Au péril de t'aimer (French Edition)
Chapitre douze
Milo
Eh merde ! J’attrape ce maudit oreiller pour le glisser sous ma tête en lui donnant quelques coups de poing pour le mettre en place. Les yeux rivés au plafond, les bras croisés sur mon torse, je soupire, lassé de tourner en rond depuis des heures. Comme si mon week-end n’avait pas été suffisamment épuisant... En toute logique, je devrais tomber de fatigue.
À cet instant, je ne désire qu’une chose : débuter une nouvelle semaine de travail et tourner la page sur ce week-end perturbant. Bien sûr, cela ne changera pas ce qui s’est passé, mais j’imagine qu’un peu de normalité ne me fera pas de mal. Surtout lorsqu’il me faudra assumer les conséquences de mes actes.
J’avais déjà merdé une fois et il a fallu que je recommence !
Avy a toujours su me toucher en plein cœur. Sa douceur et cette fragilité latente me rendent très sensible. Lorsqu’elle m’a rejoint dans ma salle de bains, j’ai craqué. Cette fois, ce n’est pas l’alcool qui m’a poussé sur ce chemin, mais elle. Les mots qu’elle a choisis et la tristesse qui les voilait m’ont mis à terre et je n’ai pas résisté.
Et c’était si bon… Comme la nuit passée, le sexe avec Avery a été incroyable. Elle est si belle et son corps est… mon Dieu, ce corps… Avy m’a confié que cette nuit a été la plus belle qu’elle n’a jamais vécu. Je n’ai pas voulu lui faire le même aveu pour ne pas l’encourager, pourtant je me suis senti un autre homme dans ses draps.
Malheureusement, toutes ces belles pensées s’évaporent une fois le sexe terminé et la culpabilité vient les remplacer. Elle me torture, me tourmente sans me laisser aucun répit.
Après l’épisode dans ma salle de bains, Avy ne s’est pas éternisée. Elle a senti que j’avais besoin d’être seul et j’ai apprécié qu’elle m’accorde ce moment.
L’heure du dîner est arrivée et j’ai dû affronter ma famille. C’était difficile de me tenir au milieu d’eux après ce que j’ai fait. Malcolm a bavardé avec moi et, pendant ce temps, je me demandais ce qu’il me ferait s’il connaissait la vérité. Il me tuerait, c’est sûr !
Le comportement de ma mère ne m’a pas facilité les choses non plus. Elle a passé tout le repas à me couver d’œillades inquiètes et j’ai eu l’impression d’étouffer. Pour fuir tout ça, j’ai prétendu être fatigué et je me suis sauvé dès la fin du repas.
Je pensais qu’être seul m’aiderait à y voir plus clair, mais je me suis trompé. Je suis plus perdu que jamais et je me sens toujours aussi minable.
Mon coup d’œil en direction de mon réveil m’apprend qu’il est plus de minuit. Super ! ronchonné-je. Je vais être mort au bureau !
Mon patron m’a confié un dossier important et je ne dois surtout pas me planter. J’ai besoin d’être en forme pour assurer. Je vire dans le lit bien décidé à dormir quand un cliquetis me fait tendre l’oreille. Je ne bouge pas lorsque j’entends qu’on ouvre ma porte.
Le dos tourné à la porte, je ne vois pas qui vient de se faufiler dans ma chambre, mais je n’ai pas de mal à deviner l’identité de cette petite souris qui veut se frayer un chemin jusqu’à moi sans se faire prendre.
— Tu sais quelle heure il est ?
Arrivée près de moi, elle se stoppe net quand je lui pose cette question. Comme elle ne répond rien, je regarde par-dessus mon épaule. Je lève les yeux au ciel quand, à la lumière du clair de lune, je vois qu’elle tient mes draps dans sa main. Elle était prête à se glisser dessous avant mon arrêt sur image.
— Tu es sérieuse ? m’agacé-je en lui faisant front. Tu pensais vraiment passer la nuit ici ? Mais où est-ce que tu as la tête, bon sang ?
— Avec toi, me répond-elle en me présentant sa moue la plus adorable. J’ai la tête avec toi et je n’arrive pas à dormir.
— Avy, ce n’est pas le moment, je suis mort.
Malgré l’obscurité de la nuit, je peux voir la tristesse envahir ses grands yeux. Elle bredouille un pardon avant de lâcher mon drap.
Eh merde ! Tout est déjà si compliqué, je peux éviter d’en rajouter en agissant comme un con.
— Halte-là, petit monstre !
Timidement, elle balance sa tête sur le côté. Je tapote sur le matelas pour l’inviter à me rejoindre. Elle ne se fait pas prier et revient sur ses pas. Avant qu’elle s’allonge près de moi, je pointe l’index vers elle et avec le plus grand sérieux, je lui dis :
— Mais tu gardes ta culotte !
Cette chipie hausse les épaules et m’annonce :
— Je n’en porte même pas.
Une réponse qui tire mon soldat de sa léthargie. Toi, tu te calmes, mon grand !
— Que les choses soient claires, trésor. Il y a un cessez-le-feu, ce soir. Mon soldat n’ira pas au front.
Avery se pince les lèvres et je comprends qu’elle se retient de rire.
— Oh la ferme ! râlé-je en m’enfonçant dans mon oreiller, boudeur.
Elle glousse en se couchant à mes côtés et, après un moment de silence, elle me dit :
— Alors, c’est à cela que ça te fait penser ce qui nous arrive, à une guerre.
Il est tard et je devrais dormir, mais je sens qu’elle a besoin de parler, peut-être que moi aussi d’ailleurs. J’arriverai sûrement à trouver le sommeil après ça. Je tourne dans le lit pour être face à elle. Chacun allongé sur son oreiller, nous nous observons grâce à la lumière blanchâtre de la lune.
— Pour être tout à fait franc, je ne sais pas à quoi ça me fait penser. Je suis perdu.
— Pourtant, les choses sont simples…
— Simples ? m’insurgé-je. Il n’y a rien de simple dans ce qui s’est passé ce week-end.
— Pas à mon sens, se défend-elle. Tu as eu envie de moi et j’ai eu envie de toi. Il n’y a rien de compliqué là-dedans…
Sur ce point, je ne peux pas la contredire. J’ai eu follement envie d’elle et je n’ai pas pu renoncer à l’idée de m’assouvir en elle.
— Il n’y a pas que le sexe, Avery. Ça implique tellement d’autres choses.
— Comme quoi ?
— Comme le risque de se faire prendre par nos parents, de les décevoir.
— Tu me parles de ce qu’ils pourraient en penser, mais je m’en fous, Milo. Ce qui m’importe, c’est ce que toi tu en penses !
— Ce n’est pas dans ma nature d’agir en me moquant des autres…
Je vois à l’expression de son visage que ma remarque la vexe.
— Et moi si ? C’est ce que tu sous-entends ?
— Je n’ai pas dit ça, mais je ne peux pas ignorer les conséquences que mes actes auront sur les autres. Et puis, il n’y a pas que pour cette raison que toute cette histoire est une mauvaise idée.
— Tu peux développer ?
— Je viens de te le dire, Avery, il n’y a pas que le sexe. Je ne suis pas le genre de types à coucher pour coucher. Je marche aux sentiments.
— Je vois, grommelle-t-elle. C’est sûrement plus facile pour moi parce que baiser juste pour baiser, ça me connaît.
Je me redresse dans le lit.
— Pourquoi interprètes-tu mal tout ce qui sort de ma bouche ? Crois-tu que ce soit naturel pour moi d’être allongé ici avec toi et d’aborder un sujet aussi délicat ?
Avery se met à mon niveau.
— Ça ne l’est pas davantage pour moi, mais je refuse de renier ou fuir ce qui s’est passé entre nous parce que j’ai aimé être avec toi. Je suis probablement la fille la plus égoïste au monde, mais merde, Milo ! j’ai adoré ça, point barre !
Je réprime un sourire un peu con. Avery me flatte et j’aurais bien des compliments à lui faire également. Je préfère les taire pour le moment. Tout est encore trop flou pour moi et j’ignore encore quelle suite je vais donner à cette histoire. Je dois la préserver de toute désillusion.
— À mon sens, ce n’est pas une raison suffisante pour foncer tête baissée. Je ne prétends pas que tu appréhendes mieux la situation parce que tu as toujours papillonné d’un homme à l’autre sans t’attacher sérieusement. Je respecte qui tu es et la vie que tu mènes, mais tu dois aussi respecter l’homme que je suis. Je ne fais rien sans un but précis. J’ai besoin de savoir que la route que je suis me mène quelque part. Les voies sans issue, ce n’est pas pour moi. À l’heure où l’on se parle, je suis incapable de te dire s’il y a une issue à cette folie.
Je retrouve le vert de ses yeux.
— Et toi non plus ! Tu n’es pas capable de te prononcer à ce sujet.
La lumière de la lune vient se refléter dans le brillant de ses yeux lorsqu’elle me fait non de la tête. Je tends mon bras vers elle et le revers de ma main vient flatter sa joue.
— Je t’aime, Avy, et tout ce que je désire, c’est te protéger. Jamais mes envies ne prendront le pas sur ce besoin viscéral que j’aie de veiller sur toi et de te savoir heureuse. De nombreux mecs sauteraient sur l’occasion pour s’amuser sans se poser de questions et, dans d’autres circonstances, j’aurais peut-être pu faire l’impasse sur mes valeurs. Malheureusement, tu es la seule femme au monde avec qui je refuse catégoriquement de me comporter ainsi parce que tu comptes trop à mes yeux.
— Alors, articule-t-elle avec émotion. Il est sûrement préférable qu’on oublie ce qui s’est passé. Si tu me le demandes, je le…
Je la fais taire en déposant un baiser sur ses lèvres.
— Tu as la fâcheuse manie de me faire dire ce que je n’ai pas dit, dis-je sur un ton plus léger.
— Milo, couine-t-elle en posant doucement ses mains de part et d’autre de mon visage.
— Je suis épuisé et toi aussi, mon cœur. Ce n’est pas le moment de statuer de notre avenir. Il faut dormir et nous en parlerons quand ce chamboulement d’émotions sera un peu digéré. Qu’en dis-tu ?
Avy me gratifie de l’un de ses sourires à me faire fondre le cœur.
— Je vais te laisser dormir, m’annonce-t-elle en jetant les draps à ses pieds. Tu vas être KO demain…
J’apprécie qu’Avery ne soit pas une fille envahissante. Comme après que nous avons fait l’amour dans ma salle de bains, elle a la délicatesse de me laisser de l’espace. Tout à l’heure, j’ai apprécié qu’elle s’en aille. J’avais vraiment besoin d’un peu de solitude. En revanche, cette nuit je veux la garder près de moi. Comme je lui ai dit plus tôt, il n’y a pas que le sexe, j’ai envie de profiter de cette nouvelle intimité entre nous.
— Pas si vite, petit monstre, dis-je en agrippant son poignet.
— Jusque-là ce surnom était chiant, mais maintenant, il est carrément de mauvais goût, ronchonne-t-elle.
Je glousse en fonçant droit sur sa bouche. Je l’embrasse et l’allonge doucement contre l’oreiller.
— Et ton cessez-le-feu ?
— Toujours en place, lui confirmé-je sans cesser de l’embrasser.
— Et pourquoi l’as-tu promulgué d’ailleurs ? Ton petit soldat serait-il mort au front ?
— Mort, non, mais il ne s’attendait pas à devoir mener une telle bataille. Et tu vas lui filer des complexes avec ton « petit soldat ».
— Oh, mais sa grandeur est on ne plus honorable, glousse-t-elle en jetant le drap sur nous.
Je ris avec elle avant de revenir à la charge.
— Encore un baiser, après on dort.
Je dis cela en sachant pertinemment que je vais avoir du mal à cesser de l’embrasser. Ses lèvres ont un goût divin et je n’ai aucune envie de m’en priver.
Verrou en forme de cœur contour
Avery
Le lendemain, je me réveille dans mes draps vides et froids comme la mort. Comme Milo me l’a demandé, je suis restée auprès de lui, cette nuit. Vers 4 heures du matin, je me suis réveillée dans ses bras et j’en ai profité pour retourner dans ma chambre. Nous avons suffisamment de problèmes, mieux vaut ne pas en rajouter en prenant le risque de nous faire surprendre par nos parents.
J’ai également pensé qu’il apprécierait d’être seul en se réveillant. Une nouvelle semaine commence pour lui et notre histoire ne doit pas le perturber dans son travail. Même si notre discussion a été positive, j’ai compris que Milo est très perturbé. Si je veux une chance qu’il nous laisse poursuivre notre idylle mieux vaut ne pas le brusquer. Il doit venir à moi de lui-même. Malheureusement, je ne vois pas comment ce miracle pourrait se produire…
Nos bavardages nocturnes m’en ont appris beaucoup à son sujet. J’ai toujours su que Milo était un homme bien. Il n’a jamais eu une attitude irrespectueuse envers les femmes. Cela dit, je ne le savais pas aussi sensible. Je suis très touchée par son désir de me protéger et par le respect dont il fait preuve à mon égard.
Avant lui, aucun homme ne m’a traitée ainsi. Je ne leur jette pas la pierre, car je ne leur ai jamais laissé la possibilité de le faire. Je ne suis pas fière de l’avouer, mais c’est moi qui les traitais mal. Bien sûr, je n’ai rien fait sans que ce soit d’un commun accord, mais je m’aperçois que j’ai agi comme une imbécile et une égoïste, car j’étais en colère.
J’aime Milo plus que tout en ce monde. Cet amour a beau être extrêmement fort, il est aussi une malédiction. Très vite, j’ai réalisé que je n’aimerai que lui. Je suis jeune et j’ai la vie devant moi. Je devrais vivre à fond, profiter de chaque seconde. Au lieu de ça, je nourris un amour pour un homme qui ne m’aime pas. Il a fallu que j’apprenne à vivre dans cette réalité.
Aujourd’hui, j’ai un infime espoir que cette réalité change, mais j’ai trop peur d’y croire. La méfiance est de mise. L’hésitation de Milo est la preuve que je ne dois surtout pas m’emballer. Et même s’il était assez fou pour courir ce risque, le chemin sera bien long avant que nous puissions être pleinement heureux ensemble. Trop d’obstacles vont se présenter à nous.
Toutes ces inquiétudes m’ont empêchée de me rendormir une fois dans ma chambre. Je me suis reposée, mais le sommeil ne m’a jamais vraiment gagnée. Comme j’étais réveillée à l’aube, j’ai décidé de mettre ce temps à profit en préparant le petit-déjeuner pour toute la famille.
Dans un premier temps, j’ai vu mon père. Comme à son habitude, il est parti tôt. Nous avons pris un café ensemble et il était ravi de manger quelques pancakes avant de rejoindre son bureau.
Plus tard, ce fut au tour de Pamela de faire un crochet par la cuisine. Un moment bien moins agréable. J’ai appris qu’elle avait rendez-vous en ville pour une longue journée de femme entretenue : salon de coiffure, salon de beauté, déjeuner entre amies dans un restaurant hors de prix et virée shopping dans les boutiques de luxe de Design District. Quelle horreur ! J’ignore si la suite des évènements tournera en ma faveur, mais si cela devait se produire, je me délecterai du jour où sa mère découvrira notre histoire.
Mon père et Pamela partis, il ne reste plus que Milo et moi dans la maison. Mon objectif est « zéro pression » pour ce début de semaine, alors si Milo m’accorde un peu de son temps avant de se rendre au travail, je ne ferai pas allusion à notre aventure.
Il est 8 heures passées lorsque je l’entends descendre l’escalier. Il n’est pas en avance. Je connais ses habitudes par cœur et je sais qu’il prendra deux minutes pour boire un café.
— Salut, chantonne-t-il en entrant dans la pièce.
Ce matin encore, j’ai le privilège de le voir dans un élégant costume et je le trouve follement séduisant. Entre sa tenue, sa grande taille et sa belle musculature, il en impose. Son regard noir ébène est, pour moi, la cerise sur le gâteau. Il vous transperce et un tel regard ne laisse pas de marbre. D’ailleurs, il a dû faire tourner quelques têtes en débarquant dans son cabinet. J’en veux pour preuve certaines œillades que ses collègues féminines lui ont jetées lors de la soirée organisée par son patron.
— Tu es toute seule ?
— Mon père est déjà au travail et ta mère s’occupe de dépenser l’argent qu’il gagne.
Je lui présente le café que je lui ai préparé et Milo approche pour le récupérer. On se retrouve comme deux idiots plantés près de l’îlot.
— J’ai fait des pancakes, si tu as faim.
— C’est tentant. Malheureusement, je n’ai pas le temps. Un café suffira.
Il en boit une gorgée.
— Tu t’es levée tôt ? Je ne t’ai pas entendue.
— À 7 heures. Mais j’ai quitté ta chambre vers 4 heures.
— Tu n’étais pas obligée.
— Je sais.
— Tu vas travailler au studio ?
— Tu as une longue journée qui t’attend ?
Nous avons parlé de concert tous les deux, d’une même voix clairement nerveuse. Mon Dieu, ce qu’on peut être coincé…
— Pardon, trésor, s’amuse Milo. C’était nul comme question.
— Je n’ai pas fait plus original, gloussé-je.
— Non, c’est vrai.
Milo pose sa main sur mon bras et le caresse doucement.
— Tu es libre ce soir ?
— Oh… euh… oui, je n’ai rien de prévu. Pourquoi ?
— J’aimerais t’inviter à dîner pour parler plus posément.
— Eh bien, pourquoi pas ! Si tu te sens prêt pour ça…
— À vrai dire, je l’ignore, mais il faut qu’on se dise clairement ce qu’on attend l’un de l’autre pour avancer, qu’importe la direction que l’on prendra. Tu n’es pas d’accord ?
— Si, tu as raison.
La main de Milo épouse ma joue.
— On a assez de respect l’un pour l’autre pour jouer la carte de la franchise et accepter ce que l’autre ressent.
— J’en suis convaincue.
— Alors c’est décidé, on se retrouve ce soir.
J’accepte son invitation avec un sourire entendu.
— Je m’occupe de nous réserver une table.
Milo raffermit la pression sur ma joue et m’attire à lui jusqu’à ce que nos lèvres se trouvent. J’enroule mes doigts sur sa cravate et l’embrasse avec douceur.
— Si on opte pour la franchise, alors je dois te confier que j’ai adoré m’endormir en te tenant dans mes bras, murmure-t-il contre mes lèvres.
— Idem pour moi. Je suis partie seulement pour ne pas prendre de risques avec nos parents.
Milo me gâte d’un sourire.
— Il faut que je me sauve si je ne veux pas être à la bourre.
Il me donne un nouveau baiser.
— Merci pour le café.
Il file vers la sortie.
— Passe une bonne journée, lui lancé-je avant qu’il disparaisse.
En réponse, il agite sa main vers moi. Une fois seule, je me pose sur un tabouret et récupère sa tasse de café.
— De la franchise, dis-je en fixant le liquide noir dans le fond de la tasse. Mais qu’en penserais-tu si je t’avouais la vérité ?
Les sentiments que j’ai pour Milo sont ancrés en moi depuis ce qui me semble être une éternité et j’ai appris à les accepter. En ce qui le concerne, cette histoire lui tombe dessus comme le ciel sur la tête. Il y a un déséquilibre entre nous, c’est évident.
À ses yeux, tout ceci est totalement dingue. Dans mon cas, cette folie, je la vis depuis des années et elle fait partie intégrante de moi. Je comprends ce qu’il endure, le fait d’être autant déstabilisé. Il doit s’y faire et l’accepter. Ou alors, il doit y renoncer et tourner la page.
Dans un cas comme dans l’autre, je vais devoir prendre sur moi. Soit en l’aidant dans cette transition entre ces deux relations totalement différentes, soit en le soutenant s’il décide de mettre un terme à notre aventure pour me garder dans ce rôle de « petite sœur ».
Ce dîner en tête-à-tête est sûrement l’occasion de lui prouver qu’il aurait tort de ne pas nous accorder une chance.
*
Attendre l’heure de mon rendez-vous avec Milo a été une véritable torture. C’est simple, cette journée a été interminable. J’ai bien essayé de m’occuper l’esprit en travaillant sur mon projet, mais Milo a accaparé toutes mes pensées.
J’ai pensé à tout, envisagé chaque scénario possible, du plus désastreux au plus exaltant. Je l’ai imaginé me dire combien il serait fou de passer à côté d’une si belle histoire et, la seconde suivante, il s’excusait de ne pas trouver le courage de se lancer à corps perdu dans cette aventure.
Je me suis torturée ainsi toute la journée. Même le choix de ma tenue a été un véritable casse-tête. J’avais le choix entre la robe « femme fatale » ou « femme naturelle et simple ». Après avoir passé deux heures à me maquiller et à me coiffer, j’ai enfilé cette robe noire dotée d’un décolleté vertigineux. Le résultat était sensationnel, mais c’était trop sophistiqué à mon goût. Je veux avant tout être moi-même. Avec Milo, je peux me le permettre. Je ne crains pas qu’il lise en moi, qu’il me voie telle que je suis, car je sais qu’il me respecte.
Ce midi, Milo m’a appelée pour que nous organisions notre soirée. Il nous a réservé une table dans un très beau restaurant près de l’océan. De mon côté, j’ai raconté à mon père que je sortais avec Andy. Ce cher Andy n’est même plus à Miami. Il est parti pour Los Angeles après notre soirée au club. Milo, pour sa part, a prévenu sa mère qu’il allait au restaurant avec quelques-uns de ses collègues. Ce qui est très pratique, car aucun d’entre eux ne connaît sa mère.
Après de longues heures d’attente et le dilemme de ma tenue, je me gare enfin à l’adresse que m’a transmise Milo par SMS en début d’après-midi. C’est une petite rue du centre où l’on ne s’attend pas à trouver un restaurant. Une fois sur le trottoir, je fais un tour des environs. Je localise le restaurant et Milo par la même occasion, il m’attend à deux pas du restaurant. Le revoir me fait sourire. Il en fait autant lorsque nos regards se croisent tandis que je le rejoins.
— Waouh… souffle-t-il en me passant en revue de la tête au pied. Tu es superbe.
Un peu nerveuse à l’idée de ce rendez-vous, il m’est difficile de trouver les mots pour le remercier. Je me contente d’un sourire reconnaissant. Qui aurait pu croire que Milo Ambrosio me ferait rougir de cette manière ? Des compliments, il m’en a déjà fait, mais, aujourd’hui, tout est différent entre nous, même ses flatteries ; elles n’ont plus la même saveur.
— Tu connais ce restaurant ? s’enquit-il en m’offrant son bras.
— Absolument pas, dis-je en le prenant. Pourtant, je suis déjà venu dans cette rue.
— Il paraît que c’est un secret bien gardé de Miami, m’explique Milo en me faisant un clin d’œil.
— Dans ce cas, c’est parfait. J’ai un faible pour les secrets en ce moment.
— On se demande pourquoi, s’amuse-t-il en m’entraînant à l’intérieur du restaurant.
Je crois rêver en découvrant l’établissement choisi par Milo. Tout est si somptueux ici. Comment un endroit si bien caché peut-il être aussi incroyable ? Si la façade est banale, tout est différent une fois la porte franchie.
Le premier détail frappant est l’ambiance tamisée. Ce faible éclairage offre une vraie intimité. Au centre de la pièce se trouve un superbe piano à queue sur lequel un musicien joue un très beau morceau de jazz. À sa droite se trouvent d’imposants fauteuils en cuir agrémentés de petites tables basses. Un bar en acajou habille le mur tout à fait à droite.
Dans la partie gauche du restaurant, il y a une grande desserte avec des verres, des couverts ainsi que des bouteilles d’eau. Et pour finir, il y a une vingtaine de tables, majoritairement pour deux ou quatre couverts. Les chaises sont elles aussi en cuir noir.
Au plafond sont suspendus d’élégants lustres en bois brut ainsi que de très belles plantes dans des pots en verre. C’est d’un goût exquis.
Stupéfaite par la beauté de cet endroit, mes yeux vont et viennent autour de moi.
— Qu’est-ce que tu en penses ?
— C’est… bafouillé-je. Milo, c’est magnifique.
— Bonsoir, nous salue alors une jeune femme brune tirée à quatre épingles.
— Bonsoir, lui répond Milo. J’ai réservé une table au nom d’Ambrosio.
Derrière son pupitre, la serveuse consulte son carnet de réservation.
— Effectivement, Monsieur Ambrosio.
Elle pose sur Milo un regard qui m’est très familier. J’ai croisé cent fois cette drôle de lueur dans le regard de mes amies à l’époque où elles fantasmaient sur lui.
— Souhaitez-vous vous installer au salon pour prendre un verre ou passer directement à table ?
— Le salon sera très bien, lui annonce mon voisin.
Elle nous invite à la suivre. Milo lui emboîte le pas après avoir pris ma main dans la sienne. Par chance, elle nous présente une table proche du piano. Le contexte ne peut pas être plus propice à un rendez-vous amoureux ; l’ambiance idéale pour donner une suite positive à ce début d’histoire.
Un peu plus à l’aise, je prends place dans l’un des deux fauteuils.
— Puis-je vous demander ce que vous souhaitez boire ou voulez-vous une minute pour consulter notre carte ?
Milo qui déboutonne sa veste lui répond :
— Apportez-nous une bouteille de champagne, s’il vous plaît.
Un restaurant ultra romantique, de la musique jazz et du champagne, ça s’annonce bien tout ça ! me réjouis-je intérieurement.
La serveuse s’éloigne et Milo se détend dans son fauteuil.
— Alors, trésor, comment s’est passée ta journée ?
— Oh… euh… très bien, répondis-je d’une voix intimidée.
Il va me falloir un peu plus de conversation si je veux le charmer… Je me sens si bête que je n’ose même pas le regarder.
— Avy, m’appelle-t-il en caressant doucement mon bras.
Je déglutis avant de revenir vers lui. Il m’accueille avec un grand sourire.
— Respire, m’encourage-t-il, un sourire taquin en coin. Ce n’est que moi…
— Pardon, gloussé-je. Je suis stupide…
— Ne crois pas ça. Je suis assez nerveux moi aussi, mais c’est normal non ? Tu es importante pour moi et c’est pareil pour toi.
J’acquiesce.
— Nous sommes nerveux simplement parce que nous mesurons très bien l’importance de ce moment. D’où le champagne, ajoute-t-il en regardant derrière moi.
La serveuse arrive avec deux coupes vides et une bouteille de champagne qui baigne dans son seau de glaçons. Elle s’apprête à nous servir, mais Milo intervient.
— Je vais le faire si vous voulez bien, lui dit-il très poliment.
— Bien sûr, Monsieur, dit-elle en lui adressant un sourire mièvre.
Je lève les yeux au ciel lorsqu’elle s’en va et Milo s’en aperçoit.
— Quoi ? rigole-t-il.
— Ne fais pas l’ignorant, s’il te plaît, dis-je faussement agacé. Tu sais très bien ce qui se passe. C’est comme ça depuis toujours.
J’en aurais pour la nuit entière à raconter le nombre de fois où Milo s’est fait draguer sous mon nez…
— Je suis transparente lorsque je suis avec toi…
Milo se marre tandis qu’il remplit nos coupes.
— Est-ce important du moment où moi, je te vois ?
Je prends la coupe qu’il me tend et nos regards se croisent. Il ajoute :
— Si je ne vois que toi…
Je sens le rouge me monter aux joues.
— Non, ça ne l’est pas.
Son verre plein, il me le présente avant de prendre la parole.
— Je te propose d’oublier cette serveuse et de trinquer à notre soirée. Qu’en penses-tu ?
J’accepte en levant mon verre.
— À cette soirée…
Nos verres s’entrechoquent doucement alors que nous échangeons un sourire ravi. Sans nous quitter des yeux, nous prenons une gorgée de ce très bon champagne. Quelques bulles pour me détendre…
— Et toi alors, tout s’est bien passé au bureau ? J’imagine que tu étais fatigué.
— Un peu, c’est vrai. J’ai eu bien du mal à me concentrer. La fatigue n’y était pas pour grand-chose d’ailleurs. Je pensais surtout à… tout ça…
— Je suis navrée, Milo. Je savais que cette affaire te perturberait dans ton travail. C’est pour cette raison que je me suis éclipsée cette nuit. Tout ce que je voulais éviter, c’est que tu te prennes la tête avec cette histoire.
— Ce n’est pas le cas, bien au contraire. J’avais seulement hâte d’être à ce soir, hâte de te parler. C’est comme cette nuit. De moi-même, je n’aurais jamais osé venir dans ta chambre, convaincu que ça m’embrouillerait encore plus l’esprit. Et pourtant, c’est l’inverse qui s’est produit. Cette discussion m’a fait du bien. Avy, tu n’as pas idée comme tout ceci me fait peur, mais…
— Milo, l’interrompis-je en posant ma main sur la sienne. Je comprends ce que tu dis, mais tu n’es pas censé affronter cette peur seul…
Je veux ajouter que je suis là pour lui, mais le sourire qui se dessine sur ses lèvres me rend curieuse. J’aimerais savoir à quoi il pense.
— Quoi ?
— J’allais justement ajouter qu’en te prenant dans mes bras cette nuit, j’ai su que je ne serai pas seul que tu seras un soutien pour moi.
— Bien sûr, voyons.
— Excuse-moi si je te donne l’impression d’avoir douté de toi, mais ton aisance face à tout ça me perturbe. J’ai cru que tu prenais les choses trop à la légère, mais on ne peut ne pas réagir ainsi. Les conséquences peuvent être dramatiques pour nous et pour notre entourage, tu en conviendras.
— J’en prends pleinement la mesure. Je ne suis pas aussi à l’aise que tu le penses. Je dissimule peut-être mieux mes émotions.
— C’est une habitude chez toi et je le sais pourtant. Malgré tout, j’ai paniqué. Mais cette nuit, tu es venue et j’ai senti que tu étais dans le même état que moi ; tu avais besoin que je te rassure. Et…
Il baisse les yeux sur sa coupe de champagne.
— Toi aussi, tu as su me rassurer.
Je repense à ce qu’il m’a dit, ce matin. Il souhaitait que cette soirée nous permette de dire avec franchise ce que nous ressentons.
Il est trop tôt pour que je lui confie que je l’aime depuis toujours et je doute de trouver le courage de le faire un jour, mais si je veux une chance que notre histoire aille plus loin, je dois frapper fort ce soir. Il n’y a pas de meilleur moment que celui-ci. Milo est ouvert à la discussion et très réceptif.
— Milo, dis-je en prenant sa main dans la mienne.
Il lève ses yeux noirs vers moi.
— Je connais les risques qu’une histoire entre nous nous ferait courir. À nous comme à notre famille. Oui, c’est faire preuve d’égoïsme de sauter à pieds joints dans cette surprenante aventure, je ne le nie pas. C’est sûrement fou et insensé, pourtant tout en moi me dit que je dois le faire. Je ne veux pas réfléchir, seulement la vivre à fond. Ça ne veut pas dire que je n’ai aucune considération pour nos parents. Je ne sais pas pour toi, mais en ce qui me concerne, ça ne m’est pas arrivé souvent de me sentir si bien avec un autre être humain. Dans toute relation, la confiance est ce qu’il y a de plus important et tu es la personne en qui j’ai le plus confiance en ce monde. Je ne sais pas grand-chose de ce que l’avenir nous réserve, mais une chose est certaine, je ne peux pas être plus chanceuse que de le découvrir à tes côtés.
Milo m’observe, ses yeux grands ouverts sur moi, mais il ne me dit pas un mot. Prise d’une soudaine panique à l’idée de m’être trop confiée, je fuis son regard pour m’intéresser au pli de ma robe.
— Tu semblais tenir à ce que nous nous parlions en toute sincérité…
— Et c’est rare de te voir en faire preuve avec autant de ferveur, dit-il en dessinant des cercles sur le haut de ma main. D’ordinaire, tu n’exprimes pas aussi facilement ni aussi clairement ce que tu ressens.
— Je te l’ai dit, Milo, j’ai confiance en toi et cette nouvelle intimité entre nous change la donne. Je me sens suffisamment libre et en sécurité pour me livrer.
Il accueille mes propos par un sourire charmé, mais il n’ajoute rien. Au lieu de cela, il fait signe à la serveuse. Évidemment, elle se précipite vers nous.
— Monsieur ?
— Nous voudrions aller à notre table, s’il vous plaît.
— Bien sûr, dit-elle tout sourire. Suivez-moi.
Elle récupère le seau avec la bouteille de champagne et part en direction de la seconde partie du restaurant. Milo se lève et m’offre sa main.
— J’ai une faim de loup !
J’accepte sa main, un peu déçue qu’il nous interrompe à un moment aussi crucial. Nous ramassons nos coupes de champagne respectives avant de suivre la serveuse.
La table où elle nous installe est proche de la devanture. Nous pouvons observer la rue depuis la vitre. Le soleil commence à se coucher dehors.
— Voici la carte.
J’abandonne la rue pour revenir dans le restaurant. La réaction de Milo m’a quelque peu déstabilisée et j’ai besoin d’une seconde pour me ressaisir. L’optimisme est le mot d’ordre de cette soirée. Plus j’y croirai, plus Milo y croira.
Je prends le menu que me présente la serveuse en la remerciant, même si elle n’a d’yeux que pour Milo. Lui ne remarque rien. Il s’est plongé dans la découverte de la carte.
— Voulez-vous que je vous serve une nouvelle coupe ? s’enquit-elle.
J’accepte et Milo aussi.
— Je vous laisse faire votre choix, nous annonce-t-elle avant de s’éclipser.
L’ambiance s’est considérablement alourdie autour de la table et Milo reste silencieux derrière son menu. J’ignore comment redonner de la légèreté à ce dîner. Perdue, je l’imite et parcours la carte quand il me vient une idée.
— Tout a l’air incroyable, dis-je sincèrement enthousiasmée par les plats qui nous sont proposés. Et je peux déjà dire ce que tu vas prendre…
— Excuse-moi ? s’étonne Milo.
Hmm… il a enfin levé son nez de cette fichue carte.
— Je pense, commencé-je avant de faire non de la tête. Non, j’affirme que je sais déjà quel sera ton choix.
— Voyez-vous ça ! s’amuse-t-il.
Bravo, Avy ! me félicité-je, ravie d’avoir réveillé son côté joueur.
— Si je comprends bien, tu prétends pouvoir dire ce que je vais prendre.
J’acquiesce.
— C’est n’importe quoi, dit-il en levant les épaules.
— Peut-être bien, dis-je un sourire taquin en coin. Tu tentes ta chance ou tu as trop peur que je te coiffe au poteau Ambrosio ?
Milo repose sa carte sur la table.
— Et si je trouve comment être sûr que tu diras la vérité ?
— Visiblement, entre nous, la confiance ne circule que dans un sens, grommelé-je.
— Oh, mais je rêverais de te faire confiance, Avy, seulement tu es une très mauvaise perdante et une sale tricheuse.
Je pouffe de rire. Il n’a pas tort. Les rares fois où nous avons joué à des jeux de société, j’ai souvent triché. Plus jeune, je ne supportais pas de perdre. Depuis, la vie m’a donné une bonne leçon et j’ai compris ce que cela faisait de le perdre lui.
— As-tu un stylo sur toi ?
Il fouille dans sa veste et en sort un de sa poche intérieure.
— Très bien…
Je le récupère et griffonne le plat que j’ai choisi sur ma serviette en papier. Je la plie en quatre.
— À toi, l’encouragé-je en lui rendant son stylo. Inscris sur ta serviette le premier plat qui t’a fait envie lorsque tu as découvert la carte.
Il prend sa serviette et y note sa réponse. Comme moi, il la plie en quatre.
— Maintenant, on les échange et on appelle la serveuse. Je passerai commande pour toi et tu en feras de même pour moi. Après, nous regarderons ce que nous avons marqué sur nos serviettes. Ça te va ?
— Mais si tu t’es trompée, je ne vais pas manger ce dont j’ai envie.
— Milo !
— C’est bon, se marre-t-il. Mais je ne vois pas bien ce que j’y gagne.
Le menton enfoncé dans la paume de ma main, je lui souris et lui dis :
— Oh rien… Si ce n’est la raison à toute cette histoire…
— Ce qui veut dire ?
— Rien de tout ceci n’est arrivé par hasard. La vérité est là, devant nous : c’était inévitable. On se connaît, on se fait confiance, on se protège l’un l’autre et tout le reste devient une évidence. Tu avais raison cette nuit, il n’y a pas que le sexe, il y a nous. Tu réalises la portée que peuvent prendre ces quatre lettres lorsqu’elles nous associent et c’est ce qui t’effraie. Je le ressens de la même manière.
Je fais signe à la serveuse sans lui laisser le temps de répondre quoi que ce soit, même si je doute qu’il en ait envie. Je préfère rester sur mes propos et découvrir si mon petit jeu va produire l’effet escompté.
— Vous avez fait votre choix ? s’enquit la serveuse auprès de Milo.
Bien sûr, je suis toujours invisible. Elle peut dire adieu à son pourboire celle-là !
— Eh bien, j’ignore encore ce que je vais manger, mais je suis déjà en mesure de vous dire ce que Monsieur prendra.
— Oh… très bien, je vous écoute.
— Le thon en croûte au citron vert et son riz frit à l’ananas.
Je lève les yeux vers Milo pour jauger sa réaction, mais il se cache derrière le menu. La serveuse l’observe également et je comprends qu’elle attend sa confirmation. Non, mais de quoi se mêle-t-elle ?
Je suis prête à lui demander si elle ne m’a pas entendue, mais Milo prend la parole.
— Le thon, dit-il l’air de rien en parcourant la carte. Bien joué, mon trésor.
Je cache mon rire dans la serviette qui contient le choix de Milo.
— Le gruau aux crevettes pour mademoiselle, annonce-t-il sans quitter ce maudit menu.
Je me pince les lèvres pour ne pas pouffer de rire en entendant sa réponse.
— Très bien, dit la serveuse en prenant note de notre repas. Voulez-vous un moment pour choisir du vin pour accompagner votre dîner ?
Milo lui tend son menu et la carte des vins sans l’avoir consulté.
— Ça ne sera pas nécessaire. Votre meilleur Chablis sera parfait. N’est-ce pas, ma douce ?
Toujours sous le coup de ce fou rire que je retiens prisonnier entre mes lèvres, je me contente de hocher la tête.
Ses ardeurs refroidies, la serveuse s’en va en emportant les cartes avec elle. Une fois tranquille, je pouffe de rire. Milo se hâte de déplier ma serviette.
— Ah ! je le savais ! s’exclame-t-il heureux d’avoir fait le bon choix.
— Comment as-tu pu choisir le gruau ? dis-je sans m’arrêter de rire. Je n’en ai jamais mangé avec toi.
— Eh bien, tu fais erreur. Souviens-toi de ce week-end que nous avons passé en Louisiane, il y a quelques années. On était dans ce super restaurant cajun où on avait écouté ce groupe incroyable. Tu avais choisi un plat à base de poissons et Zoo avait pris le gruau. Elle t’a fait goûter et l’a vite regretté, car tu n’arrêtais pas de piquer dans son assiette. Si bien que tu as commandé un second plat de gruau.
Je fouille dans ma mémoire, mais je dois avouer que mes souvenirs sont un peu flous à cause du joint que j’avais fumé à l’époque. Ce qui explique pourquoi j’ai englouti les crevettes et le gruau soit dit en passant. À l’époque, Milo était en couple avec June et, évidemment, elle était présente. Milo avait insisté pour que je les accompagne et j’avais refusé. Jusqu’à ce que mon père s’en mêle… Je passais mon temps à sortir, à fumer et il avait pensé que passer du temps avec Milo me changerait les idées. J’avais supplié Zoo de m’accompagner pour que je ne tienne pas la chandelle entre Milo et June.
— J’avais oublié ce week-end.
Comme j’ai omis tous ces moments où mon cœur saignait en le voyant en aimer une autre.
— Heureusement pour moi, j’ai une bonne mémoire.
Il me fait un clin d’œil.
— Je sauve mon honneur.
Je couche mon bras sur la table pour que ma main trouve la sienne. Mes doigts titillent gentiment les siens.
— Tu vois, dis-je en coulant mes yeux dans les siens. C’est une évidence…
Cette fois, Milo ne me fuit pas. Bien au contraire, il soutient mon regard et ses doigts se lient aux miens.
— On dirait qu’il ne nous reste plus qu’à sauter à pieds joints et main dans la main dans cette aventure et voir ce qui en ressort.
Mon cœur manque un battement quand Milo me concède cette première victoire. Je sens les larmes me monter aux yeux alors que je franchis un pas de plus vers mon plus grand rêve. Instinctivement, je plonge le nez dans mon assiette pour lui dissimuler que je pleure.
— Trésor, m’appelle-t-il avec une certaine inquiétude dans la voix. Tout va bien ?
J’acquiesce en séchant mes larmes du bout des doigts.
— Tout va très bien, le rassuré-je en plantant mon menton dans la paume de ma main.
Entre rires et larmes, je répète :
— Tout va merveilleusement bien.
Il rit avec moi et lève sa coupe de champagne.
— Alors, à ce tout premier dîner en tête-à-tête, mon cœur.
Un véritable feu d’artifice explose dans ma poitrine en l’écoutant. La main légèrement tremblante, je prends ma coupe pour trinquer avec lui.
Même si encore bien des incertitudes planent sur notre relation, je m’accorde le temps de cette soirée pour savourer la douceur de l’instant. C’est une revanche sur ces années de solitude où il n’y avait que dans mes rêves les plus fous que Milo nous envisageait comme un vrai « nous ». Ce soir, j’ai marqué un point précieux. Maintenant, je dois transformer l’essai et le faire rentrer dans l’histoire. Dans notre histoire…
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