Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres

Jenn Bennett · Chapitre 11 sur 32

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Arcadia Bell Tome 3 - Rallier les ombres

Chapitre 11

 

Hill. C’était une bonne nouvelle, parce que les recherches en ligne de Bob C e ne fut pas le seul message que je reçus. Avant que j’aille me coucher, Lon me fit savoir qu’il avait trouvé l’adresse de Noel Saint-s’étaient avérées infructueuses. Lon se porta volontaire pour passer me chercher chez Kar Yee le lendemain, histoire qu’on puisse aller jeter un œil. Je lui demandai de ne pas apporter son arme. Il me répondit que j’étais affreusement autoritaire.

Aux environs de midi, je me préparai à le retrouver. Je craignais que le T-shirt que j’avais enfilé soit trop décontracté pour les projets de dîners de Rose, j’enfilai donc un jean et l’un des hauts de Kar Yee, un chemisier à rayures et manches longues qui lui avait coûté une petite fortune. Il était un peu serré au niveau de ma poitrine, mais Kar Yee faisait deux tailles de moins que moi. En temps normal, elle ne me laissait jamais emprunter ses vêtements… en aucune circonstance. Mais en ce moment, elle était trop shootée aux pilules de bonheur de Bob pour s’en soucier.

Je pris l’ascenseur et attendis sur le perron de son immeuble, scrutant les environs. Pas de voiture noire de l’autre côté de la rue et aucune silhouette sombre rôdant dans l’ombre. Il n’y avait même pas d’ombre du tout, en fait. C’était l’une de ces journées ensoleillées californiennes où le ciel était si bleu et dégagé que tout ce qui vous entourait paraissait un peu moins encombré. Je levai mon visage, absorbant les rayons et regrettant que la température ne soit pas plus chaude de quelques degrés, tandis que la circulation évoluait dans la rue de Kar Yee. Au bout de quelques minutes, un SUV luxueux s’arrêta devant moi. La vitre teintée côté conducteur s’abaissa. Un sublime Terrestre à l’auréole verte parsemée d’or et au sourire sexy passa un bras par la fenêtre.

— Je te dépose quelque part, petite ?

— Ça dépend, répondis-je en m’approchant de la voiture. Tu vas où ?

Il laissa errer son regard nonchalant sur mon corps.

— Sûrement en enfer. Tu veux venir ?

Eh bien, oui… oui, je voulais. Et j’étais certaine qu’il avait entendu la décharge de désir qui me traversa.

— Désolée, mon petit ami n’aime pas partager.

— Ah, vraiment ?

— Et puis, tu n’es pas un peu vieux, pour moi ? Je ne suis pas sûre que tu arriveras à tenir le rythme.

— Quelque chose me dit que je peux y arriver.

La brise provenant de son toit ouvrant souleva des mèches de ses cheveux brun doré. Bon Dieu, ce qu’il était sexy. Juste magnifique, tout en or et en robustesse, avec ses creux profonds en forme de croissants sur les joues et ses yeux toujours plissés.

— Et je ne pense pas avoir besoin d’une permission pour prendre ce qui m’appartient déjà.

La chair de poule recouvrit mes bras.

— Je t’ai manqué, la nuit dernière ?

— Monte dans la voiture.

— Devant ou derrière ?

Il sembla réfléchir un instant, baissant les yeux sur ma poitrine. J’eus aussitôt l’impression de les sentir enfler comme des fruits trop mûrs sous son examen attentif. S’il continuait de me regarder comme ça, je risquais d’exploser quelques coutures du haut que j’avais emprunté.

— Mon siège peut s’allonger en entier, dit-il.

— Quelle coïncidence. Moi aussi.

— Monte, Cady.

Oh, il était en colère, maintenant. Pas dans le sens furieux, plutôt impatient, comme chaque fois que je l’aguichais un peu trop.

Je me mis sur la pointe des pieds et me penchai par la fenêtre pour l’embrasser. Je comptais me contenter d’un petit baiser, mais il avait le goût de ces chewing-gums à la cannelle qu’il mâchait tout le temps, et ça m’avait vraiment manqué de passer la nuit avec lui. Avant que je me rende compte de ce qui se passait, il me fit ouvrir les lèvres (à moins que ce soit moi qui ai ouvert les siennes, c’était difficile à dire) et sa langue brûlante pénétra dans ma bouche. Je fondis quasiment sur place.

Je me fichais que les piétons nous regardent à deux fois en nous dépassant sur le trottoir. J’étais prête à le faire passer par la fenêtre. Mais juste au moment où ça devenait agréable, Lon s’écarta. Je poussai un gémissement plaintif.

— C’est tout ce que tu auras, dit-il en m’attrapant fermement le menton d’une main.

Sa voix était grave et rauque.

— Penses-y ce soir, quand tu tenteras de décider si tu veux dormir dans ton propre lit ou jouer les infirmières auprès de Kar Yee.

— Au moins, chez Kar Yee, personne n’exige que je m’en aille à cause de mon comportement de traînée.

— J’aime ton comportement de traînée. Et je me suis occupé de tout. Le problème est réglé.

Je le dévisageai un moment, attendant qu’il m’explique comment. Avait-il eu une discussion avec elle ? Qu’entendait-il par « réglé », au juste ? Sûrement pas la même chose que moi. Si elle me détestait encore plus, maintenant, je serais furieuse contre lui.

— Qu’est-ce que tu as fait ?

— Rien que tu as besoin de savoir.

— Essaie encore.

Il soupira.

— J’ai eu une petite discussion avec elle. Je lui ai donné certaines informations qui lui ont fait changer d’avis. Fin de l’histoire.

— Quelles informations ? Tu n’as pas utilisé ton penchant de transmuté sur elle, hein ?

— Non.

— De la magie ?

— Pas de magie. On peut laisser tomber ? Je t’expliquerai en temps voulu.

— Pourquoi pas maintenant ?

— Cady, plaida-t-il.

— Je sais, je sais. Monte dans la voiture.

De toute évidence, il n’était pas prêt à se confier, je laissai donc tomber le sujet pour l’instant et contournai le SUV pour monter à l’intérieur. Il portait une veste que j’adorais, ajustée, en cuir d’une couleur noisette aussi douce que du beurre. À la lueur du soleil, elle était presque plus verte que marron. Je distinguais chaque bosse et creux de muscles sur son bras. Il faisait bien chaud dans la voiture et la brise provenant du toit ouvrant était rafraîchissante. Il coupa la chanson de Thin Lizzy à la radio et me proposa de la valrivia, que je refusai d’un geste de la main.

— Comment elle va ? demanda-t-il tout en s’engageant dans la circulation.

— Kar Yee ? Beaucoup mieux. Ça fait trois fois que Bob soigne ses os. Il dit qu’elle va pouvoir retirer sa minerve et effectuer des tâches pas trop ardues, comme quitter son appartement. Je pense qu’il va tenter de l’emmener quelque part, aujourd’hui. Il est en train de se disputer avec elle en ce moment même.

— Bob a passé la nuit ici ?

— Ouais, sur une chaise à côté de son lit. Mais après avoir dormi sur son canapé, je comprends pourquoi. J’ai un affreux torticolis. Mais c’est peut-être dû à mes aventures sur le toit. Devine ce que j’ai fait ?

Il me lança un regard en biais, les yeux plissés.

— Ça a un rapport avec l’épluche-légumes que tu m’as volé ?

— Je ne peux pas voler ce qui m’appartient déjà, remarquai-je.

Cela lui tira un petit sourire.

Je soupirai et lui racontai la situation concernant Priya, en laissant de côté sa remarque selon laquelle « la première chose dont il s’était souvenu était mon visage. » N’ayant aucune expérience avec les esprits Hermeneus, Lon ne comprendrait pas leur désir de servir. Même sans ça, sa réaction fut moins ravie et plus alarmée que je m’y attendais.

— Tu es certaine que c’était Priya, et pas une ruse de démon ?

— J’en suis à peu près certaine.

— J’aurais aimé être présent pour écouter ses émotions.

— Tu pourras peut-être le rencontrer quand il reviendra me faire son rapport.

Lon ne fit aucun commentaire.

L’adresse de Noel Saint-Hill se trouvait à une demi-heure de route de chez Kar Yee. Le quartier était huppé. Des habitations toutes neuves qui se ressemblaient toutes avaient été coincées sur de minuscules terrains entre les maisons plus anciennes. Je détestais quand les gens faisaient ça. Quand ils achetaient une maison pour son emplacement avant de la détruire pour construire autre chose qui n’était pas assorti au reste du quartier. Qui a besoin de six chambres, une salle de sport et un garage pouvant faire entrer trois voitures ? Apparemment, les Saint-Hill, puisque leur maison de trois étages était l’une des plus récentes.

Et elle était entourée de deux voitures de police et d’une ambulance.

Une foule de curieux s’était rassemblée sur la pelouse de la maison voisine, et quand Lon freina, je compris pourquoi.

Une voiture rénovée bleu ciel avec un logo de Road Runner sur le coffre et un autocollant de dragon sur le pare-chocs était garée en travers de la courte allée. Un corps ensanglanté était couché sur le ciment au-dessous, écrasé sous la roue arrière gauche.

Lon se gara un peu plus loin dans la rue, à l’écart des voitures de flics. Nous nous approchâmes de la foule au moment où un camion de remorquage de la police arrivait. Deux agents étaient en train de parler au chauffeur et un autre maintenait la foule à distance. Lon se fraya un chemin au premier rang tout en me tirant derrière lui. De là où on se tenait, on avait une très bonne vue de la situation… ou très mauvaise, plutôt.

Le corps était littéralement écrasé. La roue se trouvait sur ce qui était autrefois sa poitrine. Des os et de la chair étaient visibles au-dessous, ressemblant à ce qu’on s’attendrait à trouver dans une boucherie. Un sang rouge vif formait une flaque autour du carnage, s’infiltrant dans l’allée. Mon ventre se noua. C’est alors que je repérai une mèche de cheveux blonds. Je me tordis le cou pour regarder derrière la roue.

C’était Noel Saint-Hill.

J’attrapai la manche de veste de Lon.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda ce dernier à un homme d’âge moyen près de nous.

Un autre Terrestre.

Il hésita un instant, observant l’auréole dorée de Lon, et une femme qui était peut-être son épouse prit la parole.

— Ce n’était pas un accident. Les gens disent que c’est un délit de fuite, mais ils se trompent. J’ai vu la voiture se soulever du sol. J’ai tout vu par la fenêtre de mon salon.

— Brenda, intervint l’homme d’un ton d’avertissement. Ce ne sont pas nos affaires.

— Regardez l’herbe, insista-t-elle en l’ignorant. Il n’y a aucune trace de pneus. Si quelqu’un avait fait traverser la pelouse comme ça à la voiture et l’avait heurté, il y aurait des traces de pneus. Cette voiture a été lâchée sur lui.

Le policier occupé à gérer la foule demanda aux témoins d’approcher et à tous les autres de rentrer chez eux. Le mari de Brenda l’entraîna à l’écart en lui intimant de rester en dehors de tout ça. J’avais envie de lui parler, de lui en demander plus sur ce qu’elle avait vu, mais son époux était rapide et la foule remuait.

Lon m’attira sur le côté, hors de la cohue, et parla d’une voix basse et agitée près de mon oreille.

— Tu sais très bien ce qui s’est passé, hein ? Tu te souviens du coffre-fort du Diablo Market ?

Bien sûr. Il avait presque été soulevé à travers le comptoir par l’autre voleur, le gamin aux pouvoirs télékinétiques qui avait fait flotter la caisse du Tambuku dans les airs.

— Un coffre-fort est bien plus petit qu’une voiture.

— Son penchant s’est peut-être renforcé un peu plus.

— Merde. Tu crois que cette Brenda a vu le gamin le faire ?

Lon passa son pouce sur un côté de sa moustache.

— Je ne sais pas, mais Brenda est une Terrestre, finit-il par dire en regardant par-dessus son épaule. Pas la police. Et à en croire ce que j’ai entendu des émotions de son mari, il craignait que les flics entendent sa femme fouineuse raconter une histoire « folle » et inexplicable à propos d’un garçon qui aurait soulevé une voiture avec son penchant.

Et si ce garçon était assez détraqué pour tuer son ami, de quoi d’autre était-il capable ?

— Il faut qu’on lui parle… sans son mari, dis-je.

Lon hocha la tête. Nous contournâmes la foule. Le bon un mètre quatre-vingts de Lon lui offrait une meilleure vue. Après avoir cherché quelques secondes, il les repéra en train de traverser la rue. Nous les suivîmes, accélérant pour les rattraper.

— Distrais-le, dis-je à Lon, avant d’appeler le nom de la femme.

Ils se retournèrent tous les deux.

— Je peux vous demander une dernière chose ?

Son visage s’illumina, comme si elle était plus qu’heureuse de nous parler, mais son mari dit quelque chose que je ne pus entendre. Quoi que cela ait pu être, ça l’agaça. Lon intervint aussitôt et demanda à l’homme où se trouvait le centre municipal. Dès que le mari se mit à débiter des noms de rues en pointant du doigt, j’attirai Brenda de côté.

— Je sais que ça va paraître bizarre, mais je crois avoir vu un garçon avec un penchant assez puissant pour soulever cette voiture, expliquai-je d’un ton de conspiratrice. C’est un ami de Noel. Cheveux noirs…

— Telly, confirma-t-elle en hochant vivement la tête. Je ne connais pas son vrai nom, mais c’est comme ça que Noel l’appelait.

Telly était un surnom courant pour les Terrestres aux penchants télékinétiques. Je l’entendais tout le temps, au bar.

— Ce garçon traînait souvent ici, ces derniers mois, à frimer et à soulever des trucs dans l’allée, où tout le monde pouvait le voir. Il y a aussi des humains, dans ce quartier, se plaignit-elle.

Ouais, c’était le plus gros reproche que les Terrestres plus âgées avaient à faire à la plus jeune génération, comme Andrew, le propriétaire du Diablo Market. Ne jamais exhiber son penchant devant les humains ; ça ne causait que des ennuis.

— Vous l’avez vu soulever la voiture ? l’interrogeai-je.

— Non. Tout s’est passé si vite. Je l’ai vue dans les airs, puis le choc a fait trembler le sol de ma maison. Mais j’ai cru voir quelqu’un s’enfuir en courant. Telly serait bien capable de faire un truc comme ça. Ce gamin n’apporte que des problèmes.

Elle se pencha un peu plus près et baissa la voix.

— Il y a deux mois, quelqu’un s’est introduit dans l’école de Noel pour voler des ordinateurs et l’argent dans la caisse de la cafétéria. Le bureau du principal et la salle de repos des professeurs ont été saccagés. Il y a eu plus de cent mille dollars de dégâts.

Seigneur. Je me souvenais avoir entendu parler de ça aux infos.

— Ils n’ont jamais arrêté personne, mais quelqu’un a piraté le système de sécurité de l’école. Des dossiers scolaires ont été effacés, me remémorai-je.

— C’était forcément Telly. Noel s’est vanté des talents de pirate informatique de Telly. La mère de Noel l’a puni il y a quelques semaines, pour avoir volé son numéro de carte bancaire et s’en être servi pour acheter des trucs en ligne. Noel a dit que c’était l’idée de Telly. En tout cas, c’est la rumeur qui circule dans le quartier.

— Vous avez une idée de pourquoi son penchant est capable de trucs pareils ? l’interrogeai-je avec un signe de tête vers la scène macabre de l’autre côté de la rue. Je n’ai jamais connu de pouvoir télékinétique capable de soulever un tel poids.

Elle secoua la tête.

— On ne sait jamais, avec ce gosse.

— Vous savez où il vit ?

— Pas en ville, répondit-elle. Il vient de la banlieue, où de quelque part sur la côte. La Sirena, peut-être.

Bon sang. Retrouver un ado Terrestre télékinétique à La Sirena serait comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Mais Brenda vit peut-être la déception sur mon visage, parce qu’elle s’empressa d’ajouter :

— Où qu’il vive, il passe beaucoup de temps à traîner sous le pont de chemin de fer au bout de Monterrey Street, avec d’autres délinquants. J’ai appelé la police pour les faire chasser de là-bas, une fois, mais ils sont tous revenus au bout de quelques jours.

— Brenda ! s’exclama son mari, qui s’était retransformé en M. Grincheux.

Si Lon passait son temps à essayer de me faire taire comme ça, je lui dirais où il pouvait se fourrer ses remontrances. Dieu merci, Lon était plutôt du genre silencieux et décontracté, et il avait réussi à garder le mari occupé assez longtemps pour que j’obtienne ce dont j’avais besoin.

Je me tournai à nouveau vers Brenda et articulai un « merci » juste avant que son époux irrité ne l’entraîne derrière lui. Monterrey Street. Je ne savais pas où c’était, mais mon GPS le trouverait. Je commençai à raconter mes découvertes à Lon, prête à suggérer qu’on tente de retrouver Telly, quand une voiture s’arrêta dans la rue en faisant crisser ses pneus. Une Terrestre blonde en sortit en trombes. La police tenta de l’empêcher d’accourir sur la scène de crime.

— C’est ma maison ! s’écria-t-elle.

Quand elle repoussa l’agent de police du passage et vit la Road Runner, elle émit une horrible plainte déchirante.

Lon me prit le bras et m’écarta du chaos.

— Je ne peux pas rester là, dit-il d’un ton vif tout en retournant vers sa voiture garée.

Il me fallut un instant avant de comprendre, à l’expression douloureuse sur son visage, qu’il essayait de désactiver son penchant. Parfois, quand il était écrasé par un flot d’émotions fortes en provenance de trop de personnes à la fois, il était submergé et avait du mal à tout étouffer. Je ne pouvais qu’imaginer ce qu’il entendait à cet instant… la confusion et l’angoisse de la foule, l’intensité survoltée de la police, la peine de la mère…

Quand nous fûmes remontés dans le SUV, il parut avoir mis assez de distance entre son penchant et la scène.

— Tu vas bien ? m’enquis-je.

Il secoua la tête et n’ajouta rien de plus. Il se contenta de démarrer et de s’éloigner.

 

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