Carabas
La Politique de Pantalon
J’ai été membre d’un parti d’extrême-gauche. Pourquoi entre-t-on dans un parti ? Pour se changer ou pour changer le monde ? Il y avait des deux dans mon entreprise. Me changer, me contraindre à me transformer – en tout cas à me réformer (mes désordres, mes hantises) – en me liant à une action commune, et changer le monde, pardon pour la simplicité des mots, en faisant pression sur l’événement, à long terme ou immédiatement. Or j’ai vu les deux également impossibles. J’étais entré dans un parti marxiste : la sottise fate y régnait. Et l’on ne se change pas. On ne change rien. Ou alors dans le mauvais sens ? Les choses avaient plutôt tendance à empirer, le monde à aller plus mal (et moi aussi). Maintenant, quinze ans après, je ne suis plus du tout sûr d’avoir eu raison. Mais la mode ! La mode sacrée ! J’ai rencontré les gens les plus stupides : les nouveaux justes. Quelle galerie. Donc la mode est à gauche. Les gandins à Triumph sont de gauche. Les intellectuels élégants sont de gauche. Qu’est-ce qu’ils risquent ? Leurs opinions de gauche les font admirer de leurs élèves et leur ouvrent les portes de l’édition et des journaux. À droite ou apolitiques, ils se feraient injurier et mépriser. À gauche ils sont estimés, choyés, écoutés ; ils sont dans le sens de l’Histoire ; ils sont confortablement installés dans leur conformisme de gauche et ils se donnent des airs audacieux, des airs avertis, des airs de martyrs de leurs idées au moment même où le refus de grimper dans le train en marche condamne un écrivain à passer aussitôt pour un pilier de Berchtesgaden. Ils ont pour eux la mode, la morale, le petit terrorisme macaronique des revues dans le vent, le nouveau roman et Godard, les pharisiens du Monde et les caméléons contorsionnistes du Nouvel Observateur, la faveur des minettes en blue-jeans et l’engouement des recteurs qui n’ont pas encore pris leur poubelle sur la tête.
Oh les humanismes de bon ton !
Oh le progressisme à la flan !
J’ai refusé de sauter dans le train en marche.
Me voici donc nouveau Rebatet des rives mussoliniennes du Léman.
Mon cas s’aggrave de trahison. J’ai « passé par le communisme », comme on dit : vers la vingtième année j’ai appartenu deux ans au Parti Ouvrier Populaire, section du Parti Suisse du Travail, « notre » parti communiste. J’en ai démissionné en 1957, gorgé, repu, bourré, rassasié par les airs de conspirateurs, l’aplomb, la morgue policière et l’absence totale de liberté de ses dirigeants et de la plupart de ses membres. Jamais je n’ai rencontré personnages plus sclérosés, plus prisonniers de leurs théories, plus gourmés et plus contents d’eux que ces petits flics.
Leur générosité ? Néant. L’intelligence politique ? Des œillères et un stalinisme servile. Ici ? Une méconnaissance parfaite et le mépris gueulard de leur pays. Avec ça le ton cassant et vite protecteur avec les jeunes gens, des allures de figurants dans une chronique des brigades internationales, des astuces de démagogues affolés à l’idée de perdre trois voix. Voilà le tableau. Il n’est pas gai. Il n’a fait qu’empirer d’année en année, et la mode aidant, la coquetterie y poussant, le pire conformisme gauchisant pèse sur une société déjà pas si maligne sans lui.
Elle est superbe la gauche romande ! Quarts de Saint-Justs à l’œil terne, sous-d’Astiers, faux Jaurès s’épuisant à faire oublier leurs brevets d’instituteurs dans des comédies de balustrade à faire pâlir Pantalon, Mirabeaus à nœud papillon qu’aucune baïonnette jamais ne prétendra éjecter, aristocrates accrochés à la tribune populaire par une vieille nostalgie calviniste de la punition et de la harangue, maître de gymnase acharné à donner son avis sur tout en jouant au Mauriac minuscule dans les sobres colonnes du Peuple, trotskystes de tableau noir empoignés au moment de fracturer les portes des usines des honnêtes MM. Brown et Boveri, pétitionnaires en Alfa-Roméo applaudissant à l’entrée des tanks démocratiques sur les quais hésitants de la Moldau, Cohn-Bendits de bar à café hantés par l’imitation infantile de Nanterre et la destruction de l’Université où ils convoitent leurs petits grades, gauchistes à la craie insultant le régime devant des classes de bourgeois ravis de leur audace, bibliothécaires maoïstes se gardant de cracher sur la paie que le généreux Etat leur verse, oh la triste politique des polichinelles léninistes vaudois, des guignols genevois, des niafrons nassériens et neuchâtelois singeant la France et qui crèvent de dépit de n’avoir pas eu leur joli Mai. Oh les
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pantalonnades et les galopades ! Oh les glorioles, les cabrioles ! Les pétitions, les signatures, les forfanteries. Ce sont ceux-là qui insultent Aragon coupable et traître à leurs yeux de ne pas les avoir suivis à Nanterre. Ceux-là qui condamnent la lâche agression d’Israël contre les paisibles Etats arabes. Et c’est vous Mes-sieurs-Dames qui voudriez donner des leçons de politique ? J’en connais qui feraient bien de la boucler avant de prendre le paquet sur la gueule. Un peu d’humour au moins mes bons prophètes ! À force de vous monter le bobéchon dans vos cellules vous avez perdu la jugeote. Vous en faites une galerie de frères prêcheurs dans les écoles et les salles des maîtres !
L’homme de parti se simplifie, il devient une affiche, un tract, un pauvre programme électoral. Retrouvant ma liberté, en 1957, j’éprouvai comme une gaie soûlerie le sentiment aigu de la complexité, du touffu, de la pulpe des êtres et des choses. Plus personne pour me reprocher de ne pas flanquer les revendications syndicales, les tréfileries de Cossonay ou Budapest dans mes poèmes. Quand je dis plus personne il faut préciser : personne dont je dépende, en tout cas. Car pour les autres, les sbires de Muret et les gauchistes, ils ne sont pas près de désarmer. Pour eux je resterai un écrivain réactionnaire et morbide.
Je retrouvais le réel après deux ans de schématisme, de théorisme, d’irréalisme désespérant et desséchant. C’est exactement l’esprit idiot de la secte : une seule conception obligatoire pour tous, que les mages assaisonnent, vérifient, redressent et imposent servilement au gré des événements et des ukases. Ah que le mot fasciste est en faveur dans ces milieux ! Il fut un temps, vers 1956, où se promener avec la N.R F. sous le bras vous faisait aussitôt traiter de fasciste, de renégat, de petit bourgeois véreux aux ordres du Pentagone et de Franco. À cause de Paulhan, bien entendu, autre fasciste notoire, vous vous rappelez la préface à O, la Lettre aux Directeurs de la Résistance, textes explicitement collabos comme le camarade Jdanov nous en a convaincus avec clarté. La bêtise et l’esprit policier font des ravages épouvantables.
Il est doux d’être mangé à cette sauce. Je suis donc resté un romantique, un bucolique, comme disent les pucerons. Pour mes amis, même traitement. Maurice Chappaz est un réactionnaire alpestre, Philippe Jaccottet une bouchée glacée, Gustave Roud cueille des primevères dans sa tour d’ivoire, Bertil Galland n’a traduit Laxness que pour donner le
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change et mieux servir la C.I.A. Les vieux ? Paul Budry était capitaine en 14, le salaud, d’ailleurs il a publié Cendrars dont les idées colonialistes sont bien connues. Ne nous parlez pas de Ramuz, c’est une cloche de vache, un fromage. Charles-Albert Cingria a dirigé deux numéros d’une revue maurrassienne en 1911. Ça suffit ! Ça suffit ! La revue a coulé au Léman ? Maurrassienne ! En 1911 ! Voilà, la preuve est donnée, et Chessex n’a-t-il pas fait un Cingria pour Pierre Seghers ? Boucle bouclée. La collusion est démontrée. Je suis un prosélyte maurrassien. Oh merveille de rigueur, Sire Pantalon, écrivez-nous un traité de littérature où nos péchés soient alignés une fois pour toutes !
Il m’est arrivé d’aimer des demoiselles de gauche. Il y avait un début spectaculaire : du coup la fille perdait tous ses copains. Pour un peu ils l’auraient tondue. Ça durait ce que ça durait. On me chantait le petit livre rouge, Althusser, François Mitterrand, un temps tout le fond latino-américain de Maspero s’empilait sur ma table, péremptoirement prêté et commenté, ou bien on prétendait me tramer à toutes les représentations de Mère Courage ou du Cercle de Craie caucasien que des trissotins et des vadius de maison de culture venaient exhiber à Lausanne à grand renfort de débats, de causeries, de gloses et de mises au point pis que simplistes. Je laissais passer l’orage et on se retrouvait entre deux draps. Elles avaient de bien jolis slips Aubade, ces petites progressistes (c’est le slip marine à trou-trous, il est assez cher, la publicité passe dans le Nouvel Observateur), de bien jolies petites lèvres mouillées, et que leur langue était rose, était rapide sous leurs quenottes, que leurs cuisses étaient fraîches les nuits de juin. Ça valait la peine de les laisser guévariser toute la soirée pour les entendre soupirer et gémir entre quatre murs. Après, la fille rentrait l’oreille basse dans son troupeau, je renvoyais Maspero et Théâtre Populaire. C’était dans l’ordre. Adieu Bertolt ! Adieu les posters du Che !
Bon appétit, surtout ; renards n’en manquent point. Ainsi passèrent le vingtième Congrès, les avions de Guy Mollet sur Port-Saïd, les tanks des humanistes à Budapest, l’assassinat du Général Maleter, les rampes de Kroutchev dans la canne à sucre, à Prague les blindés du rédempteur Kossyguine. Et les deux Kennedy. Les salubres yankees au Vietnam. Et toujours eux chez le mystique M. Duvallier. Et les six jours. Et le Biafra de M. Wilson. Juste de quoi nous faire aimer le siècle et sa nette supériorité sur le précédent.
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— Bon appétit Père Ubu.
— Bon appétit Mère Ubu.
Et Ladislas, et Venceslas, et l’Ours, et les palotins ! Il me semble que le sabre à merdre tourne au pot, non ? Allons cueillir nos framboises. Dépêchons-nous, le soir vient, et Bécassine attend que la lune lui tombe sur la tête.
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