Au péril de t'aimer (French Edition)
Chapitre vingt-trois
Avery
Le regard dans le vague, j’observe le ballet des bagages qui défilent sur le tapis roulant. Mon avion vient d’atterrir et je dois encore récupérer ma valise avant de rejoindre mon père. Il doit déjà m’attendre dans le hall de l’aéroport.
Après ces quelques jours un peu fous à Paris, je suis exténuée, mais la fatigue n’explique pas que je sois si préoccupée. Il y a des jours que je ne dors plus et le décalage horaire n’y est pour rien.
Ma valise arrive enfin et je repousse mes sombres pensées. Dans l’immédiat, je dois rentrer et tenter de me reposer quelques heures au moins. Je gérerai les problèmes les uns après les autres.
Traînant ma valise derrière moi, je déambule dans ce dédale de couloirs froids et impersonnels. Le cœur plus lourd qu’en partant, je cherche désespérément le visage familier et rassurant de mon père. Je le repère près d’un panneau publicitaire dans le hall. Immédiatement, je me mets à courir pour me jeter dans ses bras.
— Avy, mon cœur, qu’est-ce qui se passe ?
— Oh papa, pleuré-je cachée dans son cou. Je n’aurais jamais dû répondre à ce coup de fil.
Mon père me repose et, dans un geste tendre, presse sa main sur ma joue. Je m’y cache.
— Tu n’as pas eu le stage, c’est ça ?
Je fonds en larmes et mon père m’étreint à nouveau.
— Je suis désolé, Avery. Je n’ose même pas imaginer combien tu es déçue.
— Ramène-moi à la maison, s’il te plaît. Tout ce que je veux, c’est dormir.
— Je comprends.
Mon père récupère ma valise et nous partons vers le parking.
— Je vais appeler Pamela pour la prévenir, m’explique-t-il en chemin.
L’air penaud, il ajoute :
— Ils t’attendent tous à la maison. Nous voulions fêter ton retour, mais je vais leur demander de partir. Tu n’as pas le cœur à ça.
C’est vrai, je n’ai pas vraiment le cœur à voir du monde, mais ils sont si gentils de s’être organisés pour m’accueillir.
— Ne fais pas ça, s’il te plaît. Je peux leur consacrer un peu de temps et leur raconter mon voyage. Après tout, on ne va pas à Paris tous les jours.
— Tu as raison de voir toujours le positif.
Je l’embrasse et monte à l’avant de la voiture pendant qu’il range ma valise dans le coffre. Après quoi nous prenons le chemin de la maison.
Le trajet se fait en silence. J’imagine que mon père a un millier de questions à me poser, mais il a la délicatesse de les garder pour lui. De temps à autre, il pose sa main sur la mienne en m’adressant un sourire tendre.
Rapidement, nous arrivons à destination et l’idée de sortir de la voiture m’effraie tout à coup. Je profite que mon père s’occupe de sortir ma valise pour m’accorder un moment de répit. Je dois affronter les personnes présentes et je ne sais pas comment faire.
— Est-ce que tu veux rester un peu seule avant de te joindre à nous ?
Je secoue la tête et sors de la voiture.
— Je ne vais pas les faire attendre.
Après une longue inspiration, je m’engage derrière mon père. À chacun des pas qui me conduisent vers la maison, ma tête s’enfonce un peu plus dans mes épaules.
Et cela ne va pas en s’arrangeant quand je passe le seuil de la porte. Je suis accueillie par Milo et Arizona et à l’expression de leurs visages, je sais que mon père les a prévenus.
— Ils ne savent pas ce qu’ils loupent, me dit Arizona en me prenant par le cou. Quelle bande de crétins !
Je la remercie, mais je ne m’attarde pas dans ses bras. J’ai le cœur au bord des lèvres lorsque Milo attrape ma main pour me ramener à lui.
— Je suis désolé, Avy.
À contrecœur, je le relâche. Milo repousse mes larmes dans un geste bienveillant.
— Ne laisse pas cette mésaventure briser tes rêves. Je sais que tu as le talent nécessaire pour les réaliser.
Nous échangeons un sourire très tendre et le silence autour de nous nous rappelle rapidement à l’ordre. Arizona en amie prodigieuse le brise rapidement. Elle coule son bras sous le mien et m’attire vers le salon en me disant :
— Avy, nous sommes devant un dilemme. On a légèrement grillé les étapes et la bouteille de champagne est déjà débouchée. Tu as envie de te laisser tenter ?
— Tu plaisantes ? On ne va pas gâcher de si bonnes bulles.
— Je vois qu’on ne se laisse pas abattre, c’est bien, se marre Arizona.
Au salon, nous retrouvons Pamela avec qui j’échange quelques politesses aussi froidement que d’ordinaire.
J’y découvre aussi le petit festin qu’ils m’ont préparé et mon cœur se serre devant une attention aussi adorable. Il y a la bouteille de champagne dans son seau de glaçons et plusieurs plateaux remplis d’appétissants hors-d’œuvre.
— Tu espérais une fin plus heureuse à ton voyage, mais on peut lever nos verres à cette visite à Paris. Qu’en dis-tu ?
— Bien sûr ! dis-je aussi enjouée qu’il m’est possible de l’être.
Nous prenons place dans le salon et mon père s’affaire à servir les coupes de champagne. La tête un peu ailleurs, je le regarde faire. Je sens sur moi le regard de Milo. Je voudrais trouver le courage de m’y confronter. Habituellement, mon instinct m’incite à trouver refuge dans ses bras, à croire en sa capacité à me réconforter, mais, ce soir, il est la personne que je redoute le plus.
En quelques minutes, les verres sont pleins et mon père prend la parole :
— Avy chérie, l’issue de ton escapade n’est pas celle que nous espérions tous pour toi.
Je me risque à un coup d’œil vers Milo. Pense-t-il ainsi lui aussi ou ressent-il un certain soulagement ? Je le crois sincèrement lorsqu’il dit vouloir me soutenir dans tout ce que j’entreprends. Ce soir plus que jamais, je dois avoir foi en son soutien indéfectible…
— Mais nous croyons en toi et en ta capacité à rester positive, à rebondir. Garde espoir et quelque chose de plus grand t’arrivera bientôt.
— À Avy ! s’exclame Zoo en levant son verre.
Milo fait de même et, doucement, ses lèvres miment ces quelques mots :
— À toi.
Un silence fait suite aux paroles encourageantes de mon père. Tout le monde goûte alors le champagne. Tout le monde sauf moi. Je les observe tour à tour et je me sens soudainement prise d’une immense culpabilité. Dois-je m’empêtrer plus longtemps dans mon mensonge ou entrer tout de suite dans le vif du sujet ?
Je m’éclaircis la gorge en faisant tourner nerveusement ma coupe entre mes doigts.
— Je… euh… je vous remercie d’avoir préparé cette surprise pour moi, commencé-je d’une voix fluette. Je suis très touchée. Et comme nous sommes tous réunis, je crois qu’il est important que nous parlions de quelque chose…
Une entame qui a captivé l’intérêt de tous. Les battements de mon cœur s’affolent alors que je m’apprête à leur livrer ce que je garde pour moi depuis des jours.
— Dès la fin de l’entretien, monsieur Laval m’a signifié que je ne serai pas stagiaire chez eux. J’ai préféré attendre d’être auprès de vous pour vous dire que…
La respiration plus courte, je m’étrangle sur ces derniers mots. J’étouffe et il me faut une seconde pour reprendre mon souffle avant de poursuivre :
— Ils ne m’ont pas fait venir pour un poste de stagiaire, mais pour que j’intègre leur équipe de création. Ils m’offrent un emploi.
Un silence de mort s’abat sur nous après mon annonce fracassante. C’est comme la déflagration d’une bombe qui viendrait d’exploser et tout le monde est sonné par mon annonce.
Je comprends parfaitement leur désappointement. C’est ainsi que je me sens depuis le jour de mon entretien. J’ai encore beaucoup de mal à réaliser ce qui est en train de se passer dans ma vie.
— J’ai dû mal comprendre, s’étonne Zoo. Tu dis qu’ils t’ont fait une offre d’emploi ?
J’acquiesce.
— Dans leur équipe de création, ajouté-je.
— Mais… mais, bégaie mon père. Ils veulent que tu travailles d’ici, n’est-ce pas ?
Bien sûr, il est difficile pour mon père de réaliser si brutalement tous les tenants et les aboutissants d’une telle proposition. J’ai eu tout le mal du monde à les comprendre moi aussi quand monsieur Laval m’a parlé d’un poste sur le long terme.
— Non, papa. Ils veulent que je vienne vivre à Paris.
— Mais tu ne peux pas… bredouille-t-il avec émotion. Il faut que tu réfléchisses que tu pèses le pour et le contre d’une telle décision…
— Eh bien… j’ai… balbutié-je. J’ai déjà dit oui.
Il y a un nouveau silence plus pesant que le précédent et je n’ose plus lever les yeux vers eux. Milo est le premier à bouger après cette seconde annonce. La tête enfoncée dans les épaules, il marche autour de nous.
— Je… je ne m’attendais pas à ce qu’ils me fassent une offre pareille, dis-je les yeux rivés sur son dos. J’ai été prise au dépourvu…
— Est-ce que tu te fous de moi ? aboie-t-il en se tournant vivement vers moi.
Surprise, je sursaute. Je me lève et m’approche pour tenter de le rassurer, mais d’un geste de la main, il me somme de garder mes distances.
— Tu ne me feras pas croire qu’ils t’ont proposé de changer de vie… de… de pays sans même te laisser le temps d’y réfléchir !
— Ils avaient besoin que je, tenté-je de me justifier.
Milo me coupe en hurlant :
— Tu n’avais pas le droit ! On s’est dit des choses, on s’est fait des promesses et tu les as toutes balancées aux ordures.
— C’est faux ! Mais je n’ai pas su quoi faire…
Je veux le rejoindre, le prendre dans mes bras. J’ai besoin de le sentir, de le retenir.
— Si tu avais eu le moindre respect pour moi ou pour notre histoire, tu ne leur aurais pas laissé le choix !
— Ça n’a rien à voir !
— Ç’a tout à voir !
Mon père se lève et s’interpose entre nous.
— Ça suffit, Milo ! On ne résoudra rien en se hurlant dessus.
— C’est entre elle et moi, ne t’en mêle pas, Malcolm ! Si elle est capable de prendre la décision de se tirer à Paris, elle est capable d’en assumer les conséquences.
— Ça vous concerne, j’ai compris, mais tant que tu lèveras la voix sur ma fille, je m’en mêlerai !
— Seigneur, soupire Pamela totalement ahurie.
Elle paraît sur le point de vomir.
— J’étais prêt à tout pour toi, me lance Milo, fou de rage. Et toi, tu m’as trahi ! Tu nous as trahis !
Son regard se remplit de larmes.
— Milo, je t’en prie, tenté-je en m’approchant d’un pas. Il faut seulement qu’on en parle…
— J’ai cru en toi, Avery, en ton amour pour moi et tu t’es moquée de moi !
— Mais non ! Je suis convaincue qu’il y a une solution pour nous.
— Comment ? Tu vas partir à des milliers de kilomètres ! Dans ces conditions, on n’a plus aucun avenir.
— Milo non, pleuré-je en tentant une nouvelle fois de m’approcher.
Il recule avant de me tourner à nouveau le dos. Il recommence à marcher en se frottant le visage.
— Comment as-tu pu nous faire ça ?
— Je n’aurai jamais plus une chance comme celle-ci…
Milo se tourne vers moi et, le visage tordu de douleur, il s’écrie :
— Comme un con, j’ai cru que j’étais ta chance ! Tu m’as dit que tu m’aimais et que j’étais ce qu’il y avait de plus important dans ta vie et tu m’as menti !
— Non, c’est le cas, je t’assure. Rien ne compte plus que toi.
— Sauf ton job ! réplique-t-il avant de tourner les talons pour se ruer vers l’entrée.
— Milo ! crié-je en courant derrière lui. Milo, reste ! Il faut qu’on parle.
Mais il ne ralentit pas. Il ouvre la porte avec fracas.
— Milo, je t’en supplie ! Laisse-moi une chance de m’expliquer.
Sans prêter aucun intérêt à mes paroles, il sort sous le porche.
— Je te souhaite d’être heureuse à Paris, lance-t-il en fonçant vers sa voiture.
— Milo !
Impuissante, je le regarde démarrer et partir en trombe. C’est un désastre ! Un véritable désastre… Le bruit de pas qui approchent me fait pivoter sur moi-même. Il s’agit sûrement de Zoo et de mon père. J’ai besoin de savoir qu’ils ne m’en veulent pas qu’ils comprennent ce que j’ai fait. Malheureusement, ce n’est pas eux qui m’ont suivie.
Je n’ai pas le temps de réaliser ce qui se passe quand la main de Pamela s’abat sur ma joue avec une telle violence que je manque d’en perdre l’équilibre. Je me raccroche à la rambarde du perron.
— Pamela ! aboie mon père en arrivant sur le pas de la porte.
D’un geste ferme, il l’attrape par le bras et l’éloigne de moi.
— Tu es devenue folle ?
— Mais regarde ce qu’elle a fait ! braille Pamela. Elle l’a séduit pour mieux lui briser le cœur.
— Tu as levé la main sur ma fille ! rugit mon père sans se calmer. Comment as-tu osé après ce qu’elle a vécu ?
Malgré ma joue en feu et l’impression que mon cerveau tourne encore sur lui-même, je suis interpellée par ses propos. De quoi est-ce qu’il parle ?
— Et elle ? Comment a-t-elle osé faire souffrir mon fils ?
— Ce sont leurs histoires ! Milo n’est plus un gamin. Laisse-le donc diriger sa vie comme il l’entend !
Pamela m’adresse un regard plein de haine.
— Avec elle, jamais !
Mon père s’interpose entre nous et avec une froideur qui ne lui ressemble pas, il lui dit :
— Je veux que tu quittes cette maison sur-le-champ !
— Papa ! tenté-je de le retenir.
Les esprits sont échauffés et ce n’est pas le moment de prendre une telle décision.
— Je ne me mêle pas de ta vie amoureuse et je te demande d’en faire autant, me dit-il fermement avant de s’adresser à Pamela. Ton fils a besoin de toi et, moi, je dois parler à ma fille.
Mouais… pas sûre qu’il ne s’en mêle pas, papounet…
— Je veux que tu partes Pamela, et je doute de réussir à te pardonner ce que tu viens de faire. Pour le moment, chacun doit se concentrer sur son enfant.
Mon père attrape ma main et me guide vers la porte d’entrée. Sur le palier, nous retrouvons Zoo qui regarde la scène, impuissante.
— Excuse-nous, Arizona, mais j’ai besoin d’être seul avec ma fille.
Entraînée à l’étage par mon père, j’ai à peine le temps d’échanger un regard désolé à Zoo. La nuit va être longue…
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