Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres
Chapitre 7
attirer mon attention. Il essayait de me faire sourire. Je finis par céder. Il n’y P endant le trajet de retour vers la maison, Jupe passa la tête entre les sièges avant du SUV et me donna des petits coups de doigt pour avait pas vraiment d’autre option, avec lui, vu qu’il était passé maître dans l’air d’asticoter les gens. Je me retournai à moitié sur mon siège et le laissai me prendre la main. Sa peau était douce et il sentait bon, comme le parfum noix de coco de son shampoing.
— Au moins, on a le nom de ce voyou, remarqua Jupe.
Noel Saint-Hill. Lon avait retrouvé le fan de Plymouth, Freddie, avant qu’on quitte la piste de course. Il ne savait pas où vivaient les Saint-Hill, mais on pourrait sûrement le découvrir en faisant une petite recherche sur internet. Il était au moins ressorti quelque chose de positif de tout ça, mais je n’arrêtais pas de penser à la voix de ma mère, qui tournait en boucle dans ma tête comme une mauvaise rengaine.
— J’aimerais bien que vous m’expliquiez ce qui se passe, remarqua Jupe tandis qu’on traversait l’autoroute sombre reliant Morella à La Sirena. Je pourrais peut-être vous aider.
— Si seulement, répondis-je.
Ma langue était enflée dans ma bouche après que je l’avais mordue.
— Si j’étais toi, je me vanterais devant tout le monde. Il te faudrait un nom de superhéros de BD, genre Brume Argentée, ou un truc comme ça. C’était dingue ! lança-t-il d’un ton enthousiaste.
— Ouais, c’était assez fou, admis-je.
C’était l’autre truc fou qui m’inquiétait le plus, à cet instant.
— Et tu ne savais pas que tu étais capable de faire ça ?
— Non.
Lon grommela. Il avait les yeux rivés sur la route devant nous, perdu dans ses pensées. Il se posait sûrement la même question que celle qui flottait dans ma tête : comment ma mère peut-elle être encore en vie dans l’Æthyr et qu’est-ce que je vais bien pouvoir y faire ?
— Tu ne devrais pas être aussi remuée, continua Jupe. Parce que ce sort de brouillard était cent pour cent badass. Quand tu as sauté sur ce fourgon, je me suis dit « bordel de merde ! ». J’ai cru…
— La ferme, Jupe, l’avertit Lon.
— Je dis juste qu’elle devrait peut-être être contente. Qui sait de quoi elle serait capable, si elle le voulait.
Il enfonça son doigt dans mon coude et ajouta :
— Et puis, tu m’as dit toi-même que la magie était imprévisible.
— Je t’ai dit que les résultats étaient imprévisibles. Et que chaque magicien avait un niveau de talent varié.
— Oh, arrête. Ne joue pas avec les mots devant moi.
— Tu veux dire « sur les mots » et « avec moi ».
Il émit un petit rire penaud.
— Je ne sais pas vraiment ce que ça veut dire.
— Eh bien, par miracle, tu as employé l’expression adaptée.
Il émit un claquement de langue satisfait.
— Parce que je suis plus intelligent que je devrais. C’est ce que dit M. Ross en cours à chaque fois que je lui prouve qu’il a tort.
Lon émit un son exaspéré et se cogna l’arrière du crâne contre l’appui-tête.
— Tu n’es pas censé donner tort à tes professeurs, remarquai-je. Tu es censé les écouter et faire ce qu’ils te disent.
Le téléphone de Lon sonna. Il regarda l’écran, puis répondit de son ton lapidaire habituel, avant de grommeler et d’émettre des « hum hum » pendant toute la durée de l’appel.
— C’est ça, murmura Jupe, scrutant son père tout en conspirant avec moi. M. Ross se trompe au moins vingt fois par semaine. Hier, il a dit que puisque j’étais si sûr de moi, je devrais donner le cours à sa place. Et j’ai répondu « donnez-moi une craie ! ». Je crois qu’il était à deux doigts de m’envoyer en…
Il regarda Lon, puis articula en silence « retenue ».
Je faillis rire. Il me faisait me sentir mieux malgré tout ce qui tourbillonnait dans ma tête. Difficile d’être perturbée, avec ses bavardages énergiques à cent à l’heure.
— Oh ! s’exclama-t-il, changeant brusquement de sujet. Laisse-moi lire les lignes de ta main. J’ai lu un livre à la bibliothèque qui apprenait comment faire, aujourd’hui.
Qu’est-ce que je disais.
Tandis que Lon raccrochait le téléphone, je laissai Jupe ouvrir ma main et étudier ma paume posée sur l’accoudoir en plissant les yeux. Il analysa les lignes qui s’entrecroisaient sur ma peau à la douce lueur bleue du tableau de bord et à celle, verte et plus brillante, qui émanait de son auréole. Il fit courir ses doigts fins le long des lignes et ses boucles frisottées semblables à des ressorts me chatouillèrent la joue.
— Je déteste avoir à te dire ça, mais tu vas mourir, genre, waouh ! Trois fois. Attends, attends, attends. Une seconde.
Il étrécit un peu plus les yeux, à deux centimètres de ma main. Je fus tentée de lui donner une tape sur le visage, comme l’auraient fait les Pieds Nickelés.
— Ce n’est pas ta ligne de vie. C’est quoi, cette ligne-là ? Je ne comprends rien. Ce livre de chiromancie disait n’importe quoi.
Il continua de marmonner tout seul, exaspéré mais déterminé à résoudre le mystère de ma paume. Je lui mordillai la nuque pour le taquiner. Il gloussa et me repoussa avec sa tête. On riait. Tout allait bien. Puis, sans la moindre raison, je me mis à pleurer.
Qu’est-ce qui clochait, chez moi ?
Jupe me lâcha la main, alarmé.
— Je ne le pensais pas. Tu ne vas pas mourir trois fois.
Je me couvris le visage des mains et m’affaissai sur mon siège.
— Je ne… sais même pas pourquoi…
Je serrai les dents et grognai, refoulant mes larmes. J’avais le sentiment d’avoir perdu tout contrôle, comme si j’allais complètement craquer d’un instant à l’autre.
Je ne pouvais pas m’effondrer comme ça. Quelle importance, si ma mère était encore en vie ? Elle se trouvait sur un autre plan. Elle ne pouvait pas m’atteindre, ici. Et si on partageait une sorte de connexion à travers ce stupide pouvoir d’Enfant de la Lune… parce que Dieu seul savait quel genre de rituel magique elle avait utilisé pour me concevoir… alors je trouverais un moyen de le rompre ou bien j’arrêterais de l’utiliser.
Je pris plusieurs grandes inspirations. Lon et Jupe me dévisageaient avec cette même expression signifiant « oh merde, une femme est en train de pleurer ».
— Je vais bien, leur assurai-je, reniflant et essuyant les larmes sur mes joues. Je vais bien.
— C’est peut-être, tu sais, commença Jupe avec un regard entendu.
— C’est peut-être quoi ?
Il me lança un regard supérieur.
— Oh, tu sais bien. Ce moment du mois, dit-il en mimant des guillemets. Les femmes sont bizarres, à cette période. J’ai remarqué que beaucoup de filles à l’école pleuraient les mêmes jours. Kiya m’a dit que c’est parce que quand les filles passaient beaucoup de temps ensemble, elles se mettaient à avoir, tu sais, le même calendrier.
— Eh bien, je n’ai pas « tu sais quoi » en ce moment, répliquai-je en mimant des guillemets à mon tour. Mais merci de m’en avoir appris un peu plus sur mon propre corps.
— De rien, répondit-il avec sérieux. Tu vois. J’apprends un tas de trucs, à l’école. L’année dernière, aucune des filles ne pleurait. Mais cette année ? Pfiou ! On a intérêt à faire attention à ce qu’on dit.
— Pourquoi Dieu me déteste ? marmonna Lon.
Le SUV commença à grimper les routes sombres menant en haut de la falaise, vers la propriété isolée de Lon. L’éclat doux de la lune filtrait entre les pins et les séquoias. Je poussai un soupir et me détendis sur mon siège, un épuisement anesthésiant me submergeant. Je ne penserais plus à ma mère. Demain, on retrouverait ce Noel Saint-Hill à Morella. J’allais peut-être même passer par les voies normales et porter plainte contre lui. Je pouvais laisser la police se charger de ça. Au lieu d’essayer de m’occuper de tout avec ma magie, pour une fois.
Deux routes menaient à la maison de Lon : l’une était un vrai coupe-gorge zigzaguant emprunté par les visiteurs (j’avais bousillé ma voiture sur cette route, une fois, lors d’une course poursuite par un démon Æthyrique envoyé pour me tuer) et l’autre était une petite route cachée utilisée par les membres de la famille. Les deux menaient à un portail verrouillé requérant soit un code d’identification, soit une télécommande, pour entrer. Mais le système d’ouverture automatique du portail avait cessé de fonctionner une semaine plus tôt. Il fallait sortir et ouvrir la grille manuellement, avant de la refermer derrière soi après être rentré ; le type qui l’avait installée était censé venir la réparer bientôt.
Jupe l’avait fermée quand on était partis rejoindre la piste de course, mais elle était désormais ouverte.
— Lon, dis-je en me redressant sur mon siège.
Mon pouls se mit à accélérer, chassant le bourdonnement d’émotions dans mon cerveau.
— Le portail.
— Tout va bien.
Les seules autres personnes qui passaient par ici étaient les domestiques qui vivaient sur la propriété de Lon, M. et Mme Holiday. Ils étaient encore plus maniaques sur la sécurité que Lon.
— Je suis sûr de l’avoir verrouillé, protesta Jupe. Tu crois que c’est un animal sauvage qui a réussi à l’ouvrir ? Peut-être un diablotin ?
La protection magique circulaire disposée sur environ un hectare autour de la maison de Lon empêchait les intrus et les diablotins de s’en approcher. Ces derniers étaient de petits démons transparents ayant la capacité d’aller et venir entre les plans. C’était la seule entité connue ayant la capacité de voyager ainsi à volonté. Ils ressemblaient à des cafards fantomatiques, agaçants mais inoffensifs.
Mais nous venions tout juste de traverser la protection magique de la maison, il ne pouvait donc pas s’agir de diablotins.
— C’était peut-être Foxglove, suggéra Jupe.
— Les chiens ne savent pas ouvrir les portails, répondit Lon en arrêtant la voiture. Va le fermer.
— Et s’il y avait quelque chose, là dehors ?
Eh, je ne pouvais pas en vouloir au gamin. Ces falaises étaient très boisées et Lon possédait presque cinq hectares de propriété. Les seules autres personnes présentes ici étaient les Holidays. C’était un endroit paisible, mais un peu flippant dans des moments comme celui-là.
— Je m’en occupe, proposai-je en sortant du SUV.
Je scrutai les bois sombres autour de moi tout en marchant. Tout était calme et serein. Un vent mordant soufflait entre les broussailles, transportant l’odeur des cyprès et des feuilles mortes. Si je m’arrêtais pour mieux écouter, j’entendrais les vagues s’écraser contre les rochers, un demi-kilomètre plus bas. Mais je n’avais pas envie de faire ça, pas alors que j’étais aussi nerveuse. Je songeai à l’homme caché dans l’ombre du parking de la piste de course et accélérai le pas. Le portail grinça quand je le fermai avant de mettre le verrou. Je m’empressai de rejoindre la cabine illuminée du SUV, ralentissant quand j’entendis Jupe pousser un cri de joie. Lon lui intima de se taire.
— OK, OK, répliqua Jupe.
Je m’arrêtai devant ma portière ouverte. Ils me rendirent tous deux mon regard, les yeux écarquillés, comme s’ils venaient d’être pris la main dans le sac.
— Qu’est-ce qui se passe, bon sang ? demandai-je.
— Monte, répondit Lon.
— Pas tant que tu ne m’auras pas expliqué ce qui se passe.
— C’est rien. Monte, je te dis.
Une horrible inquiétude me serra l’estomac, mais je grimpai dans la voiture et fermai la portière.
Lon redémarra et roula vers la maison, une construction longue et
moderne en pierre et en verre. Ça faisait très Franck Lloyd Wright1. Coûteux, mais spectaculaire. Elle se déployait sur une section de terrain dégagé donnant sur l’océan Pacifique, et disposait d’une vue éblouissante. Mais à cet instant, c’était la maison elle-même qui m’inquiétait. Je voyais du mouvement derrière les fenêtres démesurées d’où émanait une lueur dorée. Jusqu’alors, je pensais qu’il s’agissait juste des Holiday. Ils allaient et venaient comme bon leur semblait, et leur maison douillette aux allures de cabane n’était pas loin d’ici, en bas d’une autre petite route.
Mais quand je repérai l’étrange Mercedes blanche garée derrière le pick-up poussiéreux de Lon dans l’allée circulaire devant la maison, je me mis à transpirer.
— Elle est à qui, cette voiture ? C’est un véhicule de location ? C’en est un, n’est-ce pas ? Cette voiture vient de l’aéroport ?
Lon se gara juste derrière.
— Écoute-moi. Je ne savais pas. Mme Holiday vient de m’appeler.
Jupe couina de plaisir.
— Cady, tu vas les adorer !
Il ouvrit sa portière avant même que le SUV soit arrêté et sauta dehors, avant de remonter en courant le chemin menant aux portes d’entrée rouge sombre.
— Qu’est-ce qui se passe ? demandai-je, à nouveau à deux doigts de me mettre à sangloter.
La situation ne faisait qu’empirer de seconde en seconde.
— Grand-mère ! s’exclama Jupe en ouvrant les doubles portes, et sa voix nous parvint jusque dans le SUV.
— Oh mon Dieu, lâchai-je. Pourquoi elles sont en avance ? Pourquoi tu ne m’as rien dit ?
— Rose ne m’a pas prévenue. Elle fait ça, des fois.
Rose Giovanni, alias Grand-mère. La mère de l’ex-femme de Lon. Et elle était accompagnée de la sœur d’Yvonne, Adella. La belle-famille de Lon. La vraie famille de Jupe. Laissez-moi retourner à la piste de course. Je pouvais affronter un combat surnaturel. Mais je ne pouvais faire face aux relations de famille. Pas encore. J’avais besoin de plus de temps pour m’y préparer.
Je sortis de la voiture, hébétée. Lon contourna le SUV pour me rejoindre.
— Je ne savais pas, insista-t-il en m’obligeant à le regarder. Eh. Arrête de t’en faire.
— Mais je suis l’ennemie, murmurai-je. La remplaçante d’Yvonne. Je suis jeune. Une sale petite magicienne.
Il me souleva le menton.
— Elles vont t’adorer.
— Pff.
— Laisse-leur le temps d’apprendre à te connaître. Elles t’accepteront.
Je grommelai.
— Si tu as besoin de temps pour monter te nettoyer un peu, je vais entrer en premier. Rejoins-nous quand tu seras prête, d’accord ?
— D’accord.
— Mais souviens-toi que Rose entend à travers les murs.
Ah, une clairaudiente. Le pire penchant au monde. Je feignis un petit sanglot.
Lon m’attira contre lui.
— On découvrira ce qui cloche avec ton pouvoir d’Enfant de la Lune. Et on retrouvera le sale rat qui t’a volée demain. On ne peut pas faire grand-chose de plus ce soir, de toute façon.
Il m’embrassa tendrement, d’abord sur les lèvres, puis sur le bout du nez.
— Hum ?
J’acquiesçai et nous nous dirigeâmes vers la porte d’entrée.
Des discussions et des rires légers émanaient de la maison quand nous entrâmes dans le vestibule. Je parcourus le salon des yeux tandis que Lon se dirigeait vers la source de l’agitation.
La maison des Butler était décorée de manière minimaliste, avec beaucoup de bois pâle et de longs sièges bas. Des guirlandes blanches recouvraient les branches du plus gros sapin de Noël du monde, alourdi par les décorations de Jupe (il en avait fabriqué certaines à l’école primaire et d’autres étaient des figurines miniatures de personnages de BD qu’il collectionnait). L’arbre cachait la moitié d’une baie vitrée.
Les portes coulissantes menaient à une large terrasse à l’arrière. Je voyais des silhouettes se refléter dans la vitre, là-bas. Tandis que Lon tournait au coin du couloir du vestibule, je marquai une pause le temps d’étudier les visiteurs avant qu’ils me voient.
Au début, je ne vis que les deux têtes couronnées de cheveux blancs de M. et Mme Holiday. En réalité, il ne s’agissait pas d’une madame et d’un monsieur, c’était juste comme ça que Jupe les appelait depuis qu’il était petit, et le nom leur était resté. En fait, il s’agissait de deux femmes d’une soixantaine d’années. Elles ressemblaient à des doublures de
Martha Stewart2. Elles traitaient Jupe comme leur petit-fils, et je les aimais beaucoup, avec leur attitude sévère. À cet instant, elles riaient avec les Giovannis comme si elles étaient toutes les meilleures amies du monde. Mme Holiday s’écarta et j’eus mon premier aperçu de la belle famille.
La petite sœur d’Yvonne, Adella, était comme je l’imaginais : grande et svelte, avec une masse sombre de boucles très similaire à celle de Jupe, mais attachés par une large écharpe violette. Elle était jolie, dans le genre sobre. Elle portait une robe fourreau bordeaux et un long collier de perles métalliques et dépareillées. Son teint était plus sombre que celui d’Yvonne, d’un brun cannelle profond. Ses joues rondes brillèrent à la lueur du salon quand elle rit. Jupe bandait les muscles de son bras presque inexistants devant elle.
— Sens ça !
Elle lui pinça l’avant-bras.
— Ici ? Ou ici ? Dis-moi quand tu es prêt à contracter ton muscle.
— Je le contracte déjà !
Il abandonna et l’attrapa par la taille pour tenter de la soulever du sol.
— Argh ! Bon sang, Tatie. Tu as pris du poids ?
Elle lui donna une tape amusée sur le dos.
— Lâche-moi idiot, et donne-moi un baiser, ou tu n’auras pas droit aux barres de céréales à la mûre de Grand-mère.
Il releva vivement la tête et tourna la tête par-dessus son épaule.
— Tuasfaitdesbarresdecéréalesàlamûre ?
— Un baiser. Tout de suite.
Adella approcha le visage de Jupe du sien et l’embrassa bruyamment sur les lèvres. Leur auréole verte et leurs boucles élastiques se mêlant brièvement.
Il la serra contre lui en grognant.
— Je suis si content que tu sois là.
Une drôle de sensation se déploya dans ma poitrine. Et comme s’il l’avait sentie, le labrador noir de Jupe, Foxglove, tourna au coin du mur en trottinant et sauta sur mes jambes, haletant joyeusement devant mon visage pour m’accueillir. Je la caressai derrière l’une de ses oreilles tombantes et jetai un coup d’œil à l’angle du mur. Je vis Lon s’approcher de son ancienne belle-mère.
— Bordel, Rose, je t’avais pourtant dit de ne pas amener une tonne de sucre dans cette maison.
— Et moi, je t’ai dit d’arrêter de jurer devant mon précieux petit-fils, alors j’imagine qu’on est quittes.
Le visage fin de Rose Giovanni était entouré de cheveux blanc-argenté coupés court. Elle avait beau avoir la soixantaine, elle était sublime. On devinait sans mal d’où Yvonne tenait son apparence de mannequin.
Elle portait des lunettes élégantes et un pantalon de tailleur vert pâle assorti à son auréole. La même que celle d’Adella. Et de Jupe. Même depuis l’autre bout de la pièce, je voyais les mêmes yeux verts que Jupe sous ses lunettes ; ils étaient encore plus saisissants, en contraste avec sa peau plus sombre. J’avais toujours pensé que Jupe avait hérité des yeux de Lon, mais d’une teinte plus claire. Maintenant, je n’en étais plus si sûre. Une fois, Lon m’avait expliqué que les parents de Rose venaient des Caraïbes. Les pièces du puzzle commençaient à s’emboîter.
Lon inclina la tête et embrassa Rose sur la joue. Elle passa un bras autour de lui et lui frotta le dos.
— Tu n’es pas en colère qu’on soit venues en avance, hein ?
— Tu plaisantes ? répondit Jupe à sa place. C’est une super surprise, Grand-mère. Les vacances d’hiver commencent demain, alors je suis tout à vous. On dispose de trois jours avant le Réveillon de Noël, et on va pouvoir faire un tas de trucs.
— Tout ce que tu voudras.
— Vraiment ? Je vais faire une liste. Et la priorité, ce sera de vous faire une démonstration de mon penchant de persuasion.
Jupe ferma un œil et agita les doigts d’un geste théâtral, comme s’il était un magicien sur scène employant de faux pouvoirs télépathiques.
— Hors de question, intervint Lon.
— Mais elles en ont juste entendu parler. J’ai envie de leur montrer.
— Non, tu veux frimer, le corrigea Adella. Tu auras tout le temps pour ça plus tard.
— Écoute ta tante, dit Lon.
Il sourit à Adella et l’étreignit, enveloppant les bras autour d’elle. Elle marmonna quelque chose contre son oreille et il l’embrassa sur le front en réponse. Ils étaient à l’aise l’un avec l’autre. Affectueux. Je n’avais jamais vu Lon se comporter ainsi avec quiconque d’autre que moi et Jupe. Jamais. Cela me fit me demander comment se comportaient Lon et Yvonne, quand ils étaient ensemble. Cette pensée me donna un peu la nausée.
— Une seconde, où est…
Jupe croisa mon regard avant que j’aie pu me faufiler à l’étage.
— Cady ! Viens, viens !
Tous les visages se tournèrent vers moi. Mon estomac se noua. Je ne pouvais plus rien faire, maintenant.
Jupe s’avança vers moi et m’attira au milieu de tout le monde. Je sentis la transpiration mouiller les cheveux sur ma nuque. J’avais des taches de saleté sur la manche de ma veste, après m’être roulée par terre à la piste de course et mes yeux étaient rouges et bouffis après avoir pleuré. Je devais faire une excellente première impression.
— Tout le monde, voici… Cady.
1 Architecte américain réputé pour ses maisons en harmonie avec l’environnement où elles sont construites.
2 Femme d’affaires et personnalité de télévision américaine.
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