Au péril de t'aimer (French Edition)

Elma Hilde · Chapitre 21 sur 33

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Au péril de t'aimer (French Edition)

Chapitre vingt

 

Avery

— C’est bon, tu es prête ?

Dans le miroir, je regarde Arizona. Elle vient de passer la tête par la porte de sa salle de bains.

— Dans une seconde, lui annoncé-je en terminant de nouer mes cheveux en queue de cheval.

— Tu es certaine que ça va aller ?

Cette fois, elle s’est adossée au chambranle. Les bras croisés, elle me scrute inquiète.

— C’est seulement un déjeuner en famille…

— Arrête s’il te plaît, Avy. Tu commences à me faire flipper…

Je m’adosse au lavabo et adopte la même position que Zoo.

— Et pourquoi ça ?

— Depuis que tu es venue ici pour me raconter ce qui s’est passé entre toi et Milo, tu es… bizarre…

— Je viens de rompre avec le mec dont je suis amoureuse depuis toujours !

— Ben justement ! Je te trouve quand même vachement sereine face à un truc aussi énorme.

Je fronce les yeux.

— Ce qui t’inquiète, c’est que je ne m’effondre pas, c’est ça ?

Elle me sourit, désolée.

— En quelque sorte…

Sa réaction n’a rien d’étonnant quand on y pense. J’ai si longtemps rêvé de Milo qu’elle est en droit de se poser des questions.

Le soir de ma séparation avec Milo, j’ai trouvé refuge chez Arizona. Je me suis confiée à elle à propos des dernières semaines. Comme je l’avais supposé, elle avait des doutes et je n’ai fait que lui confirmer ce qu’elle avait plus ou moins deviné. En revanche, le retour de June a été une surprise pour elle aussi. Comme Milo, elle ne pensait pas qu’elle puisse revenir un jour.

Naturellement, j’étais au trente-sixième dessous en arrivant. Même si j’essayais de maîtriser mes émotions pour ne pas l’inquiéter, je souffrais atrocement. C’est toujours le cas, aujourd’hui. Milo me manque chaque seconde. Je ne cesse de me demander s’il est avec elle, s’ils ont renoué. Mon esprit n’arrête jamais de se questionner. Malgré ma peine, je veux rester digne et ne pas partir en vrille.

C’est un comportement que j’aurais eu, il y a quelques mois, mais je ne veux plus me vautrer dans les bras d’autres hommes pour oublier celui qui fait battre mon cœur depuis toujours.

— À quoi t’attendais-tu au juste ? Tu as cru que je coucherais avec le premier venu ? Que je passerais mon temps à écumer les bars ?

— Je craignais de devoir te modérer, je le reconnais.

— Arizona, soupiré-je avant de m’asseoir sur le rebord de l’immense baignoire d’angle. Je me sens si différente de celle que j’étais avant.

— Tu veux dire avant Milo ?

J’opine du bonnet.

— Grâce à lui, j’ai changé la manière dont je me vois, je crois. Ces dernières semaines, j’ai beaucoup appris sur moi, sur ce que je suis capable de réaliser et sur ce que je désire vraiment. Depuis toujours, Milo est la personne qui compte le plus pour moi et je l’aime infiniment. J’ai compris que, malgré la douleur, cet amour est la plus belle chose qui me soit arrivée. Je refuse d’en faire quelque chose de négatif.

Arizona me rejoint et emprisonne mes mains dans les siennes.

— Je préfère t’entendre parler comme ça, mais tu ne me referas pas et je m’inquiéterai toujours pour toi.

— Ça me rassure de savoir que tu es là pour veiller sur moi, dis-je dans un sourire reconnaissant.

— Tu te sens prête à y aller ? Si ce n’est pas le cas, je suis certaine qu’on peut trouver un bon prétexte…

Je fais non de la tête.

— Pour mon père, je ne peux pas me défiler. Et puis, je vais devoir m’habituer à le revoir, pas vrai ?

Arizona m’adresse un sourire compatissant.

— Dans ce cas, en route ! m’exclamé-je en bondissant sur mes pieds.

Plus enthousiaste à l’idée de ce repas en famille, je quitte la maison de mon amie où je viens de passer quelques jours. Me retrouver en sa compagnie m’a fait grand bien. Comme toujours, Arizona est celle qu’il faut à ses côtés quand l’orage gronde. D’où sa présence à l’occasion de ce déjeuner : j’avais besoin d’elle et de son soutien.

Le trajet jusqu’à chez moi se passe dans une ambiance agréable grâce à la bonne humeur d’Arizona. Malheureusement, celle-ci s’évapore bien vite lorsque je découvre la voiture de Milo garée devant la porte du garage. Bien sûr, je savais qu’il serait présent, mais si proche de le revoir, ma détermination s’effrite un peu.

J’ai peur de le voir heureux sans moi. Je ne désire que son bonheur, c’est évident, mais quelle douleur de savoir qu’il l’est avec elle et sans moi. Encore… J’ai eu ma chance de le séduire, de le charmer, de le faire tomber amoureux de moi et j’ai échoué. La douche n’est pas froide, elle est glaciale.

Zoo me lance une œillade encourageante avant que nous franchissions le seuil de la maison.

Allez Avy, me motivé-je en marchant vers le salon, Zoo accrochée à mon bras. Ce n’est qu’un déjeuner…

En nous approchant de notre destination, nous commençons à entendre des bribes de conversation et la voix rocailleuse de Milo vient rapidement chatouiller mes oreilles. C’est fou comme il me manque, songé-je en me laissant porter par le son de sa voix. Il suffit d’un simple détail pour rendre la réalité encore plus réelle. Plus douloureuse aussi…

Devant la porte du salon, je prends une profonde inspiration. Je dois donner le change et ne rien laisser paraître de mon malaise. Pas seulement pour nos parents, mais aussi pour moi. J’ai une certaine fierté et elle m’oblige à ne pas montrer à Milo qu’il me fait souffrir. Évidemment, il n’est pas totalement responsable de la situation et je ne peux pas lui en vouloir. C’est plus fort que moi, je veux me montrer forte.

J’entre dans le salon, un grand sourire aux lèvres en chantonnant un « Bonjour » joyeux. Arizona m’enquille le pas et, comme à son habitude, elle se montre de la même humeur délicieuse. Mais notre entrain s’évapore en un battement de cils. Juste le temps de parcourir les occupants de la pièce et de découvrir, horrifiées que June est là, elle aussi.

Arizona doit me sentir faiblir, car elle resserre son bras autour du mien. Une brève seconde, car mon père se lève et se dirige vers moi. Zoo me libère. Pourtant, j’aimerais la retenir.

— Bonjour, ma chérie, m’accueille-t-il en m’embrassant. Je suis si content de te voir.

Je l’embrasse un peu machinalement, toujours sous le choc de cette très mauvaise surprise.

— Moi aussi, papa…

Ma voix s’étrangle et je fais de mon mieux pour me ressaisir avant d’aller saluer Pamela. Comme à l’ordinaire, elle est froide, mais polie.

Le scénario de ce repas – voué à être catastrophique – me conduit maintenant vers les deux personnes restantes. Debout près du canapé où ils étaient assis l’un à côté de l’autre, Milo et June attendent de nous saluer. Les dents profondément enfoncées dans ma joue pour ne pas hurler, je vais les embrasser en prenant soin de ne pas croiser le regard de Milo. Je ne résisterai pas si je dois y lire des excuses, de la compassion, ou je ne sais quoi de ce genre et qui me dirait pour lui : « Pardon, mais c’est elle que j’ai choisie ». Le message est déjà très clair.

— Eh bien, comme vous l’avez constaté ; nous avons une invitée spéciale ce midi, se réjouit Pamela en passant un bras autour des épaules de June, une fois que tout le monde s’est salué.

Arizona me donne un coup de coude discret en chuchotant :

— Ça, pour être spéciale…

Je souris, surtout pour lui faire plaisir. Elle veut me distraire après le coup bas de Milo, mais comment passer outre cette humiliation ? Certes, personne en dehors d’Arizona ne comprend ce que la présence de June signifie, mais, qu’importe, jamais je ne me suis sentie aussi bafouée.

Mon père nous invite à nous asseoir au salon et je mets un moment à réaliser qu’il nous parle. Forcément, j’ai la tête ailleurs. C’est Arizona qui me sort de mon absence en m’entraînant vers l’un des deux canapés disposés devant la cheminée.

Quelle sensation épouvantable d’être de nouveau placée dans cette configuration. Celle où je ne peux que rêver à Milo. Mais aujourd’hui plus que jamais mon rêve me glisse entre les doigts quand le sien est assis à ses côtés.

*

Ma tête va éclater, c’est sûr… Voilà deux heures que je supporte les bavardages incessants de Pamela et June. Ces deux pipelettes ont monopolisé la conversation depuis le début du repas et ce n’est pas facile d’échapper à leurs futilités.

Mon moral n’étant pas au beau fixe, j’ai toute la peine du monde à tenir une conversation avec mes voisins de table : mon père et Arizona. Zoo n’arrive pas à capter mon intérêt et mon père est sans cesse interrompu par Pamela qui le sollicite au moindre prétexte.

De l’autre côté de la table, Milo est muet comme une carpe. S’il ne passait pas son temps à regarder dans ma direction, je pourrais croire qu’il n’est pas là. La tête enfoncée dans ses épaules, il n’a pas décroché un mot. Je trouve que son attitude est surprenante.

Ce déjeuner grotesque touche enfin à sa fin. Le repas vient de se terminer et les couverts retrouvent la table. Il est temps de trouver une excuse et de nous en aller. Il me vient alors une idée et je suis certaine de pouvoir compter sur la complicité d’Arizona.

— Papa, je suis désolée, mais on va devoir partir, lui annoncé-je les assiettes tout juste finies. La mère de Zoo a un mariage ce soir et nous devons l’aider à terminer les préparatifs.

Je lance un coup d’œil oblique à Zoo. Sa mère est bien organisatrice de mariage, mais elle n’a aucunement besoin de notre aide.

— Oh oui, elle a traîné un mauvais virus et elle a pris un peu de retard. Je lui ai promis de l’aider à finir la décoration de la salle.

Une fois n’est pas coutume, je suis épatée par le talent d’improvisation d’Arizona.

— Très bien, mais quand as-tu l’intention de revenir à la maison ?

— Demain, c’est promis.

Comme tout semble arrangé, je décide que je n’ai plus à m’éterniser. Je profiterai de mon père en l’absence de Milo et de sa « deuxième chance ». Je me lève et je suis immédiatement imitée par Arizona. Je la connais suffisamment pour savoir que cette situation doit l’ennuyer à mourir.

— Vous partez déjà ?

J’échange un regard surpris avec Arizona quand Milo nous pose cette question que je juge absurde. Il n’a pas décroché un mot de tout le repas et lorsqu’il le fait, c’est pour ça ? Il se moque de moi !

Zoo passe son bras autour du mien avant de lui répondre :

— Bien vu, Milano, lance-t-elle sur un ton amusé. Avy et moi avons des choses à faire. Mais tu es en très bonne compagnie visiblement…

Ne réveille jamais la bête qui sommeille en Zoo, pensé-je un peu revancharde. C’est à tes risques et périls !

Évidemment, mon amertume est davantage dirigée contre June. Cette bécasse sourit, ravie d’être ainsi désignée. Si le sens de ces propos lui échappe, ce n’est pas le cas de Milo qui se rembrunit après que j’ai savamment esquivé un énième regard.

Mon père se lève pour me dire au revoir, ce qui interrompt ce moment malaisant. Plus désireuse que jamais de me sauver d’ici, je me hâte d’embrasser mon père.

— Je compte sur toi pour rentrer demain.

— Tu as ma parole, lui assuré-je en l’étreignant plus fort.

Consciente que je ne peux pas m’en aller sans saluer les autres personnes présentes, je m’apprête à m’acquitter de cette corvée quand j’entends la sonnerie de mon téléphone. Je le récupère dans la poche de mon pantalon. Le numéro affiché à l’écran est pour le moins surprenant. Surprise, je le montre à Arizona en lui disant :

— Tu as vu l’indicateur. C’est bizarre, non ?

Ses yeux s’arrondissent comme des billes.

— Réponds ! s’exclame-t-elle en poussant mon bras vers moi. Magne !

— Non, mais tu as vu d’où provient l’appel. Je ne vais pas répondre.

— C’est ce qu’on va voir !

Zoo m’arrache le téléphone des mains et prend l’appel.

— Bonjour, décroche-t-elle. Je vous passe Avery Evans.

Elle me tend le téléphone sous mon regard ahuri.

— Mais à quoi tu joues ?

— Tu m’engueuleras plus tard. Prends ce coup de fil, bon sang ! râle-t-elle en me collant mon portable entre les mains.

Je ne sais pas ce qu’elle mijote, mais elle va m’entendre. Contrainte et forcée, je prends cet appel étonnant sous le regard curieux des occupants de la pièce.

— Avery Evans.

— Bonjour, Madame Evans. Je ne vous dérange pas ?

À l’autre bout du téléphone, mon interlocutrice me parle dans un anglais parfait, mais avec un fort accent français. Comme l’indicateur du numéro de téléphone.

Mal à l’aise d’être observée, je fais quelques pas dans la salle à manger.

— Oh non, pas du tout.

— Parfait. Je me présente, je suis Sandrine Lacombe, l’assistance de monsieur Laval.

Ah ouais ? Quelle chance ! Mais qui est-ce ?

— Le directeur artistique des créations Marchand.

Mes yeux s’arrondissent comme des billes. Marchand comme Bertrand Marchand, le couturier ?

— Nous avons bien reçu votre demande de stage…

Ma quoi ?

Stupéfaite, je cherche autour de moi un indice qui m’en apprendrait plus sur ce qui est en train de se passer. Quand je vois Arizona se mordiller le pouce comme elle le fait lorsqu’elle est anxieuse, je sais qu’elle est très au courant de ce qui se passe. Cette fouineuse aurait-elle postulé pour moi ? Comment a-t-elle bien pu s’y prendre ?

— … et nous avons été très impressionnés par vos travaux.

Vraiment ?

— Oh… eh bien… merci.

— Monsieur Laval souhaiterait vous rencontrer pour parler plus amplement de votre candidature.

Abasourdie, je ne trouve rien à répondre à cette étonnante nouvelle.

— Seriez-vous disponible pour vous entretenir avec monsieur Laval ?

— Oh oui, bien sûr, dis-je en me ressaisissant.

Même si je suis totalement prise au dépourvu, j’ai parfaitement conscience que ce coup de fil est très important.

— Seriez-vous disponible aux alentours du 16 août ?

— Je n’ai rien d’important.

— Disons le 17 août à 14 heures, ça vous convient ?

— C’est parfait.

— Cela nous laisse un délai raisonnable pour nous organiser. Avez-vous un passeport à jour ?

— Un passeport ?

— J’espère que ce n’est pas un problème pour vous de venir à Paris. Monsieur Laval aime rencontrer les postulants en chair et en os.

— Excusez-moi, mais je suis très surprise. En toute franchise, je ne m’attendais pas à ce que vous m’appeliez.

Vu que je n’ai même pas postulé…

— C’est une bonne surprise ? s’amuse mon interlocutrice.

— Une excellente surprise, rigolé-je plus détendue. Mon passeport est valide et je peux me déplacer, ça ne me dérange pas le moins du monde.

— Dans ce cas, c’est entendu.

Il y a un léger blanc avant que l’assistante de monsieur Laval reprenne la parole pour dire :

— Je vous ai trouvé un vol le 16 août au départ de Miami à 8 heurs 35. Cela vous convient-il ?

— Bien sûr.

— Je vous réserve un vol retour pour vendredi. Cela vous laissera quelques jours pour visiter Paris. Qu’en pensez-vous ?

— Ce serait bête de ne pas en profiter, c’est vrai.

— Eh bien, c’est réglé. Je vous envoie un mail contenant toutes ces informations ainsi que tout ce qui vous sera nécessaire pour l’entretien.

— Très bien. 

— J’imagine que tout cela vous semble impressionnant, mais monsieur Laval est très à cheval sur le recrutement. Même en ce qui concerne nos stagiaires. C’est d’ailleurs pour cela que nous en avons peu.

— Je suis d’autant plus flattée de l’intérêt que vous me portez.

— Dans le mail, vous aurez mes coordonnées. Surtout, n’hésitez pas si vous avez la moindre question.

— Je vous remercie.

— Passez une bonne journée, Madame Evans, et à bientôt.

— À vous aussi. Merci infiniment. Au revoir.

Je raccroche sonnée par ce coup de fil. Il y a une seconde, je cherchais à fuir cette maison et voilà que je pars en voyage à Paris. Je dois être en train de rêver. C’est la conversation soporifique entre June et Pamela qui m’a probablement endormie.

Je sais que je ne dors pas quand Arizona m’attrape le bras pour me secouer comme un prunier.

— Vas-y, raconte !

J’abandonne mon téléphone. Bien sûr, tous les yeux de la pièce sont tournés vers moi. Il y a une paire d’yeux en particulier que je prends grand soin d’ignorer…

— Dans une minute. Pour le moment, j’aimerais que tu m’expliques comment tu as fait ça.

— Tu te souviens du jour où je suis revenue de Los Angeles ? Tu travaillais dans ton studio et tu as envoyé ce mail à Andrieu.

J’acquiesce.

— Eh bien, quand je me suis retrouvée seule, j’ai récupéré ton mail et je l’ai envoyé chez Marchand par le biais de leur site internet. Un vrai jeu d’enfant ! s’amuse-t-elle.

— Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?

— Parce que tu n’es qu’une poule mouillée !

Je veux me rebiffer contre ma meilleure amie, mais un raclement de gorge coupe court à notre échange. Mon père accoudé au dossier de sa chaise nous observe le sourcil haut.

— Vous nous faites partager ou pas ?

— Oh… eh bien…

Nerveuse à la pensée de lui rapporter le contenu de ma conversation téléphonique, je me passe la main dans les cheveux.

— Je viens de décrocher un entretien avec le directeur artistique de l’un des plus grands couturiers français et je pars à Paris pour le rencontrer.

Verrou en forme de cœur contour

Milo

Je pars à Paris… Ce sont les seuls mots que je retiens de l’annonce fracassante faite par Avery. Si la nouvelle est accueillie dans l’euphorie du côté d’Arizona et dans la stupéfaction chez son père, en ce qui me concerne, je suis indigné. Comment peut-elle sérieusement envisager de s’en aller à l’autre bout du monde sur un simple coup de fil ?

Malgré l’effet du choc, Malcolm félicite sa fille et l’étreint avec tendresse. Arizona quant à elle saute dans les bras d’Avery. Sont-ils à ce point inconscients au point de ne pas voir le danger qu’elle court en partant seule dans un pays étranger ? N’y a-t-il que moi pour m’en rendre compte ?

— C’est tellement incroyable, s’extasie Avery en enlaçant à nouveau son père.

Incroyablement louche, pensé-je en roulant des yeux. Je me racle bruyamment la gorge et, comme depuis le début de cet affreux déjeuner, Avery m’ignore. Je sais pour quelle raison elle me snobe : la brune assise à ma droite. Qu’est-ce qu’elle croit au juste ? Que j’ai moi-même invité June ? Je ne suis pas assez stupide pour commettre une telle erreur. Elle ne me le pardonnerait jamais. Je me mords déjà les doigts de l’avoir invitée dans mon appartement. Ma démarche était totalement innocente et je n’ai pas pensé une minute qu’Avery le prendrait aussi mal.

— Tu ferais bien de boire un verre d’eau, me lance cette fouine d’Arizona.

J’aimerais bien qu’elle me lâche un peu celle-ci ou je risque de devenir désagréable… Si je ne comprends pas tout ce qui se passe dans ma vie en ce moment, il y a un détail qui est une évidence pour moi : Arizona est responsable de ce nouveau foutoir. Tout est très confus entre Avy et moi et ce n’est pas un stage à Paris qui va nous aider à y voir plus clair.

J’ignore sa remarque et m’adresse directement à Avy. Il est hors de question qu’elle m’ignore plus longtemps.

— Sérieusement Avy, il n’y a rien qui te semble suspect dans cette histoire ?

Pour la première fois depuis qu’elle est arrivée, elle pose enfin ses immenses yeux verts sur moi et un frisson me traverse quand je les rencontre enfin. J’ai envie de lui sourire pour me connecter à elle, pour mettre un terme à tout ce bazar, mais comment le faire sans que mon comportement paraisse suspect ?

Comme elle ne me répond pas, je me rabats sur Malcolm. Lui sera forcément de mon côté.

— Malcolm, tu es d’accord pour qu’elle parte à Paris comme ça, sur un coup de tête ?

— Avy n’a plus douze ans ! se rebiffe Arizona. Mais tu t’en souviens uniquement quand ça t’arrange...

Je serre violemment les dents pour retenir ma colère grandissante contre cette petite peste. Je ne dois pas me braquer contre elle au risque qu’Avery m’envoie sur les roses.

— Avy, tu ne peux pas sauter dans un avion sans réfléchir, voyons, ce n’est pas raisonnable.

— Pas raisonnable ! s’insurge Arizona, l’air effaré.

— Ce n’est pas à toi que je m’adresse !

Arizona marque une seconde de stupéfaction, mais elle retrouve rapidement ses esprits. Au regard qu’elle me réserve, je sais qu’elle est prête à poursuivre les hostilités, mais Malcolm se place entre nous pour mettre un terme à nos chamailleries.

— Bon ça suffit ! Tout comme toi, je ne suis pas très enthousiaste à l’idée qu’elle parte seule à l’autre bout du monde, mais je ne peux pas l’en empêcher. Ce n’est plus une enfant et sur ce point, Arizona a raison.

— Mais rien ne nous prouve le sérieux de cet appel.

— Je me suis chargée moi-même d’envoyer sa candidature, surenchérit Arizona. Donc oui, c’est du concret !

J’ai un rictus nerveux.

— Ce genre d’idée absurde te ressemble bien, effectivement !

— J’ai simplement voulu aider mon amie, espèce de crétin !

— L’aider ?. Tu es simplement jalouse !

Les yeux d’Arizona s’arrondissent comme des soucoupes. Parfaitement hors de moi, j’enchaîne :

— Jalouse de ce qu’elle a et de ce qu’elle vit…

— Taisez-vous tous les deux ! hurle Avery en se plaçant elle aussi entre moi et Arizona. 

Elle m’assassine d’un regard glacial.

— Que ça te plaise ou non…

— Bien sûr que ça ne me plaît pas ! me récrié-je fou de rage. C’est inconscient de foncer tête baissée comme tu le fais. Tu ne prends pas assez compte des risques…

Toujours sur la défensive, Avery croise les bras sur sa poitrine et me défie avec ses grands yeux d’ordinaire si tendres.

— Contrairement à ce que tu as l’air de penser, je ne suis pas stupide. Je sais ce que je fais !

— Très bien ! Fais ce qui te chante !

Je fais reculer la chaise si brusquement qu’elle se renverse dans un bruit sourd. Tout se fige autour de moi et les regards indignés des personnes présentes me font soudainement étouffer.

Conscient de me ridiculiser devant Avery, j’éprouve une violente envie de me sauver d’ici. Pourquoi rester ? Pour me réjouir de la voir s’en aller à Paris ? Merci, mais très peu pour moi. Si elle est décidée à n’en faire qu’à sa tête, je n’ai plus ma place ici.

Je ramasse ma chemise sur le dossier de la chaise voisine avant de me ruer vers la sortie.

— Mon avis t’importe peu, j’ai bien compris, dis-je déçu. J’aurais mieux fait de m’en souvenir.

Tout comme l’autre soir dans mon appartement. J’ai voulu lui révéler quelque chose d’important et elle n’a rien écouté. Elle a décidé que le retour de June m’embrouillait l’esprit, que notre histoire n’avait pas autant d’importance pour moi qu’elle en avait pour elle et qu’elle est seule à avoir des sentiments. À quoi bon lui dire ce que j’éprouve ? Elle est trop persuadée d’avoir raison pour m’écouter.

Je quitte la maison de nos parents en claquant la porte sur mon passage. Dehors, je m’engouffre dans ma voiture et démarre avec une idée précise de l’endroit où je veux aller : chez Earnie.

*

— Allez, mon vieux, calme-toi un peu et explique-moi ce qui t’arrive.

Comme je l’ai décidé en démarrant, je me suis rendu chez Earnie. Malheureusement, j’ai interrompu une après-midi football américain à laquelle il a invité certain de ses amis. J’en suis sincèrement navré, mais j’ai besoin de parler, de sortir tout ce que j’ai sur le cœur depuis un moment.

Après s’être excusé auprès de ses amis, il m’a invité à le suivre dans sa chambre dont il vient de refermer la porte.

— Tu vas me prendre pour un dingue quand je vais te le raconter. Je pense même que tu n’auras plus envie de m’adresser la parole, mais tant pis ! Je ne peux plus garder ça pour moi. C’est en train de me détruire.

— Ne plus t’adresser la parole ? Mais qu’est-ce tu me racontes ?

— J’ai mal agi, Earnie, lui confessé-je en faisant les cent pas autour du lit où il est assis. J’ai fait le con, tu n’as pas idée.

— Explique-moi.

Je me laisse retomber à ses côtés avant de cacher mon visage dans mes mains. Je comprends mieux ce que disait Avery lorsqu’elle m’a parlé de la honte qu’elle ressentait à cause des sentiments qu’elle nourrissait pour moi. Elle a trouvé la force d’en parler à Arizona et cela l’a libérée. J’espère qu’il en sera de même pour moi. 

— Tu te souviens quand tu disais qu’Avery a beaucoup changé ?

— Oh… murmure Earnie. Tu as couché avec elle, c’est ça ?

Le cœur au bord des lèvres, je me lève et laisse échapper un couinement entre mes mains.

— Donc, la réponse est oui…

— On parle d’Avery ! Contrairement à ce que semblent penser les hommes à son sujet, on ne peut pas seulement coucher avec elle…

— Milo, tu es incapable de baiser pour baiser ! Tu es un romantique, c’est dans ta nature, mais tout le monde ne se comporte pas ainsi.

— Tout est tellement différent avec elle, tu n’as pas idée…

— Je peux facilement me l’imaginer, ricane mon ami dans mon dos.

Je lui lance un regard sévère qui provoque son hilarité.

— C’est bon, glousse-t-il les mains levées. Je plaisante. Quel est le problème au juste ? Tu commences à ressentir des choses pour elle et ça ne l’intéresse pas ?

— Tu nous connais l’un et l’autre et je comprends que tu en arrives à cette conclusion. Avy ne donne pas l’impression de vouloir vivre une histoire sérieuse. Et pourtant…

Je n’ai jamais parlé des sentiments qu’Avery a pour moi depuis qu’elle me les a confiés. D’une certaine manière, c’est difficile d’admettre qu’elle m’a aimé toutes ces années sans que je le soupçonne. Intimidé à l’idée d’aborder ce sujet si important avec Earnie, je prends une minute pour trouver les mots.

— Avy m’a avoué qu’elle est amoureuse de moi depuis qu’elle a quatorze ou quinze ans.

— Attends, tu plaisantes ?! 

Je fais non de la tête.

— Elle m’a expliqué que ses sentiments pour moi l’ont toujours fait souffrir, car elle ne savait pas comment vivre avec. Moi, j’étais avec June et je ne voyais pas Avy de cette manière.

— Ce qui est normal. Elle était jeune et tu la considérais comme ta petite sœur. En revanche, je n’aurais jamais soupçonné qu’elle puisse être amoureuse de toi.

— J’ai au moins l’impression de ne pas être le seul imbécile à n’avoir rien remarqué…

— Ravi de te faire sentir moins con, mais si Avery t’aime et que tu l’aimes aussi…

Je relève brusquement la tête lorsqu’il dit cela.

— Quoi ? dit-il le sourcil levé. Ce n’est pas le cas peut-être ?

Je joue des épaules.

— Si, mais Avery pense que je n’en ai pas fini avec June et que notre histoire n’est pas encore derrière moi.

— June ?! Mais qu’est-ce qu’elle vient faire dans l’équation ?

— Elle est à Miami en ce moment.

— Quoi ?

— Je peux même te dire qu’elle est chez ma mère au moment où l’on se parle.

— Mais qu’est-ce qu’elle fout ici ?

— À ton avis, soupiré-je en me pinçant l’arête du nez.

Encore une situation que je vais devoir affronter et qui me colle d’avance la migraine.

— Je le savais ! s’écrie Earnie en sautant sur ses pieds. J’étais sûr qu’elle te ferait un coup comme celui-là un jour ou l’autre.

— Avery pensait comme toi, mais je ne comprends pas pourquoi…

— Mais c’est typique de June, Milo ! Elle espérait que tu cèdes à son caprice. Comme tout le monde l’a toujours fait dans son entourage. Toi y compris, mon ami.

Je grimace, car Earnie a raison. J’ai longtemps été aveuglé par l’amour que j’avais pour June, mais il est évident que je n’éprouve plus rien pour elle et son côté capricieux ne m’échappe plus. Je pense que June a secrètement pensé que je reviendrai à New York, la queue entre les jambes. Comme je n’en ai jamais eu l’intention, elle a fini par céder.

— Le problème n’est pas là, Earnie. Je dois prouver à Avery que j’en ai bien terminé avec June et que je suis prêt à m’investir dans notre histoire.

— Elle est méfiante et ça se comprend. June et toi, c’est une histoire qui a duré un moment, mais il faut qu’elle te croie lorsque tu lui dis que tu l’aimes.

— À vrai dire, je ne lui ai encore jamais avoué mes sentiments.

Earnie arque un sourcil vers moi.

— Eh bien, peut-être que tu devrais commencer par ça, tu ne crois pas ?

— J’ai essayé une fois, mais elle est tellement obnubilée par June qu’elle n’écoute rien.

— Prouve-le-lui en faisant quelque chose d’important à ses yeux.

— Il y a bien cette histoire de stage, dis-je en allant m’asseoir dans le fauteuil en velours placé dans un coin de la pièce.

— Je croyais que sa candidature n’avait pas été retenue.

— C’est le cas, mais Arizona a postulé pour elle auprès d’un prestigieux couturier français.

— Français ?

J’acquiesce.

— Ils veulent la rencontrer à Paris dans une quinzaine de jours.

— Et elle partirait à Paris ?

— Pour six mois, oui. J’ai honte de le dire, mais je me suis emporté lorsqu’elle nous l’a annoncé.

Earnie me lance un regard qui en dit long sur ce qu’il pense de mon attitude.

— Comprends-moi ! Je me suis retrouvé pris au piège dans un déjeuner avec mon ex et la femme que j’aime. Dans son esprit, elle doit penser que je lui ai préféré June. Au même instant, elle a reçu ce coup de fil de Paris et elle a accepté cet entretien sans même y réfléchir.

— Pourquoi June était-elle à ce déjeuner si tu ne l’as pas invitée ?

— Ma mère, grommelé-je. Je me suis bien gardé de lui rapporter que June était à Miami. C’est elle qui est allée voir ma mère. Elle voulait se la mettre dans la poche, j’imagine.

— Mon pauvre vieux, se marre Earnie. Entre June et ta mère, tu n’es pas aidé.

— Tu aurais vu la tête d’Avy quand elle l’a vue avec moi. Comment pourrait-elle me croire après ça ?

— Si tu lui dis ce qu’elle rêve d’entendre depuis toujours, elle écoutera. Je comprends mieux certains détails maintenant que je connais la vérité au sujet d’Avery, notamment, pourquoi elle déteste autant June.

Earnie se penche sur ses mains et les observe l’air de rien.

— Ça explique aussi pourquoi je ne lui fais aucun effet…

Je ris à sa boutade en me cachant bien de lui dire qu’il fait bien de l’effet à Avery, mais pas celui qu’il aimerait.

— Tu sais ce qui te reste à faire, mon pote. Dis-lui que tu l’aimes et que tu es heureux pour elle. Soutiens-la dans son projet.

L’air triste, je regarde mon ami.

— Mais on parle de Paris. Comment vais-je survivre sans elle pendant six mois ?

Earnie se lève et vient poser une main sur mon épaule.

— C’est flippant, je te l’accorde, ce n’est pas pour toute la vie. Franchement, tu te vois être le connard qui dit à sa nana : « Je ne veux pas que tu réalises tes rêves pour te garder auprès de moi ».

Je fais non de la tête.

— C’est une chance énorme pour elle et je sais qu’elle a le talent pour réussir cet entretien.

— Il y a fort à parier que oui. Alors, n’oublie pas de lui dire combien tu es heureux pour elle. À son retour, vous serez ensemble et tout sera parfait.

— Jamais je ne me suis senti aussi bien.

J’esquisse un sourire, sûrement un peu idiot, en lui confiant cela.

— Je la découvre autrement et, plus surprenant encore, je me découvre autrement. J’ignorais qu’aimer une autre personne pouvait nous faire sentir si différent.

— Eh bien, peut-être que la seule différence Milo, c’est que cette fois c’est la bonne. C’est elle ton idéal !

Oh oui, pensé-je un sourire en coin. Avy a tout de la femme idéale, c’est certain…

— Tu y vois plus clair maintenant ?

Je me lève et lui donne une accolade.

— Beaucoup plus clair, effectivement. Merci, Earnie.

— Dans ce cas, allons fêter ça autour d’une bonne bière. Reste pour la fin du match, ça te changera les idées.

— Pourquoi pas. Entre la présence de June et mon pétage de plomb, Avy doit être furieuse. Il vaut mieux laisser retomber la pression avant que j’aille lui parler.

— Tu sais, c’est la première fois que j’envie ta vie.

Il mord dans son poing.

— Avy, mama mia !

— Ne commence pas avec ça ! dis-je sérieusement.

Même si une part de moi est vraiment très fière qu’elle fasse partie de ma vie. Avy fait tourner les têtes, j’en ai bien conscience.

— Je plaisante, mon pote, se marre Earnie. Enfin… à moitié.

Je le chope par la nuque en riant.

— Paie-moi cette bière avant de dire quelque chose que je vais devoir te faire regretter, m’amusé-je.

Nous quittons la chambre et je me réjouis de passer ce moment avec mon meilleur ami. Le fait de lui avoir avoué mes sentiments pour Avy m’a libéré d’un poids, c’est indéniable. Maintenant, c’est à elle que je vais devoir les avouer…

 

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