Au péril de t'aimer (French Edition)

Elma Hilde · Chapitre 8 sur 33

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Au péril de t'aimer (French Edition)

Chapitre sept

 

 

Milo

Voilà une semaine qui commence à merveille ! Après ce dimanche agréable en compagnie d’Avery, je suis d’excellente humeur.

Même si je me suis une nouvelle fois ridiculisé, j’ai adoré notre sortie au Skate & Fun. Comme elle me l’avait promis, Avery m’a invité à manger un hamburger et nous avons partagé un milk-shake en marchant sur la plage. C’était parfait ! Avery était bien plus tranquille après notre discussion devant les casiers.

Pour la seconde fois, elle a insisté sur le fait qu’elle était une femme et, surtout, qu’elle n’était pas véritablement ma sœur. La première fois qu’elle a tenu ces propos, elle était ivre et je n’ai pas voulu y prêter attention. Mais cette fois, elle était elle-même. Elle était dangereusement convaincante d’ailleurs… Pourquoi ce détail est-il subitement si important pour elle ? Mes lèvres brûlent d’envie de le lui demander. J’espère avoir bien l’occasion d’aborder le sujet avec elle et qu’elle se montrera réceptive.

Malheureusement, mon début de semaine a été plutôt intense au travail. Lundi, j’ai fait mon rapport à mon patron et il a semblé très satisfait par mon travail. Convaincu, il m’a confié ma première affaire. J’ai pris le temps de bien étudier ce dossier, ce qui m’a conduit à rentrer tard à la maison. Mais ce soir, je veux profiter de ma soirée.

Ma mère et Malcolm se sont envolés pour Seattle, ce matin. Nous sommes donc seuls à la maison. C’est une très belle occasion de passer du temps avec Avery et d’essayer de lui tirer les vers du nez.

Ma curiosité ne sera pas comblée ce soir, car nous aurons un invité : Earnie. Il m’a téléphoné ce midi et j’ai bien senti qu’il était un tantinet contrarié. Comment lui en vouloir, nous ne nous sommes même pas revus depuis mon retour. Je me suis donc hâté de l’inviter à nous rejoindre à la maison. Il était heureux de cette invitation et je le suis également. Passer une soirée de détente et sans aucune prise de tête me fera le plus grand bien.

Vers 18 heures, je décide qu’il est temps de quitter le bureau. J’ai quelques courses à faire pour notre dîner et aucune idée de ce que je pourrais bien prévoir. J’ai appelé Avery à midi pour la prévenir qu’Earnie sera là ce soir et pour lui demander son avis, mais elle n’a pas décroché. Je tente à nouveau ma chance avant de filer au centre commercial. Cette fois, elle décroche.

— Tu ne rappelles jamais quand quelqu’un essaie de te joindre, Avy ?

— Excuse-moi. J’étais dans mon studio et j’avais oublié mon téléphone dans la cuisine. Je viens seulement de m’en apercevoir.

— Tu devais être très inspirée.

— Plutôt oui. J’ai bien avancé et je suis très contente. Tu m’as appelé pour une raison précise ?

— Effectivement. Je voulais te parler d’Earnie, tu te souviens de lui, n’est-ce pas ?

Je prends des gants pour lui parler d’Earnie, car je sais qu’elle ne l’a jamais beaucoup aimé. Il faut dire qu’il était parfois très chiant avec elle. Plus jeune, il ne supportait pas qu’elle nous colle. Un détail qui ne m’a jamais dérangé.

Je l’entends qui fait claquer sa langue. De toute évidence, elle a une mémoire d’éléphant…

— Je me souviens que c’est un con ! dit-elle sur un ton cinglant.

— Mais nous avons tous grandi et changé ces dernières années.

— Tout ça pour dire ?

— Je l’ai invité à dîner à la maison ce soir, dis-je d’une voix charmeuse.

J’espère parvenir à l’embobiner afin que nous passions une soirée agréable tous les trois.

— Super ! dit-elle sans enthousiasme.

— C’est mon meilleur ami et je n’ai pas encore eu l’occasion de le voir depuis mon retour à Miami.

— Fais ce que tu veux, Milo. Tu n’as pas besoin de mon autorisation.

— Probablement pas, mais j’aimerais que nous passions un moment sympa. Je ne veux pas que tu t’imagines que tu n’es pas la bienvenue.

— Oh ! Et Earnie est d’accord avec ça ?

Je souris en l’écoutant râler.

— Évidemment !

— Dans ce cas, quel est le plan ?

— J’allais justement faire un saut au centre commercial, mais je t’avoue que je n’ai pas la moindre idée de ce que l’on pourrait manger.

— On peut s’y retrouver si tu veux.

— Je pensais que tu n’aimais pas venir en centre-ville aux heures de pointe ?

Il y a un blanc et je me demande si la communication n’a pas été coupée. J’interroge l’écran de mon téléphone. Non, elle est toujours en ligne…

— Avy ?

— Oui, oui, dit-elle en toussotant gênée. J’ai des courses à faire et aucune motivation à venir dans le centre, mais si je peux t’être utile…

Je ne suis pas certain d’être convaincu par son explication.

— Très bien. On se retrouve là-bas d’ici trente minutes.

— À tout à l’heure.

Je repose mon téléphone en souriant. Finalement, traverser la ville pour passer du temps avec moi ne semble pas la déranger plus que ça… Vais-je m’en plaindre ? Absolument pas !

*

— Mec, je suis tellement content de te voir !

— Et moi donc ! me réjouis-je en m’installant autour de la table de jardin.

Earnie vient d’arriver à la maison et ces retrouvailles sont exactement ce qu’il me fallait.

Je renoue doucement avec ma vie d’avant – avant June et notre vie commune, avant New York et ces longues années passées loin des miens – et Earnie y occupait une grande place. Le retrouver est très important pour moi.

Notre dernière rencontre remonte à deux ans déjà quand Earnie était venu quelques jours en vacances à New York. Le temps a passé depuis ce temps-là et j’ai l’étrange sensation d’être un homme très différent aujourd’hui. Je suppose que cela est normal vu les récents évènements. À moi de me reconstruire !

— Il est temps que nous rattrapions le temps perdu ! lui dis-je en lui présentant la bière que je viens de ramener de la cuisine.

Il m’imite et trinque avec moi.

— À nous les soirées et les filles !

— Sortir, je veux bien, mais les filles je te les laisse volontiers, m’amusé-je en prenant une gorgée de ma bière.

Earnie veut rétorquer quelque chose, mais il se ravise quand Avery sort de la piscine où elle faisait ses longueurs quotidiennes. Il reste bouche bée devant elle et je peux presque entendre sa mâchoire s’écraser contre la table de jardin.

Il l’observe sans louper une miette du spectacle d’elle en maillot de bain et toute trempée. Je finis par lui mettre un coup dans l’épaule. Il l’a assez reluquée comme ça.

— Occupe-toi des autres filles, tu veux.

— Quelles filles ? dit-il en battant des cils comme s’il était face à une apparition divine.

— Toutes celles que tu veux…

J’attrape son menton et le force à se détourner d’Avery.

— Mais pas elle !

Avy enfile une robe de plage par-dessus son bikini et je n’en suis pas mécontent. Comme elle s’approche, je me dépêche de lancer cet avertissement à Earnie :

— Fais bien attention à ce que tu vas dire, mec. C’est ma frangine !

Il arque un sourcil vers moi et m’observe comme si j’étais le type le plus stupide qu’il n’ait jamais rencontré.

— Quoi ? dis-je agacé par sa manière de me fixer.

— Techniquement, ce n’est pas ta sœur !

J’ai déjà entendu ça quelque part…

— Et si j’étais toi, je n’omettrais pas ce détail.

— Qu’est-ce tu entends par là ? demandé-je sans comprendre le sens de sa remarque.

Il me fait un grand sourire provocant avant de s’intéresser à celle qui vient de nous rejoindre.

— Avery, chantonne Earnie en indiquant une chaise à sa droite. Tu te joins à nous ?

Il est bien trop charmeur dans sa manière de l’inviter pour avoir l’intention de respecter mon avertissement.

— Pour que tu m’accuses de vous coller aux semelles ? Très peu pour moi !

J’étouffe un rire en croisant mes bras sur mon torse. Vas-y, mon trésor, mets-le à terre !

— Ne le prends pas comme ça, ricane Earnie. De l’eau a coulé sous les ponts. On était jeunes et reconnais que tu étais un peu chiante à l’époque.

Je vois les petites narines d’Avery se gonfler au rythme de son agacement.

— Si j’étais chiante, toi, tu étais vraiment con. Je me moque de ton histoire d’eau sous les ponts, tu es et tu resteras un con !

Earnie se décompose sur sa chaise avant de chercher de l’aide auprès de moi. Trop tard, mon vieux, je t’avais prévenu !

— Je vais me chercher un verre de vin, nous annonce Avery avant de tourner les talons et de s’éloigner fièrement.

— Tu ne l’as pas volé, rigolé-je en posant une main ferme sur l’épaule de mon voisin. Je t’avais prévenu.

— Ferme-la, siffle Earnie vexé de s’être fait rabrouer par Avy. Depuis quand a-t-elle autant de mordant ?

Je glousse.

— C’est vrai qu’elle n’a pas la langue dans sa poche. Tu dois regretter de ne pas avoir été plus patient quand elle était plus jeune.

Il grimace.

— C’est maintenant qu’il va me falloir de la patience…

Je porte ma bière à mes lèvres et en prends une gorgée.

— Tu m’autorises à tenter ma chance ?

Je m’étouffe avec ma gorgée de bière.

— Pardon ?

— Oh arrête ! Ce n’est plus une gosse !

— C’est ma sœur, Earnie !

— Ta sœur, glousse-t-il en faisant tinter sa bière contre la mienne. Continue comme ça, mon pote, j’aurais peut-être une chance…

Je veux lui demander de préciser sa pensée, mais Avery nous rejoint et je n’en ai pas l’occasion. J’apprécie qu’elle vienne s’asseoir près de moi. Earnie ne s’en offusque pas et cela ne l’empêche pas de lui faire les yeux doux. Elle, de son côté, ne semble pas du tout s’intéresser à lui, ce qui me rassure.

Jamais je n’accepterai qu’il se passe quoi que ce soit entre ces deux-là. C’est sûrement égoïste, mais tant pis ! C’est au-dessus de mes forces d’imaginer Avery dans les bras de mon meilleur ami.

Verrou en forme de cœur contour

 

Avery

Cette soirée avec Earnie s’est prolongée jusqu’à tard dans la nuit. Cela faisait un moment que je songeais à monter me coucher, mais Milo était si décontracté que je n’ai pas eu le cœur à le laisser.

En plus de la fatigue, j’avais une autre raison de vouloir m’éclipser : les œillades soutenues d’Earnie. J’ignore à quoi il joue, mais cela ne me plaît pas. S’il s’est mis en tête de me draguer, il risque d’être déçu, car il n’a aucune chance d’arriver à ses fins.

Cela dit, je serais curieuse de savoir comment Milo réagirait si je répondais aux avances de son meilleur ami. Il s’en ficherait, sans aucun doute. À ses yeux, Earnie serait un homme de plus dans mon lit.

Même s’il ne me juge pas, il doit penser que je suis une fille légère. Il m’aime suffisamment pour ne pas le « penser » de manière impolie et irrespectueuse, mais j’ai eu tellement d’aventures qu’il doit avoir une piètre opinion de moi.

J’ai agi ainsi pour oublier la souffrance de son absence et de son désintérêt pour moi, mais, pas une seconde, j’ai pensé aux conséquences que mon attitude aurait sur sa manière de me regarder. Je vais sûrement le regretter un jour…

— Pas trop crevée ?

Je viens de sortir de ma salle de bains privée quand Milo me pose cette question. Accoudé au chambranle de ma chambre, il a les mains plongées dans ses poches. Sa chemise est sortie de son pantalon et les premiers boutons sont défaits. Même débraillé, il est renversant.

— Un peu, mais ce n’est pas comme si je devais me lever pour me rendre au bureau demain.

Je défais mes draps et m’y glisse.

— Je ne vais pas être très frais demain, s’amuse-t-il.

Sans retirer les mains de ses poches – comme s’il cherchait à paraître décontracté –, Milo traverse la pièce et s’assied près de moi.

— Tu as passé une bonne soirée ?

C’est l’impression que j’ai eue, mais j’ai envie qu’il me le dise.

— Une très bonne soirée et je t’en remercie.

— Je n’ai rien fait d’extraordinaire.

— Tu n’avais pas envie de voir Earnie, mais tu as fait l’effort pour me faire plaisir. Sans parler de ton délicieux repas.

J’accueille son compliment avec un sourire. Milo se lève et je ne le retiens pas, même si j’en meurs d’envie. Malheureusement, il est tard et il travaille demain.

— Je vais me coucher, m’annonce-t-il en déposant un baiser sur mon front. Bonne nuit, trésor.

— Bonne nuit.

Milo approche de la porte. Je crois qu’il va sortir, mais il se ravise.

— Que penserais-tu si je te disais que tu sembles avoir tapé dans l’œil d’Earnie ?

Alors j’avais vu juste… Et Milo l’a remarqué lui aussi.

— Je penserai beurk !

Milo sourit. Un sourire ravi et sincère. Un sourire immense et presque soulagé ? Pourquoi serait-il soulagé ? C’est absurde, non ?

— Dors bien, Avy, lance-t-il avant de disparaître dans le couloir.

Je le regarde s’en aller et retombe contre mon oreiller.

— Achevez-moi, Seigneur, couiné-je avant d’éteindre ma lumière.

L’obscurité envahit ma chambre et la solitude me saisit violemment.

J’ai l’habitude d’être submergée par ce sentiment d’être affreusement seule et perdue. Je ne me sens pas perdue dans le sens où je ne sais pas où je vais. Je n’ai plus aucun espoir pour moi. Ma vie s’est arrêtée avant même d’avoir débuté, mais il faut bien donner le change. Pour mon père notamment.

Il fait tellement pour moi jour après jour, et ce, malgré les déceptions que je lui ai causé. Il cherche à me comprendre, je le vois essayer de toutes ses forces. Je sais qu’il met mon comportement autodestructeur sur le compte du départ de ma mère. Je ne nie pas que cet abandon n’a pas influencé ma vie, mais le fond du problème, ce sont mes sentiments pour Milo. Un amour ravageur, destructeur. Un amour qui m’anéantit et me tue à petit feu.

Je vire dans le lit en soupirant. J’aimerais chasser ces pensées et m’endormir paisiblement, mais un détail dehors m’intrigue. Il y a de la lumière dans le jardin.

Je me lève pour voir d’où elle provient. De mon studio situé au premier étage du pool house. J’ai dû oublier de l’éteindre en partant.

Sans plus me poser de question, je sors de ma chambre et me rends au rez-de-chaussée pour filer vers le jardin. Près du pool house, je suis surprise par un détail très inhabituel : la porte de mon studio est entrouverte et de la lumière s’en échappe. Second détail troublant, la lumière oscille comme celle d’une lampe torche. Je comprends très vite que je n’ai pas oublié d’éteindre une lampe, mais qu’il y a quelqu’un dans mon studio.

Saisie par une peur soudaine, je fais plusieurs pas en arrière pour revenir vers la maison. Je dois aller retrouver Milo et lui dire ce qui se passe en haut. J’essaie d’être discrète pour ne pas trahir ma présence, mais je ne vais pas assez vite. La porte du studio s’ouvre en grand et une silhouette sombre et haute comme une montagne apparaît en haut des marches de l’escalier en pierre.

Mon cœur s’emballe quand le visage encapuchonné du cambrioleur se dévoile dans le clair de lune. À cette distance et compte tenu de l’obscurité, je ne vois que le bas de son visage recouvert d’une épaisse barbe. Il se fige en me trouvant en bas des marches et la menace de cette présence devient plus inévitable vu que je me trouve entre lui et la sortie.

Mon instinct m’intime de me sauver en courant et c’est ce que je fais sans tarder. Entendre ses pas lourds dans mon dos n’annonce rien de bon pour moi. Paniquée et terrifiée, je me mets à hurler :

— Milo ! Au secours, Milo !

Je crie à tue-tête en priant qu’il m’entende, mais aussi pour que l’homme qui me court après sache que je ne suis pas seule ici. Comme moi, Milo a dû garder la fenêtre de sa chambre ouverte pour profiter de la fraîcheur de la nuit. Sans ralentir ma course, je me précipite vers la maison pour y trouver refuge, mais je suis terrorisée à l’idée que mon agresseur me suive.

J’appelle une nouvelle fois Milo, mais je ravale la moitié de son prénom quand mon poursuivant me pousse si violemment que je trébuche en avant. Je me rattrape avec les mains et ma tête heurte l’accoudoir de l’un des bains de soleil en teck placé autour de la piscine.

Sonnée sous l’effet du choc, je n’ai conscience que de la douleur qui fait vibrer ma tête. Tout devient très flou autour de moi. Je crois entendre des pas au loin.

— Milo !

J’entends un boom, et puis plus rien. Le silence ne dure que quelques secondes avant que j’entende le bruit d’une porte qui claque.

— Avy ? hurle Milo.

Je m’assieds à même le sol en gardant une main contre mon front.

— Mil…

Le reste de son prénom est aspiré quand il me soulève dans ses bras.

— Avy, dit-il d’une voix affolée. Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Il y avait un homme, lui dis-je en pleurant. Dans mon studio. Il est parti, je crois.

Milo me garde contre lui un moment tout en parcourant les alentours à la recherche de la moindre présence suspecte. Comme rien ne semble indiquer que nous ne sommes pas seuls, il s’installe sur le transat contre lequel je me suis cognée pour m’examiner.

— Merde, Avy, qu’est-ce que tu foutais dehors ? me dit-il fou de rage.

Une colère motivée par la peur qu’il a ressentie en m’entendant l’appeler à l’aide.

— Je croyais que j’avais oublié la lumière, me défends-je toujours en sanglotant.

Mon menton prisonnier entre ses doigts, Milo le tourne de gauche à droite.

— Ce fils de pute t’a frappée ?

— Non, pleuré-je. Il m’a poussée et ma tête a heurté le bain-de-soleil.

Avec une grande douceur, Milo retire ma main pour jeter un œil à ma blessure.

— Il te faut des points, annonce-t-il avant de retirer son t-shirt pour le poser contre ma blessure.

— Ouch !

Nos regards se croisent tandis qu’il presse son t-shirt contre ma blessure.

— J’ai eu la peur de ma vie, m’avoue Milo en posant sa main vacante contre ma joue.

— Pardon, je n’ai pas réfléchi, dis-je sans oser bouger contre lui.

Il est torse nu et j’ai du sang sur mes mains, mais au-delà de ce détail, je n’ai jamais été aussi proche de lui dans de telles circonstances. Il est incroyablement doux et tendre dans sa manière de me toucher, de me regarder et j’en perds tous mes moyens.

— Tu ne pouvais pas savoir ce qui se passait, dit-il sans cesser de me fixer avec toujours autant de gentillesse.

Milo passe lentement ses doigts dans mes cheveux.

— Je vais aller faire un tour dans ton studio pour voir si quelque chose a disparu. Reste-là.

Il se lève et me dépose à la place qu’il occupait.

— Laisse-moi venir avec toi.

— Fais ce que je te dis et ne bouge pas.

Bien décidée à le suivre, je me redresse. Il est hors de question que je reste toute seule ici.

— Je viens, un point c’est tout !

Milo soupire, mais finit par capituler. Main dans la main, nous prenons la direction de mon studio.

Il est vide lorsque nous y pénétrons. Vide, mais sens dessus dessous. Mes croquis et mes tissus jonchent le sol. Ma machine à coudre est renversée sur le parquet.

— Mon Dieu, soufflé-je la gorge prise dans un étau. Mais pourquoi a-t-il tout saccagé comme ça ?

Sentant ma peine, Milo me ramène dans ses bras et câline doucement mes cheveux.

— Est-ce qu’il te manque quelque chose ?

Je passe la pièce en revue et un objet est manquant.

— Je ne vois pas mon ordinateur.

Milo me lâche et fait le tour de mon studio pour s’assurer qu’il a bien disparu. Ce qui semble être le cas.

— Tu remarques autre chose ?

— Je ne crois pas. Il n’y avait rien à voler de toute manière. Même mon ordinateur ne valait pas grand-chose, je l’ai depuis des années.

Milo revient vers moi et prend ma main dans la sienne.

— Je vais appeler la police.

— Est-ce vraiment nécessaire ?

— Oui, ça l’est. Et tu dois te faire soigner.

Il retire le t-shirt de ma blessure pour l’examiner.

— Tu saignes encore.

Même si je n’ai aucune envie de voir la police et les secours débarquer, je laisse Milo prendre la suite des opérations. Je suis épuisée et j’ai mal à la tête.

En chemin vers la maison, il me dit :

— Je vais devoir appeler ton père aussi.

La police d’accord, mais mon père, c’est hors de question !

— Non Milo, dis-je fermement quand nous entrons dans la cuisine. Je refuse que tu lui dises quoi que ce soit.

— Il va me tuer si je lui cache quelque chose d’aussi grave à ton sujet.

— Tu sais ce qui va se passer si tu l’appelles : il va sauter dans le premier avion et mettre son travail de côté. Je ne veux pas le déranger dans ses affaires.

Milo passe lentement ses mains le long de son visage. Il semble tellement fatigué et je m’en veux. C’est à cause de moi.

— J’accepte de ne rien lui dire ce soir, mais il faudra tout lui raconter à son retour de voyage. Entendu ?

J’acquiesce et Milo appelle la police.

Moins de trente minutes plus tard, une voiture de patrouille et une ambulance sont garées devant la maison. Dans la cuisine, une jeune secouriste soigne ma blessure pendant que Milo parle avec l’agent de police après que j’ai répondu à ses questions. Malheureusement, je n’ai pas beaucoup d’éléments à lui fournir. Tout est allé si vite et je n’ai pas vu précisément le visage de mon agresseur, seulement le bas de son visage.

— J’aimerais que vous vous présentiez au poste demain pour que nous prenions votre déposition en bonne et due forme.

L’agent se tourne vers sa collègue secouriste.

— Qu’est-ce que tu en dis ? la questionne-t-il en désignant ma blessure au front.

— C’est une coupure superficielle. Il n’y a pas eu perte de connaissance, mais il serait plus prudent que mademoiselle Evans ne reste pas seule au cours des prochaines heures. Le risque de commotion est faible, mais pas inexistant.

— Je vais rester avec elle, annonce Milo.

Je veux protester et lui rappeler ses obligations professionnelles, mais je n’en ai pas le temps. L’agent de police quitte la pièce et la secouriste est sur le point d’en faire autant.

— Si vous avez des nausées ou des vomissements, rendez-vous à l’hôpital.

— Je vais bien la surveiller, lui assure Milo sans cesser de me couver de ce drôle de regard. Au moindre doute, je la conduirai aux urgences.

— Attention aux pertes de connaissance.

— Entendu.

En quelques minutes, la maison est de nouveau vide et calme. Il n’y a plus que Milo et moi.

Après s’être assuré que toutes les portes sont verrouillées, il me rejoint dans la cuisine et s’assied sur la chaise qu’occupait la secouriste et passe doucement ses doigts sur mon pansement.

— Comment te sens-tu ?

— Euh… stupide.

— Ne dis pas ça, me dit-il en me prenant contre lui.

Son visage disparaît dans mon cou.

— J’ai eu si peur, Avy, se confie-t-il, ému.

— Je vais bien. C’est fini, tout va bien.

Il acquiesce et se redresse. Délicatement, il me soulève dans ses bras et nous conduit vers l’escalier dans l’entrée.

— Je sais encore marcher, le taquiné-je, les bras enroulés autour de son cou.

— Je sais, mais tu as l’air à bout de forces.

Ce qui n’est pas faux. Je suis exténuée, lui aussi. La nuit a été atrocement longue et éprouvante pour nous deux.

— Tu ne penses pas qu’il voudra revenir, n’est-ce pas ?

— J’en doute. Les cambrioleurs veulent surtout passer inaperçus.

— Mais s’il s’imagine que je peux l’identifier…

Milo doit sentir que je panique, car il s’arrête et m’ordonne de le regarder, ce que je fais.

— Écoute bien ce que je vais te dire.

Son air sérieux m’arrache un léger rictus.

— Moi vivant, il ne t’arrivera rien, tu entends ? Tu es en sécurité avec moi.

J’opine du bonnet et Milo nous fait traverser le palier du premier étage.

Je ne devrais pas me permettre cette folie, mais je me niche dans le creux de son épaule. C’est plus fort que moi. Milo me dit que je suis en sécurité auprès de lui et j’ai besoin de ressentir ce sentiment d’être parfaitement protégée.

J’y suis si bien que je ne remarque pas tout de suite qu’il m’a amenée dans sa chambre. C’est quand il me pose sur son lit que je le comprends.

— Je veux que tu restes là cette nuit.

— Tu crois que c’est nécessaire ?

Milo tire sur les draps du côté droit.

— Je suis vanné et toi aussi. On ne va pas débattre sur ce point plus longtemps. Tu dors là, basta !

Je cède et Milo rabat les draps sur moi.

— Et peut-on débattre du fait que tu ne veuilles pas aller au travail demain ? Je pense que cette urgentiste en a trop fait avec son histoire de commotion.

— Je ne vais pas courir le moindre risque à ce propos. J’appellerai le bureau et ils comprendront parfaitement que j’ai besoin d’un peu de temps pour rester auprès de toi et m’occuper de cette déposition.

— Très bien, mais d’ici à dormir dans le même lit…

N’importe qui dans ma situation en profiterait, mais l’idée qu’il se glisse à côté de moi me rend aussi heureuse que nerveuse.

— Tu vas passer une nuit blanche si tu restes seule. Ce qui est on ne peut plus normal après ce que tu viens de vivre. Avec moi près de toi, je pense que tu te sentiras mieux. Est-ce que je me trompe ?

Je grimace. Il marque un point : j’ai eu la peur de ma vie et je ne vais pas dormir sur mes deux oreilles, cette nuit.

— Comme tu voudras, capitulé-je en me laissant retomber contre l’oreiller. Je suis trop fatiguée pour me battre avec toi.

— Ça tombe bien, car tu as perdu d’avance, dit-il en entrant dans la salle de bains.

C’est la seconde fois en quelques jours que je termine dans son lit et cette fois je n’ai plus l’alcool pour m’embrouiller l’esprit. Je suis pleinement consciente de ce qui se passe et mon cœur bat à tout rompre.

Dans la pièce voisine, l’eau coule un moment et Milo revient dans la chambre quelques minutes plus tard. Bien sûr, il ne porte plus le t-shirt qu’il a enfilé avant l’arrivée de la police. Il se contente d’un short en coton. Cachée sous ses draps, j’en profite pour le regarder plus en détail. Il a les abdos saillants, les pectoraux imposants et les bras taillés comme les branches d’un chêne vigoureux. Ma tête commence à tourner et j’ignore si c’est dû au choc ou à la présence de Milo.

J’arrête de respirer quand il vient s’étendre auprès de moi sans avoir pris la peine de remettre un t-shirt. Je le sens remuer dans mon dos et je n’ose pas me tourner vers lui. Mon cœur loupe une note quand ses doigts remontent le long de mon bras.

— Est-ce que tu te sens mieux ?

— Oui, je vais bien, marmonné-je le souffle court.

J’essaie de ne pas lui montrer que je suis troublée, mais c’est très compliqué quand il est si proche.

— Tu es sûre ?

— Oui, oui, osé-je à peine répondre en me tournant sensiblement pour le voir par-dessus mon épaule. Comme tu l’as dit, la soirée a été très longue.

Je ravale un sanglot et dans la seconde le corps massif de Milo m’enveloppe de sa douceur.

— Je suis là, ma puce. Je veille sur toi.

Enivrée par l’odeur de sa peau et par sa délicatesse, je me ramollis dans ses bras. Je n’arrive plus à penser, si proche de l’homme qui a volé tout ce qui fait que je suis moi.

— Endors-toi Avy, tout va bien, m’assure-t-il en me tenant serrée contre lui. Tu as seulement besoin de sommeil.

Sans parvenir à le toucher, je m’enfonce dans le matelas. N’oublie pas de respirer, me répété-je de peur d’oublier un mécanisme pourtant si naturel. Doucement, la fatigue m’emporte sur cette pensée : mourir dans ses bras cette nuit vaut mieux qu’une vie sans lui.

 

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