prison devenu populaire pour son flegme et sa joie de vivre.
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