Carabas

Jacques Chessex · Chapitre 17 sur 39

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Carabas

Je Déteste Voyager

 

Je déteste voyager. Faire une valise me rend malade. La seule perspective d’un déplacement loin de mes horizons suffit à me paralyser. Etudier un itinéraire, consulter l’indicateur ou la carte, prendre des billets, autant de vexations et de tortures. J’ai dû m’expliquer là-dessus. Mes amis voyagent : Velan passe et repasse l’Atlantique ; Galland a fait le Vietnam, le Sinaï, le Cambodge, le Biafra ; Chappaz part ces jours pour l’Afghanistan ; Lovay vit depuis deux ans au Népal ; et l’on n’a cessé de m’offrir des enseignements au bout du monde. L’idée même de faire un cours aux Etats-Unis ou ailleurs : on m’a proposé le Congo, Beyrouth, – cette drôle d’idée me glace des semaines. Pourquoi cela ?

Il y a d’abord la paresse. L’horreur de courir, de porter des bagages, de les enregistrer, de les dégager, de les hisser dans le train et de les surveiller ensuite. L’horreur définitive de m’agiter sous le soleil, de me presser, de transpirer pour gagner quelques kilomètres.

Il y a peut-être l’humour : cette inélégante hâte, cette avidité, cette ridicule précipitation des gens qui voyagent et qui s’empressent de vous assener leurs comptes-rendus au retour.

Il y a un vague ressort calviniste : pourquoi aller chercher ailleurs ce qu’on a ici, il faut savoir se contenter de ce qu’on a reçu, etc. C’est un vieux scrupule moral. Ne pas demander ce qu’on n’a pas. Serrer les poings derrière ses fenêtres. Attitude des vieux terriens rogneux, mais il en reste sûrement quelque chose dans mon refus.

Il y a la crainte de me perdre, de m’éparpiller dans l’inconnu futile, de me noyer dans des cultures, des nécessités, des malheurs ou des politiques qui ne seront jamais à moi, en dépit de l’attrait qu’ils exercent sur moi comme sur les autres. C’est une espèce de modestie : me connaissant, je vois le danger de mes appétits, ma gourmandise, ma curiosité, et je crains d’employer mal mes faibles moyens et de les laisser submerger dans le gouffre sans fond. Riez, amis. Vous en êtes revenus intacts. Qui sait contre quoi je troquerais mes coffres, aux Indes extrêmes, contre quelle pacotille de marsupiau ou de chroniqueur syphilitique je serais capable de m’échanger.

Il y a surtout la racine : difficilement arrachable. Enracinement, « retour au pays natal », attention au barrésisme sucré, au fade folklore de la terre. Il ne s’agit pas de cela. Il ne s’agit d’aucune mystique paysanne, encore moins des bêlements sur la glèbe sacrée, inspirée et inspiratrice. Simplement, – et pardon pour la comparaison mégalomaniaque – j’ai besoin de ce pays comme Baudelaire avait besoin de Paris. Je déteste en sortir parce que je perds ma foule et mes paysages. Mes tableaux parisiens c’est le grouillement et la solitude d’ici. Aucun besoin, aucune envie de faire le marin ou l’aviateur. Tel rentre de la Grande Muraille. Tel autre fait sa longue marche entre sa table et le Jura. Passer cent fois le même chemin, rôder sur les mêmes pistes, hanter les mêmes cimetières, chasser les démons d’un arpent, traquer le maléfice entre quatre murs, exorciser son lit et sa rivière, se cogner aux enfouis à tout bout de champ, gratter la terre et la rue : c’est une aventure de piéton, de curieux, de flâneur, de paresseux, de voluptueux, de fou littéraire, de voyeur.

L’Odyssée, Le Satiricon, Le Livre des Merveilles, le Voyage en Tartarie, les Mémoires d’un Touriste, les Voyages en zigzags, 20 000 Lieues sous les Mers, Rhénanes, Barnabooth, Brunon Pomposo, La Voie royale, L’Afrique fantôme, Les Hain-Tenys, Les Iles, Le Belvédère, La Chasse au Mérou, Le Génie du Lieu, Le Cru et le Cuit de l’anti-nomade. Oui, oui, les sauvages et inépuisables et très gais Tristes Tropiques du sédentaire.

Et puis on nous salope nos paysages, on nous fracasse nos haltes et nos bonzeries ! Alors rester – ou ne pas voyager, si vous voulez – c’est jeter de la mort-aux-rats dans le plat des apprentis sorciers. Merci Seigneur. Cette petite semence verte est coriace et efficace. Pour quelque temps. Ou alors il faudrait voir les ingénieurs se tordre et hurler comme des coyotes sous les amanites suant de venin. Oh spectacle redresseur de torts.

En attendant ces joies dernières et pour revenir à ma motte, je déteste décidément voyager. Mais je promets solennellement :

1. d’aller chercher, et en personne, les prix, distinctions, récompenses et diplômes qu’on voudra bien me donner, de par

le vaste monde, pour mes innombrables besognes, 2. de ne pas m’incruster au for du prix plus de deux jours après la réception de celui-ci,

3. de ne pas raconter mon voyage à mon retour dans ma petite chambre.

Un candidat en or, comme vous voyez. De la paille et du grain, dirait ma mère. Pour l’heure cette matière rare se raconte, elle n’a pas l’intention de caler : voyage au bout de l’autoportrait, en quelque sorte.

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