Carabas

Jacques Chessex · Chapitre 19 sur 39

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Carabas

Césarienne

 

Un an avant : Michèle, Noël 1963. J’ai parlé des hémorragies. Deux semaines, ce sang noir, des caillots pareils à de la gelée funèbre ou à des morceaux de foie coupés menus dans l’assiette d’un chat. Quelque chose de familier et de saisissant, d’horrible comme une boucherie de cauchemar. Michèle intransportable, au téléphone le médecin à peine intéressé, paterne, pressé. Pour finir, le transport quand même, l’opération urgente à Noël. Lorsque je suis entré dans sa chambre plusieurs heures après, j’ai cru qu’elle était morte. Visage de cire, les paupières vertes obstinément fermées, les traits creusés, le nez pincé, mais un bras pendait, libre, le goutte-à-goutte y était fixé – j’ai touché ce bras, il était chaud – puis j’ai vu que la respiration faisait très faiblement bouger le drap et je me suis assis sur la chaise que l’infirmière me désignait sans dire un mot. Vivante. Vivante. Ça m’obsédait. Si elle était morte pendant l’opération n’aurais-je pas été responsable ? Le salaire de mes tromperies. De mes violences. De ces années d’inquiétude, de pauvreté, de paresse, d’excès. Je me suis chargé, ces quelques heures, de toutes mes saloperies, elles insistaient, elles me tournaient autour comme une rengaine, je les ai prises sous la loupe et je les ai regardées avec stupeur. C’était un verre à peine grossissant. Cette belle fille-là était ma femme et qu’est-ce que j’en avais fait ? Une maigre opérée blafarde, exsangue, à qui l’on venait de prendre son enfant pour le brûler dans un four au sous-sol avec les cartilages, les tumeurs, les fœtus des autres opérées. Elle ne se réveillait pas. La narcose avait été très profonde. Mais qu’allait-il falloir lui dire ? L’enfant ? Une fille. N’y pense pas. N’y pense plus. On en aura un autre, c’est promis. Promis ! Espèce de salaud. Comme si je n’avais pas su que jamais plus nous ne pourrions vivre ensemble, et que l’opération me rendait libre une fois pour toutes. Puisque rien n’allait plus. Puisque ce mariage avait un goût de cendre, un goût de larmes, et maintenant un goût de mort. Elle s’éveilla. Un extraordinaire courage la raidit. Epouvanté je vis la cicatrice énorme, les coutures. Je n’invente pas. Dehors un chœur chantait Noël, la neige s’était mise à tomber, de gros flocons, doux, lents, comme sur les images anciennes, des nourrissons criaient dans les chambres à côté. Cette belle fille, ma femme, revenait lentement à la vie, son enfant était mort, elle n’avait plus rien, et moi je projetais déjà de m’en aller.

Huit ans.

Depuis je fais un rêve affreux, toujours le même, il me poursuit, me tombe dessus deux ou trois fois par année. J’ai tué un enfant. C’est un bébé, je l’ai tué et je l’ai enterré sous des pierres, au fond de la cave de la maison de ma grand-mère, aux Aubépines.

L’enquête n’a rien révélé, on ne m’a même pas soupçonné. Puis je me retrouve hagard, confondu, tout un monde criant et menaçant autour de moi : le tas de pierres est dispersé au fond de la cave, on me pousse vers le petit squelette intact sous l’ampoule aveuglante… Voilà mon crime. J’essaie de reprendre le fil par le bon bout. Je n’y arriverai jamais. Devant les yeux le trou rouge, les bourrelets de chair pincés par les points de suture, le sang qui afflue sans arrêt sur l’iode dont tout le ventre est badigeonné. Ou les petits os sous les pierres. Je crois que je les ai roulés dans de la toile, façon momie, et ceux qui m’ont coincé poussent des hurlements en déroulant les bandelettes. Moi je chancelle. Je suis pris. À vomir.

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