Carabas

Jacques Chessex · Chapitre 9 sur 39

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Carabas

Je Voudrais Signaler à M. Guillemin

 

 

Je voudrais signaler à M. Guillemin quelques-uns des traits les plus répugnants de mon caractère.

— À M. Henri Guillemin ? Le fouilleur ? Le médisant ?

— À lui-même. Comme je ne désespère pas d’être un jour ou l’autre astiqué par ses pompes funèbres, j’ai décidé de prendre les devants et d’éviter à ce corbeau de s’user les ongles trop longtemps dans mes paperasses et mes bouts de lettres. Un élément officiel le servira de toute façon : j’ai eu affaire aux tribunaux pour mes divorces, à la police pour mes tapages. Auprès des greffes de ces services M. Guillemin, les yeux brillants, découvrira les indécents attendus de ma vie conjugale, le prononcé justement sévère de l’instance cantonale compétente, et quelques scènes de ma vie résumées dans le sobre style des shérifs de la force publique lausannoise. M. Guillemin n’aura qu’à les accommoder à sa sauce pour en faire un très éloquent réquisitoire.

Mais ce vertueux trouvera d’autres sujets de se réjouir en scrutant ma correspondance. Les ignominies de Benjamin Constant et de Vigny pâliront à côté des horreurs qui surgiront à ses regards ravis. Les belles terres du marquis de Carabas ! Aussi bien, pour ne pas retarder son plaisir, j’ai décidé de lui communiquer d’emblée deux ou trois de mes diverses saletés. Parmi celles-ci, sans équivoque, je veux lui désigner au premier chef mon ignoble goût de la duplicité et du mensonge. Faux jeton, putain, rusé, vicieux, me voici Monsieur le décrypteur. Voyez comme je flatte mes amis ! Vous ferez remarquer qu’il n’y a pas une de mes lettres où je ne les assure de ma gluante fidélité. Et quand on sait ce que j’en tire, de mon attachement de Judas ! Tout ce miel pour tenir ma petite cour. Pour agiter l’esprit du clan. Pour cimenter la clique moustachue et baroque des Cahiers de la Renaissance Vaudoise. Ah une jolie maffia, cette Renaissance. Et bien nommée. Maurice Chappaz fait l’apologie de la drogue et Chessex celle de l’ivrognerie, Grisélidis se pâme dans ses récits de nymphomane, Jean-Marc Lovay injurie son pays et patauge dans la cocaïne, Anne-Lise Grobéty se complaît aux amours des dames mûres. Délicieuse société d’auteurs nouveaux ! Ce sont les écrivains vaudois. Chapeau, Mesdames et Messieurs. Un ramassis d’obsédés sexuels, de violents malins, de porcs habiles à faire monter leurs tirages en corsant leurs torchons d’érotisme faisandé et de bassesse. Là-dessus souffle leur dompteur, leur manager, leur âme damnée, le matois éditeur Galland, passé maître dans l’art de flatter la foule, de servir le plat chaud, de brouiller les cartes en vantant ses auteurs par une publicité digne du Grasset de l’entre-deux-guerres. Pouah. Où est la dignité ? La saine réserve ? La décence ? Le maffioso Bertil Galland connaît aussi la loi de l’omerta et du silence. On ne le voit jamais sans son spadassin, son sicaire, son alter ego Jacques Chessex. À eux deux ils complotent, ils quadrillent, ils terrorisent, ils se délectent d’une série de coups de main dont la vilenie coupe le souffle. Mais il faut s’appuyer sur une faction. Voilà le pourquoi de ces lettres melliflues. L’expéditeur y manifeste sa sournoiserie machiavélique : chaque message doit circonvenir, assujettir, compromettre. Araignée monstrueuse tissant sa toile, Chessex lie ses complices à ses répugnantes machinations démoralisatrices !

Je reprends la parole. Ce n’est pas tout. Je suis aussi

gourmand,

paresseux,

badaud et même curieux des autres,

capricieux,

désinvolte,

pas prêteur,

oublieux du bien qu’on me fait,

mufle par insouciance,

précipité,

calculateur,

dissimulateur,

violent.

Au redresseur de torts je veux déclarer encore, et sans ambages, mon faible pour les distinctions. Que fis-je il y a trois ans ? Je fondai un prix littéraire. Qui l’obtint ? Un hippy et une sauteuse. Admirez. Galland était secrétaire du jury. Et ce jury ? Chappaz et compagnie, bien sûr, autant dire la Main Noire, la garde prétorienne, le Syndicat, le Ku Klux Klan faisant la chattemite autour du tapis littéraire.

Appréciez, la manœuvre est claire : on fonde un prix à grand fracas, on se juche publicitairement au jury, on repasse la palme à deux poulains ambigus, qu’on édite ensuite en famille. Le tour est joué. Je vous le disais : intrigue, combinaisons, bas calculs au service des pires ambitions, Chessex a conspiré, il est dans son élément. Il est même parvenu à placer un propos lors de la remise du prix. Le soir de la manifestation, après un banquet où il n’a pas lâché la lauréate, il rentre de sang-froid à son hôtel : minuit trente, le coup a réussi. Il fait ses comptes et il pavoise. Voilà notre homme.

Je me rassure en me disant que le vicomte de Chateaubriand, et Constant, et M me de Staël, et Vigny, et récemment la pauvre Jeanne d’Arc ont été mangés à cette béchamel, et qu’ils ne s’en portent pas plus mal. Le voisinage d’une sainte est même assez roborant. Mais le papelard justicier ! Sa rhétorique, ses dossiers ! Quel élan. J’ose à peine rester en vie tellement je désire que mes restes provoquent l’ire de M. Guillemin. Je vivrai pourtant, persévérant dans la boue noire, je bouclerai la sale boucle. Tant pis pour moi. Je me console comme je peux : jeux de Guillemin, jeux de vilain… O raisins verts.

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