Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres

Jenn Bennett · Chapitre 13 sur 32

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Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres

Chapitre 13

 

l’agonie. Nous prîmes le sac à dos avec nous et remontâmes là où nous nous A u loin, quelques personnes gravitaient vers le pont, cherchant la source du fracas horrible qui avait résonné dans tout ce quartier à étions garés. L’espace d’un instant, je paniquai en voyant une voiture noire nous dépasser. Les fenêtres étaient trop sombres pour distinguer quoi que ce soit à l’intérieur ; il aurait pu s’agir de n’importe qui. J’étais parano. Personne ne me suivait. Je ne pouvais pas me mettre à soupçonner toutes les voitures noires que je voyais, ou j’allais finir par devenir folle.

Une fois de retour au SUV, nous claquâmes les portières et échangeâmes un regard.

— Tu sais quoi, commença Lon, le garçon qui n’a pas réussi à récupérer le coffre-fort sous le comptoir du Diablo Market il y a quelques jours semble avoir gagné en force, depuis.

— Sans blague.

— Tu vas bien ?

Il m’avait déjà posé la question deux fois.

— Tu trembles, précisa-t-il.

— L’électrisation par Heka ne doit pas être bonne pour mon cœur. C’est presque pire que d’être frappé par la foudre.

Il passa son pouce sur mon sourcil, essuyant la terre qui maculait ma peau. Je lui ébouriffai les cheveux pour les épousseter. Quand nous eûmes fini de nous nettoyer l’un l’autre comme des singes, je fouillai dans le sac à dos. À l’intérieur, je trouvai : une unique bouteille de liquide rouge, une boîte de morceaux de sucre, un compte-goutte en verre, un livre de chimie de lycée et un sac refermable rempli de pièces de monnaie. Je n’aurais pas été surprise d’apprendre qu’il s’agissait des pièces à l’intérieur de la caisse du Tambuku. Mais évidemment, elles étaient impossibles à identifier. Il n’y avait rien de bien intéressant mis à part la potion médicinale.

Nous le levâmes à la lumière chacun notre tour, scrutant l’intérieur du verre.

— Je me demande si le gosse prenait de multiples doses de ce truc pour accroître son penchant à ce point-là, ou si une seule dose fonctionne de manière progressive ? dit Lon.

— Selon mon expérience, une seule dose finirait par se dissiper. À mon avis, Telly prend des doses régulières pour se renforcer.

— Tu as déjà vu un produit médicinal de cette couleur ?

— Je ne crois pas. Je devrais pouvoir feuilleter quelques livres, chez moi, pour voir si je peux recouper des infos. Mais si j’avais déjà vu une recette de « Jus de penchant bionique », je pense que je m’en serais souvenue.

— J’ai sûrement les mêmes livres que toi dans ma bibliothèque, marmonna-t-il en secouant le liquide.

Je n’en doutais pas. Je regardai par la fenêtre, observant la rue avec méfiance.

— Telly a dit que ses réserves de potions s’amenuisaient, sa force va donc peut-être commencer à décliner, et il ne sera plus aussi incontrôlable.

— Si cette bouteille est tout ce qu’il avait, il va tenter de te la reprendre.

Ah. Je n’avais pas pensé à ça.

— Il sait qui tu es, reprit Lon. Il connaît le bar. Il a déjà tué quelqu’un. Il nous aurait tués aussi, si on s’était trouvé quelques pas plus au Nord.

— J’ai peut-être bien fait de fermer le bar.

— Quand est-ce que ton artiste doit venir repeindre les triangles d’entrave ?

— Elle est au Colorado pour les vacances, alors elle ne pourra venir qu’après Nouvel An. J’envisageais d’ouvrir quelques jours avant ça, mais ce n’est peut-être pas une bonne idée. S’il n’y avait que moi…

— Mais il n’y a pas que toi. Tu dois penser au reste de ton personnel. Aux clients.

Il me rendit la potion et tapota des doigts sur le volant.

— À ton avis, combien de temps durent les effets de cette potion ?

— La plupart de mes produits médicinaux ne fonctionnent que quelques heures… une journée maximum. Je n’ai jamais rien vu s’étendre plus que ça.

— Alors il va en chercher plus, dit Lon.

— Il a dit qu’il n’existait que deux sources de ce produit ; une grande et une petite.

Lon hocha la tête.

— Le fabricant et le distributeur.

— Ce serait logique. Et si Telly a besoin d’argent pour s’infiltrer dans la réserve du fabricant…

— Il va peut-être reconsidérer ses plans et se tourner vers la plus petite source, finalement, termina Lon.

— La voisine fouineuse a dit que Telly ne vivait pas en ville. D’après elle, il vient peut-être de La Sirena ou d’ailleurs sur la côte. Si c’est vrai, c’est peut-être aussi le cas du distributeur. Après tout, Merrimoth a bien obtenu sa dose de quelqu’un.

— Mais la vague de crimes s’est produite ici, rappela Lon. Et Telly n’a pas pu commettre tous les vols. Trop d’entre eux se sont produits la même nuit, et il y avait trop de penchants différents.

Je hochai la tête.

— Il y a plus de dealers à Morella.

— La manière la plus simple de trouver un dealer de drogue normal, c’est d’aller voir les consommateurs et de leur demander où ils l’ont achetée.

— Suivre les récits concernant des penchants bioniques. Pour découvrir si quelqu’un peut nous dire où il a acheté ça.

— Exactement, acquiesça Lon.

— Et en attendant, je pourrais peut-être en découvrir plus concernant la potion. Combien de temps durent ses effets, et tout ça.

— Je peux t’aider dans tes recherches sur les potions.

— Ouais, on pourrait faire ça… ou on pourrait tenter une approche plus directe. Je connais un dealer de drogues, après tout.

Lon tourna la tête et marmonna une série de jurons.

— Allez. Hajo se comporte de manière exemplaire depuis que je lui ai repris la potion de vassal. Je pourrais l’appeler. Le convaincre de me rencontrer quelque part.

Lon grommela. Il avait beau ne pas aimer ça, il savait que j’avais raison. Si quelqu’un dealait de la drogue bionique à Morella, Hajo pourrait peut-être nous obtenir un nom.

— Je l’appellerai ce soir après le dîner, dis-je, entendant des sirènes de police au loin. Pour l’instant, on ferait mieux de partir d’ici.

Je sortis ma Jetta du parking de chez Kar Yee et suivis le SUV de Lon jusque chez lui. J’arrivai à dix-sept heures précises. « Ne sois pas en retard », avait insisté Jupe, et on avait réussi tout juste.

Argh. Un dîner de famille avec Rose.

Lon affirmait s’être occupé de tout avec elle. J’étais sur le point de découvrir si c’était vrai. Je pouvais le faire. Oui. J’étais prête, j’allais entrer la tête haute et tout irait très bien.

Tandis que je fermai ma portière, toute la troupe passa la porte : Adella, Rose, M. et Mme Holiday, tous menés par Jupe.

— Tu es là ! s’exclama-t-il en me rejoignant, ses boucles en tire-bouchon rebondissant autour de son visage.

— Je te l’avais dit.

Il m’adressa un énorme sourire éclatant et me serra contre lui.

— Bon sang, je ne suis restée absente qu’une nuit, rappelai-je contre ses cheveux.

En secret, j’étais contente qu’il soit si heureux de me voir. Ça consolidait mon courage vacillant.

— Que quelques heures, même.

— Dix-sept heures, rectifia-t-il avec sa précision mathématique habituelle.

Quand il s’écarta de moi, il baissa la tête vers ma poitrine, avant de les relever aussitôt. Il avait les yeux écarquillés. Il se mordit l’intérieur de la bouche et émit un drôle de son, avant de se détourner pour faire signe à Foxglove de retourner dans la maison.

Une chaleur se déploya sur mon visage.

Pourquoi avais-je enfilé la chemise de Kar Yee ? Elle était bien trop serrée. J’envisageai de courir me changer. Je n’étais peut-être pas assez habillée, de toute façon. Mais quand je lançai un regard rapide aux autres, je découvris que tout le monde était vêtu de manière assez décontractée. Adella portait même un jean. Mais son haut ne faisait pas ressembler sa poitrine à des ballons de plage.

Je plaquai un sourire sur mes lèvres et saluai tout le monde d’un faible « bonjour ».

Rose me parcourut des yeux et m’étudia à travers les lunettes perchées sur son nez. Je me préparai au pire.

— Bonjour, Cady. Tu as l’air en meilleure forme, aujourd’hui.

Euh… était-ce une pique ? Elle me souriait. Aimablement. Était-ce feint ? Essayait-elle de me dire que mes seins étaient un spectacle obscène, une preuve supplémentaire de sa théorie selon laquelle je n’étais pas digne de faire partie de la vie de Jupe ?

— Vous n’étiez pas en train de pourchasser des voleurs, cette fois, je suppose, continua-t-elle en enfonçant deux doigts dans ses cheveux courts et argentés pour les ébouriffer.

— En fait…

— Vous les avez attrapés ?

— Pas encore.

Elle sourit à nouveau.

— Je suis sûre que vous le ferez bientôt. Tu aimes les fruits de mer ?

Attendant toujours la phrase cinglante qui ponctuerait ces mots, je répondis avec hésitation :

— Euh, oui ?

— Tant mieux. On va à Cypress House, près de l’eau. Tu y es déjà allée ?

— Non.

— On a une réservation permanente, expliqua Mme Holiday. On y va tous les ans.

— Je devrais peut-être aller me changer rapidement…

— C’est un endroit décontracté, ne t’inquiète pas, m’assura M. Holiday.

— Le genre d’endroit qui te donne des marteaux en bois pour casser les carapaces de crabes sur la table, ajouta Lon.

— C’est génial, intervint Jupe, qui s’était remis de la manière dont je lui avais exhibé mes airbags au visage. On se retrouve avec des entrailles de crabe partout. Une fois, j’ai reçu de la cervelle de crabe dans l’œil. Mais Cady, écoute…

— J’écoute.

— … ils ont ces trucs qui s’appellent des crevettes tachetées. Ce sont les plus grosses crevettes que tu aies jamais vues, et elles ne sont disponibles qu’à certaines époques de l’année. Ils les font griller directement dans leur coquille. Oh, et normalement, il y en a trois par assiette, mais je peux en manger une douzaine.

— C’est impressionnant, marmonnai-je.

— Elles sont bonnes, mais je suis d’accord avec Lon. Je préfère de loin les crabes dormeurs, dit Adella en agitant les sourcils comme Jupe le faisait toujours.

— Pourquoi choisir ? répliqua ce dernier en haussant les épaules. C’est Grand-mère qui paie.

La matriarche des Giovanni esquissa un doux sourire et lui ébouriffa les cheveux.

— C’est vrai. Commande tout ce que tu voudras, mon bébé. Alors, comment on y va, Lon ? Tu penses qu’on pourra tous rentrer dans ton SUV ?

— Si ce n’est pas le cas, on attachera la pipelette sur le toit.

— Oh, ouais ! Ne me tente pas ! Je le ferai ! assura Jupe d’un air rayonnant. Tu crois qu’on se ferait arrêter ?

— Je pense que tu te retrouverais bombardé d’insectes, répliqua Adella. Tu peux t’asseoir sur mes genoux.

— Hors de question ! Tu me chatouillerais.

Ils continuèrent de se disputer sur l’endroit où chacun s’assiérait, et finirent par se tasser dans le SUV un par un. Rose me donna une tape sur l’épaule en me dépassant. C’est alors que je compris : elle était sincère. Elle ne m’avait pas jugée. N’avait pas employé de ton accusateur. Venais-je d’être acceptée ? Je regardai Lon, incrédule, tandis qu’il l’aidait à monter sur le siège passager. Qu’avait-il bien pu dire à Rose pour la faire changer d’avis ? Il me fit un petit clin d’œil comme pour me dire « Je te l’avais dit, j’ai réglé le problème. »

Je dus faire un gros effort pour ne pas me mettre à pleurer.

 

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