Au péril de t'aimer (French Edition)
Chapitre
Chapitre un
Avery
Mon verre de vin à la main, j’ouvre la porte du réfrigérateur pour y récupérer la bouteille de vin blanc. Le dernier, promis, me dis-je à moi-même.
Une promesse futile qui me donne bonne conscience après avoir passé l’après-midi à enchaîner les verres. Boire n’a rien de nouveau pour moi. C’est même un sport que je pratique depuis longtemps, comme le sexe. Du fait, je tiens bien l’alcool et c’est heureux. Cela m’évitera un énième sermon de mon père.
Je n’ai pas assez de mes mains et de mes pieds pour compter le nombre de fois où il m’a fait la morale après que je suis rentrée ivre morte ou totalement stone.
Déjà à l’âge de seize ans, il m’arrivait de découcher pendant plusieurs jours. Lors d’une visite de Milo et June, à l’occasion des fêtes de fin d’année, je n’ai plus donné signe de vie pendant trois jours entiers. Bien entendu, je les ai passés à boire et à fumer. Mon père m’a retrouvée à l’hôpital en état de coma éthylique.
Personne n’a jamais soupçonné que mon comportement avait un rapport avec mon « demi-frère ». Ma mère m’a abandonnée lorsque j’étais bébé et les gens ont mis cela sur le compte de cet abandon maternel. Finalement, je préfère me cacher derrière ce prétexte. C’est toujours mieux que d’avouer mon amour pour Milo…
Notre fameux déjeuner de famille s’est terminé depuis un moment maintenant. Ce qui ne m’empêche pas de vider la cave de mon père… Pendant que nos parents se reposent, Milo est allé dans sa chambre pour s’y installer.
Le revoir a été douloureux. Au fil des années, j’ai appris à vivre loin de lui. J’ai également accepté le fait que je ne connaîtrais jamais le bonheur de découvrir l’odeur de sa peau, de sentir sa chaleur contre moi ou même de m’enivrer de ses baisers. Je me suis fait une raison : entre nous, l’amour sera toujours à sens unique. Par conséquent, la distance était la solution idéale pour mon cœur abîmé par son indifférence.
— Haut les mains, petit monstre !
Je manque de peu de lâcher mon verre et la bouteille lorsque Milo me surprend en me criant cet ordre.
— Tu es fou de me faire peur comme ça ! m’écrié-je en renversant un peu de mon verre sur le sol. Eh merde !
Je récupère l’essuie-tout et nettoie mes dégâts à la hâte sous les rires idiots de Milo.
— Voilà ce qui t’arrive quand tu bois en douce.
Il s’assied sur l’un des tabourets autour de l’îlot et je me sens rougir d’être épiée de cette manière. Une fois la tache de vin épongée, je n’ai plus le choix que de me relever.
— Je ne cherche pas à me cacher...
Un rictus en coin, Milo regarde au-dessus de mon épaule, en direction de la porte de la cuisine.
— Malcolm ! Tu t’es bien reposé ?
Je panique à l’idée que mon père me surprenne pendant que je bois. Mais bien sûr, il n’est pas là. C’est une autre blague idiote de Milo et il en est très fier.
— Tu es… sifflé-je en ramassant mon verre et ma bouteille pour me rendre dans le jardin.
Si j’espérais prendre la poudre d’escampette, c’est sans compter sur Milo.
— Qu’est-ce que je suis, petit monstre ? s’enquit-il en m’emboîtant le pas.
— Oh, je t’en prie, Milo, je ne suis plus une gosse !
— Tu pourrais avoir trente piges, ça ne changerait rien, tu es mon petit monstre.
Et voilà qu’il m’ébouriffe les cheveux maintenant…
— Tu ne veux pas aller voir dans ta chambre si j’y suis ?
Son air amusé s’envole.
— Pourquoi n’es-tu pas heureuse de me voir ?
Il ne cherche pas à me cacher qu’il est blessé et je culpabilise immédiatement.
— Ne dis pas n’importe quoi, je suis heureuse que tu sois là. Je regrette seulement ce qui s’est passé avec mon père tout à l’heure.
— C’est à cause de ton retard ? Je lui ai demandé de ne pas en faire toute une histoire.
Milo ouvre la baie vitrée qui donne sur le jardin. Dehors, nous prenons place sur les transats autour de la piscine.
— Où as-tu passé la nuit ? Chez Zoo ?
Je fais non de la tête et commence à bégayer :
— En fait… j’étais avec un mec.
— Vraiment ? J’espère qu’il te traite bien.
Je dois être totalement à la masse, car ce n’est pas ce que j’attends de mes amants.
— Il n’y a rien de sérieux et je n’ai même pas l’intention de le revoir. C’est sans importance.
— Sans importance ? Pourtant, tu as couché avec lui.
Je joue des épaules.
— Et alors ?
— Rien, répond-il surpris. C’est seulement une drôle de façon de voir les choses.
Et elle semble totalement lui échapper… Confrontée au fossé qui nous sépare, je préfère me servir un autre verre et le vider de moitié.
— Tu devrais ralentir, Avy. À cette allure, je vais devoir te mettre au lit.
Je plante mes yeux dans les deux morceaux de charbon qui lui donnent ce regard redoutablement intense et le provoque en finissant de le vider.
— Bon, ça suffit ! s’agace Milo en me subtilisant mon verre.
— Qu’est-ce que tu peux être rabat-joie, soupiré-je en me rabattant sur la bouteille posée sur le sol. Si je bois, c’est en l’honneur de ton retour. Il faut célébrer ça !
— Il n’y a rien à célébrer, dit-il la mine triste. Je suis revenu, c’est vrai, mais seul. Ce n’est pas comme ça que j’envisageais les choses.
Pour la compassion tu repasseras, Avy…
— Milo, je suis navrée, dis-je en me sentant bête. Je ne voulais pas…
Milo repousse mes excuses d’un geste de la main.
— Oublie ça, tu veux.
Je l’observe du coin de l’œil pendant qu’il regarde vers la piscine. Une question vient m’effleurer l’esprit. Je me tords la bouche en me demandant si je vais oser la lui poser. Après quelques secondes à hésiter, je décide que oui.
— Je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais pourquoi as-tu accepté ce travail si tu savais que ça te coûterait ton couple ?
— Eh bien, dans un couple, il y a deux entités, deux personnalités, deux caractères et chacune de ces deux personnes doit pouvoir rêver et s’accomplir. Le problème avec June, c’est qu’elle avait déjà planifié toute notre vie, sans même se soucier de savoir si son plan me conviendrait.
Milo se frotte les paupières en lâchant un soupir las.
— Je lui ai toujours tout cédé et je l’ai mal habituée, car elle n’a pas compris quand j’ai refusé de passer à côté d’une telle opportunité.
— Comment voyait-elle les choses ? Elle espérait que tu intègres la boîte de son père, c’est ça ?
Milo a récemment fini ses études. Après un stage de six mois dans l’entreprise de son beau-père, tout le monde s’imaginait qu’il y resterait – moi la première –, mais contre toute attente, Milo s’est mis à chercher un autre emploi. Je vois dans ce geste une manière de s’émanciper de sa belle-famille. En tout cas, c’est mon avis.
— Je n’ai rien fait pour lui mettre cette idée dans la tête. Jamais, je n’ai eu l’intention de travailler pour Brandon.
— Je n’ose même pas imaginer combien tu as dû être déçu lorsqu’elle a préféré rompre vos fiançailles.
— Non, tu n’imagines pas…
Milo se lève et me rend mon verre.
— Écoute Avy, fais ce que tu veux de ça. Tu sais déjà ce que j’en pense. Pour ma part, je vais aller me reposer. Je me suis levé tôt et mon sommeil n’est pas simple en ce moment.
— Est-ce que je peux faire quelque chose pour toi ?
Milo ébouriffe gentiment mes cheveux blonds.
— Te voir me fait déjà beaucoup de bien. Je suis content de pouvoir passer du temps avec toi. Tu m’as manqué.
Je ravale la boule dans ma gorge pour lui confier :
— Toi aussi, tu m’as manqué.
Pour une fois, je lui parle avec sincérité. Avec le temps, paraître désintéressée et même détachée est devenue comme une seconde nature. J’ai été contrainte de me comporter de cette manière, car il ne fallait pas que je me trahisse.
Milo capture mon menton entre ses doigts pour lever mon visage vers lui. Il dépose un baiser sur mon front.
— En te regardant, je me disais que je n’avais jamais croisé de si beaux yeux que les tiens.
Je bats des cils à toute vitesse en priant pour réussir à repousser mes larmes.
— On se voit plus tard.
J’opine du bonnet et Milo s’éclipse. Sûre d’être à l’abri des regards, je plonge mon visage dans mes mains et je fonds en larmes. Mourir… je veux seulement mourir.
Je donnerais n’importe quoi pour ne plus ressentir cette douleur atroce au fond de mon cœur. Désemparée, je remplis un autre verre et le vide en me lamentant sur mon amour interdit.
Verrou en forme de cœur contour
Milo
J’ai pris une sacrée claque lorsque j’ai choisi de retourner vivre chez ma mère et Malcolm. C’était comme faire un pas en arrière, comme régresser. Une vraie déception après que j’ai goûté à l’indépendance.
Heureusement, ces quelques heures auprès de ma famille m’ont démontré que c’est un mal pour un bien. Ma récente séparation m’a véritablement ébranlé. Aujourd’hui, j’ai la possibilité de me reconnecter aux miens pour trouver la force de tourner cette page douloureuse.
Et puis, à New York, ma vie ne me satisfaisait pas pleinement. J’aime sincèrement June et je voulais vivre à ses côtés. Malgré cela, j’attendais plus qu’une vie dans une ville où tout va trop vite.
Une fois mes études finies, j’ai trouvé ce nouvel emploi à Miami et c’est vraiment le job de mes rêves. Pour la première fois de ma vie, j’ai mis mes besoins et mes désirs en avant ; j’ai voulu penser à moi et cela m’a coûté ma fiancée…
June n’a pas compris ma démarche ni même mon entêtement. Pour elle, il fallait que je suive son plan. Elle s’était imaginé le déroulement de notre vie et elle s’attendait à ce que j’y adhère sans broncher. Lorsque je me suis imposé, nous nous sommes séparés.
Depuis j’ai failli faire marche arrière à plusieurs reprises. Comme ce matin en passant la porte de cette immense villa floridienne où vit ma famille. Comme toujours, j’ai fini par me raisonner en me rappelant qu’il faut réaliser ses rêves pour être heureux.
Les circonstances ne sont pas idéales, mais je suis content de revoir ma mère. Elle a été très présente depuis ma séparation. Les premiers jours, je me suis rattaché à elle pour ne pas sombrer et, aujourd’hui encore, rien n’est simple, mais je tiens bon.
— Comment te sens-tu ?
Ma mère m’entoure de ses bras en me posant cette question lorsqu’elle me rejoint dans le jardin où je flâne depuis un moment.
Après une heure à tenter désespérément de trouver le sommeil, j’ai renoncé. Je suis descendu pour voir si Avery se tenait bien. Elle nageait quand je suis arrivé et je suis resté ici pour l’observer.
— Je me suis reposé, lui dis-je pour ne pas l’inquiéter outre mesure.
Mais je ne suis pas certain d’arriver à la duper. J’anticipe les futures questions de ma mère et je sais déjà qu’elles tourneront autour de ma séparation. Comme je n’ai aucune envie d’aborder ce sujet, je prends les devants et dévie notre conversation sur Avery.
— Comment ça se passe avec Avery en ce moment ? Je n’arrive pas à savoir si elle va bien.
Ma mère soupire.
— C’est toujours le même problème, m’apprend-elle sans cacher combien elle est contrariée.
— Je croyais qu’elle en avait fini avec toutes ces histoires d’alcool et de joints.
— Rien n’a véritablement changé, Milo. Malcolm se voile la face, comme toujours. Il la protège, mais ce n’est pas lui rendre service. Rien n’ira mieux tant qu’il ne réalisera pas qu’elle a besoin d’un bon coup de pied au cul.
Je jette un coup d’œil vers la piscine lorsqu’elle me dit cela.
J’adore Avery et il en a toujours été ainsi. Plus jeune, elle était drôle et incroyablement attachante. Ce portrait a changé au fil des années. Avery est devenue plus renfrognée et plus caractérielle.
Malcolm ne s’épanche jamais sur leur vie avant que nous y entrions et je ne sais pas grand-chose de leur passé, si ce n’est que sa mère l’a abandonnée alors qu’elle était très jeune. Un abandon qui explique son grand besoin d’affection et d’attention, j’imagine. Et comment ne pas fondre devant ses immenses billes vertes et pétillantes de malice ?
J’ai immédiatement pris à cœur mon nouveau rôle de grand frère. Très vite, une belle complicité est née entre nous. Nous nous adorions. Et un jour, à l’adolescence, sa joie de vivre s’est brusquement évaporée. J’ai cherché à comprendre ce qui lui était arrivé, en vain. Avery était inaccessible. Plus rien ne l’atteignait. Malheureusement, très peu de temps après, j’ai quitté Miami pour New York et la distance n’a fait que creuser ce fossé entre nous.
À l’époque, elle avait besoin qu’on s’intéresse à elle qu’on cherche à la comprendre et, moi, je suis parti.
— Je suis convaincu qu’elle a besoin qu’on l’écoute. Se braquer contre elle ne mène à rien, maman.
— J’ai essayé, Milo, je t’assure. J’ai fait de mon mieux pour établir un lien avec elle. J’y suis parvenu parfois, mais Malcolm ne m’a jamais vraiment autorisé à prendre une place importante dans la vie de sa fille. Si je voulais être son amie, il n’y avait aucun problème, mais dès que je voulais lui instaurer des règles, il montait au créneau et me rappelait que ce n’était pas mon rôle, mais le sien.
— Mais maman, Avery n’y est pour rien.
— Non, c’est vrai, mais elle en joue. Elle sait manipuler son père. Et même les hommes en général.
— Qu’est-ce que tu entends par là ?
Ma mère est sur le point de me répondre, mais elle garde le silence lorsque Malcolm nous rejoint.
Déjà, avant mon départ, Avery était un sujet sensible entre ma mère et Malcolm. Le temps n’a pas arrangé les choses, bien au contraire. Mais est-il encore possible que la situation s’arrange ?
— J’ai eu une idée, nous annonce Malcolm en enlaçant ma mère. Malgré les circonstances, tu es heureuse que ton fils soit rentré et j’ai pensé que nous pourrions célébrer l’évènement dans ton restaurant préféré. Qu’en dis-tu ?
C’est bien dommage qu’ils se chamaillent si souvent à propos d’Avery, car au-delà de ce problème, ils filent le parfait amour.
— Eh bien…
Ma mère me lance un regard hésitant.
— C’est bon, maman. Je peux aussi me réjouir d’être là et je trouve l’idée de Malcolm excellente.
Elle se réjouit de me voir accepter l’invitation et je la trouve rayonnante lorsqu’elle est heureuse. L’âge n’a pas vraiment d’effet sur elle. Entre ses longs cheveux bruns dont j’ai hérité et sa peau joliment hâlée, elle est toujours aussi belle.
— Allez vous préparer. Je m’occupe de prévenir Avy.
Ma mère se lève et ils partent main dans la main. Je les regarde s’éloigner, un sourire ravi au coin des lèvres. À nous deux la tigresse !
Je ramasse la serviette de bain qui traîne sur l’un des transats et m’approche de l’escalier. Avy remarque ma présence et arrête de nager.
— Allez Avy, sors de là.
— Pourquoi ?
— Ton père nous propose de dîner au restaurant.
Elle ronchonne avant de s’enfoncer dans l’eau pour traverser la piscine. Lorsqu’elle revient à la surface, elle est au bord des marches.
Je déploie la serviette. Avy remonte les marches en se cachant dans ses bras. Est-ce parce qu’elle a froid ou pour dissimuler son corps ? Impossible de le savoir. Lorsqu’elle est devant moi, je passe mes bras autour d’elle pour l’envelopper avec la serviette.
Elle est fuyante et je sens qu’elle aimerait s’éloigner de moi, mais je ne la libère pas et emprisonne son regard dans le mien.
— Tu n’as pas envie de venir ?
— Mon avis n’intéresse personne.
— Moi, ça m’intéresse, lui dis-je en essuyant son visage avec le coin de la serviette. Et si tu n’as pas envie de venir, je peux en toucher deux mots à ton père. Seulement, je trouve ça dommage.
Elle s’empare de la serviette et recule d’un pas comme si ce contact était devenu insupportable pour elle. Après un autre regard fuyant, elle se sauve en direction de la maison.
— Où vas-tu comme ça ?
— Le bikini n’est pas la bonne tenue pour dîner au restau…
Elle vient ! J’ai gagné !
— Je vais me préparer.
Je souris en la suivant du regard jusqu’à la maison. À l’époque où tout était plus simple entre nous, elle se montrait très docile. Je savais la convaincre, lui faire comprendre les choses en douceur. Ce soir, j’ai l’espoir de ne pas avoir perdu mon super-pouvoir. Il me sera indispensable pour percer sa carapace et comprendre ce qui lui est arrivé.
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